‹ Valentine de RohanChapitre 9 sur 23 · AVENTURES DE NUIT · texte numérisé non relu

AVENTURES DE NUIT

Après le départ de Céleste, le boudoir des demoiselles Feydeau resta vide. Quand le carrosse, contenant la Meunière et sa jeune compagne, fut arrivé au bas du coteau, la Meunière se pencha hors de la portière et jeta un regard vers le château.

— Pousse tes chevaux, Josselin ! cria-t-elle au cocher; il était temps !

Le cocher allongea une couple de vigoureux coups de fouet à son équipage. Le carrosse allait comme le vent et suivait cette route, naguère illuminée, où la cavalcade avait passé. Raoul, cependant, avait imité la Meunière. Le manoir de Rohan élevait, presque à pic au-dessus de l'endroit où ils étaient, sa masse noire festonnée de tour pointues, qui se détachait durement sur l'azur laiteux du ciel où la lune montait. Une seule fenêtre restait éclairée dans toute l'étendue de la sombre façade : c'était la croisée du boudoir.

Raoul crut distinguer des ombres mouvantes qui se déta- I- baient en silhouette sur le balcon, au-devant de la fenêtre.

— Avcz-vous vu, madame? deraanda-t-il en se penchant, vers la portière.

— Veille en avant de toi, l'ami, répondit la femme en capuchon de bure; le danger n'est plus par derrière.

La route allait en descendant jusqu'au Gué-la- Vache, situé

dans la Vallée, au centre d'une petite plaine, moitié lande, moitié guérêts, où ne poussaient que de rares pommiers. La forêt était en deçà et au. delà '.c'était comme une vaste clairière. Le Gué-la-Vache servait au passage des charrettes et des bestiaux. De là au Pont- Joli on comptait une demi-lieue de pays. Comme on commençait d'apercevoir l'élargissement de la rivière qui marquait le gué, Raoul revint à la portière et dit d'une voix étoufïée.

— Voyez !

Son doigt étendu montrait une prairie, à droite du gué, qui s'en allait rejoindre les taillis du côté de la Fosse-aux-Loups. La lune éclairait là de ses rayons vagues un spectacle véritablement fantastique. Un paysan de la Basse-Bretagne se serait cru à la nuit de la Toussaint, où pas une tombe ne reste close dans les cimetières, et où la procession des trépassés, immense, interminable, déroule ses anneaux muets sur la lande, apportant la pierre mystique qui augmente chaque année le nombre des menhirs de Carnac.

Mais ceux qui ont vu le cortège des spectres par une nuit de la Toussaint, disent que tous ces morts bien alignés ont leur suaire blanc sur les épaules. Au contraire, la procession que Raoul voyait était comme une armée de noirs démons allant à la débandade. Leur marche faisait un bruit sourd et ils ne parlaient point.

— J'ai vu, répondit la Meunière. Il y a du temps que je vois. Céleste se rejeta tout au fond du carrosse. Elle entendit

que la Meunière lui disait :

— Ne crains rien, tant que tu es près de moi, chérie. Cette voix allait au cœur de Céleste. Dix fois elle avait voulu

demander par quel miracle la Meunière avait échappé à l'incendie du moulin. Elle n'osait pas.

Cependant l'étrange procession qui coupait en zig-zag la prairie avait, de son côté, aperçu le carrosse. La tête pressa le pas, et un large cercle se forma tout à coup autour du gué. Il n'y eut pas un cri. Ce silence menaçait.

— Ami Raoul, dit la Meunière, il faut parlementer...

• — A coups de pistolet, morbleu ! interrompit le jeune cornette; fiez-vous à moi, bonne dame; je casserai les deux première têtes, et mon épée fera le reste !

■ — Je ne dis pas que cela soit impossible, répliqua la Meunière ; mais les pères de ceux-là qui sont devant toi ont servi tes

aïeux. Pousse en avant et demande-leur s'ils veulent donner passage au carrosse de Rohan.

