MOT D ORDRE
Le regard de l'intendant Feydeau allait de l'Espagnol à Polduc. Il ne comprenait plus du tout.
— Avez-vous étudié un peu, seigneur don Martin, demandat-il, les nuances des cheveux des dames? J'ai à cet égard un certain acquis, et je cultive les muses en amateur. Je puis vous peindre à l'aide de la parole la couleur exacte des cheveux de madame Isaure. Ce n'est pas le blond cendré, qui est charmant; ce n'est pas le blond perlé, superlatif du blond cendré, qui afïadit un peu le visage. Ce n'est pas le blond châtain, ni le blond fauve, ni le blond orangé... Ce n'est pas non plus le blond olive, ni le blond miel, ni le blond cire, ni le blond qui ressemble aux plumes des jeunes tourterelles, ce n'est pas le blond de lin, ce n'est pas le blond alezan, encore moins le blond anglais, qui est couleur de feu, et que les chiens courants peuvent suivre au flair... C'est le blond céleste, seigneur don Martin, le blond qui fait une auréole lumineuse autour d'un front charmant, le blond qui rayonne comme un diadème d'or au reflet du soleil...
Achille-Musée s'arrêta pour reprendre haleine. Don Martin Blas, qui ne l'écoutoit plus depuis longtemps, venait de frapper sur l'épaule du sénéchal.
— Vous avez quelque chose à me dire, monsieur Rohan- Polduc ! prononça-t-il tout bas à son oreille.
— Jetez donc des perles à un rustre ! pensa Feydeau. • — Je vous proteste... continua le sénéchal.
— L'Espagnol lui serra le bras. Polduc n'essaya même pas de soutenir son regard.
— La comtesse Isaure ne porte pas son véritable nom, prononça Martin Blas en fixant sur lui ses yeux ardents.
— J'ignore... j'ignore absolument... balbutia Polduc. Don Martin Blas le lâcha et fit un tour dans la chambre.
— Ce n'est pas elle qui habite cet appartement? demandat-il tout à coup, tandis qu'un rouge vif perçait le bronze de sa peau.
— Ce sont mesdemoiselles de Rohan-Polduc, mes deux filles, répondit Feydeau.
— Vos filles ! répéta Blas qui s'arrêta en face de lui : ce nom de Rohan est donc à tout le monde?
— C'est moi, seigneur don Martin, s'empressa de répondre le sénéchal, qui vais adopter mes deux jeunes belles-sœurs et leur donner mon nom.
Martin Blas avait les sourcils froncés.
— Chez nous, en Espagne, dit-il, les voleurs de grand chemin font aussi l'aumône avec le bien qu'ils ont dérobé.
Puis, d'un ton brusque et impérieux :
— Il faut que je voie cette femme ! ajouta-t-il.
— Avec votre nom, seigneur don Martin, avec la mission dont vous êtes chargé, l'hôtel de la comtesse Isaure vous ouvrira ses portes à deux battants.
Ce fut le sénéchal qui parla ainsi. Achille-Musée salua de la main en souriant, et dit :
— S'il restait quelque barrière, un mot de moi la ferait tomber.
— Il y a des barrières, repartit l'Espagnol. Voici quarantehuit heures que je suis en Bretagne; depuis ce temps-là je cherche la comtesse Isaure, qui me fuit, comme jadis me fuyait madame la baronne de Saint-Elme.
Achille-Musée se leva.
— Seigneur don Martin Blas, dit-il, ce m'est un homieur, un plaisir de vous offrir mon faible crédit; madame îa comtesse est au château...
— Vous vous trompez, mon beau-père, interrompit Polduc,
— Comment ! s'écria l'intendant.
— Madame la comtesse e?t partie ce matin. • — Sans me prévenir !
Involontairement, Polduc jeta un regard vers les nuages de fumée qui allaient désormais diminuant.
— Eût-elle fait un pacte avec le diable, pensait-il en ce
moment, car il était homme k mener plusieurs affaires de front, si je peux faire subir à la comtesse Isaure, à la Louve et à la Saint-EIme, le même sort qu'à la Meunière, je gage ma tête que nous n'entendrons plus parlerjamais de Valentine de Rohan 1
— Seigneur don Martin, rcprit-il tout haut, la comtesse Isaure est d'humeur vagabonde et n'honore pas longtemps le même logis de sa présence. Nous l'avons possédée hier au soir un instant. Au point du jour, j'ai vu son cheval tout sellé dans la cour...
Achille-Musée n'avait plus qu'une préoccupation, c'était de jouer son rôle de fiancé. Il frappa violemment sur sa boîte d'or.
— Jarnibleu ! s'écria-t-il, nous nous expliquerons, elle et moi, une bonne fois et j'en aurais le cœur neti Dans les termes où nous sommes ensemble...
— Je n'ai pas les mêmes raisons que mon beau-père pour éclairer les marches et contremarches de la belle comtesse, interrompit Polduc, mais il m'étonne qu'un envoyé de la cour de Madrid ne sache pas quelles sont les occupations de madame Isaure.
Martin Blas se retourna vers lui et dit avec une rudesse soudaine :
— Mes bonnes gens, nous allons changer de gamme. Qu'importe ce que j'ignore si j'en sais assez pour vous faire pendre?
Feydeau se redressa du coup : c'était presque un gentil^ homme. Polduc baissa les yeux au contraire, après avoir lancé à l'Espagnol un regard de sang.
— Nous ne sommes pas habitués, prononça-t-il tout bas, à de pareilles façons d'agir.
-— Les habitudes se prennent, répondit l'Espagnol : je ne suis pas content de vous. Ecoutez-moi bien, tous deux. Si vous êtes utiles, on vous tolérera... Si vou& n'allez pas droit votre chemin, gare à vous ! ■'^
Il remit son feutre et poussa la porte d'un coup de pied comme un manant en colère. Sur le seuil, il s'arrêta pour dire :
— Vous m'amènerez la comtesse Isaure, ce soir, au bal de M, le gouverneur. Je le veux ! A ce soir.
