LE FEU FOLLET
Don Martin Blas gardait maintenant le silence. Il contemplait froidement le désarroi de l'intendant royal et de son gendre. Achille-Musée ouvrait et refermait sa boîte d'or avec une activité fiévreuse. Polduc clouait au sol ses regards sournois.
— J'attends votre réponse, messieurs, dit l'Espagnol au bout de deux ou trois longues minutes.
— Palsambleu ! s'écria Feydeau sortant de son caractère, vous attendrez longtemps ! Immoler le comte de Toulouse !.,. J'ai le sommeil difficile et léger : si j'avai? une fois ce meurtre sur la conscience, je ne pourrais plus dormir du tout. Or, le sommeil, c'est la santé, monsieur l'Espagnol, et la santé, vous ne pouvez l'ignorer, est le premier de tous les biens. Adressez-vous, je vous y engage, à quelqu'un de nécessiteux. Je suis assez riche pour tenir à mon repos.
Ayant prononcé ce discours plein de philosophie, Achille- Musée regarda son gendre. Celui-ci avait toujours les yeux baissés.
— Monsieur le sénéchal, dit Martin Blas de sa voix la plus flegmatique, épargnez-moi, je vous prie, la peine d'expliquer à votre beau-père comme qaoi il n'est pas du tout en position de nous résister.
— Mon beau-père, répliqua aussitôt Polduc obéissant, il résulte de ma dernière et confidentielle entrevue avec le seigneur Martin Blas qu'il possède vos lettres - hiffrées...
— Et les vôtres, interrompit Feydeau.
— Et les miennes, ajouta le sénéchal avec un gros soupir.
— Nous seuls, avec l'abbé de Porto-Carrero, reprit Achille- Musée, qui se débattait comme un diable, nous possédons la clé de ce chiiïre...
— L'abbé de Porto-Carrero est en prison ! prononça dolemment Polduc.
Feydeau releva d'un geste tragique le revers de son pourpoint et lança sa boîte d'or dans sa poche.
— J'en subirai les conséquences ! dit-il presque résolument.
— Mon beau-père... objecta Polduc.
— Je digère mal, très mal... si l'on m'ôte mon sommeil, je suis un homme mort !
— Ce n'est pas tout encore, mon beau-père, reprit Polduc, j'ignore comment tout cela s'est fait, mais votre nom se trouve sur le carnet de don Martin Blas, en regard des sommes que vous avez versées entre les mains de la comtesse Isaure.
— Mon hymen prochain, essaya de balbutier Achille-Musée expliquerait des prodigalités plus folles encore.
— Eh ! mon beau-père, fit Polduc découragé, gardez ces faux- fuyants pour vos juges !
Achille-Musée laissa choir ses bras maigi'es le long de son flanc.
— Mes juges ! répéta-t-il, mes juges ! En sommes-nous là déjà ! Et comme personne ne parlait plus, il pensa tout haut dans
sa détresse amère :
— Je vois bien qu'on glisse malgré soi et fatalement sur la pente des conspirations ! J'y ai perdu l'appétit, une aile de volaille suffit désormais pour me causer de très grands maux d'estomac ! Mon père a digéré jusqu'à l'âge de soixante-quatorze ans. Il mangea, je m'en souviens, à son dernier repas, une joue de porc à la rémoulade... Mais il n'avait, jarnibleu assassiné personne !
— Ecoutez, monsieur l'Espagnol, se reprit-il brusquement, puisque vous avez nos lettres, je ferai les fonds...
— J'ai à vous proposer un autre marché, dit Martin Blas. Le sénéchal attendait cela depuis dix minutes. Allait-on
parler d'Olympe ou d'Agnès? La chose certaine, c'est qu'on allait parler de l'une des deux.
— Voyons ! fit l'intendant d'un air languissant.
— J'ai eu l'honneur de vous dire au début de cette entrevue, reprit don Martin Blas, que mon voyage de Bretagne avait un double but : d'abord l'intérêt de l'Etat, ensuite une affaire toute personnelle. Sans mettre l'Etat après moi, je puis
VOUS faire quelques concessions, si vous me servez pour ce qui me regarde... Connaissez-vous madame la baronne de Saint- Elme?