Raoul obéit, et Dieu sait qu'il pensait bien plus à ce qu'on lui disait de ses pères qu'au danger présent.

— Bonnes genï, cria-t-il de loin, laissez passer, je vous prie, le carrosse de Rohan.

— Comment t'appelles-tu, pantin de France? demanda insolemment un gars trapu et mal tourné qui semblait le chef de la bande.

Raoul était maintenant assez près pour distinguer l'habillement et la tournure de ces nocturnes voyageurs. C'étaient les Loups, il n'y avait pas à en douter. L'uni*'orme général était la peau de bique et le masque de fourrure.

— Le nom importe peu, répondit le jeune officier; ce carrosse est à Rohan, le voulez-vous laisser passer?

-T- Et si ce n'était pas notre idée? demanda encore le chef.

Raoul le vit ramener en avant sa carabine, qui était en bandoulière, et il entendit le tic-tac d'une batterie qu'on arme. Mais le Loup n'eut pas le temps de mettre en joue. Un cri particulier, et que les gens des villes n'ont jamais entendu, s'éleva dans le silence de la nuit :un cri qui contrefaisait admirablement cet aboi lamentable, appartenant au loup d'Europe et au chacal africain.

— La paix, Yaumy ! firent plusieurs voix. Ceux-ci sont des nôtres.

— Et qui me commande ici ! s'écria le joli sabotier en frappant rudement la terre de la crosse de son mousquet, est-ce donc si difficile que d'apprendre à hurler comme un loup? Je veux voir ce qu'il y a dans ce carrosse 1

Le carrosse avait continué d'avancer, il n'était plus qu'à quelques pas.

— Regardez les armoiries, dit Raoul.

Pendant qu'on parlementait ainsi, la queue de la procession arrivait et se massait. Il y avait autour du gué une véritable armée. Le joli sabotier se mit au-devant des chevaux, qui s'arrêtèrent.

— Place ! dit le cocher, tu fais là de triste besogne, cousin Yaumy !

— Place ! répéta Raoul en s'élançant, l'épée haute, sur le chef des Loups.

Mais la foule s'était déjà pressée autour de lui, Un vigou-

reux gars sauta sur la croupe de son cheval et le saisit à brasle-corps.

A la voix du cocher, le joli sabotier avait reculé d'un pas. Il remit sa carabine sur l'épaule.

— Fallait parler, Josse, ma vieille, dit-il; jaurais été bien fâché de te mettre une balle dans Je corps.

Ce fut un grand cri dans la cohue, quand on entendit ce nom; tous crièrent :

— Josse ! maître Josselin ! le fils à dame Michon Guitan ! Le voilà revenu !

Et mille voix demandèrent :

— Avez- vous retrouvé notre bonne demoiselle à Paris, maître Josselin?

— Nous parlerons de ceci une autre fois, mes amis, répondit le cocher; faites place !

— Faites place ! répéta Yaumy, puisque c'est l'idée de Josse. Point n'était besoin de cet ordre. Les Loups se rangèrent

de bon gré, formant deux longues haies des deux côtés du gué. Si quelques-uns s'approchèrent de trop près, ce fut pour essayer de toucher la main du fils de la Michon.

Le voyageur Julot, celui qui avait découvert Paris, se démenait comme un diable pour prouver qu'il avait familiarité avec maître Josselin. Il fit tomber rudement à terre le bon gars qui s'était hissé en croupe derrière Raoul, et celui-ci libre, piqua des deux pour se reporter en avant du carrosse. Le cousin Yaumy poussa la courtoisie jusqu'à faire la conduite à maître Josselin entre les deux rangées de Loups.

— Depuis quand, mon vrai ami, lui dit-il tout bas, portes-tu la livrée du sénéchal !

— J'ai vu une femme là-dedans, reprit Yaum}/ ; est-ce que notre bonne demoiselle va danser au bal de Toulouse.

— Notre bonne demoiselle est trop loin pour que tu la puisses trahir, cousin, répondit le cocher. Quant à celle qui est là-dedans, tu n'oserais pas la regarder en face !

