GASTON CHER AU
dernières ondes du bourdon qui s'étalent sur les demeures et les noient sans que rien les bouscule. C'est un vain signal. La ville dort au pied du clocher, et ce coup-là, grave, lourd, dodelinant, et qui bougonne comme un bon vieux professeur assoupi, ne la réveiUe pas. Dans les maisons on se dit : « Une heure ! », ce qui signifie : « Nous avons du temps devant nous ! » Et l'on se replonge dans l'anéantissement qui maintient la maison immobile, qui appuie sur le quartier et, probablement, sur la terre entière.
Pourtant, du côté de la Creuse, quand on arrive entre la boutique de l'armurier et la tête du vieux pont, il semble qu'un peu de vie batte toujours; on perçoit les litanies du moulin de Bord, mais avec son jasement frais, monotone et grenu de l'eau sur ses aubes, le moulin n'est, au fond, occupé qu'à bercer le temps. La rivière, fatiguée par les chaleurs, ne parvient plus à franchir le barrage ; sur la plage de sable gris, les laveuses ne sont pas encore agenouillées dans leur selle, et les chevaux que l'on mène boire n'apparaîtront que bien plus tard Décidément, l'absolu repos, c'est place de la Gendarmerie qu'il est étendu. Là, il n'y a pas d'arbre, pas un banc ; il n'y a, bordant ce petit rectangle aveuglant et dénudé, que la grande bâtisse de l'école communale, deux murs, et le profil de la m^aison des demoiselles Carignan. Deux rues glissent le long des jardins dont les arbres font couler un peu d'ombre, mais ce n'est que sur les caniveaux. ^ La gendarmerie avait été installée en cet endroit, jadis ; l'école communale l'a remplacée. Comme cela n'a pas été une victoire électorale, la place n'a pas été débaptisée
L'horloge gronda une nouvelle fois qu'il était une heure ; cela aurait été risible si l'on y avait prêté attention.
Sur la façade du pensionnat des demoiselles Carignan, deux Persiennes s'entr'ouvrirent et se fermèrent silencieusement comme si l'ordre avait été donné de respecter le sommeil qui pesnit sur la ville.
Tout à coup, on entendit la voix de Mlle Amélie:
VAI.ENTINE PACQUAULT 3
— ... Trois francs !... Trois francs !... Ma fille, vous avez donc cent francs de placés pour dépenser trois francs en bêtises?...
D'autres mots se perdirent dans le grincement d'une porte ; après quoi, Mlle Solange Carignan demanda doucement à sa sœur :
— Amélie, qu'est-ce que tu as à. vouloir lui faire faire des économies?...
— Laisse-moi tranquille !,.. J'ai que je n'aime pas... Un nouveau grincement de la porte mangea le reste
et, à son tour, Mlle Céiina Carignan s'inquiéta de ce qui se produisait.
Elle avait, pour poser les questions les plus futiles, le ton doctoral qui lui était coutumîer quand, du haut de sa chaire, elle faisait son cours de littérature ou sermonnait une élève — toujours les mêmes inflexions, toujours le même timbre, toujours le même r)^hme paisible, marquant le point, la virgule et ne faisant pas grâce aux redoublements.
— C'est Amélie, expliqua Mlle Solange Carignan, qui reproche à Justine d'avoir dépensé dix francs pour...
— Trois francs !
-— Trois francs, si tu veux !... pour un chapeau.
— Pour un rrruban de chapeau !... Moi je lui en aurais donné un. Il y en a assez, des rubans, qui se perdent au grenier !
Mlle Solange haussa les épaules : un ruban de chapeau ou un chapeau entier, dix francs ou trois francs, cela avait la même valeur dans son esprit.
Elle était excellente, elle était tendre pour son prochain qu'elle aimait plus qu'elle-même, suivant les commandements, et elle était persuadée que le monde entier, à l'exception de sa sœur Amélie, était toujours prêt à secourir le faible et à mettre en prison le méchant.
Dans l'existence qu'elle menait entre Céiina et Amélie, sa fonction se bornait à consoler les élèves punies et à leur donner des sucreries pour leur faire oublier les larmes. En outre, c'était elle qui s'occupait de l'infirmerie du pensionnat ; ainsi, les châtiments et les maladies deve-
naient des bienfaits. Avec sa figure encadrée d'anglaises, sa peau douce et ses yeux bleu-candides, cette adorable Solange accomplissait des miracles.
Quant à la vieille petite Mlle Amélie, si petite qu'elle |X)uvait ne pas se baisser pour descendre à la cave, elle avait peut-être un cœur aussi charmant que celui de sa sœur Solange, mais il semblait à Tabri dans une gangue de châtaigne ; cela la gardait de certaines erreurs et donnait à réfléchir à ceux qui projetaient de l'atteindre. Elle était bourrue — bourrue en gourmandant un serviteur, bourrue en répondant à ses sœurs — et elle avait une celle façon de mettre deux sous dans la main ou des provisions dans le panier de ses pauvres que les mendiants partaient glacés d'efiroi. Pourtant, s'ils demeuraient longtemps sans reparaître, elle s'inquiétait d'eux et, à la prochaine occasion, elle leur disait :
— Vous avez donc fait un héritage, qu'on ne vous voit plus?...
Enfin, il y avait Mlle Célina qui planait au-dessus des tracasseries de la maisonnée. EUe était la directrice des études, parlait des classiques avec extase, joignait à leur procession oljnripienne George Sand, parce qu elle l'avait connue, oubliait les heures des repas, confondait celles de l'emploi du temps, et avait si peu le sens des convenances qu'il lui arrivait de faire ses cours en robe de soie et de recevoir les parents de ses élèves en matinée de droguet. Elles étaient bonnes toutes les trois, chacune à sa façon, ne se disputaient pas souvent — parce qu'elles ne se rencontraient guère — n'avaient en commun aucun goût et, au bout du compte, n'étaient tourmentées que ])ar deux mêmes soucis : Içur maison d'éducation et leur neveu François Pacquault.
Quand elles prononçaient ce nom de « François », elles avaient l'air de nommer dévotement le saint en personne. Du matin au soir, on parlait de François dans le pensionnat des demoiselles Carignan, ces demoiselles avec gravité ou avec tendresse, et les élèves en souriant ; celles-ci finissaient par le détester comme un exemple qui revient constamment vous rappeler une page aride de grammaire.
Aussi. C'était la faute de Mlle Célina. Pendant son ,«. il' n'ptait ouest ion que de François . ''!^LÔ.^qt not" neveu François en était à Montes-
quieu Ou bien :
°" Vom traiterez aujourd'hui, mesdemoiselles, le sujet que notr?neveu François eut lors de la première parfe
"quSotXiLit les ancens devoirs de François.
vovait?uTd?feu ; elle poursuivait paisiblement sa leçon, rsi^lgtnant pa^ qu'elle se prêtait à une pla^antene.
^"|-i?t^:^v:u'd:'rire, c'était au trait d'esprit d'un d^iaZ torque la déférence qu'on dmt à un auteur d^t on étudk l'œuvre universeUement commande de Ï" à certïïis passages. Alors, elle s'abandonnait et .je ^n excSait pL comme elle se croyait obligée de le toe qS eUe s'était esclaffée à propos de ce qui se Droduisait d'amusant autour d'elle.
^ EUe était pourtant la première à dire aux élèves qu montraient une hiimeur chagrine :
iuaut rire, mon petit ! Amusez-vous, c'est de votre
""^On ne pouvait pas se laisser persuader.
L'entrée de François dans leur ménage de vieilles filles n'a';:frSn modifildans la maison. On y avajt depms s. longtemps l'habitude des enfants! Celui-ci était m earçon? Elles étaient accoutumées aux filles?... Lors^ lïeUes" 'avaient pris, ses cinq ans avaient a peine Tné et à cinq ans' garçon ou fille, pour elles ce n etar^
qu'un enfant de plus dans le P^^^^^""^^," ^^'Î^S dÏÏ ne paierait pas ses trimestres et qm ne disparaîtrait pas aux vacances. Son cas n'était pas unique.
Insensiblement, elles l'avaient aime plus fort que les
autres, non point, d'abord, parce qu'il était leur neveu, mais parce qu il était toujours près d'elles ; plus tard, parce qu il ne leur causait que des satisfactions ; et. enfin seulement, parce qu'il leur avait révélé le but de leur labeur lout jeune, sa figure était déjà empreinte d'une sorte au'iffan it *^^^"^"^^^"^"^e s'il avait déjà compris qu U fallait se faire pardonner quelque chose de lourd d être a la charge des trois vieilles dames qui n'étaient destinées qu'a lui prodiguer leurs gâteries de glandes tantes et non pomt à assumer la mission de lui confectioniier son bagage pour la vie.
Se souvenait-il de son père?
A peine !
Certains jours, sans qu'il fît aucun effort, sa mémoire était traversée par une silhouette d'homme un peu fort aux mouvements souples, un homme botté, vêtu d'uil veston toujours ouvert. Cet homme pouvait être son père : c'était son père.
Les traits?... Il ne les distinguait pas. Dans l'albiun
U . Irï' ^ ï ^^^'' ^^'" ^" photographie de lui. m2 û avait beau la contempler el, puis fermer les yeux pour confronter i'unage et celle qu^il se traçait du jii^on^ge "upl^po^r^^^ cléboutonné. il ne parvenait^pas à iS
Aucun mot, aucune intonation du disparu ne se présentât a son espat. Pourtant, quelquefois, un air de chasse, siffle par quelqu un, faisait réapparaître la silhouette ' son père sifflait ainsi. Mais il lui était impossible de l'évoquer competement; il devinait que la figure de l'être echerche était là toute pi-oehé. à portée de sa mX derrière un voile. U soulevait le voilera n'y avait ri^l . Au cimetièxe du Ci^telet. le jour des Rameaux et le jour de k Toussaint, il ne la retrouvait pas mieux. Il se d sait ingénument qu'U irait en Afrique, plus tard qu'il se placemit d.vant la pierre sous laqueUe son père était en OUI : il faudrait bieu que l'iiuage .se montrât 1
11 epz-ouvait pour ce haut pt^i-soiinago qu'il avait si peu connu une affection qu'aucune ride n'abîmait ; il le vénérait à la façon d lui héros de coûte, comme U vénérait
Auguste Carignan. - gra.d I^-^ont Jl n^e^,
^dé P'-,tf ,^^r:„":e„Iu chu^ter sur eux. s'était tout ce qu il avait ««f'" . . ^ ajoutait ce que son
cerveaudepetitenlant lu ^^^^^ passionnant
ce mot : LeopoW K^df s,g^ " l'écheveau embroudlé celui que, bnn a bnn, l °"~" tendus, des silences,
des Phms-. d^^oupu.^ ^^ ^^p^X notés au passage, des regrets, des '^^}^^^.'.,^ ïi^c\es de l'enfance, à toute heure ^^'^^'^^f^^^^i, était ingé- .'"«'"ïï^à toe qu? poùvS tenter n'importe quo. nieur, c est-à-oire qu u f „„;<-nnp sa femme avait
U avait été ingénieur 'Jf «"«"^^Sf^ls^uveaux des propriétés; ^f '^f^bU^'é^^eUes des payvenus qui bouleversent les haWtuae. pacquault
sans. A la «"rt d'Auguste Ca^anLéop ^^^ ^q ^
avait entrepris de PanfJ— ^, „ .apport de leurs culs : en <ta ans, U aev^ ^/^aux d'irrigation, des domaines Et Ijivait creuse ^.|j^ j^^^^
canaux d'a^echement U ^™t depe ^^ ^^^„^^
pour iaire dispaïaitre les f°™«f^ ? " bief. Dans
Suie pour rebâtir un ™u^ «""tusî -nm. malgré la lande déMche.^n " -a^^^^t'avait pa; touSé les engrais; et la roue au m j
dix heures chaque ,r"T„l'arTa fortune du vieiSx par où s'échappait ^'^l^^^^^^'^'^^ „iUe francs
^T"'';tS;\Tî:Spi^^ P-q-^* avait projeté de qui Im restaient, M. .V^P?'° ^.^ t; pour l'Algérie — reconstituer son «P^^^^I^^t^f^^étr jamais revenu. un sol qm promettait t^nt I et i J ^^
Sa jeune femme n'avait même P^^" '* j^tt^c où son Dieli pour que la PJ^"-' ^^^^^p^i ^ ^v^'îvait été
mari annonçait qu •l;;'f.']J"^,^Pp«,,^„J, AéOdé. précédée f une dépêche M„«««.f-, ^^^^ ^^^^^^.^
Le télégramme e.ait aare u n-.n
Léopold à Bônc. ^ douleur, et
O VALENTINE PACQUAULT
OÙ elle était née, où elle avait aimé, dû elle avait eu son petit François. Avant d'exhaler son dernier soupir, elle avait tourné la tête vers ses trois tantes qui, rangées à son chevet, marmonnant des prières, semblaient des fées privées du secret de leur magie. Le regard de Mme Pacquault s'était fait suppliant. • Mlle Solange avait attiré le petit François, l'avait serré contre sa poitrine en faisant « oui, oui... » de la tête, et Mme Pacquault s'en était allée plus tranquille, emportant cette vision dans la contrée où l'on ne reconstruit pas les moulins, où la terre n'a pas besoin d'amendements qui valent plus cher que ne rapporteront les récoltes, une contrée dans laquelle les huisl^iers n'apparaissent pas, où, néanmoins, son ingénieur l'attendait... peut-être !
Elle avait vingt-sept ans.
Ensuite, il y avait eu un grand remue-ménage ; on avait fait l'inventaire et, à la faveur du bouleversement de la maison, les trois vieilles demoiselles Carignan avaient repassé leur propre histoire.
Dans le temps, alors qu'elles étaient jeunes filles, leur frère Auguste Carignan, qui était un terrible homme, avait eu de grands coups de fortune et, tôt devenu chef de famille, il avait commandé. Mais un homme de trente ans peut gérer vingt-cinq domaines ; il ne commande pas facilement à trois filles élevées dans le même berceau que lui. Elles s'étaient concertées et, un soir, avides d'autorité, elles aussi, elles avaient abandonné le toit familial en laissant à Auguste Carignan une longue lettre où elles expliquaient leur résolution : elles entendaient assurer leur existence toutes seules. Sur le bien de leurs parents, il leur revenait à peu près six cents pistoles ; partagées en trois, cela ne leur aurait fait qu'une dot dont se serait à peine contenté un métayer ; mais ne se sentant aucun goût pour la ferme, et pas beaucoup pour le mariage, ne voulant pas, au surplus, être à la charge de leur aîné, prévoyant, enfin, qu'un jour il devrait penser
à se créer un foyer, elles se décidaient à mettre leur
héritage en commun <;t à s'exiler a la ville...
Elles s'étaient installées à Argenton. . ,^
C'^t aLsi qu'avait été fondée la célèbre maison des
^Tetlrtre^tTuTt'e, d'abord fouetté en plein orgueil, les avait traitées de folles, avait cessé de les voir, et puis. ?pLuadant que leur barque n'était pas si fragd^ aprL tout, il était revenu vers elles ce qm ne empecha t noint de les tenir toujours pour inférieures a lui, et de le Cfai?e sentir de temps en temps avec sa brusquerie de brasseur d'affaires. Mettre de côté, par an. trois ou nuate mille francs qu'on plaçait avec précautions chez un notake qu'est-ce que cela représentait pour un tel homme oui d^un se^coup de maquignonnage en gagnait dix fois ^Ll U courait les foires, achetait les meilleurs chevaux S Tes meilleurs mulets, les mettait au pré pendant deux mofs e" en route pour l'Espagne! La caravane passait Tf^^nàreentre deL Post- de douaniers, la nuit^u^^^^^^^ lée par les gabelous eux-mêmes qm comptaient les betes et recevaient, à la dernière, le prix de leur collaboration... En Set ^ur un coureur de routes de cette trempe, qu^tait-ce'que les petits bénéfices réalisés par ces trois vieilles folles pleines de sagesse?
Une fois, il avait été roulé par des gens d'affaires véreux il est si naturel d'ignorer les tours que les gnppeminauds peuvent vous jouer avec une plume, du papier "mbré et de beUes paroles, quand on -t samemen dans les fermes, dans les champs, sur les foures et sur le pave
^^:^'^i^ie Carignan avait, comblé ^ trou et ■ U était mort en triomphateur, cer am ^ ^vou: bati une maison soUde et comptant sur « le gendre » qui était ingénieur,
Or voilà qu'au moment de fermer la chambre de ce frère' qui \em avait parlé en maître et qm. P^nt-etre. avS ^etté la revanche de les obliger, les trois demoiselles
Carignan avaient aperçu son portrait, pendu au-dessus de la grande cheminée. Elles s'étaient arrêtées !... Ah ! lui qui se croyait si fort, et qu'elles s'imaginaient les surveillant, de sa dernière demeure, de quel dépit ne devait-il pas être taquiné à l'idée que ce seraient trois vieilles liUes qui prépareraient à devenir un homme le petit-fils ruiné du riche Auguste Carignan !
On avait décroché le portrait, on avait remis la clef du portail à la voisine qui s'était chargée de garder la maison, et l'on était parti, gonflé de la robuste fierté de l'ouvrier qui, sou à sou, a rempli son coftre.
Voilà de quelle façon les demoiselles Carignan avaient pris possession de leur neveu François Pacquault. C'était la dernière action d'une longue bataille qu'elles avaient tout de même fini par gagner.
Au pensionnat, on avait glissé François dans la division des « petites », et jusqu'à onze ans, il avait grandi en leur compagnie, l'esprit nourri des mêmes aliments.
D'abord, il avait été pour elles un étrange et fragile petit dieu. Lorsque le pensionnat faisait ses promenades du jeudi et du dimanche, ou lorsqu'il se rendait à la messe, on n'avait d'yeux que pour François, et il apparaissait dans le troupeau un peu comme un lionceau élevé parmi des agnelles. 11 était sage, le plus sage, le meilleur élève. On s'amusait à l'initier aux travaux féminins, et c'était plaisir de le voir broder, repriser, repasser.
Mlle Solange disait en souriant :
— Ça lui servira tout autant que le latin, allez ! Mlle Amélie, la bourrue, grognonnait pourtant en
levant les épaules :
— A vous toutes, vous finirez par en faire une fille, ma parole !
Elle ne se fâchait pas pour de bon.
Cependant, quand il avait atteint sa douzième année, elle avait relevé que les élèves commençaient à se moquer de lui et, aussitôt elle avait énoncé ses volontés : on le
VALENTINE PACQUAULT H
a.ettndt pensionnaire à Châteauroux j^ JP-f ^^^^^ l'escrime, il ferait de la gymnastique... 11 fallait, au plus
^'k'ttTen^dant^o;^ procuré un maître d'annes.
d'abord et 1 on ivait prié le professeur de mathématiques puf une fois la semaine, faisait des cours au pensionnat Caricnan de lui donner des leçons particulières. "^^eSent, un peu avant la rentrée ^^c^^^^^^^ il s'était agi de se décider au voyage de Châteauroux, François avait été pris d'une angine.
On avait re}X)Ussé la date de la séparation... On ne s'était jamais séparés.
Alors à c(mps de leçons particulières, on s était mis a l'instruction dfprançois. Tout lemonde s'y adonnai . « œs demoiselles », les professeurs hommes, les surve^. lantes deux grandes qui peignaient a 1 aquarelle.
n n'avait plus été question du voyage à Châteauroux. Mlle AméUe bougomiait toujours qu'on verrait bi^ si au lycée, on lui apporterait son chocolat au lit , eUemême ne criyait plus qu'il leur faudrait jamais envoyer ?rZo^l7\vcée. Dans la petite malle qu'on avait achetrpour le futur pensionnaire, elle avait range des pots de confitures. ^
Et les années avaient passe si vite !
Mlle Célina se félicitait du travail de son neveu, Mlle Solange trouvait qu'il se donnait trop de mal et quil se • fatiguait, Mlle Amélie le saboulait pour e viriliser
r?emps à autre, à Argenton, les aimes de ces demœ-
selles risquaient une remarque à propos de la présence
d'un jeune homme au pensionnat.^ ,, , r.
Un jeune homme?... C'était « François », aUonsl Ce
n'était pas un jeune homme. , ^ -^^
En&n, lorsqu'U avait passé son premier baccalauréat
- les méchantes langues s'étaient tues. Un badieherl
C'était beaucoup d'honneur pour cette institution de
^Tiîn^rtée d'orgueU. Mlle Célma avait fait des rêves démesuiS : elle voulait que dans la maison, désormais, tout le monde se présentât au baccalauréat. D ne pou-
vaJt être plus difficile de préparer des filles à des examens de garçons que de préparer un garçon à ces examens dans une pension de filles.
Quant à François, il avait continué de donner si complètement sa mesure qu'on avait résolu de le laisser libre de sa destinée.
Malheureusement, il était de ceux qui ne savent bien qu'obéir.
Il avait brillamment enlevé son baccalauréat es lettres et son baccalauréat es sciences; ensuite, durant deux années, il avait attendu qu'on lui indiquât une voie. Comme on ne lui indiquait rien, il lisait des livres d'histoire. L'enseignement du passé des nations et la biographie des grands hommes n'aide guère un garçon à réaliser son avenir. Il continua donc de s'acagnarder dans la victoire stérile de ses examens.
Il n'apparaissait plus dans les salles d'études du pensionnat Carignan, mais, aux heures de récréation, les élèves le surprenaient à la fenêtre de sa chambre et, quelquefois, dans la cour qu'il traversait sagement, les yeux à terre,' le front préoccupé. Certaines, qui étaient disposées à rêver de lui, auraient souhaité sentir dans son sillage le parfum d'une cigarette, ou un parfum tout simplement. Il ne fumait pas, n'usait d'aucun parfum. Les plus romanesques, ou celles dont un frère, un cousin, un petit ami, à propos de dettes ou de femmes avait deja connu les effets de la poigne paternelle, se renseignaient près de Julie sur la vie privée de François. Elle, qui tenait sa chambre, aurait pu leur en fournir des matériaux pour leurs bavardages !... Ah ! ouich !... Elle les rembarrait comme s'il s'était agi d'un prêtre.
En vUle, on le voyait passer dans les rues lorsqu'il allait prendre l'air de la campagne, ou le soir lorequ'il se rendait à la gare pour acheter son journal de Paris. Il saluait les amies de ses tantes, les commerçants, les parents des élèves, les fournisseurs. Il était, avec perfection, le neveu de « ces demoiselles », le modèle des jeunes gens, celui sur le compte de qui l'on n'a rien à dire : un pion, pour les garçons de son âge
Les demoiseUes Carignan ne caressaient plus de projets pour « leur bachelier ... Elles étaient abritées par l'ombre de ses parchemins. Et puis toujours la. près d'elles il faisait tellement partie de la maison !
ElTe's avaient compté sans la nouvelle que François leur avait apportée, un matin : sa classe tirait au sort!
François tirait au sort. François serait soldat!...
Mlle Célina dit :
— Nous le ferons exempter.
Mlle Amélie, courageusement, répliqua :
— Tu n'y penses pas, j'espère!
François avait tiré au sort; ensuite, ù avait passe le
conseil de revision. ^^^^^lu
C'est alors qu'on s'était entrepris pour qu il accompht son service tout près d'Argenton.
Les démarches étaient sur le* point d'aboutir, quand une amie suggéra que le fils des Tassart estait sous-lieutenant au régiment d'infanterie de Samt-Leger.