Il sortit. L'intendant Feydeau se laissa choir sur le sofa. • — J'aime mieux les gens de France 1 s'écria-t-il, la tyrannie de CCS rusti'cs espagnols serait intolérable !
— Intolérable ! répéta le sénéchal comme un écho.
Il réfléchissait et se disait à part lui :
• — Il y a des ressemblances, je puis me tromper. Autrefois, c'était la courtoisie, l'élégance... un vrai chevalier ! Mais alors pourquoi courrait-il après cette femme?... Et pourquoi ces regards troublés qu'il a jetés tout autour de la chambre où autrefois?...
En sortant du boudoir, don Martin Blas descendit à l'écurie et fît seller son cheval. Avant de partir, et malgré l'assurance formelle de Polduc, il entra au salon pour voir si la comtesse Isaure ne s'y trouvait point par hasard.
Dès qu'il fut en présence des dames, vous ne l'eussiez point reconnu. Impossible de rencontrer un plus parfait gentilhomme. Évidemment ses allures brutales en face du sénéchal et de l'intendant étaient un parti pris. Aussi Agnès et Olympe Feydeau, dites mesdemoiselles de Rohan-Polduc, ne partageaient-elles point l'opinion de leurs pères au sujet du Seigneur Martin Blas. Elles avaient découvert en lui je ne sais quoi de romanesque, et le ton basané de ses joues leur semblait fort agréable à voir.
La comtesse Isaure n'était pas au salon. Don Martin Blas prit congé, promettant de revoir ces dames au bal du présidial. Gomme il descendait le maître escalier pour gagner la cour, où l'attendait son cheval, une jeune fille montait en chantant. Ils se rencontrèrent face à face.
La jeune fille était vêtue d'une simple robe de toile; ses cheveux s'échappaient de son serre-tête rond en profusion de belles boucles dorées. Elle avait des petits sabots aux pieds et le tablier des servantes tombait sur sa jupe. Elle ne fit que passer, portant dans ses mains une belle robe de soie rose.
L'Espagnol s'effaça pour lui laisser le chemin libre. Elle le remercia d'un sourire. Martin Blas resta immobile, bouche béante et les yeux grands ouverte.
Un instant, il fut sur le point de remonter les degrés du grand escalier, mais il se ravisa et descendit lentement le perron du vestibule. Il se mit en selle et piqua des deux.
La route est longue de la forêt jusqu'à Rennes. Tant que dura la route, Martin Blas oubha de pousser son cheval. Une irrésistible rêverie semblait l'entraîner. En arrivant aux portes de la ville, il tressaillit comme un homme qui s'éveille,
— Est-ce une vision? se dit-il.
Puis le nom de Valentine vint mourir sur ses lèvres...
Dans le boudoir, Achille-Musée et Polduc restaient assez déconfits.
— Mon beau-père, demanda le sénéchal, quelle est votre opinion sur tout ceci?
— Heu ! heu ! fit l'intendant, c'est un grossier personnage. J'avoue que je ne crains pas un pareil rival. Madame Isaure a trop de délicatesse dan^î'esprit et dans le cœur...
— Ah çà ! beau-père, interrompit Polduc indigné, est-ce que vous devenez fou tout à fait? Avez-vous bien le cœur de plaisanter quand il- s'agit de nos fortunes assurément et peut-être de nos existences?
— Je ne plaisante pas, la comtesse...
— Laissons la comtesse, s'il vous plaît ! nous reparlerons de la comtesse quand il s'agira pour nous d'expliquer comment madame Isaure, l'héroïne des conspirations qui se trament à Rennes contre le Régent, peut avoir des rapports avec la baronne de Saint-Elme, vendue ou donnée à la cour...
— Voulez-vous que je vous dise, Alain, mon garçon? fit l'intendant d'un air capable; cet homme a tenté de nous effrayer, voilà tout !
— Il a réussi, mon beau-père, répliqua Polduc gravement : nous avons, vous et moi, une horrible peur... et il y a de quoi I
PROFITS ET PlîRTEâ
L'intendant se redressa et prit un air fanfaron»
— Parlez pour vous, dit-il, quand vous parlez d'avoir peur. Mais quand il vit que Polduc restait immobile devant lui,
le front plissé, la tête penchée, sa figure montra, sous le savant badigeon qui la recouvrait, une expression d'inquiétude. • — Ce n'est pas cet homme qui m'effraie, dit'-il, c'est vous !
— Monsieur l'intendant, reprit Polduc avec une sorte de découragement, un grand écrivain de l'antiquité a dit cette sage parole : « Il est plus difficile de conserver que de conquérir. » Nous sommes riches; vous, puissamment; moi suffisamment; nous avons de beaux noms et d'honnêtes positions... Je ne sais pas si vous tenez à tout cela.
• — Gomment! comment! si j'y tiens ! s'écria Feydeau.
— Vous y tenez? c'est très bien; moi de même. En ce cas jouons serré, croyez-moi, car tout cela peut nous glisser entre les doigts aujourd'hui.
— Allons donc ! vous exagérez le péril, mon gendre !
' — Et le jour où nous n'aurons plus tout cela, mon beaupère, nos têtes branleront sur nos épaules.
— Bon ! nous voilà décapités ! pourquoi pas pendus comme ce malotru l'a dit?
— Uniquement parce que vos propres déclarations nous ont faits gentilshommes... Quand le comte de Toulouse fut rappelé à Paris, il y a quinze ans, souvenez-vous-en beaupère, son regard allait s'ouvrir sur votre comptabilité. Celui-là n'est pas de ceux que Ton peut corrompre !
-— Non, répliqua Achille-Musée, avec une fatuité qu'il faut
LA PETITE GENDRILLON
renoncer à décrire, mais il nous revient marié, la balle Noailleg est fille d'Eve, et je suis un serpent, mon gendre ! Polduc frappa du pied, la colère le prenait.