— Voire! s'écria le joli sabotier; nous avons deviné, mon homme!... tu mènes la comtesse de Toulouse, la femme de M. le gouverneur, grand bien te fasse ! Mais garde-toi seulement d'un grand diable à peau basanée qui chevauche aussi sur la route cette nuit, et qui a nom don Martin Blas.

— Merci ! dit une voix par la portière.

Le joli sabotier s'arrêta court et chancela sur ses jambes

comme si on lui avait porté un coup à la tête. Puis il se redressa et bondit à la portière. Il vit ce sombre capuchon qui cachait toujours le visage de la Meunière. Et la voix reprit :

— Tu n'as pas gagné le prix du sang, Yaumy, c'est à recommencer !

Ceux qui étaient autour de Yaumy le soutinrent, sans cela il fut tombé à la renverse. Le cocher toucha ses chevaux, qui reprirent le galop, précédés par Raoul, tandis que les derniers Loups criaient encore !

• — Bon voyage, maître Jossclin, et à vous revoir vite :

Les curieux qui interrogèrent le cousin Yaumy sur la cause de ce malaise subit qui l'avait pris en furent pour leurs peines.

Au fond du carrosse, la pauvre Céleste, demi-morte de peur, n'osait pOTnt rouvrir les yeux.

— Le danger est passé, chérie, lui dit la Meunière eu la baisant; ne songe plus à cela et remercie Dieu. Cette nuit, tu verras ta mère !

Les Loups traversèrent la prairie et firent halte sur la lisière du bois, qui reprenait à deux cents pas de là pour ne finir qu'aux portes de Rennes. Il existe encore, à l'extrémité de la promenade du Thabor, devant le Jardin des Plantes de la capitale bretonne, un chêne géant que quatre hommes ne pourraient ceinturer. La tradition prétend que, du temps du roi Louis XV, ce chêne marquait rextrême lisière de la forêt de Rennes. Maintenant il faut faii*e trois grandes lieues, en partant du Thabor, pour arriver aux premières tailles.

Yaumy appela près de lui une douzaine d'hommes qui ne le quittaient guère et qui étaient en quelque sorte des gardes-ducorps. Il s'était servi d'eux déjà dans la journée pour une expédition contre le moulin de la Fosse-au-Loups, que le reste de la bande ignorait. C'étaient des coquins sans foi ni loi.

— Les gars, dit-il au gros de l'armée, nous poussons un petit peu en avant pour reconnaître la route. Ne vous mettez pas en marche avant que je sois revenu.

Il prit en eiïct, avec ses drôles, la direction de Rennes, mais, au bout de cinq minutes, il tourna brusquement et s'enfonça dans le fourré.

— A la course, mes bellots ! s'écria-t-il; si nous arrivons à temps, chacun de nous rapportera sa pleine charge d'écufe !

•Sfi VALENTINE DE ROHAN ,

Les charbonniers du pays rennais ont encore aujourd'hui la coutume de laisser paître leurs petits chevaux en liberté dans la clairière. C'est une espèce chétive en apparence, qui ne ressemble pas plus aux belles races chevalines que le roquet ne ressemble au dogue robuste ou au vaillant lévrier. On les voit aller par longues files dans les chemins, la tête basse, agitant tristement la clochette fêlée qui pend à leur encolure étique et cherchant les cailloux pour butter contre. Mais, quand on les bat ferme, ils vont. Yaumy et ses douze pairs rentrèrent dans la prairie par un autre point, enfourchèrent chacun un bidet et partirent au galop. Ils avaient eu soin d'arracher les clochettes.

Ils remontèrent ainsi la vallée de Vesvre, passèrent sans s'arrêter devant le manoir de Rohan, où ils prirent la route qui menait à Vitré, puis à la Gravelle, frontière de France.

Là, le joli sabotier fit mettre pied à terre à sa troupe et la posa en embuscade dans les roches de marbre gris dont le gisement donna un nom au château de M^^^ la Marquise de Sévigné.

Page 1