‹ Valentine de RohanChapitre 6 sur 23 · LE COUP DE FEU · texte numérisé non relu

LE COUP DE FEU

Céleste défît le paquet contenant les chiffons préparés par elle. Alors ce fut un grand remue-ménage dans le boudoir. Les armoires ouvertes vomirent des flots de soie, de tulle et de velours. On mit une bergère au milieu de la chambre; à droite de la bergère s'étendit le domaine de mademoiselle Olympe; à gauche, le camp de mademoiselle Agnès.

Elles avaient certes beaucoup de chambres à leur disposition dans ce vaste manoir, et ce n'était point l'excès de leur mutuelle affection qui les portait à se coudoyer, presque à se gêner, dans l'œuvre importante de leur toilette, mais les deux sœurs aimaient à se surveiller, à se juger. Chacune d'elles s'admirait d'un œil et raillait de l'autre sa chère sœur.

Annette et Mariolle commencèrent, chacune de son côté, leur difficile office. C'était le coup de feu. Ces demoiselles eurent mis en un clin d'œil leur garde-robe sens dessus dessous. Capricieuses,colères et manquant un peu de ce goût exqui" auquel la beauté la plus parfaite sait emprunter des perfections nouvelles, les deux demoiselles Feydeau fourrageaient dans cet amas de chifTons, choisissant ceci, jetant cela, puis reprenant cela pour rejeter ceci, au gré de je ne sais quelle fantaisie aveugle qui prend toute vulgaire coquette une heure avant le bal.

Elles avaient la fièvre toutes les deux. Elles trouvaient moyen d'être à la fois méprisantes et jalouses.

Annette était accusée de lourdeur, Mariolle de gaucherie, et non sans raison; mais on reprochait à Céleste sa maladresse, ce .qui était souverainement injuste.

Une fée que cette Céleste ! Au milieu des outrages qui tom-

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baient sur elle en averse, elle quittait mademoiselle Agnès pour prendre mademoiselle Olympe, réparant d'un tour de main une sottise d'Annette, corrigeant une faute de Mariolle. Et si vous l'eussiez vue, entre les deux pesantes caméristes et leurs maltresses roidies déjà par le corset trop serré, alerte, vive, souriante maintenant parce que son travail l'occupait, donnant un tour léger aux cheveux d'Agnès, lâchant ce rang de perles qui jouait mal sur le front d'Olympe, drapant coquettement ce pli, replaçant cette fleur qui faisait grimace, rajustant, amendant, donnant à tout ce qu'elle touchait une grâce soudaine et inimitable, vous eussiez trouvé ces demoiselles trop heureuses d'avoir trouvé au fin fond de la campagne cette camériste sans rivale !

Ces demoiselles, pourtant, étaient fort loin de se montrer reconnaissantes, mais vous en eussiez deviné la raison d'un coup d'œil. Céleste, avec son petit bonnet rond, sa camisole et sa jupe de toile, faisait réellement trop de tort à la toilette des deux sœurs,

— Comme elle est plus jolie qu'Agnès ! disait Olympe.

— Qu'Olympe paraît laide auprès d'elle ! pensait Agnès. Et, par ricochet, bien qu'elles ne voulussent point se l'avouer,

Olympe et Agnès en arrivaient à détourner leurs yeux du miroir, pour n'y point trouver, derrière leurs figures empanachées, le radieux et simple visage de cette pauvre enfant de la forêt. Tout a une fin, même la toilette de deux orgueilleuses. Mademoiselle Olympe et mademoiselle Agnès se plantèrent en même temps devant leurs miroirs respectifs, rabattant les plis de leurs robes et se jetant ce superbe et triomphant regard que toute femme envoie à sa psyché en guise d'adieu.

— Comment me trouvez-vous, Agnès? demanda Olympe.

— Et vous, Olympe? interrogea Agnès, comment me trouvez-vous?

Pour réponse, Olympe laissa tomber ce seul mot d'un ton demi-railleur :

— J'espère !

Et Agnès :

— Peste !

Ce fut tout. Traduise qui voudra.

— Ah dame 1 ah dame ! fît tout haut Mariolle en s'adre«sant à sa collègue Annette, je ne les avais point encore vues jamais si reluisantes !

— Pour sûr et pour vrai, riposta Annette, c'est comme des soleils !

Céleste était debout et immobile, regardant son ouvrage avec un plaisir naïf, car c'était elle qui avait jeté sur l'ensemble de ces toilettes un parfum de bonne grâce et de beauté.