— Sur ma parole, s'écria-t-il, ceci passe les bornes ! Il y a des instants où j'ai envie de gagner le rivage tout seul, monsieur l'intendant, et de vous laisser barbotter au milieu de la mare... Voulez-vous être raisonnable, oui ou non, une fois en votre vie?
— Là 1 là 1 monsieur le sénéchal ! Si les choses légères sont mon domaine, les affaires sérieuses me connaissent aussi. Tout le monde convient que j'aurais fait un adroit diplomate... J'ouvre mon avis : puisque vous craignez M. de Toulouse, voulez-vous que nous entrions franchement dans les vues de la cour d'Espagne?
— Franchement? répéta Polduc; une conspiration ne se réchauffe pas plus qu'un bon dîner. Le va-tout de l'Espagne est joué et perdu !
— Voulez-vous que nous prenions parti pour M. de Montesquiou?
— Adorer le soleil couchant? Jamais !
• — Voulez-vous que nous dénoncions à M. de Toulouse?...
— J'y ai songé ! mais on saisirait les papiers de l'Espagnol. Nous serions compromis.
— Diable ! Diable ! fit l'intendant. Alors, dites ce que vous voulez.
— Je veux me barricader avec vous derrière vos écus, mon beau-père. Qu'y a-t-il autour de nous? Le gouverneur, les Loups de la forêt, l'Espagnol Martin Blas... Pour ce qui est du gouverneur, mesdemoiselles de Rohan-Polduc vont se rendre cette nuit à la fête du Présidial : j'ai sollicité pour elles, en votre nom, l'honneur de présenter les clés de la ville à Son Altesse Sérénissime le comte de Toulouse.
■ — Nous ! les fidèles du maréchal Montesquieu ! murmura Feydeau, qui rougit sous son fard.
— Nous restons les fidèles du maréchal, répliqua Polduc; mais nous devenons les fidèles du gouverneur : c'est tout simple. Quant aux Loups de la forêt j'ai Yaumy qui m'a rendu aujourd'hui même un signalé service... et, à ce propos, il ne nous vient plus de fumée du côté du Pont-Joli...
— On aura éteint le feu, dit Achille-Musée.
Polduc «e mit au balcon et posa «a main au-dessus de see
yeux en manière de garde-vue. Il jeta un long et attentif regard vers la forêt.
— Le feu s'est éteint de lui-même, fit-il froidement. Beaupère, je vous demanderai un petit subside : les Loups sont pauvres et nous avons besoin de Yaumy.
— Plus tard, mon gendre, ma caisse est épuisée.
— Dieu me garde de vous presser ! pourvu que Yaumy ait son affaire demain matin cela suffira. Arrivons au seigneur Martin Blas. Au moment même où il nous a surpris par sa brusque entrée, j'allais vous faire le portrait moral de ce personnage. Avez-vous ouï parler de ces mendiants de Gastille qui demandent l'aumône avec une escopette appuyée sur deux bâtons en croix et une mèche allumée?
— Gomment ! ce fier hidalgo?...
— Tout le monde est fier en Espagne, même les mendiants... le seigneur Martin Blas est à vendre et cela vous regarde.
— S'il ne coûte pas cher...
— Il coûte cher, nous avons causé cette nuit. C'est un curieux personnage ; Il se vante de n'avoir ni foi ni loi et de ne respecter quoi que ce soit au monde.
— Un esprit fort?...
— Très fort ! Un de ces fous, qui n'ont d'autre plaisir que la vengeance ! Un instant, j'ai cru... oui ! j'ai cru... mais vous savez comme je suis fait pour les ressemblances? Ne me suisje pas imaginé un soir que Valentine de Rohan se cachait sous le nom de la comtesse Isaure?
L'intendant fit une grimace dédaigneuse.
— Valentine de Rohan n'était pas mal il y a quinze ans, répondit-il.
— C'est vrai, dit Polduc : comme le temps passe ! Il y a quinze ans ! Je vois partout des fantômes et je ne m'en plains pas. Cela force à se tenir sur ses gardes. Un instant donc, j'ai eu l'idée que le farouche Martin Blas n'était pas plus Espagnol que vous ou moi. Connaissez-vous Morvan de Saint- Maugon, l'ancien ami et serviteur du comte de Toulouse, le mari de Valentine de Rohan?
■ — Je l'avais vu sans doute, mais je n'ai nul souvenir...
— Eh ! eh ! fit le sénéchal en ricanant, c'est que vous ne mettiez pas la main à la pâte dans ce temps-là. Savez- vous que j'ai risqué plus d'une fois quatre pouces de fer dans la poitrine en regardant ce mystère-là de trop près?... mais quinze
ans écoulés ne permettent guère de reconnaître un visage. On a dit d'ailleurs que Morvan de Saint-Maugon était mort en l'an 1707, à la bataille d'Almanza. Mettons que ce ne soit pas lui, mais, suivant mon système, garons-nous comme si ce pouvait être lui... Et songeons que, si c'était lui, nous avons mieux qu'une bête féroce à lâcher contre Valentine de Rohan.
— Concluez, dit Feydeau.
— Je conclus. Il faut à cet homme-là beaucoup d'argent. ■ — On lui donnera ce qu'il faudra.
— A la bonne heure ! vous vous formez, beau-père.
— D'autant, poursuivit l'intendant, que je ne vois plus la nécessité d'envoyer au Régent...
— Au contraire 1 s'écria Polduc. Ménageons ce qui nous entoure, c'est très bien, gorgeons nos Loups, c'est parfait, soyons généreux avec ce Martin Blas tant que la logique des événements ne lui aura pas mis la corde au cou, le bon sens nous-le commande... mais envoyons des douceurs au Régent, mon beau-père. Envoyons ! envoyons !