On fit de nouvelles démarches, plus âprement parce que maintenant, les trois sœurs ne pouvaient plus admettre que leur François fût versé ailleurs qu a Samt- Léger. Elles auraient sacrifié n'importe quoi, une grosse
^TîT'ïesscrra les relations avec les Tassart, on leur expliqua le cas de François qui, étant sans défense, am-ait besoin, plus qu'un autre, d'un ami pour le conseiller . Sa faiblesse devenait une qualité. La cause était bonne Henri Tassart aui-ait pu être un camaïade de François si François avait eu des camarades à Argenton ; il était donc naturel qu'on songeât à les réunu:. Et 1 on n'avait pas pensé que l'officier Henri Tassart et le sunple soldat François Pacquault. qui étaient presque de même âge, seraient séparés par un abîme !
Les vieilles demoiselles Carignan avaient dit a François : Tu as de la chance ! Tu auras un ami qui veillera sur toi... Enfin, trois ans, c'est vite passé... D'aiUeurs, on te trouvera une dispense, va ! ^
1 Et elles voyaient déjà le jeune Tassart s occupant de
! leur neveu.
— Tu auras une chambre en ville, tu inviteras Henri Tassart à dîner...
Deux et trois fois par jour, on voyait les parents d'Henri Tassart ; les prétextes ne manquaient pas : on se fournissait chez eux de rouenncrie. Mlle Amélie ne discutait plus jamais les notes du marchand.
Eues avaient si peur ! Elles avaient peur de tout pour leur François : des courants d'air, de l'eau, des armes, des compagnons de chambrée, des... Oh ! oui, des mauvaises connaissances ! De cela, elles ne parlaient qu'entre elles. Mlle Solange disait :
— Si seulement il était marié !
Mlle Amélie ne protestait pas. Quant à Mlle Célina, elle se moquait de ses sœurs :
— Pffeu !... Marié ! Il p'a pas vingt et un ans ! Pouvait-on l'écouter? Savait-elle seulement ce qu'est
le mariage? Elle planait trop haut ; elle était avec Corneille, avec Racine, avec Montesquieu, avec Montaigne, avec Mlle de Lespinasse, et elle ne connaissait de la corruption des mœurs que ce qu'on a écrit sur celles de Louis XV et du second Empire, ainsi que les rengaines de l'histoire romaine. Celles-ci avaient pris leurs quartiers de légendes ; celles-là?... Celles-là avaient certainement disparu avec les régimes D'Argenton-sur-Creuse, Mlle Célina voyait une république pure de toute tache, belle comme une vérité.
C'était Mlle Célina qui, ayant fait un voyage à Pai'is, contait avec une aimable indignation le spectacle de l'Opéra où il y avait des femmes qui montraient leurs jambes jusque-là ! Et comme, aussi, elle était allée aux Folies-Bergère, elle ne tarissait pas d'éloges sur la bonne tenue de la représentation. Elle était un peu sourde ; d'ailleurs, les sous-entendus ne la faisaient pas broncher — elle ne les comprenait pas : elle avait perçu des rires autour d'elle, alors elle avait souri parce qu'on s'amusait.
Pourtant, Amélie lui ayant proposé sérieusement de marier François, elle avait réfléchi et, un moment après, c'était elle qui expliquait à Solange qu'il serait bien de traiter cette affaire au plus tôt.
A nartir de ce jour, lorsque leur neveu s'était retiré da^s L char^br^ et'que'les pLionnaires éta.ent couchées.
" Elir'nWnt' qu" choisir parmi leurs anciennes élèves ou parScuâ de la classe du brevet, ma>sMlle Solange avait ses candidates qui nétarent jarnais celles d'AméUret de Célina qui, elles-mêmes, n étaient pas d4"ord. La première voulait une pet'te-me« qm fut 1^ sorte de sœur de charité ; la seconde souhaita t une ïemme énei^rune ménagère ; et Mlle Célina ne faisait la chasse qu'aux têtes de classes.
I a distribution des prix était survenue.
Fra^çoS restait garçon. On était en vacances, et cela ne simplifiait pas les choses...
nr Krancois aui était sorti dès la dernière bouchée du déieu" ént"» précipitamment che. ses .ant«
Il mS^chak dans l'ombre des maisons de >a lo^e de Ch&teauneuf, le chapeau rabattu sur les yeux, hâtant le
'^u tournant de la rue Grande, quelqu'un le salua, et nif Sataï™cTtherine on le salua encore, sans qu il y pnt
^^'Jfr' la Dlace de la Gendarmerie, il croisa le cardeur de matdaTqui, regagnant son ouvrage, l'arrêta pour lui
''Tïïitois^aluilrfet resta là, les mains ouvertes, -&^^t^^^^^<^^^^^^ vers le peu- ''Tiauissa le geste de prendre la clef dans sa poche et,
tout??o^ il se'rappelaV-il l'--* P-«^« - ^-*'"- FniHit-il au'il fût bouleversé ! .
[fiti llrnur, tourna au coin de la rue, prit l'étroit
trÔttorqui loVit la maison et tira la sonnettç de la
''Tu 'pre-'er «âge, des persiennes s'ouvrirent sans bruit.
l6 VALENTINE PACQUAULT
Un pas feutré descendit l'escalier, courut sur le dallage ; une porte battit dans la maison et la voix de Mlle Solange demanda :
— Qui est-ce qui sonne?
— C'est M. François, répondit Julie.
— Hein?...
Il entra, aperçut sa tante Solange au bout du corridor et, sans prendre le temps de déposer son chapeau, il s'approcha d'elle et lui dit vivement, la voix étranglée :
— Il faut... que je vous parle tout de suite !
— A moi?
— Oui, à toutes les trois l
La première idée de Mlle Solange fut qu'il s'agissait du départ de la classe.
— C'est que, fit-elle à voix basse, Célina dort dans sa chambre... Qu'est-ce qu'il y a?
— 11 y a... Attends ! Va dans la salle des grandes. Quand, suivi de Mlle Amélie qu'il avait arrachée de
sa cuisine, il pénétra dans la salle d'étude, MUe Solange était déjà sur un banc, les coudes sur la table, la tête entre les mains.
— Voilà ce que je vdens d'apprendre, fit- il aussitôt ' M. Fenestraud est perdu 1
Les deux vieilles dames se dressèrent d'un même mouvement.
— Qu'est-ce qu'il a?
— Il a... Il n'a rien! Il est perdu... J'ai rencontré le juge de paix, qui m'a chargé de vous avertir immédiatement...
Les demoiselles Carignan demeuraient là, clouées.
— Ah çà 1 François, articula sèchement Mlle AméUe, t'expliqueras- tu, malheureux garçon?
François avala sa salive, voulut donner des détails ; il en avait trop 1 II tenta de mettre de l'ordre dans son récit, n'y parvint pas et lâcha le paquet :
— M. Fenestraud est en mauvaises affaires. Le juge de paix m'a demandé si je croyais que vous vous en doutiez ; j'ai répondu que non. Il paraît qu'il faut aviser... Il faut aviser, il est peut-être temps...
VALENTINE PACQUAULT ' I?
Et, comme il aurait proféré : « Sauve qui peut 1 » il cria presque, en agitant les bras :
— Retirez tout !
Mlle Solange ne broncha pas. Elle voguait sur un rêve. Sa sœur Amélie, elle, ne cessait de dévisager son neveu
Dans la salle où les rangées de tables noires s'allongeaient comme une énorme portée de musique, des mouches bourdonnaient ; la poussière dansait le long des rais de lumière ; les jalousies étaient baissées. Il régnait ici une telle quiétude qu'on pouvait s'y croire garanti contre t(jus les cataclysmes.
C'était dans cette grande pièce sombre, imprégnée d'une fraîcheur vinaigrée de cave, que les demoiselles Carignan et François se réunissaient en été, à l'époque des vacances, quand le jardin était torride. Le pensionnat, vide d'élèves, semblait alors immense, et le silence était d'autant plus profond que pendant les mois d'étude, c'étaient les heures les plus bruyantes -. la maison était pleine ; du rez-de-chaussée, partaient des bruits de récitation, des questions, des réponses, des chocs de palette sur les tables des sous-maîtresses ou de la craie sur les tableaux noirs. Dans les cuisines, on lavait la vaisselle ; dans les dortoirs, on cirait les planchers, on brossait, on époussetait. Par delà le mur et la rue, il y avait l'écho de cette animation : l'externat des garçons regorgeait, lui aussi... Brusquement, un jour de la fin de juillet, de chaque côté de la rue, tout devenait morne. Les vacances avaient suspendu la vie du quartier. François ne soufflait plus mot.
Enfin, Mlle Amélie poussa un soupir, et demanda :
— Sais-tu seulement de qui il la tient, cette histoire, ton juge de paix?... Non?... Eh bien ! mon garçon, tu es un nigaud !
Un peu après, elle dit encore i
— Tu le fréquentes donc, le juge de paix?
— je le rencontre, quelquefois.
— Par conséquent, tu l'^fe rencontré aujourd'hui ?.. Elle eut un haussement d'épaules ; mais autant à l'idée
qu'on accusait Fenestraud qu'à celle d'avoir été roulées T. I. 2
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par l'homme à qui elles avaient fait confiance, les mots que souhaitait sa colère ne se présentèrent pas. Elle lança rageusement :
— Dequoisemêle-t-il, ce jugedepaix?
— Il m'a dit que vous devez avoir de l'argent chez Fenestraud...
Cette fois, Mlle Amélie ne répliqua pas. Elle baissa la tête, réfléchit et, sans un mot, se retira.
Un moment après, on l'entendit du côté des clapiers qui semonçait la domestique.
— Amélie, tiens, la voilà ! fit lentement Mlle Solange en' secouant sa torpeur. Dès qu'on veut parler, elle va soigner ses lapins 1
— Enfin, dit François, est-ce vrai que vous avez tout votre argent chez Fenestraud?
— Mon cher enfant, si tu crois que je le sais, moi !... C'est Célina qui s'occupe de la caisse et elle ne me consulte pas. Quant à Amélie, tu vois !... Je suis sûre que nous avons de l'argent chez M. Fenestraud, c'est tout !
— Eh bien, retirez-le.
— Mon petit, dit Mlle Solange en se levant péniblement, déjà lassée par une discussion de cette importance, M. Fenestraud est un ami. Nous nous connaissons depuis plus de trente ans. On ne peut pas agir avec lui comme avec n'importe qui. D'ailleurs, c'est un honnête homme. Il nous a beaucoup aidées à nos débuts et, si ce qu'on t'a raconté est vrai... Non! C'est un ami! Enfin, je vais essayer de tirer quelque chose de Célina, mais je ne saurai rien !... Ah ! mon Dieu !
Et elle quitta son neveu là-dessus.
Fenestraud en mauvaises affaires ! Un homme qui avait des façons si polies, de belles idées conservatrices, le modèle du magistrat, déférent pour les personnes d'âge, condescendant pour les jeunes, bon pour les domestiques, dur pour les mendiants, grave pour tout le monde !... Était-il donc possible, de s'imaginer Fenestraud prenant un train de nuit et se sauvant avec une valise bourrée de billets de banque? Non, non 1... Et, déjà, François lui opposait ce juge de paix qui était un chasseur enragé,
VALENTINE PACgUAULT 19
un vieux garçon qui avait sa queue de billard et sa pipe au café de la Promenade, qui riait bmyammcnt, qui faisait de la politique et dont les opinions étaient ecarlates.
Il demeura dans cette perplexité pendant un long moment interdit d'avoir proféré une telle accusation contre un homme que la malignité de la ville n'avait jamais trouvé sur son chemin.
Alors... Alors, ce juge de paix?...
— François !
Mlle Célina l'appelait dans sa chambre.
— Solange, lui dit-elle, m'a mise au courant de ce que tu leur as rapporté. En vérité, mon cher petit, je suis contente d'avoir une occasion de t'apprendre a connaître les hommes. •
Et, tout en cherchant son portefeuille, elle lui tit une conférenqe sur M. Fenestraud, administrateur intègre, père de famille accompli, ami parfait.
« Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place », voilà ce qu'eUe ne se lassait pas ,dc répéter à ses petites. Ce principe, elle l'énonçait même à l'instant ou Se ne l'appliquait pas; quand il lui advenait, par exemple de ne pouvoir mettre la main sur ses lunettes, qui auraient dû être dans leur étui, et l'étui sur sa table de travail, près de l'encrier. Au bout d'un bon temps, l'étui était retrouvé sur la cheminée, derrière la pendule, ou sous une pile de linge, dans l'armoire. Il ne restait plus que les lunettes à ramener à leur étui, parce que, a leur place, MUe Célina avait enferme un crayon. Après avoir tout bouleverse, jusqu'aux vingt-cinq volumes de l'histoire d'Henri Martin qui dormaient sur le dernier rayon de la bibliothèque, Mlle Cclina s'apercevait que ses lunettes étaient sur son nez.
— Enfin 1 dit-elle. Voici mon portefeuille ! D ailleurs, je ne sais pas pourquoi je le chercherais. Je n'en ai nul
besoin. ,
Elle se coiffa de son bavolet, mit ses gants, enferma dans son sac à main une liasse de billets de banque, et prononça posément : jd m
— Veux-tu m'accompagner chez Fenestraud.-'... We
crains rien ! Je ne lui narrerai pas vos bavardages ! Tu verras un « Cincinnatus •». Cela n'est pas si commun. Je lui porte quelques économies.
C'avait été réglé comme une sortie au théâtre. Elle tenait cela des classiques dont elle avait fait ses modèles.
Au dîner du soir, pendant que la domestique servait. Mile Célina dit à François :
— Eh bien ! tu l'as vu l'homme qui se prépare à faire le saut?
Ses deux sœurs levèrent la tête, stupéfaites.
— Oui, fit-elle en souriant, j'ai voulu montrer à cet enfant le cas que je fais des calomnies qui courent sur Fenestraud. Nous sommes allés chez lui... Mais raconte à tes tantes de quelle façon il nous a accueillis !... Il m'a dit : « Ah ! mademoiselle, je suis content de vous voir ! J'avais, précisément, de l'argent pour vous. » Je lui ai répondu : « Monsieur Fenestraud, précisément, je vous en apportais », et j'ai déposé sur son bureau six mille francs, que je me proposais de lui remettre un peu plus tard,^ mais que j'ai tenu à laisser entre ses mains aujourd'hui même, pour montrer que...
— Tu as fait ça? clama Mlle Amélie.
— J'ai fait cela, reprit paisiblement Mlle Célina.
— Ma parole, tu es toquée !
Mlle Célina ouvrit de grands yeux ahuris, et comme elle quêtait une explication, sa sœur repartit, au comble de l'exaspération
— TaLs-toi !... Mais, tais-toi donc !
Et le repas s'acheva silencieusement, sans que Célina, dont les regards persistaient à interroger les visages fermés de ses sœurs, découvrît le motif d'une hostiUté si contenue et si parfaitement incompréhensible.
Après le dessert, Mlle Solange, qui avait pris le bras de François pour faire le tour du jaidin, soupira :
— Ça ne change pas, et ça ne changera jamais !... Ici, chacun agit à sa guise. Célina ne nous parle de ce qu'elle fait qu'après l'avoir fait ; Amélie garde ses affaires pour elle ! Ah 1 mon Dieu 1... Quand je veux savoir où nous en sommes, elles me rembarrent toutes les deux. Je ne suis
bonne qu'à consoler les autres, moi!... C'est vrai que Célina est allée chez Fenestraud?...
Et comme François lui faisait le récit de leur visite au banquier, ils virent passer MUe Amélie qui traversait la cour de son pas actif de petite bonne femme, coffinée par l'âge et par la besogne quotidienne, dont on ne voit pas le mouvement des jambes sous la jupe et qui trotte vif comme un hérisson. EUe avait son chapeau, et tenait en main son parapluie qui lui servait de canne.
— Tu sors, Amélie? lui demanda Mlle Solange
— Je sors.
Elle sortait, à cette heure !...
— Où vas-tu?
— Chez l'épicier ! « Elle avait jeté cela sans se retourner, comme elle
aurait lâché : « Fiche-moi la paix ! » Et la porte du jardin battit derrière elle.
— Voilà ! constata doucement Mlle Solange en pesant un peu plus sur de son neveu. Elle ne va pas chez l'épicier... Où va-t-elle?... Ah! mon Dieu!
Ils se promenaient, à menus pas de vieux, lentement, en faisant des pauses qu'ils occupaient à prononcer des ■ phrases harassées, essayant de déchirer la trame du mystère qui se tissait insidieusement autour d'eux.
Cette existence qui était la leur, ils la connaissaient si mal ! La croyant limpide, pareille à une eau dont on voit toujours le fond, ils ne l'avaient jamais regardée ; or voilà qu'au premier coup d'œil, elle leur donnait le vertige. Ils étaient comme au-dessus d'une mare au miroir sombre, qui menace de vous montrer des horreurs si vous le crevez.
Lorsqu'ils quittaient l'allée des" tonnelles de vigne et qu'ils se dirigeaient vers le coin aux clapiers par l'hortolage, les petits crapauds, qui se préparaient à chasser dans le carré humide des salades, s'arrêtaient de chanter pour reprendre leur carUlon de bois dès que les pas s'éloignaient.
La nuit était tombée. Les bonnes étaient montées se coucher, et ni Mlle Solange, ni François, n'avaient remar-
que l'ascension de leur lumière sur le vitrage de l'escalier. Mlle Amélie n'était toujours pas rentrée. Elle ne revint qu'à dix heures.
Le lendemain, elle n'adressa pas la parole à ses sœurs, mais à deux ou trois reprises, François la surprit en train de marmonner, et ses gestes étaient saccadés comme si, ne pouvant se débarrasser de sa colère, elle a\'ait tenté de l'écraser avec ses poings.
Le soir, elle sortit encore sans qu'on pût savoir où elle passait son temps...
A la fin de la semaine, le bruit circulait que M. Fenestraud avait disparu. On courut aux renseignements.
Fenestraud avait filé, emportant la caisse et laissant sa femme.
Ce fut un coup de massue pour les demoiselles Carignan.
On se réunit dans la chambre de Mlle Célina et cette
fois, en cinq minutes, Mlle Solange apprit la véridique
histoire des quarante dernières années de leur existence
en commun.
Elles avaient cent soixante mille francs chez Fenestraud ; elles étaient ruinées !
Mlle Amélie, qui était assise devant le bureau, balança la tête, une fois, deux fois; tout à coup, n'ayant pu arrêter son mouvement, elle buta du nez contre le bois, et elle éclata en sanglots.
On croyait si bien qu'elle était incapable de pleurer ! Ses sœurs et François l'entouraient, mais elle secouait la tête, et ses vieux doigts ridés, qui accomplissaient depuis tant d'années les rudes travaux de la cuisine, qui avaient manié les légumes, les viandes et le couteau qui épluche, qui avaient fait les pâtés, écossé les pois, qui avaient été giillés'par le feu du fourneau, glacés par l'eau de l'évier, mordus par le chlore et le « cristaux » des lessives, ses vieux doigts courbés comme des serres, qui ne savaient pas caresser mais qui n'avaient jamais fait de mal, s'agitaient sur le bureau en essayant d'agripper quelque chose d'invisible et de le lacérer.
— Canaille I... Canaille!... Deux cent mille 1... Canaille 1
— Amélie!... Voyons, AméUe ! faisait MUe Célina qui, même sous ce coup, conservait son sourire protocolaire Tout n'est pas perdu ! Et d'abord, ça n'est pas deux cent
mille francs... ^ -n i
— Si si 1 Deux cent mille..., deux cent mille l
Et parmi ses hoquets, elle fit un aveu stupéfiant : elle-iiême avait placé chez Fenestraud plus de trente miUe francs 1 Toutes ses économies personnelles, sa gratte depuis quarante ans! .
Cela aurait dû abattre les dernières énergies. Mlle Célina en fut soulagée, elle qui, pour la satisfaction d accomplir un beau geste, avait porté le dermer argent de la maison chez Cincmnatus l
Aussitôt, obéissant à cet instinct de revanche que la femme porte en elle et qui se manifeste à tout âge, avec ou contre toute raison, elle tapota en souriant le bras de sa sœur et lui donna cette bonne leçon :
— Avoue que tu as été assez imprudente l...
Mlle Amélie se redressa, crispée d'indignation.
S'arc-boutant des bras sur la table, le cou tendu, la bouche ouverte, elle voulut répliquer vertement, mais eUe leva les yeux au ciel et serra les lèvres tant qu elle put. dépitée, convaincue qu'il n'y avait plus de mots pour traverser d'un éclair la tête bourrée de sciences de cette Ceima.
Alors, accumulant d'un seul coup les responsabilités du désastre sur leur conscience de braves vieilles, elle se tourna vers François et lui dit smiplement :
— Mon cher enfant, nous t'avons nuné l
Elle ne pensait pas à elles, qui avaient presque termme leur route sur la terre, elle ne pensait qu'à Im, pour qm elles amassaient leur or avec acharnement, a lui qm se réveillait pauvre comme au jour où eUes l'avaient recueiUi, et qui si peu préparé pour faire tigure de combattant devant le malheur, devrait désormais combattre pour gagner son pain.
Brusquement. Mlle Amélie demanda :
— Où est Solange?
On ne l'avait pas vue s'échapper. Un même pressentiment les poussa dans le couloir.
Ils appelèrent, et ils s'apprêtaient à descendre dans la cour ou à monter au grenier, lorsqu'on entendit Solange qui répondait :
— Je suis chez moi.
Us la trouvèrent dans sa chambre, agenouillée devant son lit défait ; les couvertures, les draps et les matelas étaient sur le parquet ; le sommier était à demi soulevé.
— Voilà 1 fit-elle en se redressant. Cette canaille de Fenestraud n'aura pas eu le tout !
Elle déposa sur le guéridon une liasse de coupures et,
tranquillement; se mit à refaire son lit. Ses deux sœurs la regardaient, interdites C'était Solange qui leur donnait une si belle leçon 1 Elle aussi possédait un bas de laine, mais, consciente
de son incapacité à gérer une fortune, elle n'avait pas
voulu se défaire de la sienne.
EUe avait vingt-sept mille francs !
— Si cela n'est pas malheureux !... fit Célina en souriant de pitié. Elle n'aurait pas placé cet argent, non !
Il ne fallait pas lui en vouloir. Ses actes et ses mots étaient depuis longtemps ceux d'un vieil artiste qui n'aperçoit plus les tourmentes qu'à travers une vitre, dans la sérénité d'une maison bien fermée, peuplée de ses habitudes et de ses rêves. D'aiQeurs, elle n'avait déjà plus les idées très nettes et les secousses de la catastrophe y apportaient déjà, semblait- il, un surcroît de désordre; ses yeux s'étaient couverts d une sorte de voile, qUi s'étendait probablement jusque sur son esprit et lui dérobait certaines clartés.
Le lendemain, après une nuit blanche, Mlle Amélie, qui s'était ressaisie, assembla ses sœurs dans la chambre de Célina et leur dit à brûle-pourpoint qu'avant tout il fallait assurer l'avenir de François.