Où cette petite Gélerte, demandera-t-on peut-être, avaitelle appris cette haute science du goût, si ardue et si malaisée? Elle n'avait rien appris. Le poète et le rossignol apprennentils à chanter? La fleur à embaumer, la jeunesse à charmer? Non. Tout cela naî/. — Céleste était née comme les autres chefsd'œuvre de Dieu.

• — Vous verrez, dit Agnès en pinçant ses lèvres, que Cendrillon ne dira rien !

— Je crois bien, ajouta Olympe; l'envie l'étoufïe, cette petite !

Céleste rougit, puis elle sourit. Pourquoi aurait-elle eu de l'envie? son sourire brillait bien autrement que toute cette soie aux chatoyants reflets, et que toutes ces roses et que toutes ces perles.

■ — Voyons, reprit Olympe, qui de nous deux remportera la pomme de beauté, ce soir? Qui de nous deux présentera les clés de la ville au comte de Toulouse.

Qui de nous deux, disait-elle, car elle ne supposait même pas que la victoire pût sortir de la famille.

— Pardine ! fit Mariolle, camériste d'Olympe, ce sera vous M"e Olympe.

— Paquet ! pensa Agnès.

Pendant cela, Annette, la chambrière d'Agnès, répondait :

— Ça sera vous, M'^^ Agnès, pardine !

Et Olympe de se dire :

— Paquet !

— Et quel est l'avis de M"e Céleste? demandèrent les Feydeau.

— Vous êtes toutes deux si belles ! répondit Céleste.

Les chevaux piafîaient dans la cour d'honneur. Déjà plusieurs fois on était venu, de la part de M. le sénéchal et de M. l'intendant, annoncer que les carrosses étaient prêts.

Il y en avait trois pour les dames et les gens de poids. Les gentilshommes qui n'étaient point hors d'âge devaient monter à cheval.

Les dames n'abondaient pas. Sans les gens de poids, on n'au-

rait pu remplir les trois carrosses. En revanche, il y avait foule de cavaliers.

En thèse générale, remarquez ceci : l'argent suffit pour attirer les hommes. Les dames s'avisent parfois d'exiger autre chose. Le beau sexe était ici peu et mal représenté.

Il y avait une marquise de Bourgueil, un peu sujette à caution, trois conseillères et je ne sais quoi, pour tout potage.

C'était le contraire, en fait d'hommes. La noblesse avait besoin de Feydeau. Il n'est point de méchant tour qu'un intendant en colère ne pût jouer à un gentilhomme. Aussi, Montbourcher était là, Talhoët aussi et Guébriant, et Carheil et Derval, le descendant des ducs, et Kersauzon, le fils des rois saxons, et Huchet, aïeul du malheureux Labédoyère, et Bussy- Rabutin, et Chantai et d'autres, mais seuls et sans leurs femmes.

Quand un valet parut au haut du perron avec deux torches et annonça mesdemoiselles de Rohan-Polduc, tous ces gens se donnèrent la peine d'entrer en mouvement et firent fête. La marquise de Bourgueil s'élança pour embrasser ses chères belles. Les trois conseillères battirent des mains et le reste s'extasia. Ces messieurs témoignèrent leur admiration à l'avenant. Puis mademoiselle Olympe et mademoiselle Agnès ayant pris place dans le premier carrosse, la caravane partit.

Il faisait nuit noire, mais Feydeau était un petit Fouquet. Il avait fait suspendre des lanternes, aux arbres de la forêt, et l'escorte courut ainsi trois lieues durant, au milieu d'une brillante illumination. Mariolle et Annette étaient du voyage; la Cendrillon restait seule au château.

Elle était accoudée sur ce vieux balcon de pierre dont nous avons tant parlé qui dominait la vallée et faisait saillie sur les anciennes douves. Devant elle, la route qui conduisait à Rennes traçait dans la nuit un long et tortueux sillon de lumière. Elle entendit pendant quelques instants le joyeux bruit de la cavalcade dans la cour, puis la grille s'ouvrit avec fracas, et le cortège, tournant les bâtiments du Sud, parut, précédé par les porteurs de torches.

C'était beau. La pauvre petite Céleste soupirait en regardant ces fiers jeunes seigneurs qui caracolaient sur leurs chevaux ardents, et se penchaient avec galanterie aux portières ouvertes des carrosses.

— Ma mère était la fille d'un comte ! pensait-elle.