— Vous en parlez bien à votre aise, mon gendre. Faisons le compte. Les Loups...
■ — ■ Avec cinquante mille écus vous en serez quitte.
— Et cet Espagnol !
— Une centaine de mille livres... Songez que nous sommes entre ses mains. Aimez-vous mieux vous attaquer, comme il l'exige, au comte de Toulouse?
— Non. Cela nous prend déjà deux cent cinquante mille livres. Maintenant, cinq cent mille livres au Régent...
— Six cent' soixante-quinze mille livres, en comptant l'antichambre.
■ — Plus d'un million ! s'écria Feydeau.
— Pas beaucoup plus.
— Mon gendre, c'est trop, je ne puis.
Polduc lui prit la main et la serra fortement.
— Ecoutez, beau-père, dit-il en baissant la voix tout à coup, vous risquez plus que moi, car j'ai moins que vous... Ne marchandez pas la tête qui est sur vos épaules !
Feydeau ne put s'empêcher de frissonner; il sentait la main du sénéchal toute froide entre les siennes.
— Me cachez-vous quelque chose, mon gendre? balbutia-t-il.
— Je ne vous cache rien, répliqua Polduc, mais suis-je bien sûr de tout voir? Il y a autour de nous je ne sais quelle mys-
térieuse et terrible menace. C'est la crise. Je sens cela et je ne peux pas vous l'expliquer : la crise qui sauve ou qui tue !
Achille-Musée voyait des gouttes de sueur perler sous les cheveux de son gendre.
• — Vous êtes pâle comme un mort ! balbutia-t-il, gagné par l'épouvante contagieuse; jamais je ne vous ai entendu parler
amsi
Polduc essaya de sourire.
— J'ai l'oreille et l'œil à tout vent, reprit-il; je m'agite, je n'ai de repos ni le jour ni la nuit, Dieu merci ! mais le chemin est glissant... glissant ! on a beau se tenir ferme, on peut perdre l'équilibre. PhiHppe d'Orléans est encore le maître, Paris est encore l'asile suprême en cas de malheur. Envoyons, beaupère, envoyons !
• — Envoyons tout de suite ! s'écria Feydeau, convaincu cette fois; en définitive, ce sera, la province de Bretagne qui paiera. Faites équiper vivement un de vos gens?
— Un de mes gens, non ! L'Espagnol a passé vingt-quatre heures ici,
— C'est juste... Avez-vous un autre messager? Le sénéchal agita une sonnette.
— Introduisez ce jeune garçon qui attend dans le vestibule, commanda-t-il au domestique qui entra.
Le valet sortit. Achille-Musée se leva.
■ — Ces dames doivent déplorer mon absence, dit-il en rétablissant devant une glace la symétrie de sa coiffure; je vous laisse arranger tout cela.
Polduc l'arrêta au moment où il se dirigeait vers la porte :
— Demeurez, je vous prie, mon cher beau-père, répliqua-t-il. ■ — Pourquoi faire?
Polduc le conduisit jusqu'au sofa.
— Asseyez-vous, dit-il; dans ces sortes d'opérations, j'aime à garder mes amis près de moi. Cela ne me dégage pas, c'est vrai, mais cela les engage. S'il vous plaît, asseyez-vous.
Achille-Musée prit place sur le sofa de mauvaise grâce. A ce moment la porte s'ouvrit et notre ami Magloire parut sur le seuil .
— C'est bon, maraud ! cria-t-il derrière lui au domestique qui l'avait amené; a-t-on jamais vu ! ce drôle m'appelle son ami comme si j'étais un pied plat de sa sorte ! Au large, faquin ! et n'oublie pas le respect, si tu tiens à tes oreilles !
Achille-Musée mit le binocle à l'œil, Polduc lui-même se
retourna pour examiner le nouvel arrivant. Magloire avait complètement renouvelé son costume. Il portait un pourpoint un peu mûr, mais taillé à la mode des gentilshommes. Sa veste était trop étroite pour lui et sa culotte trop longue, mais il avait débraillé si galamment sa chemise à jabot, qui n'était plus de la première blancheur, que vous l'eussiez pris en vérité pour un jeune comédien de province, jouant les Clitandres à Béziers ou à Pontivy. Il était coiffé à la tempête, et son chapeau, négligemment jeté sous le bras, laissait pendre une ganse d'une demi-aune.
Qu'avait-il fait, ce Magloire, de sa culotte blanche, de son vestaquin blanc, de sa jaquette blanche et de son bonnet blanc? Nous devons déclarer que ces candides vêtements lui allaient bien mieux, mais ce n'était pas du tout son avis. Il se trouvait superbe et ne touchait plus terre.
Il fit quelques pas, les pieds en dehors, la main au jabot, le poing sur la hanche, et dit en regardant son monde en face;
— Bonjour, monsieur l'intendant; serviteur, monsieur le sénéchal. Ça va-t-il comme vous voulez?
l'interrogatoire
Le beau-père et le gendre se prirent à rire tous deux. Magloire fit de même et ôta son feutre de dessous son bras pour s'éventer.
— Moi, ça va bien, dit-il cependant avant qu'on eût répondu à sa question; vous êtes bien honnêtes !
— Ah çà ! grommela l'intendant, où diable avez-vous péché cet olibrius?
— Le fait est, répondit Polduc, qu'il a une mine impayable !
— Ne vous dérangez pas, reprit Magloire. Ces demoiselles vont bien? Allons ! tant mieux ! tant mieux !
Son regard rencontra une glace où son image se reflétait de la tête aux pieds. Y compris les pieds et la tête, toute sa personne était grotesque. Il pensa :
— Que ne donneraient-ils pas, ces deux barbons, pour avoir ma tournure ! Je t'en souhaite ! avec tout leur or mal acquis, ils ne pourraient recouvrer les attraits de ma jeunesse. V'ià ce qui les taquine !
— Vous cherchez de l'emploi? demanda le sénéchal. Magloire mit le nez au vent, changea son chapeau de bras
et fît une pirouette.