Elles y avaient pensé toutes les trois, Célina un peu moins que les autres, et, séparément, elles avaient eu la même idée. Elles avaient beau être séparées par leur caractère, leurs vies étaient si liées que, dans un grand débat, sans se concerter, elles se retrouvaient sur le même terrain, arrivées par des chemins différents. Or,
VALENTINE PACQUAULT ^S
durant leur insomnie, l'effroi d'une mort prochaine ne les avait pas quittées. Qu'adviendrait-il de leur François si elles c^sp^aissaient avant de l'avoir établi? Ne devrait-on pas le marier?... Vite, il fallait le maiffer 1
Sur l'heure, elles examinèrent des pai'tis ; et. parce que les vieiUards sentent bien que les projets quils font sont fragiles et doivent être exécutés promptement, des le dimanche suivant Mlle Amélie, accompagnée de François entreprit son premier voyage de reconnaissance C était un dérivatif au chagrin commun : il fallait s'habiller, montrer des visages hardis, jouer, enfin, et pour tuer la bête qui vous ronge, rien ne vaut le poison de la comédie
que l'on interprète. , . . ^ , *„
Ils se rendirent à Saint-Florent où habitaient les pajents d'une ancienne élève de la pension ; le lundi, ce fut a Saint-Gauthier : le mardi, à Cérigny. On trouvait des raisons pour expliquer ces déplacements : la saison y engageait il était bon de secouer l'obsession de la faillite Fene^traud; ou bien. François ne connaissait pas son pavs Tantôt avec MUe Amélie, tantôt avec MUe Solange François se livrait à la chasse à la fiancée. Jamais av(x: la tante Célina : on n'était plus assez sûr d'elle.
Au bout de quelques jours, il apparut que le champ des recherches se restreignait. On fit deux voyages consécutifs à la Coustelle. chez M. Jamet, qui était le tuteur de Valentine Duperrier. . ^ ^ x^
Mlle Célina. qui consultait son registre de notes après chaque expédition, avait trouvé à la page Valentine
Duperrier : , • /z.^
Conduite, 2; application, 3 .-histoire, 2;françats, 4. mathématiques, r; caractère indiscipliné, intelligence moyenne; deux graves observations ayant nécessité un rapport à ta famille (Madame Bovary. Namouna). A échoue deux fats au brevet.
Elle avait pincé les lèvres. , ., , tt «i
Valentine Duperrier!... Eile se la rappelait! Une fillette brune, élancée, jolie; une très mauvaise eleve. Conduite. 2; mathématiques, /. Et indisciplinée...
Elle aurait préféré Élise Sauvageot. qui avait 10 en
conduite et en application, 9 pour tout le reste ; qui avait eu son brevet avec mention bien et ne connaissait pas Madame Bovary et Namouna!
Valentine Duparrier !... C'était d'elle qu'une sous-niaîtresse avait dit : « Elle a des yeux de pervenche. » Une autre sous-maîtresse avait rectifié : « De scabieuse, » De pervenche ou de scabieuse, Mlle Célina n'en avait cure 1 Le registre des vraies valeurs était là.
Elle ne put se letenir d'avouer à Amélie :
— Ah ! mon Dieu ! Ses notes ne sont pas fameuses !
— Hé ! fiche-moi la paix, avec tes notes ! répliqua sa sœur.
— Écoute-moi, voyons !.., C'est la petite Duperrier qui a failli être renvoyée...
— Hein?...
— ... pour s'être fait confisquer Madame Bovary et Namouna...
— Bon 1 ça sera pour elle autant de moins à lire !
— François ne les a pas lus, lui ! risqua timidement Mlle Célina.
Amélie avait déjà tourné les talons. Assez de récriminations et de références I
Valentine Duperrier était orpheline de père et de mère. Son oncle Jamet, célibataire, fermier, batteur de foires et de marchés, chasseur et aimant la joyeuse compagnie des voisins, devait souhaiter la fin de sa tutelle. Valentine avait deux cent mille francs à elle. C'était le plus riche parti que les demoiselles Carignan avaient découvert ; enfin, Solange avait donné son opinion; et depuis la débâcle Fenestraud, c'était elle qui avait le pas sur les autres dans la maison.
Amélie, qui l'avait toujours prise pour une incapable, était maintenant la plus acharnée à reconnaître qu'elle était la plus sage et qu'il fallait s'en remettre à elle pour la direction de leurs affaires.
Et puis François avait, lui aussi, donné sou avis
Ah ! son avis !...
Le soir du voyage à Saint-Florent, il avait répondu, vraiment sans répulsion : « Oui, je crois que cela me con-
viendrait » ; en ^^:<^:^J\!t^^:c C^^^nl^^. Sf -; "o". 'd^ lem^riltisentait k se mar.er avec I^uL: M:"vi;r. ou avec Jeanue P^^. ^l^J^^J^^^^ 'n'Spa: sMta^r^r,'::^ a'v'^t ur:.^^si i.L D i„r miand il avait vu Valentine Duperner.... il f^'^t-pr^-i étiit subitement privé de tout ,uge-
"ifavait reçu comme un grand coup et n'avait plus osé lever les yeux. ^
son cœur ^^^^^^^^^^^ ^^ ^^
orEueUleusement ; il aurait souhaité souffnr pour «''?■ ÔraccompUr, sur l'heure, une action hf™'!''- J^^^^^i^ v,mlu être un grand artiste, ou un soldat — pour avou: rfîSent de colivaincre ou la force de conquérir - ou HenUaurit voulu être un prêtre, pour n'être plus un £me et" plus penser à eUe . et le trouble qu'û éprou- ^7oit Ini causait une indicible honte. ,
te marque prononçait sa tante Amélie ^ Parye- Les mets H"e t' p/.,,.;!. étaient dép acés ! Et qu ils ^tXrra^^rSl Eue p'^lauTvalentL de ses années r;:UeUelaqi«.tion„aitsurs^^^^^^^^^^ mdtresse de maison chez son oncle, eue la g par habitude, et l'encourageait tout à la foi.^
M Tamet lançait de-ci de-la un : « Oh 1 elle s y entena. la mâtLel » ou : « Une bonne compagnie pour moi. allpz I On s'accorde, pas vrai, petitei' »
mëvSentine Dupenier bavardait, non pas comme unTélève qu" se trouve devant une de ses ancienny^ mairrês^ mîS en femme qui s'est libérée du ton défèrent de nnsti" to et des reproches qu'on se fait en face d mi
^"S ^feU "ntlr'St «nété à MUe Amélie, son onde W compagnie à François. Eux aussi. Us bavar-
daient. Ils avaient un sujet complaisant, le krach Fenestraud.
La langue de François s'était déliée. 11 parlait avec aisance, décrivant la catastrophe qui atteignait le pays, citant les meuniers et les tanneurs dont la situation, par contre-coup, était menacée.
— Et « ces demoiselles »? fit M. Jamet. Paraît qu'ehes y sont pour un peu, hein?... J'm'en étais toujours douté...
— Mes tantes perdent gros.
M. Jamet eut un bon coup d'épaules.
— Enfin, c'est pas une raison pour commander son cercueil, pas vrai?... Prenons un petit verre!
On parlait de choses trop sérieuses depuis trop longtemps. Il sortit du placard une bouteille de vieux cognac et, à l'instant où ils trinquèrent, il confessa que lui aussi, il était dans l'affaire Fenestraud.
— Le cochon!... J'peux l'dire : sans vos tantes, je m's'rais pas foutu entre ses pattes. Mais Mlle Célina n'avait jamais la bouche assez grande pour le vanter... Enfin, c'qui est fait est fait. Moi, j 'suis comme ça !
Et chaque fois qu'il parla de Fenestraud, il ne manqua pas de glisser : « Sans Mlle Célina... », d'un brave ton bonhomme, philosophe et sans rancune ; pourtant, on ne pouvait oublier que Mlle Célina, par son exemple, avait fait perdre une jolie somme à bien des gens — et à M. Jamet en particulier.
Lorsque Mlle Amélie reparut, ce fut à son tour de s'entretenir avec M. Jamet.
— Croyez- vous! Ce Fenestraud!... fit Mlle Valentine en s' adressant à François.
Mais, aussitôt, elle lui proposa de lui montrer le poulailler et la ferme. Ils sortirent ensemble.
François discourait, maintenant. EUe l'interrompait pour lui montrer « une houdan » ou « une faveroUe ».
— Pure race ! Ici, tout est pure race ! Les chiens de mon oncle, les chevaux, mes poules, les lapins, les bœufs, tout !... Allons à l'écurie !... Vous disiez que Fenestraud?...
Elle était frivole et ne le dissimulait pas. Elle se parait môme des défauts qu'elle jugeait élégant d'avoir. Elle
devisait de tout, à tort et à travers, et, en présence de Frl^œk par deux fois, elle réprimanda durement des vISs Le U était forcé? François était bien trop epns
^rr^^rrL «nde jamet, elle lai^ït^ijl-dément des : « Je suis comme ça, moi! « C était 1 exprSn favorite de tous ceux du pays qm exerçaient
"eu tx"minutes, elle eut le temps de parler de leurs votons, de ses toilettes, de la ferme, de la pension queUe ne regrettait pas, de ses amies qu'elle dépeignait d un ?rait définitif, de ses lectures, du théâtre qu'elle se promettait de fréquenter quand elle serait manee..
Qu^nd elle serait mariée?... François en ressentit une telle morsure qu'il demanda :
— Seriez-vous fiancée, par hasard?
Comment eut-il la force d'articuler sa phrase?
Elle qui avait toujours le mot aux lèvres en même temps que la pensée lui arrivait à l'esprit, se tut quelques seœndes. ayaAt cette intuition de la coquettene qm tient lieu de sagesse aux femmes; eUe se recula un peu, jaugeant son voisin d'un coup d'œil. et elle répondit :
- Vous ne voudriez pas 1... Je sais bien ! J ai vingt et un ans, et c'est l'âge! Mais je ne tiens pas à me marier tout d; suite. Ici. j'ai ma liberté, on me laisse faure ce nue ie veux. Je me trouve bien.
^ Elle avait vingt et un ans!... Il se sentit tout petit auprès d'elle, et ignorant, et maladroit
Vous êtes toujours chez « ces- demoiselles «? lui demanda-t-elle en souriant.
Pas pour longtemps. Je les quitterai bientôt, en
octobre. ,^ ,. .■^
— Pour aUer à Paris?... Vous serez étudiant .-'
— Non. Pour faire mon service militaire.
— Oh !... dit-elle, déçue.
Elle aimait tant Paris 1 Elle y avait passe huit jours, et elle aurait voulu y vivre tout le temps. ■
— J'irai quand j'aurai fini mon congé, affirma i^rançois.
— Qu'est-ce que vous y ferez?
— Mon droit, répondit-il sans som-ciller, ou ma licence es lettres. Ensuite, je ne sais pas. Je serai avocat ou journaliste.
Jamais on n'avait caressé pour lui de tels projets, jamais lui-même n'y avait pensé, mais la femme venait de lui être révélée.
— Vous savez, fit Mlle Duperrier, vous nous faisiez un peu honte en pension ! Oui, oui !... Celles de la classe de brevet racontaient que vous étiez fort en tout, que vous étiez sage, que...
— Que?
Elle se récria contre sa curiosité, en riant aux éclats.
— Ça ne vous regarde pas... Nous avions nos secrets de filles, n'est-ce pas? C'est égal, vous aviez l'air de nous mépriser fameusement... Oui, oui !... Brrr ! 11 n'y en avait, qu'une qui vous contemplait comme... je ne sais pas ! Enfin, elle en tenait...
François sentit le rouge lui monter aux joues. Il laissa tomber sa canne :
— Vraiment?... Et c'était?
— C'était Élise Sauvageot... Vous ne vous souvenez pas d'Élise Sauvageot? Une grosse blonde, joufflue, qui avait l'air d'un potiron?... Ah! dame! elle n'était pas jolie ! Ça ne fait rien ; la pauvre fille n'avait d'yeux que pour vous.
Il l'aurait tuée, cette Élise Sauvageot !
En quittant la Constelle, dans la voiture qui les ramenait, sa tante et lui, à Argenton, il se disait que jamais Mlle Duperrier ne consentirait à devenir sa femme ; et, malgré tout, il se répétait que ce serait elle, ou qu'il resterait garçon.
Il avait les larmes aux yeux.
S'il l'avait rencontrée l'année précédente, alors qu'il n'était pas question de mariage pour lui. il n'aurait pas été dans cet état. Il se serait peut-être dit qu'elle était la plus jolie créature qu'il connût, mais il aurait gardé intacte la perspicacité de son jugement, n'ayant pas encore ces regards de possesseur éventuel qui lui étaient
venus subitement. Maintenant, il était pareil à l'amateur subitement enrichi qui tombe en arrêt devant ^^re œuvre d'art il ne goûtera plus qu'une satisfaction — celle de l'emporter. Il n'achète pas l'œuvie ; c'est Im qm, sans nu'il s'en soit douté, s'est vendu à elle. ., . ,
François était devenu ce riche. Ensuite, il avait vécu des instants qui ne se définissent pas : atroces, doux, troubles, limpides!^. Il aurait contemplé le soleil qu il n aurait pas été plus ébloui. . ,
Toutefois, quand Mlle Amélie prononça : « Eh bien ! mon ami? » atf lieu de répondre son coutumier : « Om, oeut-être » il fit la moue, émit quelques doutes sur la solidité de la fortune de M. Jamet, parla de la ferme
^^"m "jam'et !... H ne s'agit pas de M. Jamet ! Elle a deux cent mille francs à elle, de ses parents
— Dans ce cas, lâcha-t-il désespérément, elle ne voudra jamais de moi. Je n'ai pas le sou.
Tu as... Tiens, tu es une bete ! fit Mlle Amélie.
Elle avait vu clair dans ce cœur de vingt ans, eU^ qui n'avait iamais aimé mais qui avait tant entendu parler d'amour autour d'elle, à mots couverts, par les petites qui. sorties de pension, y revenaient et lui confiaient
leurs peines 1 ^ .
François s'entêta encore un peu a jouer son rôle d'indifférent. Il souleva la question de l'âge et celle des Poûts • Mlle Duperrier avait un an de plus que lui, elle ne voulait pas quitter la campagne, elle ne consenturait pas à habiter la ville, n'importe quelle ville, Pans com-
^"n regardait droit devant lui, et il parlait, il parlait l tandis qu'une voix intérieure lui criait • « Menteur !... Elle n'a pas dit cela!... Menteur 1 EUe est en toi! » Elle était en lui.
Le soir de ce jour-là, H y eut, entre les trois demoiselles Carignan. un long conciliabule et, dès le lendemain, prétextant d'une réunion des créanciers Fenestraud,
on pria M. Jamet et \aientine Duperrier à déjeuner.
François ne se reconnut plus. Un curieux besoin d'agir à l'inverse de ses goûts s'était emparé de lui. Ce qu'il avait fait jusqu'ici, et ce qu'il avait aimé, lui apparaissaient marqué d'un ridicule qui le giflait. Il éprouvait une grande honte d'avoir été un bon élève, et une honte aussi d'être demeuré un adolescent sage. Le plus exécrable des mensonges lui semblait préférable à la vérité sur lui. Enfin,, ses regards avaient pris une perspicacité sans exemple dans son passé. Il ne voyait plus la maison si vaste, et il la critiquait avec une inquiétude et un cynisme de noceur.
Des odeurs qu'il n'avait, croyait-il, jamais enregistrées le frappèrent : l'odeur de mousse et de moisissure du salon, celle de laiterie du réfectoire, et l'odeur de poussière et de savon des étages ; des réparations et des embellissements étaient nécessaires ; cette vaste bicoque était laide et triste comme un tableau de classe. Il se représentait Valentine tombant, en toilette claire, au milieu de cette désolation, avec son rire et ses gestes de libérée, et ses idées vivantes. Que penserait-elle de lui?... Un pensionnat, c'est un lieu où il n'y a jamais que des idées mortes que l'on récite et des conventions qu'on ne discute pas, où l'on ne parle que d'examens, de notes, de bons professem-s, de programmes d'études, d'auteiu-s, de tout ce qui choque la coquetterie d'une femme, son ignorance de ce qui s'apprend dans les livres, et sa science de ce que la vie vous apprend...
Quel ne fut pas son étomiement quand Valentine descendit de voiture ! Elle avait revêtu une robe de cotonnade simple et terne, elle avait tiré ses cheveux en arrière, et elle s'était coiffée d'un chapeau noir qui avait dû être un chapeau d'uniforme 1
Durant le repas, elle ne parla que pour répondre aux questions qu'on lui posait.
François était déconcerté : où était la claire apparition de la Constelle qui avait déposé en lui ce pur idéal dont les formes n'épousaient plus celles de la grande fille qu'il avait devant lui? Elle avait, là-bas, des yeux si lumineux 1 Ici, elle les tenait baissés avec obstination. Là-
VALENTINÉ PACQUAUIT 33
bas. son cou était dégagé, et son corsage échancré découvrait un peu de sa jeune gorge ; ses bras étaient nus jusqu'au-dessus du coude ; ses gestes étaient hardis... Ici, son costume l'épousait j usqu'aux oreilles et ] usqu'auxpoignets Maintenant, bien sûr, il se sentait plus fort, mais il souffrait d'être allégé de ses chaînes : c'étaient le?, traces brûlantes de ses chaînes qui lui faisaient mal. Il était maître de lui à ce point qu'il pouvait juger celle qui l'avait subjugué ; quel malheur ! Et il se pnt a 1 examiner. Il l'avait vue à travers son propre enchantement : il n'avait rien vu d'elle.
Elle avait les cheveux noirs, mats et légèrement crénelés, des sourcils nets, des cils retroussés, le nez un peu long fin, droit et dont les ailes palpitaient constamment, une bouche aux coins qui se relevaient à certains moments — comme si eUe se retenait de rire... Qu'allait-il donc chercher?
Il prit part à la conversation, exagérant sa gravite naturelle; mais, malgré lui, ses regards revenaient à Mlle Duperrier. . . • •„
Alors, il s'aperçut qu'elle avait des mams de vieille femme aux phalanges sèches et noueuses, et que ses poignets étaient maigres. Celle qui était, hier, si miraculeusement belle, avait une tare 1
Il était si épris, il éprouvait une telle terreur de ne pouvoir s'élever jusqu'à elle, que cela le réconforta. EUe descendait un peu vers lui !
Se sentant observée, elle leva lentement les paupières, regarda posément François : il perdit pied et ne vit plus que le bleu profond des yeux qui le dévisageaient.
Elle inclina la tête et, au-dessous de la lourde frange des cils qui ourlait ses cernes bistrés, il crut remarquer que les coins de sa bouche se soulevaient un peu plus. Souriait-elle?...
Pourquoi souriait-elle?
Si c'était de lui !... Ou de la maison ! A l'instant, la vaisselle du service de la famille évoqua en lui la vaisselle solide qui servait aux élèves durant l'année scolaire, et les larges plats de fer battu, et les T. I. - 3
lits étroits sans rideaux, et les observations, et les punitions, et les promenades en rang sous une tenue austère et ridicule... Ce qu'elle avait dû souffrir dans cette prison où elle se retrouvait 1... II oubliait qu'il avait partagé son existence, et il ne se souvenait plus qu'hier encore il se dilatait à la pensée des petits bonheurs qu'il avait gagnés dans ce lieu si calme, si sûr, où les tempêtes du dehors ne venaient pas. Il ne pensait qu'à, la haine accumulée par la pensionnaire, que Mlle Duperrier ferait payer d'un seul coup en disant : « Non ! »
Ce fut comme si une lame glaciale l'avait transpercé.
De nouveau, il ne s'appartenait plus.
Dans la soirée, Mlle Amélie entraîna Valentine vers l'allée qui longeait le mur du jardin et s'y promena longtemps à son bras, jusqu'à ce que sa sœur Solange vînt les retrouver. A son tour, elle s'appuya sur Valentine, et Mlle Amélie rejoignit François.
Elle lui dit carrément:
— Voyons 1... Acceptes-tu ou n'acceptes-tu pas?... C'est oui ou c'est non 1... C'est oui?... Dans ce cas, je t'annonce que tu es accepté. Trouve une phrase et va remercier M. Jamet. Ensuite, tu parleras à ta fiancée.
Sa fiancée 1,..
On les maria en septembre.
François apportait trente mille francs de dot, « comme un ofiicier », avait dit Mlle Amélie.
C'était ce que la tante Solange avait sauvé du désastre, augmenté de tout l'argent disponible de la maison
On plaça la moitié de la somme en hypothèques et l'on acheta des rentes françaises avec le reste.
Quant à Valentine, elle avait la fortune de ses parents, terres et fermes.
— Il n'y manque rien, affirmait M. Jamet. Telles que je les ai reçues, telles elles sont. Moi, j'suis comme çal Et si cette canaille de Fenestraud n'était pas passé par là, y en aurait le double. Mais, j'ai bon coffre 1 On se refera 1
Il demeurait gérant des terres ; lui seul s'y entendait.
Ils arrivèrent à Saint-Léger un vendredi d'octobre, par le train du soir.
La gare était petite, déserte, mal éclairée ; elle sentait la sardine et le beurre rance.
Une petite bise aigre soufflait méchamment et, tout autour de la station, il n'y avait que l'obscurité opaque dans laquelle l'étranger qui débarque ne peut pas placer, ici un arbre, là des maisons, plus loin une rue. La ville ne se devinait pas, très loin peut-être, ou endormie dans ime vallée.
Enfin, ils cherchèrent vainement des yeux le lieutenant Tassart, sur lequel ils comptaient.
Ses parents lui avaient écrit, Mlle Cclina Carignan aussi. On ne l'avait pas formellement prié de se rendre à la gare, du moins on lui avait indiqué l'heure du train qui devait amener à Saint-Léger le jeune ménage Pacquault.
Le lieutenant Tassart n'était pas là !
François, qui s'était apphqué à se donner des airs courageux, eut déjà si clairement conscience de sa faiblesse qu'il s'y abandonna.
Il pressa la main de Valentine, mais elle ne voulut pas comprendre la pensée qui l'animait. Elle mâchonna, furieuse :
— Quel patelin !
Où avait-elle appris ce mot?
Devant la barrière, à la lueur du quinquet accroché au coin du bâtiment. Us découvrirent deux omnibus, postés ici comme deux implacables nécessités.
Valentine choisit celui de l'hôtel du Cheval-Blanc.
36 VALENTTNE PACQUAULT
On chargea des malles, un homme vêtu d'un gros pardessus monta près d'eux et, dans le bruit de ferrailles et de vitres démastiquées, la voiture roula, les enfonçant dans l'inconnu menaçant de ce nouveau pays, étreints par un même serrement de cœur, séparés par lui.
La route descendait. On passa sur un pont ; on longea des murs bas qui bordaient un étroit boulevard. Les roues sautaient, plongeaient dans les flaques, envoyaient des gerbes de boue sur les carreaux, et frôlaient la caisse dans les plus durs cahots. Il régnait dans la voiture une humidité glaciale qui contractait l'esprit.
Valentine se rapprocha de son mari et passa son bras sous le sien. Mais François était trop préoccupé pour lui répondre ; il supputait la destinée qu'il aurait dans cette ville qui se présentait à lui sous un aspect si farouche, et ses yeux fouillaient l'ombre.
Dans de pareils désarrois, il faudrait se résoudre à un commun effort pour accorder ses appréhensions ; seulement; au moment où l'un cherche l'aide de l'autre, celuici pense à lui-même.
A un carrefour, l'omnibus ralentit et fit halte ; leur unique compagnon les quitta sans saluer. Et, juste dans ce court silence du repos de la guimbarde, une sonnerie de clairon, venue de loin, troua la nuit...
François eut un si brusque recul que sa tête buta contre la vitre.
La caserne !... Il ne l'avait pas vue : il venait d'entendre sa voix 1
La voiture se remit en marche et les roues recommencèrent de croquer les cailloux de la route. A la portière, un garnement, monté sur le marchepied, montrait sa tête décoiffée.
