MADAME SAINT-ELME
A la lecture de ce laconique message, l'intendant secoua la tête et fronça le sourcil.
— C'est une menace, cela, dit-il.
— Je l'ai pris ainsi, mon beau-père, répliqua le sénéchal.
— Mais à quel propos cette menace?
— J'ai toujours eu le cœur tendre, vous le savez, et mes penchants sont charitables, quand j'y trouve quelque intérêt. Je venais de recueillir chez moi cette enfant qui sert vos filles...
— Céleste?
— Oui... Et l'un de mes valets m'avait raconté je ne sais qu'elle fantastique histoire de cette petite Céleste, sommeillant là-bas dans la bruyère, auprès du Pont-Joli et d'une belle dame qui se penchait au-dessus d'elle pour la baiser en pleurant...
— Mais cette Saint-Elme, interrompit l'intendant avec un véritable eiïroi, serait donc venue dans le pays !
— J'ai lieu de croire qu'elle y est en ce moment, mon beaupère... Notre petite Céleste a été consulter la Sorcière de la forêt, et la Sorcière lui a promis qu'elle serait comtesse.
— Est-ce que vous croyez aux sorcières, vous, monsieur le sénéchal?
■ — Je crois au diable, monsieur l'intendant, et je me résume : Paris est loin, mais la femme qui a sauvé le Régent de France a le bras long. Vous et moi nous pouvons perdre en cette affaire autre chose que de l'argent.
Achille-Musée se sentait venir des vapeurs comme s'il eût été une jolie marquise. Il ferma les yeux et vit pfasser les quatre
gentilshommes de Nantes avec leurs épaules sans tête. Mieux que personne il savait que le soir du jour où Philippe d'Orléans avait causé avec M™^ Saint-Elme, sans elle, les quatre gentilshommes auraient enlevé Philippe d'Orléans à main armée.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé de cela plus tôt! murmura-t-il plaintivement.
— Les choses marchent, mon beau-père, répondit Polduc avec calme, et leur allure qui varie détermine notre conduite de chaque jour. Peut-être que, hier encore, j'avais intérêt à vous laisser ignorer tout cela.
— Nos intérêts ne sont-ils donc pas les mêmes?
— Si fait, mon beau-père, si fait... en thèse générale au moins.
L'intendant releva sur son gendre un regard soupçonneux, Polduc se prit à sourire.
— J'ai sur Vous l'avantage du plus faible, poursuivit-il; l'humble lierre s'attache au chêne puissant et ne s'inquiète point de l'étouffer.
— M'étoufïer! monsieur de Polduc! se récria l'intendant avec une sérieuse horreur.
C'était vraiment pitié que de noyer un si pauvre homme dans la bouteille au noir ! Polduc jugea qu'il l'avait amené à un degré suffisant d'épouvante et poursuivit en changeant de ton :
— Avec un nourrisson des muses tel que vous, mon beaupère, j'ai cru pouvoir me permettre une figure de rhétorique. Vous connaissez, du reste, tout mon dévoûment à votre personne : chaque fois que je pourrai vous aider sans me nuire, je le ferai de grand cœur. Mais l'Evangile chrétien et la fable païenne se sont rencontrés pour poser le même principe : Aide-toi, toi-même !... J'achève ce que j'avais à vous dire sur les héritiers de Rohan : sans autre preuve matérielle que la lettre brève et caractéristique de la Saint-Elme, je suis certain que la jeune Céleste est la fille de Valentine et de Saint-Maugon.
— Dans votre idée, interrompit l'intendant, cette madame Saint-Elme serait Valentine elle même?
— Je n'ai pas dit cela ! Seulement cette Saint-Elme a enlevé le fils de César à la femme de le Bozec, et cette même Saint- Elme paraît s'intéresser très vivement à la fille de Valentine, Je laisse votre excellent esprit tirer de ce double fait foutes conséquence'^ logiques.
L'intendant reprit à partie sa boîte d'or et fit mine de réfléchir profondément. Il savait bien que son gendre lui épargnerait en définitive le soin de tirer toute espèce de conséquences.