— Gomment avez-vous deviné ça? répondit-il ; c'est positif, pour le moment, je désire utiliser mes talents et me faire une position. Il est temps : j'en ai l'âge et les capacités.
— C'est un innocent, murmura Feydeau à l'oreille de son gendre.
— Nous n'avons pas besoin d'un aigle, répliqua tout bas celui-ci.
Et tout haut :
— Que savez-vous faire, mon brave?
— En voici encore un qui est familier ! pensa Magloire, de l'aplomb ! ou ma carrière est manquée !
— Ma foi ! monseigneur, répondit-il d'une voix de stentor, je sais faire pis que pendre. Voilà la chose. Pis que pendre ! sans ça, vous sentez bien que je n'aurais pas osé me présenter devant vous.
— Hein? fit Achille-Musée, qui crut avoir mal entendu, que dit-il?
— Pis que pendre ! répéta pour la troisième fois IMagloire, qui relevait fièrement la tête.
Puis avec un sourire d'ineffable bêtise.
— Vous êtes des roués tous deux, on dit ça. Il vous faut un gaillard à trois poils ! Je suis votre affaire. Vous chercheriez longtemps avant de trouver un coquin de ma force.
— Il n'en a pas l'air ! fit observer Achille-Musée.
— La mine trompe quelquefois, murmura Polduc. Magloire regarda l'intendant d'un air irrité.
— Pas l'air d'un coquin moi ! se récriait-il; mon bonhomme, vous ne vous y connaissez pas ! C'est les plus rusés qui font mine de ne pas faire semblant. Je cache mon jeu; c'est donc maladroit, ça? Mais, à l'intérieur de mon âme, je suis aussi vicieux que vous 1
Feydeau et Polduc se regardèrent. L'intendant avait envie de se fâcher. Magloire se dit :
— Je leur donne dans l'œil !
— Renvoyez-moi cet oiseau-là, mon gendre, dit Achille- Musée.
— Je m'en garderais bien ! répondit Polduc; c'est une trouvaille !
Feydeau resta stupéfait. Magloire poursuivit avec chaleur:
— Des preuves, en voulez-vous? Savez-vous quelles canail- Icries j'ai faites malgré mon âge encore bien tendre? Primo, d'abord, j'ai abandonné Sidonie.
— Ah bah ! fit l'intendant.
Le sénéchal se pencha à son oreille :
■ — C'est notre homme ! dit-il.
— Parce qu'il a abandonné Sidonie? demanda Feydeau.
— Parce que personne ne pourra croire sérieusement que nous ayons choisi un instrument pareil.
— Quant à cela, c'est probable, mais si l'outil n'est bon à rien?
— Qu'est-ce que c'est Sidonie, mon bon garçon? demanda le sénéchal.
Achille-Musée atteignit sa boîte d'or; Magloire y plongea impudemment ses deux doigts en disant à l'intendant scandalisé :
— Je n'en fais pas habitude, mais quand on m'en oiïre... Il éternua et reprit d'un accent plein d'emphase :
■ — Loin des cours, des palais brillants, où la mauvaise conduite respire dans les lambris dorés de l'opulence, vivait une jeune personne dont l'innocence n'était égalée que par sa candeur. Elle avait nom Sidonie, dont je tais sous silence son autre nom de famille par respect pour son oncle où j'étais apprenti. Vous pouvez vous vanter qu'elle était bien connue dans le quartier, celle-là, pour être honnête, sobre et boulangère. Eh bien ! je lui ai parlé pour le mariage, et la veille de la noce, j'ai pris la clé des champs... Est-ce fort?
Achille-Musée bâilla, mais Polduc, dit comme s'il eut voulu prolonger la comédie :
— Vous êtes un jeune scélérat !
— N'est-ce pas? n'est-ce pas? s'écria Magloire enchanté, vous êtes forcés de me rendre justice 1 et, en passant, vous trouvez que je m'exprime assez gentiment, pas vrai? Ce n'est pas tout, j'ai fait mieux ! Connaissez- vous M. Raoul?
— Pas que je sache, dit Polduc qui devenait très attentif. ■ — Un blond, grand, bien fait, comme moi... voyez ! ses
habits me vont !
— Ses habits ! répéta Polduc.
— Oui, ses habits ! Ce Raoul était mon maître, je l'ai chassé sans pitié !
— Ah ça ! mon gendre, dit sévèrement Achille-Musée, jusquea à quand enfin !...
— Ce jeune M. Raoul, interrompit le sénéchal, ne demeuraitil pas en face de l'hôtel Feydeau?
• — Dans une mansarde de six écus par an, oui, monseigneur, à côté de chez nous. Il y avait du temps que je souhaitais un habit de gentilhomme. Celui-ci est râpé, c'est vrai, mais à défaut d'un meilleur, je l'ai essayé pendant que mon maître dormait...
— Et tu l'as volé?
— Comme vous voyez, monseigneur.
— Et après? demanda Polduc.
— Est-ce que vous trouvez que ce n'est pas assez? dit tristement Magloire.
Polduc fit un signe à Feydeau et s'écria :
— Je trouve que tu as eu grand tort, mon garçon, de venir me raconter ceci, à moi qui mets les voleurs en prison !
— Et à moi qui palpe les amendes ! ajouta l'intendant royal, oh ! le sot !
— Est-ce que vous croyez que vous allez me faire peur, vous autres? dit Magloire, persuadé qu'on lui faisait subir une sorte d'examen avant de lui donner son diplôme de roué.
— Silence ! commanda Polduc rudement.
— Voyons ! voyons ! mes bons messieurs, reprit Magloire, je suis jeune, ayez de l'indulgence. Je ne peux pas encore être aussi fort que vous, en fait de coquineries...
^— Délibérons, monsieur l'intendant, s'il vous plaît? dit Polduc d'un ton grave.