Un peu plus tard, des lumières surgirent, une avenue se dessina ; le conducteur faisait claquer son fouet. L'omnibus s'arrêta.
On était arrivé.
Mme Pacquault sauta à terre et, tandis que François descendait, elle s'écarta pour jeter un coup d'œil autour d'elle.
VAI.ENTINE PACQUAULT 37
L'avenue qu'ils avaient aperçue montait Elle était large et personne ne passait dans la lueur des becs de gaz qui la jalonnaient. •
— Quel patelin ! murmura encore Valentme. Aussitôt, reprenant son assurance, elle prononça :
— Allons dîner!
EUe avait de ces sautes d'abattement et d énergie . une vision la stupéfiait, une autre lui rendait soii allégresse • l'événement nouveau se répercutait en eUe de façon si brève que l'événement suivant trouvait place nette pour lui porter sa secousse.
Il semblait qu'elle n'avançât que par bonds, choisissant pourtant les endroits où elle pensait être à 1 abri des ennuis, des tracas ou de la moindre peme. Elle r^^e montrait d'âpreté que pour son bonheur. On aurait dit que ses mains, qui n'étaient pas belles n'étaient précisément si nerveuses, si rudes et si avides, que pour Im permettre de saisir le nécessaire réclamé par sa ]oie.
La vue de cette longue avenue silencieuse 1 avait abattue? Les lumières et la tiédeur du restaurant la remirent d'aplomb.
Elle consulta le menu, choisit les plats et les vins, se montra difficile, et s'étonna qu'il n'y eût pas de fleurs sur
^^ Sois se taisait, moins gêné par les voisins que par les officiers qui prenaient leur repas au bout de la salle et qui regardaient de leur côté. ,, , . •
. Tassart est peut-être là? dit tout à coup Valeritme Avant que son mari ait prévenu son geste. eUe fat signe à un serveur et lui demanda s'il connaissait le lieutenant Tassart. ...
— Oui. répondit le garçon. Il prend pension ici, mais
il est en permission.
— Pour longtemps?
Je ne sais pas, dit-U en courant à un chent qm le
''^tTconvives de la table d'hôte s'étaient tournés vers eux pensant que cette femme qui demandait ainsi un Ueutenant était probablement une chanteuse nouvelle-
ment débarquée ; ils ne se gênèrent plus pour la dévisager. Vers la fin du dîner, le garçon qui avait renseigné Valentine, passant derrière elle, dit à haute voix .
— Il est en permission de huit jours. Il reviendra mercredi, pour l'arrivée des bleus.
François en éprouva un peu d'apaisement. Depuis qu'il avait quitté Argenton, il était obsédé par la frayeur de se trouver abandonné à lui-même dans cette caserne dont il se faisait un terrifiant tableau.
Ce n'étaient pas les marches, le sac, la gamelle, l'exercice, les coi-vées, qui lui causaient de l'effroi ; si on lui avait annoncé que la guerre était déclarée, il serait parti sans défaillance, même avec la certitude de ne jamais retrouver son foyer. Mais à l'idée qu'il lui faudrait coucher au quartier, et se mêler à tant d'hommes qu'il ne connaissait pas, à l'idée qu'on lui ferait subir les brimades dont il avait entendu parler dans les livres, il était sans force. Dès son incorporation, on découvrirait qu'il était ignorant de tout, même des jeux des enfants, qu'U n'était pas robuste, qu'il n'était pas adroit et, surtout, qu'il ne savait pas parler aux hommes. Il n'avait fréquenté que des jeunes filles et des femmes ; il lui faudrait tutover des soldats !
Du moins, Tassart serait là. Et il avait foi en lui comme le naufragé en son épave.
— Tu entends, chuchota Valentine, tu seras un bleu ! Elle avait son rire qui était, à la fois, charmant et
un peu méchant.
— Je serai un bleu, reprit François, s'essayant à sourire. Et toi, tu seras la femme d'un bleu. Il est probable qu'il n'y en aura pas beaucoup, va !
Maintenant, de leurs tables, les officiers la regardaient.
Lorsqu'ils se levèrent pour se retirer, un capitaine répondit au salut que François fit de leur côté ; tous l'imitèrent, et Valentine ne se sentit plus d'aise.
— Moi, fit-elle en soupirant, si j'avais été homme, j'aurais été ofiicier.
Elle no remarqua pas la crispation du visage qu'eut François et clic ajouta cruellement :
Je comprends que les femmes aiment les officiers! Ça ne t'aurait pas amusé, toi?
— Ohl moi... . ,,
Mais U s'efforça de ne pas la contrarier : oui, cela 1 aurait peut-être amusé...
-Comment peux-tu le savoir? fit-elle brusquement Elle était exaspérée par la docilité de ce mari qm n avait iamais de ces mouvements d'indépendance qu il Im aurait plu de trouver chez son compagnon, ayant, au fond d'elle, malgré son tempérament capricieux et tyrannique, le respect du maître qui commande et sur qui l'on compte en cas de danger. François n avait m la figure ni les façons d'un maître ; et pms. enfin, aurait-il été officier, aurait-il été un héros, il n'aurait pas cesse d'être aux veux de sa femme le neveu de « ces demoiselles », le bon élève sage, doux, poli, celm que Mlle Celma citait en exemple — un ennemi.
Elle laissait déjà peser sur lui de ces regards trop calmes qui mesurent l'adversaire ou le médiocre associé. Elle qm n'avait été qu'une mauvaise élève, incapable de trouver dans les livres la substance aimable qui y est dissimulée, elle montrait, dans la vie courante, une intelligence touiours en éveil; et François, qui le sentait confusément, pliait déjà sous cette autorité. Elle émettait, à propos de tout d^ jugements sans appel; elle le conseillait sur tout et lui donnait des ordres qu'il exécutait de bonne grâce, pour lui faire plaisir, heureux si elle Im en montrait quelque satisfaction.
Il l'aimait en garçon timoré.
Parfois, il lui disait ingénument, sans se douter qu U se perdait un peu plus : a'a\ „^r.
— Te fais mon apprentissage. Est-ce bete, d élever un enfant comme j'ai été élevé l Je ne connaissais rien !
A quoi lui servaient,, en effet, les parchemins de la faculté de Poitiers? EUe n'en avait pas, elle, qui était
la plus forte ! ,i i ■ j-x .
Lorsqu'ils quittèrent la salle du restaurant, elle lui dit .
— Donne notre nom au bureau de l'hôtel.
Mais ce fut elle qui le donna. Par la même occasion.
elle se renseigna sur les maisons à louer, et elle s'y prit de telle façon que la maîtresse d'hôtel s'imagina qu'elle avait aâaire à im jeune ménage d'officier. Elle inscrivit sur son livre : M. le Ueutenani PacquauU et Madame. Valentine ne protesta pas. Elle continua de poser des questions : il leur fallait deux domestiques, une maison vaste, avec un grand jardin, une bonne cuisinière...
— Vous n'avez pas d'enfants, madame?
Elle éclata de rire :
— Vous ne voudriez pas ! Nous ne sommes mariés que depuis deux mois I
Ensuite, elle s'enquit des ressources de la ville, et demanda si l'on recevait beaucoup, et s'il y' avait un théâtre.
Il y avait bien une salle de spectacle : c'était celle du palais de justice où, de temps en temps, des troupes de passage domiaient une représentation,
— Alors, dit-elle, qu'est-ce qu'on fait donc, le soir?
— Mon Dieu, pas grand'chose ! MM. les officiers vont au cercle. Quelquefois, il y a une soirée chez le colonel ou chez le maire, ou chez le docteur Frogier.
Le patron, qui s'était approché, indiqua les cafés-concerts.
— Bien oui, répliqua sa femme ; seulement, monsieur et madame sont mariés.
— Oh ! vous savez, madame, ça n'est que des beuglants, avoua le patron.
Le mot était nouveau pour Valentine ; néanmoins, un peu après, comme elle manifestait devant François le désir de prendre l'air avant de monter dans leur chambre, eUe dit :
— Si nous allions au beuglant?
Et ils errèrent par la ville, à la recherche d'un de ces endroits qu'ils se représentaient ruisselants de lumière, ronflants sous les orchestres, ornés magnifiquement pour des fêtes nocturnes.
Les rues étaient mal pavées, mal éclairées. Ils avançaient à l'aveuglette, goûtant quand même un plaisir auquel ils ne s'étaient pas préparés. Pourtant, lorsqu'ils
furent devant un café d'où partaient des ^^^^tt^ ms'^n ftZ voix éraiUée d'une chanteuse, ils n osèrent pas en
' «?qu^Us s'étaient faite du lieu était trop loin
^'d J'smÎo^ettes de consommateurs se plaquaient sur les^tr^dépolies. Au-dessus, étaient collées des affiches ir^nr^sentaient un homme en habit rouge et une femme "^ Q ?/f Is SX duettistes à voix et à transformation; rn'r;tm':e:au corsage largement d^coUeté. ^e^^^ Yette Guibert, diseuse; et un tourlourou, Tolm - malheu reux plagiaires que les petites agences envoient a la
^' S^""^ chevalet placé dans la rue. contre la devanture U V avTit l'affiche du spectacle. Valentine la déchiffrait nuand des ombres s'approchèrent de la porte. ^ eie n^eut pas le temps de s'éloigner : deux soldats sortirent, bouclant leurs ceinturons. , - au .
Sois voulut se retirer, mais Valentme lui dit .
Écoute donc 1... ,
Et la même voix qui avait débité une romance entama un couplet canaille; au refrain, les consommateurs bat- S?ent la mesure sur les tables avec leurs soucoupes et, lia fin! SSlt : « Chahut 1... Chahut l » en tapant des
^■<^^rtrSli::S'cle Uamoue, chuchota
^lue'^eûnt encore François : maintenant qu'elle avait pnfpndu elle voulait voir. , ^ , , .
Pr^d'eux. deuière le chevalet de l'affiche, quelqu un
'' C^était une fillette qui. l'œil collé aux carreaux, suivait le spectacle ; à ses côtés, il y avait deux autres enfants.
Allons nous coucher l proposa François.
Elle lui répondit sèchement :
— Te m'amuse 1 , , , ttii^ x+oi+
Elle s'amusait, on ne devait pas la déranger. EUe était comme une bête affamée qui fait son repas^
François se recula pourtant, mais seulement pour se
poster de l'autre côté de la rue, sur le trottoir, d'où il appela sa femme. De là, on distinguait le haut de la scène, au fond du café.
Ils demeurèrent ainsi, sur la pointe des pieds, jusqu'à ce que Valentine, ayant avisé une borne, montât dessus.
— Ah ! fit-elle, enfin satisfaite ; je vois 1
Elle voyait une chanteuse qui s'agitait, répétant les mêmes gestes, et pivotant à droite, puis à gauche, puis à droite.
Une horloge tinta; dans le café il y eut un remueménage.
La porte fut tirée violemment ; des sous-officiers s'échappèrent et, dans l'atmosphère bleue de fumée, François aperçut deux alignements de tables derrière lesquelles des militaires et quelques civils étaient assis ; une artiste quêtait...
La porte se referma.
— Hein, tu as vu?... fit Valentine en sautant à terre. Aussitôt, passant son bras sous le bras de François,
elle l'entraîna.
Ils marchaient entre deux longs murs, lorsqu'il s'arrêta net, haletant :
— La caserne !
Devant eux, à quelques pas, il y avait une haute grille fermée ; et, un peu plus loin, une guérite à laquelle était accoté le factionnaire.
Un sergent, qui se tenait derrière la giille, commanda :
— A la camoufle 1 Un homme apparut.
François avait abandonné le bras de sa femme et avançait, le corps et l'esprit anéantis, sans remarquer qu'elle se retournait, curieuse.
La caserne !...
Il l'avait oubliée, et voilà (ju'elle se rappelait à lui I Dans quelques jours il y pénétrerait 1 Cela ne lui faisait pas l'effet d'un monde nouveau : c'était le domaine de la mort.
— Tu ne sais pas? dit Valentine en se serrant contre lui. yuand tu rentreras, je t'accompagnerai jusqu'à la
porte. Ça m'amusera. Et puis, quelquefois, nous irons au concert, comme des soldats. . .
Dix heures commencèrent de sonner. Alors, une note de clairon monta, suivie d'autres notes qm allaient se hâtant jusqu'à la dernière, qui se prolongeait ayant de se ïî^rdre insensiblement dans les échos réveilles des cours et des couloirs. „, ,• t u^
L'extinction des feux s'étirait, triste, etoufîee bien faite pour n'atteindre que les hommes encore debout, sans réveiUer les dormeurs.
Il y eut un silence et le clairon repnt d un autre cote,
limpide, filant les sons.
Valentme chuchota en frissonnant :
— C'est joli
Des volets battirent. . , t, ^ a- *■
François et sa femme s'étaient arrêtes. Ils entendirent
un grillon qui chantait dans une maison, un homme qui
toussait au premier étage et. plus loin, du cote ou ils
devaient se diriger, le hululement d'une chouette.
La ville était endormie.
En rentrant dans leur chambre, Valentme déclara que cela ne débutait pas si mal et qu'on pourrait visiter les environs, le dimanche; mais aussitôt, elle remarqua que la pièce était glaciale, et eUe sonna pour qu'on fit du feu. Ensuite, elle se plaignit de ne pas avoir de cabmet de toilette, et elle sonna encore pour que la femme de chambre la déshabillât. i-u-^ i
Il n'y avait pas de femme de chambre dans 1 hôtel. Alors, elle récrimina, non pas parce que la femme de chambre lui manquait. eUe n'en avait pas à la Coustelle. mais parce qu'eUe voulait se montrer difficile : c était une de ses façons de dissimuler sa joie aux yeux des autres pour la garder entière au fond d'elle.
Elle fit encore des projets, paria de la maison qu ils auraient, du mobilier qu'elle désirait pour compléter celui qui était en route... . , , •. + c
François s'efforçait de l'écouter, mais les dernières notes de l'extinction des feux résonnaient encore à ses oreilles, lugubres, déchirantes. pareiUes à des lamentations.
Le lendemain, François, qui était descendu de bonne heure, fut stupéfait de voir que l'avenue, la veille déserte, avait une animation de jour de fête.
Des voiturées de paysans dévalaient vers le champ de foire ; des cabriolets passaient, traînant chacun son chariot à claire- voie dans lequel était un porc, de la volaille, ou ceux des enfants et des vieux qui n'avaient pu tenir sur le siège ; des femmes, la tête coiffée du « caillou », les épaules couvertes d'un mouchoir de scie brochée, flanquées de paniers, jupes relevées, débouchaient des rues ; les grandes carrioles vides des cocassiers arrivaient au trot ; des marchands de fouaces dressaient leurs étalages sur le trottoir et, déjà, des tilburys, des charrettes, des chars à bancs, des tapecus de toutes les formes et de tous les âges, étaient alignés, dételés, en bordure de l'avenue.
Sur la place, on montait des tentes.
Malgré le vent, François prit son petit déjeimer sur la terrasse ; puis, à la maîtresse d'hôtel qui, déjà tous bijoux dehors, frisée, reluisante, habillée de soie, gagnait son poste derrière la caisse, il demanda si elle connaissait des logements vacants. On lui en indiqua dont les précédents locataires étaient « précisément des officiers. »
Précisément des officiers !...
Il avait parcouru presque toute la ville, visité trois maisons, quand, près de l'église, il aperçut un écriteau à un balcon.
L'habitation n'était pas séduisante, mais par derrière, un jardin ensoleillé la prolongeait. Il lui rappelait, en petit, le jardin d'Argenton Dans un coin, il y avait des cabanes à lapins et un poulailler.
Il s'imarina revenant là le soir, et menant la vie d'un employé ou d'un commerçant qui prend son repos après Safflires de la journée. Dans la grande Pece claire du second, il instaUerait son cabinet de travail. Il preparefait sa licence es lettres, pour ne faire qu'une année de «service ; il aurait du temps, avec 1 appm de Tassart
(?n lui ouvrit une fenêtre : par-dessus les toits, on apercevait un coteau, où s'accrochaient de petites maisons et, plus loin, des arbres, la campagne, une nvière à travers les peupliers aux feuUles jaunies..
iTIgSiçait le mobilier quand une sonnerie de-clairon, fonte croche, le fit sursauter. .,, . ^r
!l La caserne est à deux pas, dit la propriétaire. Monsieur est probablement officier?...
Il resta bouche bée, les bras pendants, et comme on lui offrait de visiter la cave, il refusa, promit de revenir, et
^T^ïïseme!... En effet, elle était à deux pas, collée à
^'^Des^ soldats en bourgeron passaient, chargés àe ^cs Dans huit jours, U serait peut-être comme eux, courbe sous le fardeau. Valentine le verrait, elle Im sounrait. ou bien eUe se cacherait, honteuse <ie ce militaire en
"ouCoul n ornait voulu être officier, porter un bel urà-
forme, commander! ,,, .^ n„i
Pour lui-même, peu lui importait ; c'était pour elle ... Que penserait -elle de lui? Elle aimait tant ce qui bnUe ce qui est joli; eUe aim it tant le luxe et ce qm flatte l'amour-propre !
Ils n'habiteraient pas là !
Ils choisiraient tme demeure isolée, devant laquelle ■ ne circuleraient pas les corvées, d'où l'on n'entendrait pas les appels du clairon, celle, par exemple qm était au bout de la rue de la Croix. On découvrait la vallée il y avait deux jardins, une remise et une écune. Le loyer était gros? Tant pis ! On ferait des économies pl^s tard .à Argenton, ou à Paris, ou ailleurs. Ce quil faUait d'abord, c'était préserver leur union.
Ah ! si Valentine avait été une autre femme, ou si, lui, il avait été un autre homme !
Être officier!.,. Mais, à Argent on, en dehors des garçons dont l'éducation avait été faite à Châteauroux, quel était donc le jeune homme qui avait caressé ce rêve? C'est l'exemple ou l'expérience qui crée le désir. Ceux qui avaient assisté à des défilés, qui avaient vu le salut raiiii des hommes à leurs chefs, qui avaient entendu le bref commandement qui déchaîne le mouvement d'un régiment entier, avaient pu imaginer des parades aux sons de^ musiques, prolonger la féerie, peut-être, jusque sur un champ de bataille. Mais les autres ? Et de même que ceux des jeunes gens qui n'avaient jamais quitté le pays, les filles n'avaient jamais pensé à la culotte rouge. Dans leur esprit, un officier occupait la même situation qu'un fonctionnaire. Elles en apercevaient parfois aux vacances : c'étaient des fils de bourgeois ou de commerçants de la contrée, des Tassart. Ils perdaient leur temps à pêcher, à chasser, à se promener sur les routes, maladroits, déracinés, déjà presque étrangers à la terre qui les avait nourris, et s 'ennuyant à mourir. EUes ne les décoraient que du prestige de leur fortune ou de leur naissance, l'uniforme n'y ajoutait absolument aucun lustre.
François revint à l'hôtel, monta dans sa chambre. Valentine était sortie.
Elle rentra au bout d'un instant ; un porteur la suivait, chargé de paquets.
Ello avait trouvé une boutique en plein air où elle avait acheté des toiles imprimées pour garnir les murs de leur future habitation. Son goût pour les baraques égalait celui qu'elle avait pour le clinquant et les futilités.
— Tu verras ! Ce sera amusant !
Tout était amusant, pour elle, ce matin : la ville était agréable, il y avait des marchands partout, on vendait de la volaille au milieu des rues...
— Allons faire un tour de marché !
Là, dans l'odeur de légumes, de fromages, de beurre et de poulailler, hélée par les vendeuses en coiffe ou en
VALF.NTINE PACQUAULT 4/
bonnet, bousculée par les paysans, parmi les vociférations, les appels et les piaillements, elle se trouvait a la fête, en vraie nièce de M. Jamet. ayant cette passion des champs de foire qui tenait aussi bien le tonton, que celle de la pêche et de la chasse, que le goût du cidre, du vin gris, des mets à l'ail et au vinaigre des fntures de poisson, des conserves d'oie, des rôtis de gibier et des fricassées de champignons sur les tranches de jambon. Le campagnard est chez lui dans sa ferme et sur sa terre ; il est aussi chez lui sur toutes les foires du monde. Elle était ainsi. Un relent d'étable, une bouffée sortie d un fournil et qui sentait la miche chaude, le grésillement furibond d'une poêlée de beurre où l'on jette de la pâte, le pépiement triste et si doux des canetons qu on emporte dans un panier, les gloussements des poules, tout ce qm lui rappelait les champs, le hameau et ses petites maisons brunes, ou la cour de la CousteUe. la bouleversait ou l'exaltait sourdement. . .. .,
Ils s'arrêtèrent près d'un revendeur qui tatait une oie.
— Combien ton alouette ?
— Cent vingt sous.
Ta mère t'a p't'être ben appris qu cent sous ça
s'disait cent vingt !... . , , , x
' Il jeta cinq francs dans le tablier de la bonne femme
et saisit l'oie par le cou.
Mais la vieille, paisiblement, tendait toujours la mam.
Ils se chamaillèrent.
— Baillez-m.oi core dix sous.
Dix sous !... Il gesticulait comme s'il n'avait pas eu
loie à son poing. . , . . . ^ ^ a a'
La paysanne répéta de sa voix lointaine de fond d armoire : ... M
— Cent dix sous, si vous v'iez; si vous vlez pas,
quittez mon oche.
— Deux sous d'plus. tiens, pour sa came et pour la tienne 1 Cent deux sous, bon Dieu !
Alors, puisqu'on ne s'entendait pas, l'homme lança 'oie daiis le panier, reprit son argent et s'éloigna. La vieille ne le suivit même pas des yeux. Courbée en
deux, elle prit sa bête, la disposa dans le panier, et lui lustra les plumes, sans colère, acceptant son lot d'injures avec sérénité.
— Ben, donne-la-moi, ton oche, cria l'homme qui revenait
Il compta dix sous et les versa dans le tablier avec sa pièce ; mais un des sous n'avait pas cours.
— J'te l'donne, donc il est bon !
— Quittez mon oche!
Le cocassier fut obligé de le remplacer.
— Tiens !... Çui-là est-il bon, fumelle?
— Il est bon ! dit-elle après l'avoir examiné. Et, tranquillement, elle demanda :
— Vous faut pas d'beurre, aneut? - Valentine s'amusait ! Ah ! eUe s'amusait !
— Je reviendrai les jours de marché avec ma bonne... On doit m'en présenter une qui a servi chez le colonel. Si elle a servi chez le colonel, elle est stylée...
Elle s'inquiéta ensuite de leur habitation. François lui vantait celle qu'il avait visitée rue de la Croix.
— Il y a deux grands jardins en terrasse... Toi qui étais si fière de ta basse-cour à la Constelle, tu pourras en avoir une.
— Et le salon?...
Il n'avait pas pensé au salon, mais on pourrait le faire au rez-de-chaussée, en sacrifiant la salle à manger. Enfin, on s'arrangerait toujours !
— Nous verrons ça aujourd'hui, fit-eUe.
Elle avait pris en main la direction du ménage, et ce matin-là, elle se sentait si gaie en parcourant les rues de cette ville dans laquelle la campagne des environs se déversait !
— Tu l'as entendu, hein, le revendeur? disait-elle. Il l'a un peu secouée, la bonne femme à Vochel... Voilà comment il faut parler pour être le maître.
Elle admirait instinctivement ceux qui font plier les autres.