— Arrivons maintenant, continua le sénéchal, à quelque chose de beaucoup plus étrange encore. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la Meunière?
— Est-ce que ce n'est pas la même que la Sorcière?... Mon intelligence répugne à ces sottises surnaturelles.
— Je ne veux point vous parler des miracles qui effraient nos sabotiers. Je veux vous dire qu'on a trouvé la semaine passée le corps de la Meunière sous un tas de branchages non loin de la hutte qu'elle habitait dans la grand'lande de Saint- Aubin-du-Cormier.
— Dieu la bénisse !
— Amen!... Et que nonobstant, la Meunière continue de rendre des oracles dans la forêt.
L'intendant huma une pincée de tabac d'Espagne avec le sourire des sceptiques.
— Arrangez cela ! fit-il en haussant les épaules.
— A l'heure où nous sommes, repartit le sénéchal dont le regard se détourna, c'est peut-être arrangé. Ne sentez-vous pas une odeur de roussi, mon beau-père?
Les narines diaphanes d'Achille-Musée Feydeau s'enflèrent.
— Si fait, répliqua-t-il,
— Le vent vient de l'est, reprit le sénéchal en baissant la voix, Yaumy aura fait sa besogne.
— Quelle besogne?
Alain Polduc se leva et gagna le balcon en saillie. Une colonne de fumée s'élevait au loin parmi les arbres de la forêt, dans la direction de l'est.
— Où pensez-vous que soit le feu? demanda-t^il.
— Bien près du Pont-Joli, répliqua l'intendant en s'orientant.
— Il n'y a rien à brûler de ce côté, ce me semble?
— Des broussailles, répondit encore l'intendant et les ruines du moulin.
Alain Polduc revint s'asseoir.
— C'était dans les ruines du moulin, prononça-t-il à voix basse, que la Sorcière rendait ses crades.
— Ah ! fit l'intendant stupéfait, c'était là !
— Elle avait avec elle un vieillard fou... poursuivit Polduc.
— Et cet incendie dont l'odeur nous arrive?...
— Le feu prend souvent par hasard dans les feuilles sèches, dit Polduc.
Achille-Musée resta bouche béante.
• — Vous avez parlé, balbutia-t-il, de Yaumy et de certaine besogne...
— Mon beau-père, prononça lentement Alain Polduc, cette fumée qui s'en va emporte peut-être avec elle la Meunière, la Sorcière, M™^ Saint-Elme et Valentine de Rohan.
L'intendant était livide, mais son petit œil bleu s'éclaira tout à coup.
— Si cela est, mon gendre, dit-il à Polduc qui se mordit les lèvres jusqu'au sang, pourquoi envoyer à M. le Régent six cent soixante-quinze mille livres?...
— Eh bien ! coquins ! eh bien ! cria une voix cavalière à la porte du corridor; faut-il rompre une demi-douzaine de côtes pour avoir le passage libre?
Le gendre et le beau-père se prirent à écouter. ■ — Don Martin Blas ! murmura Polduc.
— J'ai défendu la porte, dit Feydeau.
— Don Martin Blas n'est point de ceux qu'on fait attendre, mon beau-père !
— C'est donc un bien grand personnage?
Alain Polduc le regarda avec étonnement.
— Ne vous ai-je donc point dit qui est ce don Martin Blas? s'écria-t-il en homme qui regrette vivement un oubli.
— Vous ne m'en avez pas ouvert la bouche.
■ — C'est fâcheux ! d'autant plus que le temps nous manque désormais... Le voilà qui fait un tapage d'enfer.
Le dos d'un valet frappa en effet rudement contre la porte close. Il fallait qu'on l'eût poussé de main de maître. Polduc se leva.
— Quand je pense, dit-il, que je vous avais fait venir ici précisément pour vous apprendre... Qu'il vous suffise de savoir, mon beau-père, se reprit-il en gagnant la porte, que ce don Martin Blas est un envoyé d'Alberoni...
— Ah ! diable ! fit Achille-Musée en retapant précipitamment les boucles de sa vaste perruque.
Polduc ouvrait la porte.