Il faut bien le dire : ces splendeurs de la vie des heureux lui apparaissaient autrement aujourd'hui qu'hier. Jusqu'alors, elle avait admiré sans espoir ni envie. L'idée naissait en elle que ces joies eussent dû lui appartenir et qu'elle était faite pour ces magnificences. Ce soir, les mauvais traitements et les railleries des deux sœurs l'avaient blessée davantage. Elle ne gardait point rancune. Oh ! certes, non, mais une tristesse inconnue persistait et lui serrait le cœur. Tandis qu'elle suivait de l'œil l'escorte qui allait déjà se perdant au lointain, Céleste rêvait comme jamais elle n'avait fait en sa vie, et cette pensée lui revenait malgré elle : « Ma mère était la fille d'un comte ! »

La lumière des torches se confondit bientôt avec lesillluminations de la route. Un bruit sourd, se prolongeant dans le silence du soir, annonça que la grille était refermée. Céleste restait immobile, toujours à la même place, mais sa rêverie avait changé d'objet. Elle songeait à sa mère, non plus pour se souvenir que sa mère était fille et femme de gentilhomme. Elle songeait à sa mère pour se la représenter bonne et belle, pleurant peut-être l'absence d'une fille chérie. Son cœur tressaillait d'amour, ses yeux s'inondaient de larmes. Oh ! qu'elle n'enviait plus en ce moment ces demoiselles Feydeau qui n'avaient point de mère !

L'heure s'écoulait. Les lumières s'éteignaient peu à peu sur

a route après le passage de la cavalcade. Céleste, suivant la

pente de sa rêverie, était retournée à son point de départ. La

pensée de sa mère l'avait ramenée à cette mystérieuse femme

qui lui avait parlé de sa mère.

Chose horrible ! les âmes charitables que les cris : Au feu I avaient attirées vers le Pont-Joli, avaient assisté à la destruction du moulin sans pouvoir aucunement le secourir. Le moulin de la Fosse-aux-Loups était, comme nous l'avons dit, entouré d'un fouillis de broussailles dont une bonne moitié avait séché sur pied.

Voici ce qui s'était raconté à l'ofTice du manoir de Rohan devant Céleste elle-même, qui revenait portant son fardeau de chiffons. Dans la matinée, on avait vu des Loups sur le tertre. L'un d'eux était monté au sommet d'un grand châtaignier pour tâcher de reconnaître l'intérieur du moulin, qui n'avait pas de toiture. Un pâtour, caché dans les taillis, avait entendu cet homme dire aux autres : « Ils y sont ! » Puis un instant après : « Ils dorment. »

LA PETITE CEXDRILLON

Le pâlour n'avait pu voir le visage de cet homme, mais il aurait juré que c'était le joli sabotier Yauniy, qui était venu l'an passé avec ses Loups piller la ferme de son maître.

Quel qu'il fût, l'.honune qui avait escaladé le grand vieux châtaignier descendit sans bruit. Il fit signe à ses hommes, qui traversèrent le tertre en rampant, et s'engagèrent, au nombre d'une demi-douzaine, dans les broussailles. A son tour, le petit berger monta dans un arbre pour voir ce qu'ils allaient faire. Il les vit rouler silencieusement de grandes roches au seuil du moulin en ruines, et entasser sur les roches du bois mort et des broussailles desséchées. Puis le chef battit le briquet, et une légère .«spirale de fumée monta en tournoyant au-dessus de la tour.

Les Loups et Yaumy, le joli sabotier, étaient armés. Ils se cachèrent dans le fourré et attendirent. La spirale de fumée grossit. Des pétillements se firent entendre parmi les broussailles. Une lueur indécise parut, suivie d'un haut jet de flamme. A ce moment, les Loups, sans échanger une parole, se prirent à descendre, en rampant, la lèvre du ravin, sous l'arche de feuillage. Leur œuvi-e était consommée.

Un instant après, en eiïet, le moulin était entouré de flammes et les ruines de la tour disparaissaient au milieu de l'incendie.

Du sein de cet enfer, le petit pâtour, qui donna le premier l'alarme, entendit sortir un grand cri de femme, — un seul.

Ensuite une voix profonde s'éleva qui domina tous les autres bruits comme un tonnerre.

Cette voix prononça le nom de Philippe d'Orléans, régent de France, et l'appela par trois fois au combat...

Là s'arrêtait le récit du petit pàtour, qui était parti en courant pour aller chercher de l'aide. Sur son chemin, d'autres enfants, prenant leurs sabots à la main, s'étaient joints à lui, criant avec lui : « Au feu ! chrétiens, au feu ! )>

Quand les chrétiens arrivèrent, un brasier, entourait le moulin de la Fosse aux-Loups. C'était le taillis qui brûlait, formant un rempart de flammes autour du premier incendie. Nul secours ne pouvait passer à travers cette furieuse fournaise.