A vingt ans, on peut être si généreux, et l'on est si cruel 1
VALENTINH PACQUAUT.T 49
Leur journée se passa toute à courir les locations.^ Aucune ne convenait à Valentine : ses projets étaierit trop vastes. Pourtant, celle des jardins en terrasse la séduisait pour une fête de nuit : on inviterait des officiers...
Voilà à quoi elle pensait 1
Dans l'avenue Gambetta, ils parcoururent un grand immeuble, froid et pelé comme une grange vide. Du moms, il y avait un salon !
Malheureusement, les écuries manquaient. .
— Monsieur est officier, probablement? interrogea la propriétaire, qui les conduisait.
Valentine faillit dire oui ; mais subitement, apercevant le parti qu'elle pourrait tirer de la simple vente, elle
réphqua.^^^^^ officier !... Il n'y en a donc que pour lœ officiers, dans ce pays?... Non. mon mari n'est pas officier l^ Il vient faire son service militaire. "
Et traversant la cour, elle parut réfléchir, supputa les moyens de faire construire une écurie et une remise
Le soir, on savait déjà dans toute la ville qu il était arrivé un jeune ménage, qui possédait cheyal et voiture, et dont le mari serait soldat. Le service de 1 hôtel s en ressentit ; le garçon s'excusa de la simplicité du menu et proposa des vins fins. ^ .
Sur le point de se coucher, Valentine émit qu il serait bien de ne plus se tutoyer devant le monde, et pour dissiper l'humeur que François en concevait, elle le persuada que cela le poserait près de ses chefs.
Tu veux? Ça m'amuserait...
Alors, il accepta,
Et il accepta, aussi, d'aller à la messe avec eUe, le
lendemain. „ , , •'+'
— A la messe de neuf heures ; c'est celle de la société. Elle avait la science de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, et si elle s'était renseignée pour savou: a quelle messe il était bien de se montrer, eUe découvrit sans l'aide de personne qu'après l'office il était d usage de se promener sur les « allées ». Elle y entraîna François, et ils s'offrirent à la curiosité de Saint-Léger pendant une
grande heure. On les regardait, on chuchotait derrière eux, on se retournait après les avoir dépassés. Valentine était dans le ravissement.
Son plaisir ! Elle s'en gavait et ne savait pas le limiter, ignorant la saveur qu'on garde de la satisfaction sur laquelle on est resté ; à éteindre ainsi les lampions dans les fêtes, im peu d'écœurement lui en montait toujours aux lèvres.
Quand, enfin, ils se trouvèrent seuls sur les allées, ils s'en furent revoir quelques habitations. Maintenant, elle jouait au jeu charmant et terrible du jeune ménage ; et, peu à peu gagné par l'entrain de sa femme, François se surprit à plaisanter, lui aussi, sur la ville et ses habitants, mais cela sonnait faux. Son esprit était celui de Mlle Célina et des livres de classe, trop lourd et trop lent pour s'accommoder de la rue, où un bruit, une rencontre, un chien qui traverse, en coupe les effets qu'on a prévus depuis longtemps.
Valentine, agacée, prononça
— Écoute-moi !
Et elle parla d'avoir un cheval et une voiture.
— Nous ferions des excursions, le dimanche, et ça ne serait pas si coûteux que ça...
François était content. Le cheval, la voiture... Il consentait à tout, pourvu qu'on ne se logeât pas en pleine ville, pourvu qu'on n'entendît pas le clairon, et que Valentine ne vît pas, dans son accoutrement de corvée, le simple soldat qu'il serait !
— Tu comprends, ajouta- t-elle, j'irai aussi te chercher à la caserne.
C'en fut assez ! Il ne souhaita plus d'équipage.
Si, dans l'après-midi de ce dimanche, la musique militaire n'avait pas joué sur les allées, les Pacquault auraient loué une maison dans les faubourgs, mais dès que Valentine eut pressenti que les fêtes de la ville se donnaient en cet endroit, elle trouva des agréments à un appartement qu'ils avaient visité sur l'avenue, et que, à première vue, elle avait déclaré inhabitable.
Ils l'arrêtèrent le jour même
— En attendant mieux ! dit-eUe à la maîtresse d'hôtel.
Le lendemain, elle y amena un tapissier.
L'appartement était petit. On y accédait par un escalier qui était à l'extrémité d'un couloir étroit, sur lequel s'ou^alt une porte — celle de la boutique de leur propnetaire, qui était bourrelier.
L'odeur de sellerie montait du rez-de-chaussée et se répandait au premier étage ; les murs étaient minces, les cheminées minuscules ; la cuisine était mal aménagée... Valentine ne voulut pas y faire attention. Elle avait
^ EUe désigna, d'autorité, les deux pièces qui étaient en
façade :
— Ici. le salon ; là, ma chambre.
Et puis, eUe délégua François pour retirer leur mobilier qui était en souffrance à la petite vitesse. Enfin, en attendant ses malles, elle se mit à la fenêtre, à sa fenêtre, celle d'où elle regarderait les événements de Samt-Leger.
Et elle se sentit étouffer.
Dans l'avenue, il n'y avait plus personne; sur les allées des vieUlards de la ville prenaient le soleil. Les ormeaux perdaient leurs feuUles ; certains étaient à peu près dépouillés.
Les quatre becs de gaz, réunis par une rampe, qui marquaient l'emplacement de la musique mUitaire, étaient devant elle comme les derniers vestiges d'un cirque qui
lève le camp.
Il faudrait donc attendre jusqu'au dmianche pour retrouver l'animation de la veille !
Valentine était rompue avant d'avoir fait le premier effort Si eUe avait eu un siège, elle s'y serait laissée tomber, écœurée, malade ; elle aurait fermé les yeux et elle aurait dormi. - .
Ah ! que n'osait-elle courir à la derrtière maison de la rue de la Croix, celle qui avait deux jardins en terrasse et, au bas du coteau, la Sèvre ! C'était ceUe-là qu'ils auraient dû louer 1 On découvrait la campagne...
Valentine se retourna : la pièce était vide et résonnait Pas une caisse, pas un- paquet sur quoi se laisser choir!
Et il y avait une odeur de poussière qui vous desséchait la gorge !
Tout à coup, une fanfare retentit.
Des compagnies revenaient de l'exercice et remontaient l'avenue.
L'accablement de Valentine disparut, évaporé !
Les officiers tournaient la tête de son côté. Elle reconnut un des lieutenants qui prenaient pension à l'hôtel.
Lorsque François revint, précédant le camionneur, il l'aperçut de l'avenue, accoudée et cela le ragaillardit.
Il était content, il se disait que dans quelques heures, il aurait sa maison. Il se voyait déjà en uniforme... Bast ! ce n'était plus si effrayant !
— Les caisses sont là, dit-il en entrant, et j'amène des hommes qui vont monter les meubles. Ce soir, nous coucherons chez nous.
Il avait un bon rire de triomphe !
Elle battit des mains, lui sauta au cou.
— Tu ne sais pas? dit-elle. Le régiment passe par ici quand il va à l'exercice. Je te verrai dans les rangs.
il eut un : « Ah ! » qui parut venir du fond de sa poitrine.
Son entrain était tombé.
L'installation commença dès le lendemain, il fallut se mettre à la recherche d'une bonne et des fournisseurs. Et puis Valentine commanda du vin, pour donner le temps au tonton Jamet d'expédier la « bibliothèque » qu'il avait promise, la seule qu'il lût, celle dont il dégustait les exemplaires avec des claquements de langue et qui lui faisait cligner des paupières et pousser des soupirs de gratitude. Elle fit des achats de vaisselle et d'une batterie de cuisine ; elle acheta aussi un grand canapé pour le salon et, comme il n'y avait pas de salle de bains, elle sacrifia la pièce voisine de la salle à manger et elle commanda immédiatement les travaux à un cimentier.
Valentine secouait les ouvriers, courait par la ville, suivie par sa bonne, qui portait un tablier blanc à volants de;. dentelle ; elle rentrait en coup de vent, donnait
des explications pour la confection des plats, s'exclamait
à chaque instant : , . ^ , ^ >
Et vous avez été chez un colonel 1... Qu est-ce qu on
mangeait donc, chez ce colonel?... Vous ne savez seule^
ment pas accommoder un poulet ! . „ i,i -^
Elle n'en savait pas plus que la fille mais eUe semblait
tout connaître, et elle voulait être à tout EUe n'était pas à François, qm voyait approcher la
date fatale comme un condamné appréhende le jour de
l'expiation.
Il aurait voulu prendre Valentme sur ses genoux lui placer la tête sur son épaule et la bercer tendrement
en disant : ,,10-1 ^„.,i
— T'ai gros cœur. Je suis malheureux!... Tu es le seul ..poir de ma vie ; je ne compte que sur toi pour me rendre vaillant... Je te raconterai ce que je ferai; à ton tour, tu me raconteras ce que tu auras fait... Je Denserai à toi tout le temps. Et toi?... Oh I aimons-nous, khnons-nous bien fort!... Valentine. tu me diras ce que tu auras fait quand je serai absent? Les journées sont
si longues ! . , .l n
Cela le tourmentait déjà. A quoi s occuperait-elle, mon Dieu I dans cette ville où ils ne connaissaient personne, dans cet appartement qu'on parcourait en deux enjambées? . . .^ , r , - Elle lirait?... Elle se lassait si vite de lire 1
EUe travaUlerait?... A quoi?... A des brodenes?... Elle n'aimait pas broder.
EUe avait un piano? EUe n'était pas musicienne. EUe écrirait?... A qui? EUe n'avait que son oncle Jamet et les tantes Carignan. Pas d'anciennes amies de pension, personne, personne! , .
Et lui, que ferait-U? Aurait-il seulement la permission de coucher chez lui?
AUons! Il devait se confier à elle et Im conter s<^ peines ! Seulement, quand il s'approchait d'elle, quand il lui mettait un bras autour du cou et qu'U disait un peu douloureusement .
Elle se dégageait :
— Attends !... Je vais voir ce que fait la cuisinière. C'était une enfant qui avait toujours besoin de poupées
nouvelles, mais qui ne jouait jamais « à la poupée triste ».
Et un matin, il fallut partir pour la caserne.
Depuis deux heures, François était prêt.
A tout hasard, il avait disposé dans sa valise ce qui lui était nécessaire pour une semaine ; il ignorait s'il reviendrait ce soir, ou demain, ou plus tard. Il avait entendu conter que les bleus ne sortaient qu'après avoir reçu leur équipement. Quand serait-il équipé?
Et puis, il n'avait toujours pas vu le lieutenant Tassart.
La veille, il était allé chez lui ; Tassart n'était pas rentré.
François ne connaissait donc rien de la nouvelle existence qui se creusait devant lui, prête à l'engloutir.
Il se mit en route. Sa femme avait bien promis de l'accompagner : elle n'était pas prête.
Le soir même, à trois heures, Valentine vit un militaire traverser l'avenue et gagner le trottoir. Un instant après, la porte du salon s'ouvrit. François surgit ! Ah ! quel éclat de rire elle eut ! Mais elle dit aussitôt :
— Déjà?...
Déjàl... Lui qui croyait avoir fait une absence de six mois !
Pourtant, tout s'était bien passé. On l'avait habillé, il avait vu son lit, il connaissait son caporal, son sergent, ses voisins de chambrée ; il rapportait des expressions nouvelles : boule de son, faïzar, rempiler, /astiquer sa couverture; on lui avait appris le salut militaire, il avait déjeuné à la cantine et, tout à l'heure, un planton l'avait conduit au bureau de la compagnie. Un officier l'avait interpellé .
— C'est vous, Pacquault?
Le lieutenant Tassart ! ^
Ils n'avaient pas parlé d'Argenton.
Le lieutenant lui avait dit .
— Vous êtes marié, n'est-ce pas? Bien ! Vous demanderez au capitaine la permission de coucher en ville. Pour ce soir, couchez chez vous. Demain, nous verrons... Vous êtes équipé?... Bien! Saluez!... Bien!... Rompez ! Vous pouvez sortir.
•Il aurait voulu lui demander..., lui demander... Parbleu ! il aurait le temps, plus tard !
Et il était sorti, et il était là, chez lui, devant sa femme, heureux comme après une terrible épreuve !
Valentine l'examinait curieusement, le faisait marcher le faisait saluer. Tout à coup, elle décida de faire des courses avec lui.
— Nous irons dans la rue Châlons. J'ai besoin de papier à lettres.
Elle mettait son chapeau quand François lui demanda de rester chez eux. Il était fatigué, il préférait... Les mots ne lui venaient pas. Alors, semblable à un enfant qui, las de ruser, devient brusquement furieux, il laissa éclater sa volonté : il ne voulait pas se montrer dans cet accoutrement ; il avait une vieille capote, son képi était trop étroit, ses souliers le gênaient...
— D'ailleurs, conclut-il en enlevant son ceinturon, je veux rester chez moi; là 1
Sans répliquer elle prit à la main son réticule, traversa le salon, et ouvrit la porte.
— Tu sors?
Elle se retourna :
— J'ai besoin de papier à lettres.
— Quoi?
— Nous sortirons ensemble; tout à l'heure.... quand il fera nuit...
Elle haussa les épaules.
Il l'entendit descendre, il la vit traverser l'avenue sans se presser, de son pas ordinaire
Elle ne rentra qu'un peu avant le dîner. Où avait-elle été, qu'avait-elle fait?
Elle étala ses achats, les rangea, se déshabilla et sonna k bonne pour lui dire de servir.
Le potage sentait le graillon, le repas était mauvais, et il n'y avait pas de dessert.
Elle ne fit aucune observation, mais, devant la domestique, elle dit à François :
— Vous avez l'air d'un brosseur, avec votre veston civil et votre pantalon rouge...
Quand ils furent dans le salon, elle s'étendit sur le canapé, déplia un journal et se mit à lire.
Aussitôt, François s'approcha d'elle, s'assit par terre et, lui prenant les mains, murmura :
Il souriait, en pauvre garçon qui a une grosse peine sur le cœur et qui est trop faible pour s'en débarrasser tout seul.
Il lui expliqua doucement son état : un bleu ne sait pas encore la façon de se tenir, il ne sait pas non plus qui il faut saluer ; un rien, quelquefois, c'est une faute. Enfin... enfin, la ville, ça n'était qu'une caserne ; on rencontrait des militaires partout, on ne pouvait pas faire dix pas sans tomber sur un officier...
Valentine, qui n'avait pas quitté son journal des' yeux, grommela
— Si tu crois que c'est di'ôle pour moi, de passer mes journées dans cette boîte !... Je ne suis pas sortie, je n'ai rien fait... Je n'ai pas à sortir, je n'ai rien à faire... Tu rentres ; je veux prendre l'air avec toi?... Il faut attendre la nuit, comme des voleurs !... Toi, parbleu, tu as été dehors toute la journée I
EUe soupira !
— Trois ans !...
— Mais non, pas trois ans !... Si je puis...
— Si... si... si... !
Elle se leva, passa dans sa chambre ; l'instant d'après, il l'entendit dans la salle de bains ; puis elle se mit au lit.
Il avait ramassé le journal, mais il ne le lisait pas.
Il tendit l'oreiUe, avança sur la pointe des pieds...
Valentine dormait.
Tl avait si bien cru qu'elle pleurait l L^™ uit Ù fermaV porte, revint s Wjr devant^e h,JeIu et la tête dans te mains, il réfléchit a sa de.tiT Décidément, c'était vrai ; U n'était qu'un bon eleve nm ne cSnaiîait rien de la vie... Et.sufioqué, ,1 venait Ttomte dans cette source glacée 1 Aussi, à vmgt ans tl'te où d'ordinaire, on a déjà essuyé des déception^, difalv^ies et des désespoir, qui. ^haq- fo-s «.» ont croit-on fait toucher terre, à l'âge ou 1 on a goûte a de ^tit^joies qui vous ont porté aux nues, où l'on a, quand mto? Cl^e perception que tout cela n'est que 1 ap- ' S^ti^ Le de l'existence qui commencera plus tard et se w^^wa avec te mêmes accidents, accrus et multi- Sïï! U rbordait la grande épreuve sans s'y être prépare... N'était-U pas irrémédiablement perdu^..
A rninuil il fouillait encore sa peine ; il était confondu dfi la trouver si profonde.
Et cette autre'^antienne, qui ne quittait pas son esp t et l'empêchait d'agir : « Qu'allons-nous devenir?... Elle
''TSayfde^s'arrêter à des dispositions, il passa des heures à dresser le plan ^e leur avenir.
Le froid, qui lui glaçait les épaules et les jambes, le rappela à la réalité. U se redressa, les membres raidis. les paupières brûlantes.
La mèche de la lampe charbonnait.
Il aUuma les bougies des flambeaux, regarda la pendule : cinq heures !
A quoi allait-il se résoudre?
Ilnepouvait pas partir ainsi,sanslarevoir,sanslmdu:e...
...sa^s^ui dire qu'U ne faUait pas se faure de peme,
^""n ou^it'ïa fenêtre. Du côté de la place, tout là-bas, derrière les coteaux, le ciel blêmissait.
Une sonnerie de clairon éclata très lom, nette, alerte,
'ZT^ée îorp'll se dirigea vers la chambre : Valentine dormait, un bras tendu hors du Ut.
58 VALENTINE PACQOAULT
Il s'approcha, se mit à genoux et, longuement, dévotement, baisa la main qui pendait, suppliant ces doigts qui étaient secs, durs et noueux, de ne pas s'acharner contre lui, de ne pas déchirer son pauvre cœur meurtri, de se faire souples et doux.
Ensuite, sans bruit, il se retira.
•Ce fut sa première nuit de soldat.
Leur brouille dura toute la semaine.
François rentrait de la caserne, le cerveau douloureux, la voix couverte d'avoir tant crié : « Un ! deux ! » en courant, et, parce qu'il apportait de la chambrée l'odeur de coaltar et de naphtaline que Valentine détestait, il se déshabillait dans la pièce qui devait être la salle de bains, parmi les plâtras, les tuyaux de plomb, les truelles et les sacs de chaux. Une fois en civil, lavé, nettoyé, parfumé, il ne pouvait plus sortir, on l'aurait reconnu, probablement ; et il demeurait chez lui, chez eux,... chez Valentine.
Quand elle était là, il lui parlait de sa journée ; elle ne l'écoutait pas, et il se faisait l'effet d'un collégien qui s'obstine à raconter à un parent distrait les histoires de l'école. Elle cousait, ou elle disposait des fleurs, ou elle mettait du bois dans la cheminée. S'il arrêtait son récit, elle lui disait : « Après? » mais sans intérêt, par politesse ; s'il se risquait à lui reprocher de ne pas l'écouter, elle répondait :
— Je ne fais que ça !
Et sur quel ton !
Quand elle était absente, il se promenait dans le salon, dans la chambre, jetait un coup d'œil dehors, furtivement, pour ne pas être aperçu, et il se martyrisait l'esprit. Que faisait-elle? Pourquoi ne rentrait-elle pas? Il ne doutait pas d'elle... En était-il si sûr?.,. Mais non ! Il ne doutait pas d'elle ; seulement les minutes qu'ils ne passaient pas ensemble tombaient trop lentement, ou trop vite ! Et, lorsqu'elle rentrerait, quelle mine aurait-elle, et que lui dirait-il?
60 VALENTINE PACQOAULT
Il s'ingéniait à trouver un mot gentil pour l'accueillir. Il le cherchait, il le découvrait, il se le répétait.
Elle entrait...
Il la regardait : elle avait sa figure glaciale... Il ouvrait la bouche : le mot ne sortait pas. Il l'avait oublié !
Elle se laissait embrasser, lui, demandait :
— Ça va bien?
Oui, ça allait bien.
Il en était malade 1
Un soir que, fou de rage contre sa propre maladresse, il arpentait le salon depuis plus d'une heure, il voulut savoir à quoi sa femme occupait son temps en ville.
Il remit sa tenue, sortit, parcourut deux rues, trois rues, et tout à coup, derrière l'étalage d'un magasin, il aperçut Valentine !
Il entra.
— Qu'est-ce que vous voulez, militaiie?
Il ne se donna pas la peine de répondre au commerçant. Valentine fit volte-face, stupéfaite :
— Comment, c'est vous?...
Et elle lui parla aimablement. Mais, lorsqu'ils furent dehors, elle lui dit :
— Quelle drôle d'idée tu as eue !
Il souriait : il l'avait retrouvée !
Qu'on est bête de se faire des idées à propos de rien !...
Son désarroi avait fait place à une immense allégresse, et il ne savait pas dissimuler ses sentiments : il les étalait comme un pauvre de la veille étale l'or dont il a hérité.
— Qu'as- tu donc, à la fin? lui demanda Valentine.
Lui? Il était content, si content qu'il ne se reconnaissait plus. Il marchait en compagnie de sa femme, il se sentait à l'aise, il se sentait glorieux.
Ils s'en furent du côté de l'hospice.
Un officier apparut, il le salua; un autre officier, un autre, puis un sergent...
— Alors, tu salues tout le monde? demanda Valentine.
— Pour ce que ça coûte !
Ils n'avaient pas fait trois cents mètres, qu'elle s'arrêta :
VAT-ENTINE PACQUAUt.T
— J'en ai mal à la tête, de te voir saluer!
Ils rentrèrent. François marchait un peu en arrière ; il ne faUait pas que Valentine le vît porter la main à son képi quand il croisait un gradé.
Et ils ne sortirent plus ensemble.
Le dimanche qui suivit, Valentine se mit à la fenêtre pour écouter la musique. EUe s'était composé une attitude : un livre ouvert, elle laissait errer son regard sur l'avenue et sur les allées ; puis elle se remettait à lire, se sachant observée.
François était au fond du salon, n'osant pas se montrer • les officiers du régiment l'auraient reconnu. Comment, d'ici, les aurait-il salués? Et, enfin, il ne savait toujours pas avec certitude ce qui lui était interdit et ce qui lui était permis.
Lorsque le concert prit fin, Valentine ne bougea pas. Sans le froid du soir, elle serait demeurée là jusqu'au dîner, non plus parce qu'elle goûtait encore du plaisir au spectacle de l'avenue déserte, mais parce qu'elle était excédée de ce logement trop étroit qui ne lui ménageait aucune surprise. Les meubles? C'étaient, pour la plupart, des meubles d'Argenton. Elle les avait connus' au temps où elle était pensionnaire, une époque qu'elle exécrait. De la Constelle, il n'y avait qu'une tête de sanglier et une tête de chevreuil ; et quand bien même le mobilier de sa chambre de jeune fille eût été là, que lui aurait -il rappelé? Elle avait rêvé, là-bas, mais d'une tout autre existence. Des souvenirs?... Quels souvenirs? Deux ou trois : celui de la fraîcheur de sa chambre dans les jours de grand soleil, à l'époque des vacances ; celui de certains réveils, au chant du coq, quand elle entendait l'oncle Jamet crier à son domestique : « Attelle la grise ! Nous allons à Rosnay. > Elle sautait à bas de son lit, s'habillait à la hâte pour commencer une longue journée de maîtresse de maison, assurée que, jusqu'à la grosse nuit, elle pourrait faire ce que bon lui semblerait; personne ne serait derrière elle pour discuter ses ordres \ Quels souvenirs encore?... Un autre, un mauvais, son plus mauvais
souvenir, celui de sa nuit de noces : la brutalité tremblante de François, la révélation de ce qu'elle croyait si bien connaître, le dégoût qu'elle en avait éprouvé après l'effroi... Oh! ça!...
Du coup, son esprit et son corps s'étaient fermés à l'amour et, depuis, ils y étaient restés insensibles.