— Délibérons, monsieur le sénéchal.
Magloire fut pris enfin d'inquiétude.
— Écoutez ! fit-il; on dit dans Piennes que vous êtes deux damnés vauriens, mes bons maîtres ! que vous ne croyez ni à Dieu ni au diable 1 que vous prenez de toutes mains...
— Insolent ! s'écrièrent à la fois le beau-père et le gendre, piqués au vif cette fois.
Magloire pensa :
— C'est singulier, ça n'a pas l'air de leur faire plaisir qu'on leur dise qu'ils sont des coquins !
— Mes bons maîtres ! continua-t-il d'un accent suppliant, je voudrais prendre de vos leçons ! Mon patron disait, en parlant de vous : voilà des compères qui savent s'y prendre; il n'y a de bêtes que les honnêtes gens !
Entre Feydeau et Polduc la délibération était commencée. Auparavant ils avaient échangé quelques mots à voix basse.
— Ce garçonmeparaîtextrèmementdangereux, opina Polduc.
— Dangereux au suprême degré, répartit Achille-Musée, ad gradum supermum I
Pour le coup Magloire pâlit.
— Ah ! mes chers seigneurs ! s'écria-t-il avec détresse, est-ce qu'on m'aurait trompé?... Est-ce que v6us seriez par hasard des braves gens?
— Mon avis, poursuivit le Sénéchal, est qu'il faut faire un exemple,
— Exempliim facere, traduisit Achille-Musée. Magloire se mit à genoux et cria en pleurant :
— Grâce ! grâce ! Je vous ai menti mes bons juges !... Je n'ai pas demandé Sidonie en mariage, elle est la nièce du patron, je n'aurais obtenu que des soufflets. Je me suis vanté mes bons seigneurs. Jamais je ne lui ai parlé. Tout ce que j'en ai dit, c'était pour me faire bien venir de vous !
Polduc adressa un signe d'intelligence à l'intendant et reprit :
— Et l'affaire des habits?
— Encore une hâblerie, répondit Magloire; mon maître m'a donné ses habits, tout uniment. Ah ! Seigneur Dieu ! Voler les habits de M. Raoul ! Mais il m'aurait rompu les côtes; je le connais allez!
— Vous ne lui savez point d'autre nom que Raoul? demanda Polduc.
— Non, mon juge.
— Quel est son métier?
— Il n'a pas de métier.
■ — Quelles sont ses ressources?
— Je ne lui connais pas de ressources.
— N'est-il pas épris follement d'une jeune fille qui sert mesdemoiselles de Rohan !
■ — La Cendrillon... Oui, mon juge.
— Pour vous donner ses habits, il s'en est donc procuré d'autres?
— Ah ! mon juge, il y en a qui ont du bonheur ! Raoul est depuis ce matin cornette dans le régiment de Gonti...
— Officier ! ce Raoul ! s'écria Feydeau. Polduc murmura à ses oreilles :
— Que vous disais-je !
Magloire acheva :
— Il est venu hier consulter la Meunière. Il a eu une amulette... Le voilà hors de peine 1
Polduc l'éloigna d'un geste impérieux et dit à voix basse :
— Gecipeut être pour nous un coup de partie, mon beau-père.
— En quoi, s'il vous plaît, mon gendre?
— Voyons ! fit Polduc avec quelque impatience, où est notre péril? Qui nou^ force à trembler devant le premier venu? qui nous contraint de louvoyer sans cesse et de ménager, com-
me on dit, la chèvre et le chou? C'est l'existence du fils de César, n'est-ce pas, et l'existence de la fille de Valentine? Sans cette double et vivante menace, nous lèverions la tête, nous romprions en visière franchement et hautement à toutes ces intrigues qui ne sont bonnes que pour les commerçants... nous serions inattaquables, en un mot.
— La conclusion?
Polduc se rapprocha encore.
— La voici, beau-père, dit-il si bas que l'intendant avait peine à l'entendre; supposez que la fille de Valentine soit ici quelque part et le fils de César aussi. Supposons qu'ils se connaissent et qu'ils aient de l'attachement l'un pour l'autre. Il y a comme cela dans la réalité des bizarreries qui font pâlir les inventions des poètes... Supposons maintenant qu'on donne avis au jeune homme d'un danger que court la jeune fille : un enlèvement par exemple. Que fera-t-il?
— Il se lamentera.
— Un Rohan ! il prendra son épée et sautera en selle.
— C'est juste... ensuite?
— Supposons, maintenant, que dans la nuit noire, Yaumy se promène avec une douzaine de Loups bien armés...
— Nous compromettre avec ce Yaumy ! Polduc sourit d'un air de supériorité.
— Fi donc! beau-père; le jeune homme porte l'uniforme des gens de France... Les Loups frappent les dragons de Conti tout naturellement comme le limier fond sur le chevreuil.
En ce moment on entendit des éclats de rire dans le corridor.
— Mesdemoiselles mes filles ! dit l'intendant qui se leva. La porte s'ouvrit presque aussitôt, Agnès et Olympe Fey-
deau de Brou, dites mesdemoiselles de Rohan, firent leur entrée dans le boudoir.
LES DEMOISELLES FEYDfiAU
Agnès et Olympe étaient accompagnées de deux petites servantes.
— Nous venons reprendre possession de notre domaine, messieurs, dit Agnès, une belle blonde à l'œil éveillé.
■ — Nous chassez-vous tout de suite? demanda Polduc.
Olympe, désespérant d'être aussi dégagée que sa sœur, avait pris la spécialité langoureuse. Elle avait les cheveux châtains, la taille un peu épaisse et le teint de haute couleur.
— Nous n'avons plus qu'une heure pour faire toilette, ditelle en traînant ses paroles, et cette Cendrillon est si maladroite 1
— Puisqu'on nous donne congé, monsieur l'intendant, fît Polduc, qui avait hâte d'aller ailleurs continuer l'entretien, obéissons de bonne grâce.