Cette question fut faite à brûle-pourpoint.
— Diable ! pensa le sénéchal, ne s'agirait-il ni d'Olympe, ni d'Agnès?
L'intendant perdait pied. Ce nom de madame Saint-Elme, prononcé tout à coup, secouait tous les fils de cet écheveau si péniblement débrouillé naguère et les emmêlait de plus belle. Ne pouvait-on parler de quoi que ce fût au monde sans évoquer cette madame Saint-Elme? Et que venait faire l'Espagnol Martin Blas dans cette ténébreuse histoire?
— Par votre silence même, messieurs, reprit don Martin, dont le visage basané s'éclaira, je vois que vous connaissez madame la baronne de Saint-Elme. J'ai quitté Madrid tout exprès pour la voir...
— Vraiment ! fit Polduc en souriant méchamment : pour la voir?
Il ajouta :
— Vous aviez sans doute entendu dire qu'elle avait vendu au Régent le complot du prince de Cellamare?
■ — Vendu, non, répliqua l'Espagnol : donné.
— Donné, si le mot vous plaît mieux.
— Je savais cela, oui, et cela m'importait peu; je vous répète, monsieur le sénéchal, que nous ne parlons plus politique. Les motifs qui m'entraînent sur les pas de madame la baronne de Saint-Elme sont tout personnels, et vous n'avez nul besoin de les connaître. Je dois seulement vous mettre au fait de ma ligne de conduite, de mes démarches, parce que elles aideront les vôtres. Vous n'avez pas le choix, messieurs, vous ne pouvez être que mes alliés: j'espère que ceci est étabU?
Le beau-père et le gendre s'inclinèrent d'un commun mouvement.
— J'ai commencé mes recherches à Paris, reprit l'Espagnol, le soir même de mon arrivée. Je n'eus pas de peine à prendre langue. Toute la cour connaît madame de Saint-Elme, ou plutôt toute la cour se vante de la connaître : c'est le suprême bon ton. Les uns me dirent qu'elle habitait un hôtel isolé derrière les Minimes; les autres, un vieux château d'aspect bizarre et fantastique dans les plaines de Bicêtre. Selon celui-ci
elle avait sa maison vers la Grange-Batelière; selon celui-là, elle prenait la poste, chaque nuit, pour aller reposer à Trianon, Quelques-uns m'affirmèrent qu'elle avait son appartement au Palais-Royal même... Je me rendis derrière les Minimes, je me fis conduire dans les plaines de Bicêtre, j'explorai la Grange-Batelière, je visitai Trianon : point de madame Saint- Elme ! Je la demandai aux valets de M. le Régent, qui me rirent au nez comme d'insolents marauds qu'ils sont. De guerre lasse, savez-vous ce que je fis? je la demandai au Régent lui-même.
— En vérité ! s'écrièrent à la fois Polduc et Feydeau. • — Le Régent n'imita pas ses valets ! dit le sénéchal. — ' Il n'eût osé ! répliqua sèchement Martin Blas. Achille-Musée ouvrit de grands yeux.
— Le Régent, continua Martin Blas, me répondit ceci : quand madame Saint-Elme veut me voir, elle sait où me trouver : c'est l'avantage qu'elle a sur moi.
— Étrange créature ! grommela Polduc.
— Et vous ne songeâtes pas à vous adresser au lieutenant de police? demanda l'intendant,
— Si fait. J'avais connu M. le comte Voyer-d'Argenson en Espagne au temps de son ambassade. Il me reçut bien : il avait ses raisons pour cela... mais quand je l'interrogeai sur madame la baronne de Saint-Elme, il me répondit : J'ai dans ce tiroir cent mille livres en or, destinés à celui qui me découvrira sa demeure.
— Ah çà ! c'est donc un feu follet que cette femme-là ! s'écria Polduc.