Quels souvenirs réconfortants auraient donc accompagné sa chambre de jeune fille?
Si elle avait eu ses meubles, de quels parfums, aussi, auraient-ils été imprégnés? Des parfums de coings, de pommes, de tilleul et de lessive fraîche? Elle n'aimait pas ces parfums. C'étaient ceux de la campagne? Elle n'aimait pas la campagne, croyait-elle.
Non, tel qu'il était, son appartement lui aurait semblé agréable, mais il aurait fallu... Elle ne savait ce qu'il aurait fallu I
Elle aurait voulu que François la rudoyât, pour lui faire accepter la médiocrité de leur situation, ou qu'il se soumît encore plus complètement.
Et elle s'obstinait dans son mutisme, finissant par ignorer si elle avait des raisons de ne plus vouloir parler.
Enfin, un soir que son mari était revenu plus tôt que de coutume, elle l'accueillit avec son : « Tu ne sais pas? » des jours gais.
Elle était entrée en relation avec une dame qui avait été, jadis, l'amie des demoiselles Carignan.
— Mme Dupinl... M. et Mme Dupin?... On t'en a parlé à Argenton?
Eh bien voilà ! Dans un magasin, le marchand lisait un article sur l'affaire Fenestraud ; Valentine avait dil qu'ils étaient payés pour la connaître ; une vieille dame s'était mêlée à la conversation : c'était Mme Dupin.
— Nous sommes sorties ensemble, elle m'a beaucoup parlé de tes tantes, et elle nous a invités à aller la voir
Ils lui firent visite le jour même, et François crut chez eux, respirer l'atmosphère d' Argenton. Les fauteuil; avaient leur place marquée sur le tapis du salon, Icî cadres remontaient à l'époque des tableaux, les tableau j étaient des étapes de la famille ; le tout reposait dan;
VALENTIN.E PACQUAULT 63
une odeur de santal et de moisissure qui, malgré les bibelots de pays exotiques, fondait les styles et les on-
gines. T^ . r f
On bavarda pendant une heure. M. Dupm ne fréquentait pas les officiers, mais parlait à quelques-uns lorsqu'il les rencontrait : au colonel — un homme plein d'idées- — au commandant Leroy, au commandant Darbenne, tous gens distingués ; il louait une de ses maisons au capitaine Roger, un chef d'avenir.
M. Dupin avait une propriété aux environs de bamt- Léger • il était conseiller municipal, président de la commission de l'hospice, et la poUtique du canton occupait le reste de son temps. .
Quand Valentine se leva pour se retirer, Mme Dupm lui demanda son jour. Sans hésiter, elle répondit ;
— Le samedi.
La minute d'avant, elle ne pensait pas encore à celui qu'elle choisirait.
Sur le pas de la porte, M. Dupin qui entretenait François de la question des eaux de la ville, se tournant vers sa femme, prononça :
— Si ces jeunes gens voulaient nous faire le plaisir de dîner avec nous un de ces soirs, en famille?
Les Pacquault acceptèrent ; on se dit au revoir.
Valentine était dans le ravissement.
Les Dupin ! Par eux, elle connaîtrait la bourgeoisie de la ville, et l'armée ensuite. L'armée, c'était ce qui lui importait. Elle se voyait déjà invitée aux réceptions du colonel qu'elle s'imaginait somptueuses, avec un déploiement de costumes, du dorures, de panaches, comme sous le second Empire. Il n'y aurait là que des officiers, leurs femmes, et elle, la femme d'un soldat de deuxième classe. On la regarderait, elle serait la plus jeune, la plus jolie; les hommes lui feraient la cour.
Elle ne pensait pas à François, elle ne pensait qu'à elle; elle ne pensait jamais qu'à elle, toutefois sans que l'âpreté de son égoïsme se trahît.
L'idée qui l'obsédait était précisément celle qu'elle taisait avec le plus de soin. Il lui déplaisait d'avouer une
de ses faiblesses ; elle voulait paraître, aux yeux de François et de tous, indifférente à ce qu'elle recherchait.
Quand elle était plus jeune, elle n'agissait pas autrement. L'oncle Jamet lui avait-il donné un bracelet ou acheté une robe, elle égarait volontairement le bracelet et, devant ses compagnes, ne prenait aucune précaution pour ne pas abîmer la robe. On lui rapportait le bijou? EUe avait un remerciement détaché comme s'il s'était agi d'un objet sans valeur ; et si ses camarades l'engageaient à ménager sa robe, elle haussait les épaules dédaigneusement.
On la respectait pour son dédain de ce qui aurait flatté toute autre, et pour son désordre ; mais son désordre, aussi, n'était qu'apparent. Lorsqu'elle était certaine de n'être pas épiée, c'était la plus avide ménagère de la pension : elle chassait la poussière de ses casiers, alignait ses livres, sortait d'un plumier ses bagues, ses médailles et ses chaînes, qu'elle fourbissait et qu'elle contemplait ensuite, rêvant d'autres parures, de celles qu'elle posséderait plus tard.
Le soir où ils dînèrent chez les Dupin, elle eut, pour achever de les conquérir, des grâces de petite fille. Mme Dupin la conseilla pour la cuisine, lui donna des indications sur les familles à fréquenter. Pendant ce temps, M. Dupin faisait bavarder François ; il se renseignait sur la vie à la caserne et prononçait de temps à autre, avec conviction :
— Vous ne serez pas malheureux, vous verrez !... Dans votre position I
Mais oui, « dans sa position », il fréquenterait ses supérieurs, il continuerait à coucher en ville, il serait dispensé des grandes manœuvres, et l'on trouverait bien le moyen de le caser quelque part, dans un bureau ou à l'infirmerie.
Peut-être ! En attendant, il décomposait le pas toute la journée, faisait des mouvements d'assouplissement, épluchait les pommes de terre, balayait la chambrée, apprenait, enfin, à devenir un homme.
M. Dupiii reprit la parole. Il nomma des officiers, rapporta ce qu'on disait d'eux en ville.
VaJentine s'était rapprochée, attentive, et, tout à coup, elle s'aperçut que ia tête de François s'inclinait, s'inclinait...
Le malheureux garçon, rompu de fatigue, s'était endormi dans le fauteuil !
Mme Dupiii chuchota :
— Ne le réveillez pas !
Mais Valentine, honteuse, le secouait déjà.
Depuis deux jours, il ne pouvait plus s'asseoir sans être terrassé par le sommeil, et même, il lui arrivait chez lui de s'endormir à table.
Sur le point de quitter les Dupin, Valentine les invita à dîner ; ils acceptèrent et, dès le lendemain, elle acheta un service de table et commanda le repas à l'hôtel du Cheval-Blanc.
Ce fut un vrai banquet de sous-préfecture, où le superflu tenait lieu du nécessaire. On dîna au Champagne et au vin à dix sous le litre ; il y eut des entremets et pas de rôti, mais le poisson fut mangé dans des assiettes spéciales, et cela, plus que le Champagne et les truffes, flatta l'orgueil de Vîîlentine. Un maître d'hôtel en habit passait les plats.
— Vous avez fait des folies, ma petite amie, disait Mme Dupin sur le ton d'une bonne maman qui gronde avec enjouement.
Une semaine ne s'était pas écoulée que Valentine avait trouvé l'occasion de faire visite à trois familles bourgeoises de la ville ; et, chaque fois, elle avait sonné aussitôt à la porte des Dupin pour les mettre au courant. Chez eux, elle se sentait déjà comme chez elle. Le matin, elle y entrait au retour du marché, où elle s'obligeait à se rendre accompagnée de sa bonne parce qu'elle avait remarqué que Mme Puygarrault, Mme Coulon et quelques autres, dont Mme Dupin vantait l'économie, y allaient. Elle avait choisi leurs fournisseurs, elle s'efforçait de copier ces dames jusque dans leurs préoccupations ou leurs manies ; elle marchandait, comme on marchandait à T. I. S
Saint-Léger, longuement, pour un sou ; elle se plaignait du prix de la vie, elle était prête à épouser leurs querelles : elle s'adaptait. Cela lui était d'autant plus facile que ne s'étant attachée à rien elle n'avait pas d'habitudes à défendre.
Dans le cercle des Dupin, on faisait son éloge, le sien et celui de son mari. Seul, M. Riboulet ne s'était pas laissé entraîner. Un après-midi qu'il se promenait en compagnie de son ami Dupin, il lui avait demandé :
— Ils ont de la fortune, ces jeunes gens?
— M. Pacquault en a, sûrement !...
— Oui, oui!... C'est que...
Il avait eu quelques secondes d'hésitation et, soudain, ouvrant son portefeuille, il avait agité des papiers rouges.
C'étaient des questionnaires pour agences de renseignements. Deux d'entre elles avaient répondu, fortune solide/ une autre, crédit moyen; une quatrième, inconnu sur la place d' Argentan.
M. Riboulet était un ancien commerçant qui avait gardé de sa profession la coutume des enquêtes. Il possédait des fiches sur chaque habitant et, dans la conduite de sa vie, il était si prudent que son plaisir à fréquenter quelqu'un n'aurait pas eu raison d'une fiche mauvaise. Sa femme partageait sa circonspection. Alors, dans la première quinzaine de décembre, lorsque Mme Pacquault l'infonna qu'elle recevait le samedi, elle s'abstint de lui faire visite. Le lendemain, en rencontrant Mme Pacquault au marché, elle l'aborda pour s'excuser :
— Je n'ai pas mis le nez dehors, hier, croyez- vous 1 J'ai été si prise !... Ça ne fait rien, je vous ai fait une visite de cœur.
Valentine lui répondit que ce serait pour son prochain jour. Ce qu'elle voulait, c'était voir du monde autour d'elle; jusqu'ici, elle n'avait eu que des dames âgées qui lui faisaient un peu l'effet des demoiselles Carignan. Cependant elle avait conscience que celles-ci préparaient son salon — c'étaient des semets, c'est-à-dire des oiseaux que l'on attache pour attirer les autres — et elle oubUait
l'ennui qui la prenait parfois quand sa bonne ouvrait la porte en criant à pleine gorge :
Manie Puygarrault ; Maine Grasset !
François aurait souhaité plus de simplicité ; on n'annonçait ni chez Mme Dupin, ni chez Mme Puygarrault, et pas plus chez Mme Grasset. Valentine était aussi la seule, à Saint-Léger, à offrir du thé et des petits fours quand on lui rendait visite, et son épicier, qui était bavard, l'avait informée que le bruit s'en était déjà répandu en ville ; on trouvait que cela faisait très bien — riche, allons !
Le soir, Valentine avait dit à François :
— On parle de nous, tu sais !
De tels propos la rendaient secrètement si heureuse !
— La prochaine fois, je leur offrirai du Champagne pour voir la tête qu'elles feront.
Une seule trouvait grâce à ses yeux, c'était Mme Dupin ; et même Valentine s'en laissait imposer par^ cette danîe indulgente dont le caractère lui échappait, qui avait. de l'esprit mais semblait en garder davantage en réserve, qui avait beaucoup voyagé, jadis, du temps que son mari était consul, mais qui ne racontait jamais ses voyages. Où qu'elle fût, Mme Dupin avait toujours l'air d'être au spectacle ; les erreurs de la pièce ne lui échappaient pas ; cependant, elle les excusait sans effort, et lorsqu'elle était obligée de prendre part à l'action, on sentait qu'elle avait hâte de retourner à son fauteuil d'orchestre.
Valentine se doutait que, du haut de son aimable distinction, Mme Dupm jugeait les autres; cela l'agaçait et l'attirait comme un risque à courir.
Le soir, lorsque François était là, elle lui contait ce que Mme Dupin avait dit. Il se persuadait que Valentine ne s'ennuyait plus. C'est qu'il ne la voyait pas quand, seule dans leur petit appartement empesté par la colle fermentée et les cuirs de la boutique du bourreher, elle demeurait des demi-heures à la fenêtre, debout demère la vitre, les regards perdus, ou bien devant le foyer, disposant des morceaux de bois dont elle contemplait la flamme, sans penser à rien, sans rêver, endormie I
Aux lettres qu'elle recevait de la Coustelle ou d'Argenton, elle répondait par quelques lignes. Son temps était si pris — leur installation, ses visites ! Elle avouait quelquefois que François n'avait pas encore pu s'entretenir avec Tassart, que ce Tassart était inabordable.., Elle ne se retenait pas d'afficher du mépris pour lui, 1« traitait de poseur ; sa pensée était pourtant concentrée sur ce garçon qui avait une mauvaise réputation de chel dur et méchant, et d'homme à bonnes fortunes. Dès que François apparaissait, elle demandait :
— L'as-tu vu?
François savait de qui il s'agissait. Il n'avait pas pi lui parler : les soldats étaient là, ou bien Tassart étai1 avec d'autres officiers.
— C'est égal ! faisait-elle ; il en a des manières, tor Tassart ! Il sait pourtant qui tu es. Il pourrait demande] des nouvelles de tes tantes.
Elle ne l'avait jamais aperçu, mais elle se le représen tait tel que François le lui décrivait : brun, une mouS' tache étroite, petit, le plus petit des sous-lieutenanti du régiment. Elle savait qu'il avait conduit un cotillon l'année précédente, dès sa sortie de Saint-Cyr ; elle savaii qu'il jouait au tennis, qu'il était de toutes les fêtes.
— Ça n'est pourtant pas dans la boutique du pèn Tassart qu'il a appris à se tenir dans le monde !
Elle cachait mal son dépit. Elle aurait voulu qu'il lu fît visite ; par lui, elle aurait pu connaître les femme: d'officiers, et elle enrageait à l'idée que, depuis deux moi; bientôt qu'ils étaient à Saint-Léger, elle n'en fréquentaii encore aucune.
Et le premier de l'an approchait ! Janvier arriverait elle n'aurait toujours que la compagnie de ces vieille: bourgeoises qui commençaient à l'excéder !...
Elle qm aurait voulu donner des fêtes !
Un soir, François rentra en disant, dès le seuil :
— Il s'en passe de belles !
La veille, trois permissionnaires de onze heures avaieni causé du scandale en ville et n'étaient rentrés qu'après
le réveil, ivres morts. Des commerçants s'étaient plaints au colonel : on avait brisé des vitres de leurs magasins, on avait coupé leurs sonnettes, et l'un d'eux, qui était descendu dan? la rue, avait été rossé. Au rapport, avait paru une note : les cafés de la ville étaient consignés à la troupe et toutes les permissions étaient suspendues jusqu'à nouvel ordre.
François jeta son képi et son ceinturon sur le canapé, déboutonna sa capote et se laissa tomber dans un fauteuil, la tête entre les mains. •
Il était anéanti.
— Déshabille-toi, lui dit Valentine un peu (Jurement. A quoi bon ! Il faudrait qu'il reprît sa tenue avant neuf
heures.
Valentine ne comprenait pas.
— Puisque toutes les permissions sont suspendues, flt-U.
— Alors, tu coucheras à la caserne?
Il répondit d'un signe de tète, n étant pas assez sûr de pouvoir affermir sa voix.
Presque toutes ses terreurs lui avaient paru vaines à l'expérience ; celle de la chambrée avait persisté. Lorsque, entre deux exercices, il lui arrivait de s'asseoir sur son lit et qu'il se disait : « Je devrai peut-être, un jour, dormir ici ! » il sentait son corps se glacer. Ses voisins lui contaient les tours qu'on avait joués aux bleus et il n'osait s'abstenir de rire, par crainte des représailles ; mais à ceux de sa classe, il parlait comme à des frères déshérités, ayant ainsi l'air de s'excuser — n'étant rien de plus qu'eux — d'avoir échappé à leur sort. En se cachant des anciens, il les emmenait à la cantine, leur offrait des consommations, leur demandait qui les avait fait « camper », à quelle heure cela s'était produit, et ce qu'ils avaient ressenti. Sans avoir l'air d'ignorer les rites de la brimade, il se la faisait décrire, pour s'y préparer, persuadé que son tour viendrait de camper ou de recevoir des gamelles d'eau sur la tête pendant son sommeil, ou de passer la visite de santé.
Et, même sans penser aux brimades, il éprouvait une
angoisse étouffante à s'imaginer couché sous ces couvertures grises avec, au-dessus de lui, l'édifice menaçant du paquetage. Pourrait-il jamais dormir au milieu des hommes? Et s'il triomphait de ses appréhensions, pourrait-il vaincre cette odeur effroyable de goudron, de sueur d'homme, d'oignon et de choux bouilhs qui le suffoquait dès le seuil, le matin, au réveil, quand il rentrait?
Il avait un autre motif de torture : il ne venait plus Valentine qu'au repas du soir. jQu'adviendrait-il de leur ménage? Elle était déjà si peu à lui !
Il se dressa brusquement, s'approcha d'elle, et prononça :
Elle ne leva même pas la tête.
— Il faudra..., dit-il en repoussant au fond de lui la confidence qui était à ses lèvres, il faudra que j'emporte du pain pour demain matin, parce que je ne touche pas ma ration.
Sans abandonner sa broderie, Valentine articula rageusement :
— Qu'est-ce qu'il lui a pris, au colonel? François crut qu'elle partageait sa peine.
Mais elle n'en voulait qu'à ce mari subalterne, l'égal de ces hommes qui se saoulaient, brisaient des vitres et se colletaient avec des civils. Ah I elle n'était pas fière d'être la femme d'un soldat ! Il lui semblait que, dorénavant, quand elle traverserait la ville, elle n'oserait plus lever la tête. Elle serait moins que la femme d'un sous-officier rengagé, et elle en avait honte.
— Tiens 1 Écris donc à tes tantes, dit-elle à François qui voulait l'embrasser.
Et, comme il lui mettait les bras autour du cou, elle se dégagea doucement, avec cette obstination paisible qui élait sa force, et sonna la domestique, à qui elle donna l'ordre d'apporter du bois et d'allumer une autre lampe. Eiisuite, tandis que François écrivait à ses tantes, elle émit le projet d'aller passer quelques jours à Argenton et à la Constelle i)Our le premier de l'an.
Puisque tu ne peux plus coucher ici, expliqua-t-eUe, ie pourrai partir quand je voudrai. Tu me rejoindras. ^ Je te rejoindrai !... Si nous avons des permissions ! Il ajouta, ne pouvant plus dissimuler son amertume : Et si nous n'en avons pas, je resterai seul, moi!» Qu'y pouvait-elle? Sa présence ne changerait rien aux
afiaires... .^ .
— Parle à Tassart, parle à ton capitaine... François préféra ne pas lui répondre. Que lui aurait- U appris .-> Qu'on ne parlait pas à un officier sans un motit exceptionnel?... D'ailleurs, la seule chose qm importait c'était ce voyage décidé si subitement. Il y pensa pendant tout le dîner, en la regardant.
Elle elle mangeait paisiblement, sans se presser, et comme il consultait la pendule, elle dit à la domestique de hâter le service. .
A la fin du repas, eUe revint encore sur ce projet de voyage dans le Berry. Le matm même, elle n'y pensait pas ; maintenant qu'eUe en avait dit quelques mots, elle tenait à cette idée i, ^^ u -4.
Elle était ainsi faite : la moindre résistance 1 attachait plus fort à un projet. Celui-ci la séduisait, parce qu'eUe se retrouverait seule chez son oncle, chez les demoiselles Carignan, partout où elle avait vécu en jeune fille. EUe aurait l'air d'être mariée depuis assez longtemps pour voyager sans son mari, librement ; elle pourrait conter ce qu'elle voudrait de leur vie à Saint-Léger, sans que la présence d'un témoin la gênât. Enfin, elle prononcerait « je » tout à son aise l C'était un tel plaisir pour eUe qu'il lui arrivait souvent d'accompUr sans agrément certains actes inutUcs dans l'unique but de. les rapporter ensuite et de prononcer « je ».
Lorsque François fut sur le point de partir, elle 1 engagea encore une fois à voir son capitaine. 11 eut un « oui » désespéré.
— Tu comprends, insista-t-eUe, il faut que je sois
fixée...
Elle parla des trains pour Argenton.
François ne l'écoutait plus. Il pensait à la chambrée
OÙ il pénétrerait dans quelques instants, et il guettait un mot d'encouragement. Il l'aurait payé des pires certitudes : celles de camper, de recevoir de mauvais coups... Et il attendait, ne pouvant se résoudre à se mettre en route pour ce lieu qui lui faisait l'effet d'une cale pleine de forçats.
Enfin, il quitta Valentine, mais sans le réconfort qu'il avait souhaité. Pour la première fois, il éprouva une vraie colère contre elle.
Dehors, le froid était cinglant. Des plats de glace étaient posés dans les ruisseaux à sec; le sol résonnait sous les pas, et le vent soulevait des sorcières de poussière dont le grésillement montait, s'affaissait et remontait en suivant ou en précédant le passant. Devant le concert, François ralentit sa course. L'établissement était illuminé : il devait faire chaud là dedans. Cependant, ce soir, le piano se taisait.
Le café était consigné. La ville semblait morte.
François traversait la place des HaJles, quand une voix éclata près de lui.
— Pacquault !
C'était un homme de sa chambrée, un ancien. Ils firent route ensemble, et cela le ragaillardit un peu.
Il s'était dit qu'il devrait se composer une attitude, et ne pas se montrer abattu. S'il avait été seul, il n'y serait pas parvenu ; avec un compagnon, cela lui parut plus facile.
— C'est tout d même dégoûtant de trinquer pour trois cochons, faisait Bourgeois. Moi, j'm'en fous; je demande jamais d'permission ; seulement, c'est tout d'même dégoûtant ! Paraît qu'les ordonnances peuvent même plus coucher chez leur singe?
Avant de passer devant le poste. Bourgeois s'arrêta pour acheter du tabac.
— Attends ! dit François.
Il voulut lui payer des cigarettes, mais Bourgeois, qui était économe même quand il ne s'agissait pas de sortir de l'argent de sa poche, préféra un paquet de scaferlati :
n Tu comprends, des cigarettes, ça fout le camp qu'on I n'a même pas eu l'temps d'en fumer deux. I II prit son tabac, et il offrit à Pacquault un verre de c(j£^ac — que François paya, puisqu'il faisait de la mon-
,.>.,. et qu'il but d'un trait. Ensuite, ils rentrèrent.
Le clairon rappelait aux consignés.
I Ben, mon colon, marmonna Bourgeois, ils ont choisi
' leur nuit ceux qui vont coucher à l'osto !Ah ! Bon Dieu ! i: Nous, on s'ra au chaud, pagnotés dans l'pieu... Il eut un gros rire satisfait :
J 'descendrai à la cantine après l'appel, j'achèterai
un litre de rouge, et j 't'offrirai un d'ces vins chauds, mon fiston !...
En hiver, la distraction du soir consistait à faire rougir -le poêle et à mettre cuire dessus des pommes de terre -hipé«s au tas pendant la corvée d'épluchage, ou bien, ind on était riche, des marrons et du vin. Ceux qui lient couchés se levaient et, une fois la cuisine prête, ils fourraient entre leurs draps pour déguster, en pachas, :. urs < migés » au vin ou leurs châtaignes « grâlées ». Quand François ouvrit la porte de la chambrée, les mmes étaient accroupis en cercle autour du feu : on le remarqua pas.
îl se dirigea vers son lit, dégrafa son ceinturon et se ;nanda à quoi il se déciderait.
A deux lits du sien, il aperçut un homme qui dormait, il eut de la peine à reconnaître Gagneur. Il l'avait u jours vu coiffé de son képi.
Soudain, une sonnerie monta de la cour.
— L'appel, bon Dieu ! hurla le caporal en s'éloignant vemcnt du poêle.