— Drôles 1 dit-il à ses gen?, la coneigne était pôUr tout le
LA PETITE GENDRILLON 27
monde, excepté pour ce gentilhomme ! Entrez, seigneur Martin Blas, et soyez le très bienvenu !
Achille-Musée tendit le cou et aperçut la grande silhouette de l'Espagnol dans le demi-jour du corridor. Il n'aimait pas ces tournures d'aventuriers. Il ébaucha pourtant à tout hasard un salut agréable et souriant. Ce fut une perte : don Martin Blas ne le vit point.
Don Martin Blas était debout sur le seuil et son regard faisait le tour de la chambre avec une singulière expression d'étonnement.
— Est-ce notre fille Olympe ou notre iille Agnès qu'il cherche? pensait Polduc.
Par le fait, on était ici chez les demoiselles Feydeau, l'idée n'avait rien d'invraisemblable. Martin Blas, silencieux et immobile, regardait de tous ses yeux. Ainsi se conduisent parfois les Espagnols de comédie quand ils pénètrent pour la première fois dans le temple de leur divinité. Agnès et Olympe étaient belles. Le sénéchal se demandait quel parti on pouvait tirer de ceci.
Don Martin Blas fit quelques pas dans la chambre. Le sofa où Achille-Musée venait de se rasseoir, triste et mécontent du peu d'effet produit par son salut, était sous une petite rotonde tapissée de velours, A cette place même se trouvait autrefois le prie-Dieu qui avait servi tour à tour à la jeune femme de César et à Valentine de Rohan. Quand l'Espagnol regarda de ce côté, ses yeux se baissèrent et il pâlit.
— Est-ce Agnès? est-ce Olympe? se demandait le sénéchal enchanté.
Don Martin Blas cependant se redressa brusquement et gagna le balcon comme pour respirer plus à l'aise. Un profond soupir souleva sa poitrine. II jeta un long regard sur le pays sage.
— Ces dames ont d'ici une vue charmante, dit Alain Polduc. ■ — Ces dames? répéta l'Espagnol avec distraction.
Il croisa ses bras et contempla de nouveau la vallée de Vesvres. Pendant qu'il avait le dos tourné, Polduc serra la main de l'intendant.
— Regardez bien cet homme-là, dit-il à voix- basse, et cherchez dans vos souvenirs.
— Je suis parfaitement sur de ne l'avoir jamais vu, répondit Achille-Musée sans hésiter. Quand on a rencontré, ne fût-ce
qu'une seule fois, un personnage aussi mal élevé, on se souvient de lui.
La conduite de Martin Blas, depuis son entrée dans le boudoir, prêtait assurément à ce reproche et manquait de courtoisie. Non seulement il avait méprisé le salut de Feydeau, mais aussi l'accueil plein d'empressement d'Alain Polduc. Quelque autre préoccupation bien tyrannique devait le tenir.
Tout à coup l'intendant et le sénéchal le virent passer la main sur son front. Il les regarda tous deux comme s'il ne les eût point encore aperçus.
— Monsieur le vicomte, dit-il en s'adressant à Polduc et d'un ton presque sévère, c'était une entrevue particulière que je voulais avoir avec vous.
Polduc, souriant et obséquieux prit la main de Feydeau.
— J'ai l'honneur de présenter à Votre Seigneurie, dit-il au lieu de répondre, M. Feydeau de Brou, mon beau-père, intendant royal de l'impôt.
Martin Blas salua froidement.
• — C'est différent, dit-il.
Et tandis qu'Achille-Musée, malgré sa mauvaise humeur, se confondait en révérences il ajouta :
— On compte beaucoup sur monsieur l'intendant à la cour de Madrid.
— Bien llatté, sans contredit... balbutia Feydeau.
— Ce doit être, poursuivit-il à part lui, une détestable recommandation à la cour de Paris !
— Je parlerai donc devant monsieur l'intendant, reprit Martin Blas, à cœur ouvert, et comme si j'étais seul avec monsieur le sénéchal. Mon voyage de Bretagne a un double but. l'intérêt de l'Etat d'abord, et, en second lieu, une affaire qui m'est personnelle. A tout seigneur tout honneur : parlons d'abord des intérêts de l'Etat.
