LA FEE
Mais la tristesse des enfants est fugitive comme ces ombres que les nuages d'avril font passer sur le soleil. Au bout de quelques instants un sourire perça sous les larmes de Céleste. Elle s'était assise pour faire sa lecture dans le fauteuil de ]\Iiie Olympe et ne songeait plus à reprendre son costume de Ccndrillon, car, depuis bien longtemps déjà, elle avait oublié la toilette qu'elle portait. Onze heures de nuit sonnèrent à l'horloge du manoir. La pensée de Céleste avait bien changé de route, et tout d'un coup, elle se dit :
— Le bal est commencé... Jamais je ne verrai de bal.
Et voilà pourquoi elle souriait, c'est qu'elle ajoutait en ellemême :
— Au moins, la vraie Cendrillon allait au bal !
En ce moment son regard se tourna vers la psyché qui lui renvoya son image, éblouissante de parure et de beauté.
Elle se mit à rire tout à fait, pour le coup, et je pense que son péché fut expié plus qu'à demi par ce rire qui était franc et bien exempt de regret.
— J'étais pourtant tout habillée, fit-ëlle. Raoul y sera. Oh lui dira peut-être son vrai nom... Mon Dieu, je ne vous demande pas de connaître le mien, mais accordez-moi la grâce d'embrasser ma mère...
— C'est égal, ajouta-t-elie en détournant son regaid de la glace, il ne manquait que le carrosse et la fée !
L'auteur immortel (malgré Boileau) du conte de Cendrillon n'avait point fait de son héroïne une petite paysanne. Notre Cendrillon, à nous, deuxième du nom, n'était point non plus fille des champs. Elle demeurait à Rennes l'hiver avec ses
maîtresses, l'été au château. Son unique travail était de faire belles, mademoiselle Olympe et mademoiselle Agnès. A ce labeur le teint reste blanc, les mains ne se déforment point.
Il est vrai que Céleste portait des sabots; mais ce bon bois de hêtre de la forêt de Rennes ne peut faire encore des mules aussi dures que la fameuse pantoufle de verre. Céleste était un vrai bijou avec sa toilette de grande dame.
Elle se leva et bâilla, car elle avait sommeil. L'éventail oublié de M^^^ Agnès était auprès d'elle sur un guéridon. Elle le prit et le déplia en imitant le geste de la plus jeune des Feydeau qui jamais n'y aurait su mettre tant de grâce.
— 11 me manquait encore cela ! dit-elle. Raoul écrit de belles bttres, et j'aime bien ce M. de Rieux qui rit toujours...
Elle jeta l'éventail et reprit :
— Allons, Ceiidrillon ! Au lit, ma fille ! Tu rêveras peut-être du carrosse et de la fée...
Elle s'arrêta bouche béante à écouter. Un roulement sourd et des pas de chevaux arrivaient du chemin pierreux qui passait au delà de la douve. Céleste retenait son souffle. Il n'y avait pas à se méprendre sur la nature de ce bruit qui cessa au bout d'un moment.
Céleste fit un pas vers le balcon, mais elle n'eut point le temps de l'atteindre. Une porte dont elle ne connaissait pas l'existence s'ouvrit au plein d'un panneau et une femme en capuchon vêtue exactement comme l'était, la veille au soir, la mystérieuse Meunière du moulin de la Fosse-aux-Loups, parut sur le seuil.
Céleste recula comme à la vue d'un fantôme. La femme dont le visage disparaissait sous son capuce de bure dit à quelqu'un qui venait derrière elle, mais qu'on ne voyait point encore :
— Entrez, M. le vicomte.
Et Raoul qui ne portait déjà point trop mal, au goût de Céleste, son brillant uniforme de cornette de Conti, passa le seuil à son tour.
— Ma fille, dit alors la Meunière (ou son ombre) à Céleste qui se croyait le jouet d'un rêve, voici la fée... le carrosse est en bas; venez, on a besoin de vous au bal de M. le comte de Toulouse. Cornette, éclairez-nous !
Elle repassa la porte, précédée par Raoul qui tenait un flambeau. Céleste les suivit; malgré son trouble, elle put remarquer qu'ils prenaient un chemin par où elle n'avait jamais.
passé. C'était un escalier qui semblait descendre en terre. Ils traversèrent une salle humide et froide. Une grille tourna sur ses gonds rouilles, et Céleste se trouva devant un carrosse aux armes de Rohan, attelé de quatre magnifiques chevaux.
La Meunière la fit monter dans le carrosse et prit place auprès d'elle. Puis elle mit une paire de pistolets dans les mains de Raoul en disant d'un ton de commandement :
— Vous galoperez auprès de la portière, vicomte. La forêt n'est pas bonne cette nuit.
Et au cocher :
— A Rennes, au palais du gouvernement. Ventre à terre !