On fit disparaître les pommes de terre, chacun courut sa place.
— L'homme de chambre! Qui est de chambre?... udet, bon Dieu, au balai I
H3t. tandis que l'homme de chambre poussait les épluures sous la table, la porte s'ouvrit et le sergent Fillatre manda :
— Manque personne?
— Personne, sergent ! répondit Chartier. Pacquault permissionnaire.
— Il n'y a pas de permissionnaire aujourd'hui.
— Marié, couche en ville.
— Je vous répète que tout le monde doit être ici, ce soir...
— Présent, sergent, finit par dire François.
Tandis que le sergent Fillâtre faisait demi-tour et s'éloignait en maugréant contre les caporaux qui ne faisaient pas l'appel, Chartier cria, furieux :
— Vous ne pouviez pas me dire que vous étiez là, vous? Mais, aussitôt calmé, il désigna les hommes de corvée
pour le lendemain.
Tardy récrimina : il avait déjà été commandé « de literie » ; Naudet hasarda timidement :
— Moi aussi.
A ce « moi aussi », cinq ou six voix glapirent ; |
— A l'eau, sale bleu ! " Et le bleu se tut sans demander son reste.
— Comme ça, dit le caporal sur un ton radouci en s 'approchant de Pacquault, vous en pincez pour la paillasse?
— Ho ! répUqua François, il faut bien que j'en goûte
un peu.
— T'as l'temps d'en goûter, mon colon !.,.
C'était Déséreau. Celui-là, François le redoutait plus que tous les autres réunis. Il ne regardait jamais son homme en face, et celui qui le commanderait n'était pas né. Il choisissait ses corvées, arbitrait les disputes et, de temps à autre, s'il se réveillait de bonne humeur, il disait :
— C'est moi qui suis d'chambre, sacré fi d'ioup 1 Et il prenait le balai.
Les quatre bleus de l'escouade en avaient plus peur que du caporal, qui était bon diable, qui n'avait pas de rancune, et qui ne faisait pas de service.
Déséreau reprit, en mettant son lit « en bateau » .
— Fiston, ta bourgeoise, quoi qu'elle dit d'ça?... Tu y as ben dit, au moins, qu'y avait pas d 'femelles à la caserne?...
Déséreau. chatouillé par le succès de sa boutade, poursuivit : , ,, M. • 1
— Faut lui dire, mon ami, pour qu elle soit pas jalouse... Une femme jalouse, c'est un « bardou » qu'a pas son chardon. Ça s'arrête à toutes les pâtures, et la première qui lui convient, ça se fout dedans et c'est pas long à se rouler sur le dos. En tout bien tout honneur pour la
tienne. i . j ^
Il rempUt son quart à la cruche, l'avala et, le tendant
à François :
— T'en veux-t-y, t'en veux-t-y pas?... T'en veux pasj" Ah 1 dame, mon ami, ici, c'est pas comme dans la haute :
n parle toujours d'eau — jamais de vin blanc.
. J'ie paie, l'vin blanc, bon Dieu ! cria Bourgeois.
Cela coupa l'effet que Déséreau attendait.
Tout en ayant l'air de compter sa monnaie. Bourgeois approcha de François, et lui chuchota :
— J'en monte pour toi?
François lui remit cinq francs.
— Combien de Utres? murmura Bourgeois
— Ce qu'il faut pour tout le monde.
La chambrée l'entendit, et Déséreau, qui surveillait le colloque, s'exclama :
— Enfin, voilà un bleu qui sait vivre !... J 'rempile, fi d'garce ! J'vas écrire au père qu'il démolisse le four. Il m'restait plus que deux cent cinquante demain au jus ; j'en reprends pour trois ans, bon Dieu !
François montrait une figure calme, cependant qu'au fond de lui-même ses terreurs tourbillonnaient. Il s'imaginait que s'il n'y avait pas eu Déséreau, il aurait probablement été plus courageux.
Il ne se disait pas qu'il y a toujours un Déséreau dans un groupe. Si Déséreau n'avait pas été là, il y aurait eu le caporal Chaitier, ou Tardy le cuisinier, qui filant doux à la chambrée, devenait autoritaire devant ses fourneaux, ou Lestang, ou Petiteau, quelqu'un enfin, parce que l'anarchie ne naît que pour instaurer im pouvoir nouveau, meilleur ou pire.
Lorsque Bourgeois revint, portant les litres de vin, on
lui fit une telle ovation que le bruit attira des hommes de l'escouade voisine, qui apparurent en disant :
— Ça sent la classe, ici !... Qui c'est qui défile?
— Aux polochons ! ordonna le caporal.
Quelques-uns des intrus s'éclipsèrent; trois d'entre
eux essuyèrent les coups de traversin^ stoïquement, et, comme la porte s'ouvrait devant de nouveaux assaillants, ce furent eux qui la repoussèrent. Ils s'étaient barricadés, ils avaient aidé à défendre la place : il fallait bien qu'on les gardât.
On attaqua les boules, dont on fit de longues et minces tartines qu'on mit à griller, tandis que le vin chauffait dans un plat de campement, et l'on rangea les gamelles sur la table.
Des anciens s'étaient assis autour de François et, poliment, pour flatter celui qui régalait, devisaient avec lui.
— Alors, comme ça, disait Tardy, te v'ià obligé de rentrer tous les soirs?... C'est dégoûtant!... Et c'est à cause de trois cHents de la première !... Hein ! vous croyez pas qu 'c'est dégoûtant ? Mais, tu sais, ça va pas durer ; ou ben, si ça dure, réclame, nom de Dieu ! T'as droit d'coucher en ville, toi ; t'es marié. Réclame à la brigade, et si la brigade veut rien savoir, réclame au corps d'armée.
Pourquoi pas au ministre? fit le caporal.
Déséreau intervint :
— Parfaitement! Au ministre! Il s'ra pas l'premier, d'hasard?... Et qu'est-ce qu'il risque?
— Trente jours de boîte et le rabiot au bout du congé.
— Trente jours de boîte?... Ben, j 'voudrais voir ! On discutait.
François se demandait anxieusement si tout cela n'était pas le début d'une brimade.
Pourtant, Bourgeois, Tardy et le caporal paraissaient si sérieux ! Mais Déséreau avait des mots tembles, et c'était ce bourreau que François surveillait.
Le vin chaud fut servi.
VALENTINE PACQUAULT TJ
A VOS postes !... commanda Déséreau. Tiens ! remar-
qua-t-il, il manque quelqu'un !
On avait oublié Gagneur, qui s'était couché avant l'appel.
— Attends, mon bleu!... menaça Déséreau en quittant le banc.
Sans Chartier, il l'aurait fait camper.
— Ben, quoi ! on n'a plus l'droit d'ieur apprendre à ^ivre?
— Laisse-le ! Il a mal aux dents.
Gagneur, qui avait entendu, se souleva.
— C'est vrai qu't'as mal aux dents? demanda Déséreau. Ben, mon fiston, te v'ià au paradis ! Une bolée de vin chaud, une bonne nuit par-dessus, et tu m'en diras des nouvelles demain.
Le pauvre Gagneur n'osa pas refuser. Sans courage pour s'habillei ,' il s'attabla ; mais à la première gorgée il eut un recul.
Déséreau, qui le surveillait, insista :
— Bois, que j'te dis !... Tu verras après
Il s'y essaya encore, rageusement, les yeux révulsés par la douleur; puis, titubant, il se dirigea vers son lit, la tête dans les épaules et les mains soudées aux oreilles.
Autour de la table, on avait entamé la chanson de la cantinièrc, et François, qui ne connaissait ni celle-ci ni ime autre, tentait de siffler l'air en mesure.
Pendant les silences, on entendait sangloter Gagneur.
Lestang, Petiteau, Naudet, ainsi que deux des hommes qui n'appartenaient pas à l'escouade, étaient déjà saouls, et François, qui les voyait à travers la fumée du tabac contemplait, épouvanté, ces têtes aux joues molles et aux lèvres pendantes qui allaient en avant, en arrière, entraînant le buste ; il se demandait si, lui-même, n'était pas ivre.
La brûlure qu'il avait ressentie à la poitrine, quand il avait bu le verre de cognac chez le mastroquet, s'était adoucie, mais, croyait -il, ses paupières s'étaient gonflées et ses membres étaient devenus énormes.
Les coudes fortement appuyés sur la table, il s'efforça de fixer ses regards sur le mobilier de la chambrée : les objets et les murs oscillaient.
Il eut peur d'être malade, ici, devant les autres. C'eût été du joli !
Il fît un mouvement pour se lever : il était rivé au banc.
Les bruits commençaient à ne lui parvenir que confusément.
Subitement, il se dressa...
— C'est... c'est malheureux, tout... tout d'même, de gueuler comme ça ! ânonna Déséreau. Si tu fermes pas, j'te fais avaler la cruche, bon Dieu I... T'entends, Gagneur?...
Le caporal Chartier intervint encore une fois.
Incapable de quitter sa place, Déséreau l'examina de la tête aux pieds, stupéfait qu'on osât lui donner des ordres. Il aurait riposté si la sonnerie de l'extinction des feux n'avait retenti.
— La camoufle I... dit vivement Chartier. Quelqu'un souffla la lampe. Brusquement poussé, un
des bancs s'abattit entraînant des buveurs ; il y eut un tumulte et le caporal fut obligé d'empoigner deux des soldats de la cinquième escouade pour les faire sortir. On était à peine couché que la voix de Déséreau s'éleva :
— L'homme de chambre, on gèle !...
On étouffait, et François, s'il avait été seul, aurait ouvert la fenêtre pour ne plus respirer cette odeur de pétrole, de pipe, de charbon, de cuisine, et de vêtements de tâcherons. Par la haute fenêtre près de laquelle était son lit, filtrait un peu d'air glacé. Il s'accroupit, mit ses lèvres au trou et, pareil à un enfant qui boit à une fuite d'eau, il demeura là un bon moment à se laver la bouche de cet air qui avait la fraîcheur d'une chandelle de glace.
Il se déshabillait, les pensées lentes et la nuque douloureuse quand il s'aperçut que son lit n'avait pas de draps I II fut dégrisé, du coup.
Etait-ce une brimade?
Si c'était une brimade, il devait s'y plier. Il se glissa donc sous sa couverture, mais à peme sa joue eut-elle touché le traversin qu'il se mit sur le coude. Jamais il ne pourrait se reposer sur cette enveloppe rugueuse qui avait traîné par terre, et qui sentait le fond de gamelle.
A quoi se résoudrait-il?
Pour atteindre une serviette, il fallait qu'il se levât et qu'il descendît son paquetage ; et il ne voulait pas se ! lever avant d'être certain que l'escouade dormait.
Une partie de la chambrée était éclairée par la lueur du poêle ; tout était rouge — les bretelles, les bidons, les quarts, les musettes, et aussi les Jits et les faces des hommes. Il attendit.
A travers les carreaux de la fenêtre, tendus d'un tulle ' buée, luisaient confusément les étoiles. François ne pensait pas à Valentine. Il ne pensait même is à son sort. Ses idées étaient vagues, et déjà il n'avait presque plus peur de camper. Pourtant, il ne voulait r i,is camper à l'improviste ; il voulait voir préparer le >up, pour le subir sans effroi, afin qu'on sût qu'il était lurageux.
Tout à coup, un horrible cri de martyrisé s'éleva.
— Nom de Dieu, qu'est-ce qu'il y a? hurla Chartier .11 sautant à terre.
~ Caporal !... Caporal l J'peux plus y tenir 1 C'était Gagneur qui s'était relevé.
Il s'abattit sur la table, tandis que ses pieds nus frappaient le parquet.
— Nom de Dieu, je vas te faire taire ! dit Déséreau, en allant à lui.
Il l'entraîna devant le poêle, et lui commanda :
— Agenouille-toi et ouvre la gueule !..
Mettant son doigt dans la bouche du patient, il demanda :
— C'est-il celle-là?... Non?...
Gagneur ne savait plus. 11 souffrait de toute la mâchoire. Mais à im nouvel attouchement, U se rejeta en arrière.
— C'est celle-là, dit paisiblement Déséreau. Bouge pas !
11 appela Tardy et Montagne.
— Qu'est-ce que tu fais? demanda le caporal.
— J'vas lui tirer sa souche.
François, terrifié, s'était assis sur son lit.
Dans la lueur de lave en fusion, il vit Tardy et Montagne ramener dans le dos les bras de Gagneur agenouillé,
— J'pense pas qu'tu vas lui sortir ça avec ta baïonnette, risqua Chartier.
— Si t'avais, t'entends ben? articula lentement Déséreau, si t'avais autant d'pièces de cent sous qu'j'ai tiré de chicots avec un vieux clou — t'entends ben? — tu s rais bon pour acheter la cantine à BouilJaxd.
Sans se presser, il enfonça deux mouchoirs dans la bouche de Gagneur, pour l'obliger à la tenir grande ouverte, essuya son arme avec une mie de pain, retroussa ses manches de chemise et prononça :
— Attention, les gars ! Serrez les abatis ! Son assurance gagnait tout le monde.
Gagneur haletait.
François aurait voulu s'enfuir.
Quelques hommes s'étaient levés.
■7- La rate pas, hein? dit Lestang, anxieux.
Déséreau, imperturbable, ne releva même pas le propos.
A ce moment. Gagneur, qui avait continué de se débattre, parvint à coups de langue à cracher les mouchoirs : il ne souffrait plus... L'épouvante l'avait guéri.
Chartier était d'avis qu'on le laissât en paix ; les autres auFsi ; pourtant Déséreau tenait à opérer. Tandis que ses acolytes maintenaient le patient, il replaça de force les mouchoirs dans la bouche de Gagneur, lui plaça la tête dans l'étau de son bras gauche et, ayant saisi la baïonnette par la lame, il se pencha en haussant le coude...
Gagneur ne geignait plus ; la chambrée était silencieuse. On ne percevait que le souffle de Déséreau. qui s'apprêtait à faire sauter la dent.
Un furieux cri !...
D'un long effort désespéré, Gagneur s'était redressé,
VALENTINE PACQUAULT 8l
nvoyant rouler sur le parquet les aides et l'exécuteur. Les bras battant l'air, clamant des supplications à sa mère, à son père, à la bonne sainte Vierge et au bon Dieu il tournait dans la pièce...
— Elle y est? demanda Chartier.
— Pourquoi qu'il a bougé, aussi? rétorqua Déséireau en se relevant.
Alors, Chartier se précipita sur Gagneur.
— Gueule pas ! Gueule pas, ou tu nous fais tous bouder ! C'est Sacreton qu'est d'semaine !...
Gagneur se tut, se représentant peut-être, même au milieu de ses affres, larrivée soudaine du terrible Sacreton.
Le front contre le mur, il continuait de pousser des gémissements.
Déséreau ne se démontait pas. Il restait piqué près du poêle, la baïonnette en main, dans l'attitude d'un boucher attendant qu'on lui ramène la bête échappée 1
— J'vas recommencer! décida-t-il.
Cette fois, Chartier montra brutalement, son autorité, promettant que si l'on touchait à ce malheureux, ce ne serait pas seulement « deux jours », mais son poing sur la figure qu'on recevrait aussi.
Ces honmies en chemise, les jambes nues, dans la lumière de forge, faisaient à François l'eiïet de démons ou de damnés. Si on livrait de nouveau Gagneur, nul ne l'empêcherait, lui, François, de se sauver dans le couloir.
— Viens, mon pauvre vieux ! faisait Chartier doucement, en essayant de détacher Gagneur du mur. Crains rien, on n'te touchera plus. Viens I
Gagneur tremblait.
Le caporal parvint à l'attirer encore devant le poêle, l't il obtint de l'examiner.
La baïonnette de Déséreau, manquant la dent, avait iéchiré la gencive et la joue.
— Si je ne mn retenais pas, gronda le caporal en se tournant vers Déséreau, j'te... •
Il serra les poings.
Celui qui était la terreur de l'escouade ne crânait plus. Tous étaient contre lui.
On lava les plaies, et l'eau ayant ravivé la douleur de Gagneur, Chartier prit brusquement une décision.
Il assit le patient sur le banc.
— Tu n'peux pas attendre à demain, pas vrai? Bon ! dans ce cas, si t'es raisonnable, moi, j'te promets qu'tu souffriras plus. Laisse-moi faire... Tu veux me laisser faire?
Gagneur s'abandonnait, à moitié évanoui.
Chartier demanda deux ficelles, les noua ensemble, et fit une boucle avec un fil de laiton qu'il serra sur la dent ; il la fixa solidement à la ficelle dont il attacha l'autre extrémité à la poignée de la porte grande ouverte, et disposa Gagneur derrière la table, le cou tendu, la tête en avant.
Il vérifia les nœuds, s'éloigna comme pour prendre de nouvelles précautions, dit très doucement :
— Attends ! Je n'ai pas fini !...
Et, au même instant, de toutes ses forces, il envoya un coup de pied dans la porte.
Gagneur avait-il crié? Le claquement de la porte n'avait pas permis de l'entendre.
La ficelle traînait à terre : la dent et un petit morceau du maxillaire étaient au bout.
Les hommes se précipitèrent dessus. En se retournant, ils s'aperçurent que l'opéré s'était laissé glisser sous la table.
On le porta, sans connaissance, sur son lit.
A ce moment, Sacreton apparut, le collet de sa pèlerine relevé, le képi enfoncé jusqu'aux yeux.
— Caporal?...
— Chartier, mon adjudant !
— Caporal Chartier, quatre jours ; et vous me punirez les clampins qui sont debout, sacreton !
La porte se referma.
Le caporal Chartier eut un geste hardi qui exprima ses sentiments à l'égard de Sacreton, ainsi <)u'une partie de sa philosophie :
— A droite, alignement, pour les permissions de janvier !
VALENTINE PACQUAUI.T 83
Quand François se réveilla, le lendemain, il se demanda s il n'avait pas rêvé,
La lampe se balançait toujours au plafond mais, sur la table, les quarts étaient rangés bord à bord dans un relire parfait.
1 1 se haussa pour regarder Gagneur, et il le vit qui doriniit sur son traversin maculé de sang.
Un homme entra, portant la cruche de c^fé, et il commença d'emplir les quarts. Arrivé au dernier, Il le laissa vide et se retirait quand le caporal qui, de son lit,
surveillait, cria :
— Et l'autre, c'est pour ton rabiot?
— J'en remplis qu'onze tous les matins.
— T'en rempliras douze aujourd'hui, mon garçon. Compte les lits ! •
François aurait voulu dire qu'on ne prît pas garde à lui, qu'il casserait la croûte à la cantine, ou qu'il se passerait de café; surtout, il aurait youlu dire la graiitude dont il était gonflé.
Jusqu'ici, le caporal n'avait pas eu l'air de le tenir pour un soldat semblable aux autres ; aujourd'hui, il le comptait ! Cela lui parut doux comme une récompense longuement méritée, inespérée quand même.
S'il avait été seul avec Chartier, il aurait prononcé ce t merci » qu'il avait dans son cœur de grand enfant. Ah 1 Chartier pouvait le désigner pour des corvées à travers la ville, avec quelle joie il lui obéirait î II était prêt, aussi, à coucher toujours à la caserne.
Ce qui l'épouvantait, hier encore, c'était l'inconnu qu'il esquivait. Maintenant, il s'imaginait tout connaître. Il ne redoutait plus la chambrée, il n'appréhendait plus les brimades ; son lit, qui était dur, dont la paillasse n'avait que de la bourre, dont le polochon était sale et raide, était le meilleur lit qu'il eût connu, meilleur que celui de l'avenue Gambetta, meilleur que son moelleux et blanc petit Ut de garçon, là-bas, chez les tantes Carignan, où il n'avait
jamais fait de rêves démesurés, où il avait dormi i)urement, où il avait paressé le matin sans jamais penser à la tourmente qui le guettait...
Il respira largement.
Un orgueil de soldat victorieux l'inondait.
Il aurait voulu n'être pas marié pour ressembler complètement à ces hommes rudes qui l'entouraient.
Le réveil sonna.
François rejeta sa couverture.
— Petîteau, de chambre ! clama le caporal. Il ajouta :
— Quels sont ceux qui ne demandent pas de permission pour le premier de l'an? Parlez pas tous à la fois !...
— Moi ! répondit Bourgeois.
— Tu t'appliqueras deux crans.
Et comme Bourgeois protestait, Chartier lui dit :
— T'as entendu Sacreton, pas vrai?... J'en ai quatre, tu peux t'en offrir aussi. Naudet !...
Le jeune soldat blêmit.
— Tu demandes une permission?
— Oui, caporal, je voudrais...
— C'est bon ! fit Chartier. Dufour !... Très simplement, François s'offrit :
— Puisqu'il vous en faut un autre...
Tous le regardèrent, stupéfaits.
Mais le caporal, un peu étonné lui aussi, bougonna :
— Vous, vous avez demandé une permission ! Et il continua d'appeler :
— Métais !...
Métais accepta les deux jours de consigne.
— Si Sacreton n 'trouve pas la' mesure bonne, qu'il l'allonge, conclut Chartier. Je n'fais plus son service.
François pensait : « Si Sacreton ne trouve pas la mesure bonne, qu'il me prenne. Je me passerai de permission. »
Il était de ces timides qui, grisés d'avoir réussi un coup audacieux, vont ensuite plus loin que les viais audacieux. Il avait été parmi les hommes, il était un homme I II éprouvait pour la caserne cette sorte de sourde reconnaissance
I pour les lieux où l'on a couru un danger, où l'on a subi une épreuve — où l'on a triomphé, enfin !
A sept heures, au moment de descendre dans la cour, l'ordre arriva de se rendre sur la place Denfert « en
-te, sac vide et capote roulée ».
Aussitôt, le bruit circula que le colonel passerait une revue.
Il y eut grand branle-bas. Les bleus demandaient aux anciens de les aider à dresser leurs sacs, les caporaux excitaient à l'astiquage, tandis que les sergents, qui couraient par les couloirs, poussaient les portes et criaient : « Tout l 'monde en bas 1 » Les fourriers et les sergentsmajors sortaient en tenue, eux qu'on n'apercevait d'ordinaire que la veste déboutonnée, un crayon à l'oreille
un carton vide sous le bras.
En un autre temps, François aurait été comme une bète traquée. Aujourd'hui, il avait des yeux d'exalté.
il donnait un coup de bouchon à ses cuirs, hardiment,
Loui^ de bras, en disant comme les voisins : « Ça barde ! » quand Sacreton apparut :
— Caporal Chartier, les punitions de cette nuit?
— Métais, Bourgeois, mon adjudant.
L'adjudant tortilla sa moustache, se mordit la lèvre, parut réfléchir, et laissa échapper :
— Pourquoi v's étiez tous debout?
Avec ses façons de bon gaiçon brusque qui ne cille pas devant un gradé, Chartier s'expliqua :
— Même, tenez, la voilà, la dent, fit-il en la montrant au bout de la ficelle.
L'adjudant réfléchissait, les regards perdus dans l'azur hicé qu'encadrait la fenêtre. Soudain, il fit demi-tour s'en alla en jetant au caporal :
— Vous n'porterez rien 1
La chainbrée demeura immobile.
— Au drapeau l lança Déséreau à mi-voix. Quatre sommes puiu conduire Sacreton au cabanon!
ï: |Le caporal mit son képi la visière en arrière, exécuti le demi-tour à gauche, ce que seuls ceux de la classi avaient le droit de faire, et prononça gravement :
— Les bleus, écoutez bien I Y a seize ans qu'on con naît Sacreton, et personne, territoriaux et réserviste compris, personne ne peut se vanter de lui avoir vu levé une punition ! Donc, aujourd'hui, c'est qu'la guerre es déclarée ou que l'président de la République est mort.. Saluez !