Le feu marcha tant qu'il trouva de l'aliment, c'est-à-dire tant que dura le taillis qui masquait naguère les ruines. Quand la flamme tomba, on vit la vieille tour toujours debout, mais noire, calcinée et fendue de larges crevasses. Ceux qui osèrent y pénétrer reculèrent suffoqués et déclarèrent impossible, qu'une créature humaine eût pu garder sa vie en ce lieu.

Tel était le récit principal, la version authentique. Mais en Bretagne, le merveilleux se colle à tout événement tragique comme le lierre à l'arbre. Des gens affirmaient qu'au plus fort de l'incendie, et alors que la fumée brûlante, fouettée par le vent, aveuglait tous les regards, une forme blanche s'était montrée derrièie la ruine incendiée. D'autres, allant plus loin, donnaient pour compagne à la forme blanche l'ombre d'un géant noir et semblable à une statue de fer. — Peut-être, disait-on déjà, l'âme de la Meunière et de son mystérieux compagnon. .Cela n'avait duré qu'un instant, pendant que la rafale cou-, chait la fumée au ras du sol. La pafale passée, l'incendie s'était redressé tout couronné de flammes, et l'étrange vision avait disparu...

^A PETITE CENDRILLOM 67

Céleste se mit à genoux et dit une prière pour celle qui avait mis la main de Raoul dans sa main : ce fut la prière des morts.

La vallée était muette et sombre. Le vent froid des nuits passait en sifflant sur les toits de Rohan, après avoir arraché aux arbres de la forêt un sourd et large murmure. Les gens commis à la garde du château s'étaient mis au lit sans doute, car on n'entendait plus aucun bruit à l'intérieur. Vers l'orient les flocons de vapeurs légères moutonnant à l'horizon commencèrent à blanchir; l'amas confus de constructions gothiques qui composait le manoir sortit peu à peu de l'obscurité. Les tourelles surgirent portant des ombres profondes. Les vitraux, frappés par la lune qui montait par-dessus les taillis, renvoyèrent de blancs reflets.

Vous eussiez vu à ce moment le visage de Céleste, pensif, mais souriant. Les rêves tristes durent-ils longtemps à cet âge? Céleste, toujours accoudée contre son balcon de granit, avait fait comme la lune, qui, victorieuse, sortait d'un océan de nuages.

Elle n'avait pas revu Raoul depuis la visite de la Meunière. Et Raoul avait promis d'être ce soir au château de Rohan- Polduc. L'heure n'était plus d'entrer dans la demeure de M. le sénéchal. Depuis bien longtemps Céleste avait entendu fermer toutes les portes, et les grands chiens, détachés, secouaient par intervalles les grelots de leurs colliers dans les cours.

Une fois pourtant, Céleste crut ouïr le galop d'un cheval dans ce sentier montant qui menait de la vallée de Vesvres à l'oseraie. — Mais ce n'était pas le galop d'un cheval. A l'endroit où le sentier sortait des bruyères la lune envoyait un clair rayon. Le sentier sec et poudreux s'éclairait vivement parmi la pelouse sombre. Céleste, qui ouvrait de grands yeux et qui regardait tant qu'elle pouvait, eut une bizarre vision.

Ce fut sans doute un vague ressentiment du récit du pâtour et des effrois de l'incendie. Céleste vit — ou crut voir — deux fantômes glisser, tout noirs, sur ce coin blanc de la route : une femme dont la tête disparaissait sous l'ample capuchon des métayères de la forêt, un homme de grande taille, droit et raide, qui s'appuyait en marchant sur le pommeau d'une gigantesque épée.

Ils quittèrent tous deux le clair. Céleste ne rêvait pas pourtant 1 Elle vit s'agiter les cîmes des roseaux, dans la douve, elle entendit bruire les tiges à un instant où le vent ne «oufflait point.

Puis ce fut comme le bruit d'une clé dans la serrure de la poterne qui s'ouvrait sous le balcon...

Céleste se pencha, épouvantée, pour mieux voir. L'herbe croissait, haute et drue devant la poterne, qui, depuis bien des années, n'avait pas été ouverte, et le pied des murailles était solitaire aussi loin que le regard pouvait se porter.