Feydeau baisa les mains de ses filles :
• — Je peux-ti ni en aller? demanda en ce moment l'ancien fiancé de Sidonie.
— Qu'est-ce là? s'écrièrent à la fois mademoiselle Agnès et mademoiselle Olympe qui ne l'avaient pas même aperçu.
— 0 mes belles demoiselles! fit Magloire les larmes aux yeux, elle est la nièce de chez nous que vous y prenez vos gâteaux. Ayez pitié d'un pauvre malheureux égaré par son inclination, car c'est pour me faire une position susceptible de demander sa main que je me suis mis dans ma circonstance où je suis !
Les deux sœurs se regardaient en riant.
■ — Suivez-nous ! commanda Polduc.
Magloire joignit les mains, implorant du regard les deux
LA PETITE CENDRÎLLON 55
sœur». Quand il vit qu'il n'obtenait rien qu'un éclat de rire impitoyable, il se redressa.
— C'est bon ! dit-il, j'ai ma condamnation dans mon sac ! N'empêche qu'on dit ce qu'on dit dans le quartier. Les demoiselles Feydeau n'attendent pas à se marier pour changer de nom... à cause qu'elles attendraient longtemps ! attrape!
Il se précipita sur les pas de l'intendant, qui sortait le dernier. Du seuil il cria encore :
— Y'ià ce que c'est, mes belles demoiselles. On dit ça... en plus que vous avez beau faire les renchéries, tous nos jeunes messieurs regardent la robe de toile, de je sais bien qui, par dessus vos falbalas !
11 ferma la porte avec bruit. Agnès et Olympe, étaient rouges de colère.
— ]\Ion beau-père, disait cependant Polduc dans le corridor, il faut que tout cela parte cette nuit : l'argent et la fillette !
-^ Et si les Loups attaquent l'escorte? objecta Feydeau.
— Les Loups attaqueront, répondit Polduc, mais la fillette et l'argent ne seront pas dans le même panier.
Et sans s'expliquer davantage, il demanda :
— Où es-tu, petit?
— Ici répliqua Magloire dans l'ombre : pendez-moi, si vous voulez, mais je leur ai rivé leur clou, à ces deux-là !
— Veux-tu ' devenir un homme d'importance? reprit le sénéchal.
— Je veux bien, fit Magloire, ça m'est dû, mais quoi que vous me nommerez?
— Courrier d'État.
— C'est-il beaucoup?
— Presque autant qu'un ambassadeur.
— Combien qu'on gagne à être ambassadeur?
' — De quoi épouser Sidonie, repartit l'intendant qui vint se mêler à l'entretien.
Magloire se rengorgea.
— Savoir, fit-il avec un sourire finaud, si je voudrais encore d'elle quand j'aurai de quoi... Et que risque-t^on?
— Rien.
■ — Alors, ça me va !
— Descends à l'office, reprit Polduc; mange bien, bois mieux, couche-toi ensuite et fais un somme. On te réveillera quand il faudra entrer en fonctions.
Mademoiselle Agnès Feydeau de Brou avait vingt-quatre ans ; sa sœur Olympe atteignait sa vingt-deuxième année. On se mariait alors de bonne heure, Agnès et Olympe étaient déjà presque des vieilles filles.
L'intendant de l'impôt était riche à millions et ses filles avaient quelque beauté, mais ceci ne suffisait point : le Breton, de sa nature, est fier comme deux Espagnols : mésalliance làbas, vaut presque déchéance, et Achille-Musée n'était après tout qu'un traitant. Si peu considéré que fût Alain Polduc, son mariage avec l'aînée des Feydeau avait mécontenté toute la province, eu égard au titre de vicomte de Rohan qu'il portait !
Olympe et Agnès n'étaient point de méchantes personnes; elles cherchaieijt des maris là où les maris se trouvent. Dans toute foule on était sûr de rencontrer Agnès et Olympe, toujours pompeusement parées, portant haut, et armées de leur banal sourire.
Filles de cire : rien dans la tête, rien dans le cœur, des poupées jolies, bavardes, vaines, froides. Elles jalousaient la vraie noblesse au-dessus d'elles; au-dessous, elles écrasaient de leur mépris la bourgeoisie. Ajoutez à cela un bon fonds de médisance, de curiosité, de moquerie, beaucoup de hardiesse, point de religion, peu d'esprit et certain vernis d'instruction inutile recouvrant une épaisse couche d'ignorance, vous aurez un portrait assez ressemblant des deux demoiselles Feydeau.
Elles commandaient à quatre esclaves qui avaient là un dur métier. C'étaient d'abord Annette et Mariolle, les caméristes en titre; c'était ensuite Céleste, surnommée Cendrillon, cette gracieuse fillette qui cueillait des bouquets de véroniques dans la prairie ; c'était enfin M^^^ Zoé des Etangs du Ronceroy de Kerméléon, leur ancienne gouvernante, passée à l'état de dame de compagnie.
Zoé des Etangs du Ronceroy de Kerméléon était de bonne maison. Elle avait mission d'accompagner ces demoiselles. Figurez-vous une petite femme au visage terni, à la tournure pauvre, toujours vêtue de laine brune plus triste qu'un deuil. Agnès et Olympe la gardaient pour faire ombre au tableau de leur splendeur. A ce martyre, la pauvre Zoé gagnait juste de quoi ne point mourir. Sait-on pourquoi elles tiennent à vivre?'
En entrant dans le boudoir, Agnès lui dit d'un ton de protection :
— Allez, des Etangs, allez faire toilette, ma bonne.
— Et tâchez, ajouta Olympe, de n'être pas trop ridicule, n'est-ce pas?
Zoé gagna sa petite chambre, froide et sentant le renfermé. Elle tira du fin fond d'une armoire une fameuse robe de soie puce qu'on lui avait donnée à l'époque où feu l'aînée des demoiselles Feydeau avait eu son trousseau de noces. Zoé déplia respectueusement les serviettes munies de camphre, de poivre et de lavande, qui gardaient l'étofTe contre les vers, et commença sa toilette solitaire.