— Le feu Saint-Elme ! murmura Achille-Musée ; excusezmoi si je n'ai pu retenir ce jeu de mots...
Il se prit à rire tout seul.
— Nous autres Espagnols, poursuivait don Martin Blas, nous ne perdons pas volontiers patience. Je me remis en quête de plus belle. Je découvris une maison garnie du quartier Saint-Denis, où madame Saint-Elme avait occupé un appartement pendant trois jours. La piste était trouvée, je suivis la piste : je la suivis depuis cette maison jusqu'à Versailles, de Versailles a Dreux, de Dreux à Pré-en-Pail; puis je pris le change en la ville d'Alençon où de fausses indications me ramenèrent à Mortagne, sur les traces d'une autre madame SaiûtrElme, que Dieu confonde ! bourgeoise dudit lieu, mar-
chande de faïence rouennaise et de vaisselle de bois... Il fallut revenir à Alençon, où rnadame la baronne avait passé, en effet, vingt-quatre heures, pendant lequel temps elle avait reçu Beautru, gentilhomme de M. du Maine, et le chevalier de Kergrist, âme damnée de Montesquiou...
— Voyez-vous cela ! interrompit Polduc, intrigué au plus haut point.
— Je repris sa trace, et je me lançai sur Mayenne où madame Saint-Elme venait de passer. Je la manquai d'une demiheure à Laval, et sans mon coquin de cheval, qui était rendu, je l'aurais jointe sur la route de Vitré... Mais voici bien une autre affaire : à Vitré, nul n'avait entendu parler de madame Saint-Elme. La ville entière était en émoi parce qu'une certaine comtesse Isaure venait de passer se rendant à Rennes...
L'intendant et le sénéchal tressailKrent tous les deux. Le regard perçant de l'Espagnol interrogea leurs physionomies, mais il fut désappointé. Le visage matois de Polduc, et la figure importante de M. FeydeaudeBrou, n'exprimaient qu'un seul sentiment : la surprise.
De grands nuages de fumée couraient cependant au-dessus des arbres et cachaient parfois, quand le vent rabattait, toute une portion de la vallée. En même temps, un mouvement se faisait dans le château. On vit passer de l'autre côté de la douve une demi-douzaine de petits paysans qui trottaient, tenant à la main leurs sabots et criant d'une voix essoufflée :
— Au feu, les chrétiens ! au feu ! devers la Fosse-aux-Loups 1 et le moulin du Pont-Joli ! Au feu ! au feu ! au feu !
M. le sénéchal, réprimant un mouvement nerveux, alla s'accouder au balcon. Il jeta un regard vers la forêt. Les rayons du couchant se jouaient dans les masses tournoyantes de la fumée.
— Ce Yaumy est un précieux coquin ! pensa-t-il.
— Que dites-vous de cela, messieurs? demanda Martin Blas, qui ne s'occupait point de l'incendie.
— Monsieur le sénéchal ! appela Achille-Musée. Et quand Polduc se fut retourné :
— Le seigneur don Martin Blas, acheva Feydeau, nous fait l'honneur de nous demander ce que nous pensons de cela.
— Rien, pour ma part, dit Polduc. Le seigneur don Martin veut-il être présenté à la comtesse Isaure de Porhoët?
■ — Je le veux. Quelle femme est-ce?
36 VALEMTINE DE ROHAN
Polduc se tourna vers son beau-père, qui prit immédiatement la parole. •
— Peut-être m'appartiendrait-il moins qu'à personne, prononça-t-il avec modestie, de répondre à une semblable question. Mes relations tout honorables avec madame la comtesse ont occupé beaucoup la ville de Rennes...
— Quelle femme est-ce? répéta Martin Blas.
— Elle est admirablement belle.
— Brune ou blonde?
■ — Blonde.
Don Martin Blas se mordit la lèvre. Polduc qui le considérait attentivement depuis quelques secondes, eut un sourire.
— Les femmes sont habiles... prononça-t-il entre haut et bas; vous avait-on dit que madame la baronne de Saint-Elme fût une brune?