— Je dors debout, pensa Céleste en rentrant dans le boudoir, et déjà rassurée par la brillante clarté des lampes qui avaient éclairé la toilette de mesdemoiselles Feydeau.

Mais une autre peur la prit. Elle se trouva en face de la besogne qui lui restait à faire cette nuit et poussa un gros soupir en voyant les monceaux de chiffons jetés en désordre dans le boudoir. Il fallait ranger tout cela avant de se mettre au lit, sans quoi, gare au courroux de mademoiselle Agnès et de mademoiselle Olympe !

Il y en avait ! il y en avait ! Le contenu tout entier des armoires gisait sur le parquet. La pauvre Céleste joignit les mains, presque découragée. Elle commença pourtant sa besogne, pliant ceci, accrochant cela, et se hâtant de son mieux pour aller sagement se mettre au lit après avoir fait sa prière.

Je ne sais en vérité comment la chose arriva, mais il est certain que, tout en pliant, rangeant, accrochant, l'idée lui vint qu'elle serait bien gentille avec ces chiffons dédaignés. Elle tenait justement à la main une jupe de satin rose, recouverte de mousseline du Bengale : un vrai bijou de jupe qu'elle avait chiffonnée elle-même. Mademoiselle Agnès l'avait mise une fois, mais la fraîche étoffe avait bruni le teint de mademoiselle Agnès, qui s'en était prise à Gendrillon.

Céleste devint plus rose que la jupe de satin. Elle baissa les yeux et son sourii'e se fit espiègle. Elle hésita.

Mais sa main dénoua tout doucement le cordon de sa robe de toile.

Et Céleste était rouge ! Ecoutez, il y avait de quoi. Ce n'était pas bien, ce qu'elle faisait là, et à son insu, le péché d'orgueil se glissait dans son petit coîur.

A la place de la robe bise, elle noua le jupon de satin rose, dont les plis brillants se prirent à miroiter. Ah ! ce n'était pas bien ! Le pardessus vint, comme un nuage léger et gracieux adoucir ces teintes trop éclatantes. Tout cela était trop large, mais Céleste ne pouvait être embarrassée pour si peu. Quand elle eut réduit la ceinture pour l'adapter à sa taille,

elle glis-ia vers la glace un regard sournois. C'était mal.

Le plaisir pétilla dans ses yeux. Elle n'avait pas espéré se trouver &i jolie. Va-t-elle donc devenir coquette. Les choses galopent sur ce chemin-là.

Avec une si éblouis.^ante jupe il faut un cor.^age assorti, et peut-on seulement songer à lacer un pareil corsage en gardant ses cheveux, fussent-ils les plus beaux du monde, en désordre sous un petit bonnet rond.

Le bonnet vola au plafond. Les cheveux libres tombèrent en boucles prodigues. Céleste les reprit à pleines mains, les tordit, les natta, ces admirables cheveux, toujours captifs jusqu'alors, et son front d'enfant eut une splendide couronne. Elle y enlaça une branche de clématites, prise au hasard dans ce fouillis de fleurs.

— Ah ! se dit-elle en jetant un regard d'envie vers la boîte à poudre, il me manque cela !

La folle ! elle eut voulu ternir le noir émail de sa chevelure ! Elle mit du moins une mouche sous la pommette de sa joue si rose, puis une autre auprès de la fossette mignonne que le sourire creusait au coin de ses lèvres. Elle sauta de joie ! nous la gronderons tout à l'heure et bien fort.

— Au corsage, maintenant ! s'écria-t-elle.

Voici l'histoire de ce corsage, qui était en velours blanc, ruche de dentelles flamandes. jMademoiselle Olympe buvait matin et soir du vinaigre pur, afin d'amincir sa taille. Un empirique bas-breton lui avait en outre conseillé, dans ce but, l'extrait de chicorée. Au bout de trois mois, elle devait être diaphane comme la fée Difïo, qui passe de nuit sur les moissons du pays gallois, sans courber la tige tremblante des épis. Dans la prévision de ce résultat, mademoiselle Olympe avait commandé ce fameux corsage. Le? trois mois étaient écoulés depuis longtemps, et le corsage demeurait trop étroit de moitié.

Voilà pourquoi le corsage restait à Cendrillon. Elle l'endossa sans efïorts.

— C'est impossible ! pensait-elle, je me trompe... Je ne suis pas si jolie que cela î

Vous voyez !...

Or, il y a un dicton dans le pays de Rennes, qui affirme ceci : « Quand une fillette est seule, et qu'elle se regarde dans un miroir, elle voit le diable. »

En conscience si Céleste avait vu le diable en ce moment, elle n'aurait eu que ce qu'elle méritait.