— Preste 1 leste ! disait cependant mademoiselle Olympe à Mariolle.
— Dépêchons-nous, Annette ! faisait en même temps mademoiselle Agnès.
Et toutes deux à la fois :
— Mais où donc est cette fainénante de Cendrillon? Cette fainéante de Cendrillon avait été chargée de grands
préparatifs par chacune des sœurs, en cachette l'une de l'autre. M"® Agnès espérait si bien, cette nuit, éclipser M"« Olympe, et M"® Olympe était si certaine d'écraser M^^^ Agnès.
Annette et Mariolle entamèrent les préliminaires de la double toilette. Pendant qu'on coiffait ces demoiselles, il fut question de ce galant concours où la plus belle devait emporter l'honneur de présenter les clés de la ville au fils de Louis XIV. Tout en livrant leurs chevelures aux soins des filles de chambre, elles s'entr' examinaient à la dérobée. Agnès pensait : — Pauvre Olympe!... j'en suis fâchée pour elle...
Et Olympe se disait : — Pauvre Agnès ! peut-on s'aveugler ainsi !
Ceci sans préjudice d'un flux de reproches, adressés à la gaucherie des rustiques caméristes. Olympe et Agnès étaient de détestable humeur. Ce nigaud de Magloire avait touché juste dans sa colère; l'orgueil des demoiselles Feydeau était à vif de cette récente blessure. Il y avait longtemps que Cendrillon leur semblait trop belle.
— Je suis affreuse 1 s'écria M"e Agnès la première en repoussant Mariolle.
— Je suis horrible ! fit à son tour M"^ Olympe.
— Il nous faut Cendrillon ! ajoutèrent-elles. Il n'y a qu'elle ici pour n'être qu'à moitié maladroite.
— La Céleste court la lande comme à son ordinaire, pardine ! riposta Annette d'un ton piqué.
— Ou bien, ajouta Mariolle, elle monte et descend encore dans le grand escalier pour se faire remarquer.
■ — Qui donc remarque Cendrillon !
— Le petit boulanger vient de le dire, risqua Annette : c'est tout le monde.
Et, fit Mariolle, pas plus tard que tout à l'heure, j'ai vu ce beau seigneur étranger...
— Don Martin Blas ! interrompirent les deux sœurs à la fois.
— Oui, oui, répartit Mariolle, don Martin Blas, puisque c'est son nom, il était planté comme un mai au milieu de la première volée, et il regardait la Cendrillon qui montait en faisant ses grâces.
Olympe et Agnès eurent un éclat de gaîté forcée.
— Les grâces de mademoiselle Céleste ! s'écrièrent-elles. Puis Agnès ajouta gravement :
— L'effronterie de cette fille finira par nous compromettre. A quoi Olympe répondit sans rire :
— On a tort de garder chez soi de pareils sujets !
Ce fut à ce moment que la gentille Céleste fit son entrée dans le boudoir des demoiselles Feydeau. Elle était très pâle et semblait avoir peine à se soutenir. Son front et ses cheveux étaient mouillés de sueur.
— Pourquoi vous faites-vous attendre ainsi, paresseuse ! dirent les deux sœurs du même ton aigre et plein de rancune.
■ — Ma robe est-elle finie? ajouta l'aînée.
■ — Mon corsage est-il prêt? fit la cadette.
■ — Et la broderie de mon jupon?
■ — Et ma guimpe de dentelles?
Tout en parlant, les deux filles de l'intendant se regardaient l'une l'autre d'un air qui n'avait rien d'amical. Figurezvous deux camps ennemis qui démasquent tout-à-coup leurs batteries secrètes. Agnès avait donc une robe qu'Olympe ne connaissait pas? Olympe préparait donc tacitement un corsage? Et cette broderie de jupon? Et cette guimpe de dentelles?
Céleste arrivait avec une charge complète de chiffons.
• — Ce que vous m'avez demandé est prêt, mesdemoiselles, répondit-elle.
Ses jambes tremblaient. Elle se laissa choir sur un fauteuil.
— Que veut dire ceci! s'écria sévèrement Olympe; vous permettez-vous maintenant de prendre un «iège en notre présence?
— Quand on est trop bon avec certaines gens... commença M"® Agnès d'un ton sentencieux.
Les deux grosses caméristes chuchotaient. Céleste essaya de se relever, mais elle retomba.
— Est-ce à force de monter et de descendre le grand escalier que vous êtes si essouflée? demanda M^^^ Olympe.
Annette et Mariolle, pour le coup, éclatèrent de rire. Une larme roula sur la joue de Céleste.
— Mes bonnes demoiselles, dit-elle d'une voix entrecoupée par les soubressauts de son pauvre cœur, je ne sais pas de quoi vous voulez me parler. Il y avait une femme au monde qui m'avait dit de prendre courage et d'espérer, à moi que personne n'aime et que tout le monde repousse...
— La Sorcière, n'est-ce pas? interrompit Agnès ; on la paie, cette créature, pour entendre ses sornettes, depuis quand avez-vous de l'argent, ma fille?
— On ne la paiera plus ! murmura Céleste au lieu de répondre.
Et parmi ses larmes, elle ajouta.
— Ah ! je vous en supplie, laissez-moi pleurer celle qui m'a parlé de ma mère !
Il y avait un élan si touchant dans ce cri, que les deux grosses filles Annette et Mariolle, furent tout étonnées de ne pouvoir plus rire.
— Sa mère ! répéta Olympe en regardant Agnès. Celle-ci détourna la tête avec dédain.
— On leur fait accroire tout ce qu'on veut, dit-elle, à ces enfants trouvés !
Céleste entendit. Elle essuya ses yeux, mais elle devint plus pâle, et ne parla plus.