Don Martin Blas prit un siège et parut se recueillir.
— Hier, en arrivant au manoir de Rohan-Polduc, poursuivit-il, j'ai fourni à M,onsieur le sénéchal les preuves de ma mission pohtique.
Le sénéchal s'inclina.
— Nous avons eu ensemble, continua don Martin Blas, une conférence qui me dispense d'entrer désormais dans les détails.. Mais avant de quitter ce château où j'ai re"çu l'hospitalité la plus courtoise, il me convient de résumer avec vous la situa-
tion et préciser les faits. L'expérience de M. l'intendant pourra nous éclairer. Les événements ont marché comme toujours, depuis quelques semaines, en sens contraire de l'opinion vulgaire. Les apparences sont contre nous; le fait nous aide, La mésaventure de ce pauvre prince de Cellemare a mis le Régent de France hors de garde; il croit avoir bataille gagnée parce qu'il a saisi quelques paperasses et mis sous les verrous un diplomate de carton doré; il triomphe, il tranche des têtes, il perd toute prudence... c'est le moment d'agir.
Achille-Musée secoua gravement les boucles pommadées de sa perruque.
— Je crois avoir dit à Votre Seigneurie, risqua le sénéchal, que tel n'était point ici notre avis.
— Permettez! répliqua Martin Blas; nous en sommes à mes instructions; votre réponse viendra : je résume notre entretien de cette nuit. La flotte d'Espagne est prête, les Flandres sont soulevées; l'Autriche attend le signal et la cour de Rome qui voit un mécréant sur la plus haute marche du trône de France n'empêchera pas de le donner; j'entends le signal. J'arrive de Paris : la noblesse parisienne, débarrassée de son chef pour rire, M. le duc du Maine, forme la plus belle armée qui se puisse voir. Le plan de campagne est tracé... En cette occurrence, on s'est souvenu des vaillantes réclamations de la noblesse bretonne, qui a demandé à donner la première, et j'étais chargé de lui apporter ce mot d'ordre : en avant !
L'intendant s'agita sur le sofa. Le sénéchal leva les yeux au ciel et poussa un plaintif soupir.
— Voilà mon dire, reprit don Martin Blas; voici maintenant celui de M. le sénéchal : l'élan de vengeance provoqué par le meurtre des quatre gentilshommes commencerait, selon lui, à se calmer, tandis que la terreur produite par cfette grande sévérité augmenterait de jour en jour. L'auteur de cet assassinat juridique, M. le maréchal de Montesquiou, commandant pour le roi, a assumé sur lui seul la haine des nobles Bretons. Hier encore, grâce à l'aversion qu'inspire cet homme, on aurait pu affirmer que la noblesse bretonne tout entière était disposée à entrer dans la jorêt; mais les choses ont changé; le maréchal de Montesquiou est en disgrâce, et le comte de Toulouse vient d'être rappelé. Or, le comte de Toulouse est l'idole de la noblesse bretonne. Sa présence est un obstacle tout à fait insur-
montable... D'où il suit que l'avis de M. le sénéchal est de s'abstenir.
■ — Jusqu'à voir, interrompit Polduc,
— Je pense que mon souvenir a été fidèle?
— Vous avez rapporté mes propres paroles.
— Sachons maintenant l'avis de monsieur l'intendant.
— S'abstenir ! s'abstenir ! s'écria Achille-Musée.
— A cause du comte de Toulouse?
— A cause du comte de Toulouse.
— Messieurs, je vais donc conclure, s'il vous plaît, reprit Martin Blas : la cour d'Espagne, à qui vous avez donné des garanties, compte sur vous deux en cette grave circonstance... Il faut que par vos soins le comte de Toulouse disparaisse.
Achille-Musée faillit tomber à la renverse et Alain Polduc regarda l'Espagnol d'un air confondu.
Don Martin Blas acheva d'un ton calme et rassis :
— On vous donne pour cela vingt-quatre heures, et je suis chargé spécialement de voir si vous y allez de franc jeu.