Elle ne le vit pas, mais...

— Pan, pan, pan !

On frappait à la porte, c'était peut-être lui ! Céleste se sauva jusqu'à l'autre bout de la chambre, et joignit les mains pour demander pardon à Dieu.

— Qui est là?

— C'est moi.

C'était une voix d'homme, de jeune homme. Si la pauvre enfant avait mal fr>it, elle était cruellement punie, car son effroi allait jusqu'à la détresse.

— Peut-on entrer? dit la voix.

Céleste ne répondit pas, et la voix reprit :

— Je suis bête, je n'ai qu'à tourner la bobinette... Céleste, légère comme un oiseau traversa la chambre en

deux bonds et tira le verrou au moment où le pêne grinçait dans la serrure.

— Ah ! par exemple, fit la voix, je n'ai point eu raison de parler, la v'ià barricadée.

— Ma gloire ! pensa Céleste à qui le courage revenait tout d'un coup, non seulement parce qu'elle avait reconnu le style et la voix du porteur de pain de l'hôtel Feydeau, mais encore parce que la porte était maintenant solidement close : que vient-il faire ici?

— Faut m'ouvrir, disait en ce moment Magloire, si vous voulez avoir la lettre de l'officier... Mais peut-être que vous ne savez point lire !

— De l'officier? répéta Céleste.

— Oui, apportée par un soldat à cheval.

Magloire avait dans le quartier de l'hôtel Feydeau réputation très bien établie d'innocence. Céleste n'écoutait déjà plus et se disait :

— J'ai hâte de reprendre une robe I II y a eu un moment où ces chiffons me brûlaient ! Si Raoul était venu pour obéir à la Sorcière et qu'il m'eût trouvée ainsi, je crois que je serais morte de honte !

— Dites donc, la Cendrillon 1 cria Magloire d'un ton piqué, ne faut point faire la fière avec moi, j'ai quitté de chez nous pour entrer dans le gouvernement d'apprenti d'ambassade, m'ouvrirez-vous, oui ou non !

— Non, répondit Céleste, va-t'en, mon garçon,

— C'est que le soldat a dit que si je ne vous donnais point

la lettre, il me casserait les reins. Ouvrez rien qu'un petit peu, je n'ai point envie de causer avec vous qui n'êtes que domestique... attendez ! v'ià la lettre entrée tout de même. Je l'ai glissée sous la porte et je vas reboire avec le soldat... n'empêche que vous n'avez point de politesse !

Céleste entendit son pas qui s'éloignait dans le corridor. Sa première idée fut de reprendre vivement ses habits de tous les jours, mais comme elle se penchait pour écouter et se bien assurer qu'il n'y avait plus personne à la porte, elle aperçut une moitié de lettre qui passait en efîet entre le battant et le seuil.

Elle la prit en se demandant à laquelle des deux Feydeau ce message pouvait bien être adressé. Était-ce à M^^e Olympe où à M"e Agnès?

Céleste savait lire, en dépit des doutes exprimés par Magloire. Au premier regard qu'elle laissa tomber sur l'enveloppe, elle vit son nom bien lisiblement tracé.

— Moi ! dit-elle stupéfaite : c'est pour moi !... un officier ! Elle rejeta la lettre sans éprouver même un mouvement de

curiosité et porta ses mains à la première agrafe du fameux corsage, mais avant que l'agrafe fut lâchée, ses mains retombèrent et elle murmura :

— Si c'était de Raoul !

Quelle pitié ! Tout au plus Raoul pouvait être soldat depuis quelques heures. Même dans les contes qui se disent aux veillées de Bretagne, c'était trop peu de temps pour passer officier.

Céleste reprit la lettre, mais ce fut pour l'approcher de la flamme et la détruire, car elle se sentait entourée de méchants, et sans connaître rien du monde, elle devinait qu'un pareil message pouvait prêter à la calomnie.

Un coin de la lettre roussit, puis flamba.

— Si c'était de Raoul...

Vous savez, il n'y avait guère d'apparence, mais Céleste souffia sur l'enveloppe et l'ouvrit. Dès la première ligne un éblouissement lui passa devant les yeux. Elle avait lu ceci : « Mademoiselle Céleste, me voici offiicier du roi, grâce à la Meunière... »

N'en pouvant croire son regard, elle courut à la signature qui était ainsi :

« RAOUL, cornette au régiment de Conti. »

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