A ce moment, le clairon sonna le « tout le monde ei bas »i
Une avalanche dégringolait déjà par le double escalier
François descendait allègrement. Jamais il ne s'étai senti plus gaillard.
Il apercevait au-dessus de ses épaules son sac, élarg par la capote roulée ; sans s'expliquer pourquoi un te sentiment lui venait à cette minute, il éprouvait un( puérile et grande fierté. A propos de son sac? Oui, i propos de son sac! Il s'imaginait aux manœuvres, h peau cuite, les muscles durcis, le cou gonflé, les cil; blancs de poussière, semblable aux soldats qu'il avaii vus au cantonnement, dans le Berry, pendant ce qu'or nommait là-bas la petite guerre. Il serait fort comme eux ; il parlerait, il boirait, il jurerait comme eux.
Depuis l'arrivée des recrues, c'était la première fois que le régiment se trouvait réuni hors de la caserne.
Sur la place Denfert, ce matin-là, le froid était si piquani que le colonel donna l'ordre aux capitaines de faire l'école de compagnie au pas gymnastique.
Pendant la pause, autour des marchands de café, les lils de paysans pensaient aux campagnes nues, où l'on tend les lacets, où l'on suit des yeux les vols d'alouettes qui passent dans le ciel sec, les vols de grives qui s'abattent sur les hautes branches avant de plonger dans les bouchures. Ils parlaient de bécasses, de canards sauvages, de piégeagc de fouines dans les gi-eniers, et d'espère à la loutre près des roues de moulin ou aux abords des sources. On se représentait le coulinage sur les arbres
VALENTINE PACQUAULt S7
gélifs dans les vergers, les ballequeues qui viennent faire leurs courtes trotteries et leurs grâces jusque sur le seuil des portes, les poêlées de châtaignes, la bonne tiédeur des étables qui vous enveloppe de la tête aux pieds comme une impalpable couverture, la bûche de « Nô », les bourrées qu'on danse dans la grange — tout ce qui dUate le cœur des exilés.
François écoutait avidement, lui qui n'avait pas de ces miraculeux souvenirs. L'hiver, on l'avait enfermé dans une chambre tiède. Il n'avait jamais fait de glissades sur la glace, il n'avait jamais joué dans la neige ; il n'avait jamais couru les postes à bécasses dans les bois ; il n'avait jamais marché dans les champs sous la lumière du clair soleil de décembre qui vous pique la joue, vous brûle les yeux, et vous réchauffe moins que votre sang qui circule plus vite et vous monte à la tête ; il n'avait jamais dansé dans les granges — il n'avait même jamais dansé. Ses souvenirs étaient douillets et bourgeois, monotones ; ils n'étaient pas pour le réconforter.
Lorsque la fin du repos sonna, il se répétait avec amertume qu'il n'était pas un homme — et il voulait être un honmie, il voulait vivre à la façon des hommes.
En attendant, il s'appliquait à courir au pas gynmastique selon la théorie, la bouche fermée, la tête haute, le haut du corps porté en avant.
Les camarades qui le précédaient lui semblaient tour à tour énormes et minuscules. Les oreilles lui bourdonnaient, il lui paraissait qu'il ne distinguait plus aucun bruit, et pourtant il obéissait aux commandements. Il n'était plus qu'une machine... Une machine !... Une, deux, une, deux !... Une machine au service de son pays... Une, deux I... Il ne valait pas plu? que Naudet ; pas plus que Petiteau, que Déséieau, que Métais... Une, deux! Du moins, il les valait, aujourd'hui ; il courait comme eux, au miUeu d'eux, il avait la même charge qu'eux, il partageait leur vie ; il ne s'arrêterait pas avant eux !
Voilà ce qui lui faisait du bien !
A neuf heures, la musique arriva sur le terrain ; on fit
prendre au régiment ses dispositions pour le défilé et, le colonel ayant appelé les oflâciers, on commanda une dernière pause.
Dans un groupe, on parlait de Sacreton ; le bruit s'était répandu qu'il avait reçu sa nomination de percepteur en Corse. Quand on sut ce qu'il avait fait à la troisième escouade, on ne douta plus qu'il partirait.
— Quand il passera le poste, s'il n'y a pas de punch dans toutes le& carrées, dit quelqu'im, c'est que le régiment n'est qu'un régiment de « lumas » !
— Dites donc, Pacquault, fit Chartier en s'ajjprochant de François. Ça n'est pas votre femme qui est sur les allées?...
François eut un haut-le-corps, comme brusquement tiré d'un rêve. Il fit, des yeux, le tour de la place... Il aperçut Valentine qui, la fourrure remontée, se tenait derrière le parapet. Son cœur se glaça.
Il fit un pas, mais entre Valentine et les faisceaux de fusUs, il y avait un grand espace vide qu'il n'osait pas franchir.
— Eh bien I... lança Chartier. Allez-y I... Il s'avança.
Accoudée sur le petit mur, elle le cherchait.
— Ha 1 Tu m'as fait peur !... dit-elle en le voyant surgir.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Mais, fit-elle en souriant, rien I... J'ai su que le colonel passait la revue...
Il s'attendait si bien à une mauvaise nouvelle !
— Ça n'a pas l'air de te faire plaisir?
Il ne la laissa pas continuer. Il était trop content, il fallait qu'elle partageât son bonheur I Il lui dit:
— Nous allons défiler!
Elle eut im « ah I » indifférent.
Après cela, il n'y avait plus moyen de lui parler du miracle qui s'était accompU, de lui annoncer qu'il était « un homme », qu'il n'avait plus peur... Il aurait peutêtre eu le courage de dire aussi qu'il aimait la caserne,
qu'il s'y était senti en sécurité, comme autrefois, entre le grand fauteuil et l'armoire de la tante Solange quand il s'y réfugiait pendant les orages, Valentine demanda :
— Où est-il, Tassart?
■ A peine l 'eut-elle distingué qu'elle s'exclama, déçue :
— C'est ce petit-là?...
Ensuite, il fallut que François lui désignât son capitaine et nommât les autres officiers.
Elle répétait mentalement :
— .Colonel Piet, capitaine Brotier, capitaine de Milii.iud...
Sans que François s'en fût aperçu, les compagnies s étaient rassemblées. Une voix lui parvint :
— Pacquault !...
j II se retourna : on rompait les faisceaux !...
Sans un mot, il se sauva.
I — Eh bien, Pacquault?
Il s'arrêta net, talons joints, le corps raidi,
— Avec qui étiez- vous?
— Mon capitaine, avec ma femme I... Je n'ai pas entendu le rassemblement, je...
— Vous avez couché à la caserne, Pacquault?... Je redemanderai pour vous l'autorisation de coucher en ville. Comme ça, votre femme ne risquera pas un rhume pour savoir comment son mari a passé la nuit.
Et il ajouta :
— Ily alongtempsque vousêtesmarié?
— Du mois de septembre, mon ^capitaine. De Milliaud hochait la tête :
— Fichue lune de miel que nous vous faisons passer, hein?... Si, si I Je m'en doute !...
Et il le renvoya dans le rang.
Le vieux garçon qu'il était se faisait une telle idée une lune de miel ! Avoir vingt ans et nicher à deux dans le vraie maison, sans soucis d'argent... Qu'on devait Limer, qu'on devait être heureux 1 Et il pensait à sa chambre de garçon, meublée de caisses JL ouvertes de faux tapis d'Orient, à son lit de fer, qui
portait les traces de tant de déménagements, à son mobilier de pitchpin, à ses murs décorés de panoplies, de vieilles rouillardes, de moukalas, de poignards arabes, de calebasses, de pipes, de masques chinois ; et à sa cheminée si triste, où l'on ne brûlait que du coke. Les tourtereaux 1 Ils devaient se chauffer à de belles flambées de bois ! Lui aussi, parbleu, il aurait pu s'en offrir, du bois ! Mais il aurait fallu en faire provision longtemps à l'avance et s'occuper de trouver des hommes pour le scier... Se donner de la peine pour un foyo" de vieux garçon !... Peuh I Le cercle et le café étaient là — des endroits où l'on parle fort pour étourdir certaines pensées qui montent en vous aux anniversaires, aux fêtes do l'Église, ou quand le temps est à la tristesse ; dans l'épais et acre nuage du tabac, on inscrit des rêves de conquérants ou de retraités, et l'on boit ce que le mess, l'hôtel, le tailleur et le bottier n'ont pas pris de la solde ; on oublie les revues dans les chambrées, les stations dans le bureau du sergent-major, les discussions pour cinq sous de fil, l'odeur du magasin d'habillement, et tout ce qui embourgeoise ceux qui, au temps de leur jeunesse, avaient souhaité l'épaulette et les galons d'or pour l'aventure et la libre existence des camps.
Alors, se préoccuper de sa provision de bois pour l'hiver, acheter du vin par barrique, soigner son jardin, prévoir les besoins du lendemain quand on s'est acagnardé dans le ronronnement tout préparé de la garnison... A quoi bon?
Le foyer, le vrai foyer 1... Mais vaut-il que l'on prenne souci de lui, le foyer où vient s'asseoir, de temps à autre, une chanteuse qui- raconte en se dévêtant son aventure de la veille, où le brosseur ne demeure que le temps de faire le ménage, où nulle douceur ne vous attire, où il n'y a rien, rien pour vous retenir.
Le capitaine de Milliaud regarda François qui se mettait à l'alignement et, sans attendre une meilleure occasion, il alla trouver le colonel. Et puis, quand, après le défilé, à la tête de sa compagnie, il passa devant Valentine, il tourna la tête de son côté et lui fit un grand salut du sabre.
VALENTINE PACQUAULT 9I
Étonnée d'abord, elle se demanda ce que cela signifiait ; mais, comprenant aussitôt, tout le reste disparut à ses yeux
Au rapport, ce matin-là, on lut :
« Le peloton des élèves caporaux sera formé sous les ordres du capitaine Brotier et du lieutenant Gilloux. Y est affecté : l'adjudant Rousseau de la première compagnie du troisième bataillon. »
Et, à la fin :
« Le soldat Pacquault, marié, est autorisé à coucher eu ville, chaque fois que les besoins du service ne l'en empêcheront pas. »
11 parut à François c^u'on lui interdisait d'avoir -de la bonne volonté.
A midi, le clairon rappela pour la première fois aux élèves caporaux, et François entendit alors les plaisanteries, qu'on réservait aux « mart5^s », mais toutes étaient pour Naudet ; le malheureux ne savait à qui répondre.
Lorsque le peloton fut rassemblé sous le cloître, le capitaine Brotier apparut, accompagné du lieutenant Gilloux et, tandis qu'on distribuait des théories et qu'on organisait silencieusement les escouades, il prononça une courte allocution sur les devoirs des gradés envers les soldats, et sur l'obéissance. Il parlait avec clarté, sans faire de gestes, en considérant ses hommes un à un.
Lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur Pacquault, il le vit si tendu, qu'il lui ordonna de répéter ce qu'il avait dit. Sans hésitation, François répéta les phrases qui chantaient en lui, mais avec une telle ferveur que l'officier, conquis, ne put retenir un :
— Très bien !
François en fut illuminé. Ses voisins claquaient des dents. Lui, il ne sentait pas le froid. Des mots magnifiques sonnaient dans sa tête : courage, abnégation, patrie, armée...
A la chambrée, on ne s'entretenait que de la soupe, des corvées, des astiquages, des balayages, des quarts de « jus » ; on discutait sur la question du « boutonné à droite » ou « boutonné à gauche ». Ici, on apprenait pourquoi on était soldat, et François qui, dans sa jeunesse, n'avait pas connu l'enthousiasme, se découvrait une ardeur toute neuve.
Tandis que la voix du capitaine Brotier résonnait
SOUS les arceaux, tout près de là, dans l'église qui domine le cloître, on chantait des cantiques ; et ce grondement des orgues, déchiré par les voix métalliques de la maîtrise, faisait comme un accompagnement mystique au morceau d'éloquence de l'officier.
François Pacquault était transporté dans un monde où ne s'agitaient que des sentiments valeureux ; il rêvait de batailles, d'actions d'éclat, de mort glorieuse. Ce qu'il entendait avait une signification multipliée, pour lui seul probablement. Il s'imaginait au milieu d'une plaine, dans le fracas d'un combat ; le canon tonnait, les clairons sonnaient... Des folies!
La harangue s'achevait. Le capitaine prononça :
— Rompez !
Cela fit à François l'efiet d'une chute. Réveillé, il regarda autour dé lui, vit les plantes effondrées et bouilhes par tas sur les massifs, les caniveaux blancs de glace, et toute la désolation boréale de cette cour profonde comme une latomie...
Le clairon rappela aux sergents de semaine.
— Pacquault !
Il cria : « Présent », comme il aurait vociféré : « Au secours ! »
Le capitaine Brotier le questionna sur sa compagnie, puis sur sa profession dans la vie civile.
« Étudiant »? Il eut une moue. Les étudiants, ce n'étaient pas avec eux qu'on formait les bons cadres. Il réfléchit un instant ;
— Vous n'avez jamais eu l'idée de préparer Saint- Cyr?
— Non, mon capitaine.
— Le métier militaire vous déplaît?
— Oh ! non, mon capitaine. Au contraire ! Que cela lui partit joyeusement !
En retournant à la chambrée, il ressentait une allégresse dont il n'avait jamais connu le goût.
Les hommes de sa compagnie s'apprêtaient à passer une revue de détail ; il se jeta sur son fourniment, frotta, brossa, astiqua.
— Encore un qui rengagera! lança Déséreau.
Déséreau pouvait le blaguer 1 II en avait assez du régime d'exception ; il voulait prendre sa part des peines communes, et même faire plus qu'on ne lui demandait parce que le strict devoir lui semblait trop facile.
Quand il quitta la caserne, après la soupe du soir, il marchait crânement, d'une allure dégagée. Chacun de ses mouvements lui révélait ses muscles que les exercices de la journée avaient rendus douloureux ; et cela, encore, lui était agréable : il prenait conscience de sa force après avoir triomphé de ses peurs. Il allait par les petites rues sans trottoirs de Saint-Léger, dévisageant les femmes, insensible au froid qui s'infiltrait jusque sous ses aisselles par l'ouverture de son col trop large. Il s'imaginait grand, robuste, si grand et si robuste qu'en entrant chez lui la silhouette qu'il aperçut dans la glace du salon le figea dans une déception. Sous son képi trop grand, sa figure était minuscule, et il nageait dans son uniforme.
Valentine n'était pas là. Alors, il ouvrit la théorie qu'il avait apportée et il se mit à la lire ; mais dans ce manuel illustré de dessins secs comme des plans, on ne décrivait que des mouvements, et nullement ce qu'il souhaitait apprendre.
Au bout d'un moment, il se mit à tisonner le feu en attendant sa femme. L'heure du dîner approchant, il sonna la bonne : personne ne répondit.
Il se leva, s'en fut à la cuisine.
La cuisine était vide, les fourneaux n'étaient pas allumés.
Il revint dans le salon, erra dans la chambre et dans la salle à manger, se posta sur le palier pour guetter les bruits qui montaient du rez-de-chaussée : le bourrelier et sa famille étaient à table...
Il s'enferma dans le salon, approcha un fauteuil de la cheminée où flambaient des bûches et, le cœur gonflé de colère, il attendit.
Où était-elle? Que faisait-elle?...
Il n'éprouvait pas encore de ces jalousies qui transfigurent un homme ; cependant, aujourd'hui qu'il croyait
VALENTfNE PACQUAULT 95
être fort, il voulait commander. Il voulait commander parce qu'il avait obéi toute la journée, et ceux qui ont goûté la satisfaction d'avoir su obéir sont ceux qui, ensuite, ne souffrent pas d'être contrariés. Par là-dessus, il éprouvait un grand bonheur, et il avait besoin qu'on le sût autour de lui.
Il prit un livre pour essayer d'endormir sa mauvaise humeur et l'inexplicable angoisse qui s'<^tait emparée de lui, mais, entre ses yeux et les pages qu'il tournait, il y avait la figure de Valentine, celle des mauvais jours.
Pourtant il était chez lui... En y pénétrant, il avait envisagé son bien-être ; et voilà que le calme auquel il aspirait, et qu'il avait conscience de mériter, lui était refusé !
Où était-elle? Pourquoi n'était-elle pas ici?,..
Il serra les poings, des larmes de colère lui montèrent aux yeux... Il voulait être obéi !
Le maître était né en lui.
Lorsque Valentine rentra, elle le trouva endormi dans le fauteuil.
Il avait la tête penchée ; ses bras pendaient, inertes...
Elle haussa les épaules, furieuse et vexée de surprendre, échoué ici, ce mihtaire débraillé qui lui faisait l'effet d'un étranger.
Elle prononça, rageusement :
— Eh bien?...
Il sursauta, clignota des yeux et sourit, heureux. Mais, avant qu'il eût pu poser une question, Valentine l'informa qu'ils dîneraient à l'hôtel parce que la cuisinière avait demandé la pennission de sortir.
Tandis qu'il ramassait son Uvre, elle poursuivit, radieuse maintenant :
— C'est un chic type, ton capitaine ! Tu l'as vu.^ Il m'a saluée ce matin !
11 lui avait paru que la compagnie, que le régiment, la saluait du même coup. Elle était rentrée chez elle : les pièces de l'appartement n'avaient pu contenir son bonheur. Elle était sortie. Si elle avait osé, elle aurait couru chez les Dupin.
gô VALENTINE PACQUAULT
Une demi-heure plus tard, elle était rentrée de nouveau. Elle avait déjeuné, mais à peine avait-elle goûté au premier plat que son plan était arrêté : elle donnerait congé à sa bonne et ils seraient ainsi obligés de dîner à l'hôtel : ils y retrouveraient le capitaine de Milliaud qui lui parlerait, peut-être... En attendant, elle se rendrait chez les Dupin.
Il fallait, il fallait qu'elle mît sa joie à l'air !
Chez les Dupin, elle avait prononcé incidemment :
— Ce matin, le capitaine de Milliaud, qui était à cheval, m'a fait un grand salut du sabre. Les hommes se sont retournés... Je ne savais où me fourrer...
Elle rayonnait.
Tout se passa de la façon qu'elle avait prévu : le capitaine de Milliaud se fit présenter par François : il fut charmant.
Jamais, encore, Valentine n'avait été plus jolie.
Lorsqu'elle était contente et qu'elle n'avait aucune raison de le cacher, ses paupières se fermaient à demi, ses lèvres s'aplatissaient sur ses dents, et l'ovale de son visage s'allongeait. Avec ses larges cernes bistrés, sa peau mate, son nez fin , son menton qui s'amenuisait sous le sourire, ses cheveux noirs ondulés et séparés sur le côté, elle avait, alors, une figure ou satanique, ou virginale derrière laquelle il était impossible de deviner la nullité du cœur. Elle redressait le buste, et ce qu'il y avait en elle de sec disparaissait. On ne pouvait plus détacher les regards de son visage, et la pensée de détailler le corps et de faire une critique ne pouvait plus se présenter : on était sous un charme étrange, un peu agaçant.
— La plus jolie femme que j'aie vue, dit le capitaine de MiUiaud en rejoignant le commandant Darbenne et le capitaine Roger. Pétard de foutre ! Ce bougre de Pacquault !... Ça ne fait rien, c'est un joli petit ménage !
Et il se donnait des coups de stick sur les bottes. Au cercle, durant toute la soirée il ne cessa de
penser à elle, en brave homme qui voudrait être -pour quelque chose dans le bonheur des jeunes gens. Il prit à part le capitaine Brotier pour lui dire :
— Vous avez au peloton un de mes hommes que je vous signale.
— Mauvaise tête?
— Pas du tout ! Un garçon charmant ; c'est Pacquault. Le capitaine Brotier quitta des yeux le Figaro.
— Je l'ai vu cet après-midi. Étudiant?
— Étudiant.
— Et il est marié !
— Sa femme est charmante.
— C'est à cause d'elle que vous me le recommandez? De Milliaud s'en défendit bien, mais deux autres
capitaines, qui survinrent, le blaguèrent ; aussitôt, tout le monde s'en mêla.
Ce soir-là, au cercle, il ne fut question que d'elle ; on la disait riche. Tassart ne démentit pas le bruit.
— Vingt ans, et des rentes ! s'exclamait de Milliaud. Il n'y a que ça de vrai I
Un peu après dix heures, quand il sortit pour regagner son pavillon, tout là-haut, à l'extrémité de la rue de la Croix, il pensait un peu plus fort encore à la chambre dans laquelle le soldat Pacquault devait être à cette heure ; et le froid lui parut p'ius cinglant.
Au lieu de continuer son chemin, il prit une rue qui l'éloignait de chez lui, évoquant un intérieur tiède où se retirer après la journée finie... Pourtant, il avait fait de si beaux rêves de gloire quand il était jeune, les rêves du premier galon I Et c'était lui qui menait cette vie de fonctionnaire pauvre, où tout était si bien réglé jusqu'à la retraite I... Et c'était lui qui enviait ceux qui avaient un vrai foyer !
Il marchait par les rues étroites, aux maisons tassées et inégales. Les becs de gaz n'étaient pas allumés, parce que la lune donnait ; le ciel, scintiUant d'étoiles, cheminait entre les toits. Des chats qui couraient les bourriers fuyaient un instant devant ce promeneur aux talons sonnants et disparaissaient dans un soupirail. T. I. - 7
La ville reposait lourdement.
Le capitaine traversa la place du Marché.
Tout à coup, la devanture illuminée du beuglant lui apparut.
Il s'arrêta, réfléchit, et puis, il reprit sa marche, plus lentement : non, il n'entrerait pas là ! D'abord, le café était consigné, et d'ailleurs, il valait mieux poursuivre son beau rêve : de Milliaud était dans une maison, entouré d'enfants : près de lui...
La porte du café s'ouvrit, une femme en jaillit...
Des pas, que scandait une toux sèche, se rapprochèrent.
— Tiens ! fit-il en reconnaissant la chanteuse. Mlle Fauvette qui se rend au dodo !
La femme le regarda sous le nez, mais une quinte la secoua si inopinément qu'elle s'agrippa au bras du capitaine.
Et elle toussait avec une telle âpreté que la place du Marché en résonnait.
De Milliaud disait :
— Ma pauvre enfant: Qu a-tu pns là?... Et tu n'as qu'une toile sur le dos !
Il entendit près d'eux chuchoter le nom de la chanteuse : cela lui fit faire volte-face.
« La Fauvette ! » Ce n'était pas « la Fauvette » qu'il maintenait contre lui ; c'était une malheureuse qui semblait prête à rendre l'âme. Il aurait désiré qu'on s'arrêtât : on se serait arrêté qu'il aurait envoyé promener les cœurs charitables.
Quand la fille put parler, elle grommela :
— Nom d'un chien !... Si j'en crève pas !...
Du revers de la main, elle essuya son front en sueur
— Encore heureux qu'on a campo ce soir ! Y a pas trois clients dans la boîte.
Sans lâcher le bras du capitaine sur lequel, encore étourdie, elle pesait de tout son poids, elle eut deux ou trois longues aspirations.
— Il faut rentrer, ordonna de Milliaud. Tu feras chaufifer un litre de vin, tu y mettras de la cannelle et du sucre. Ça vaudra mieux qu'uno médecine.
— Oui ! dit la Fauvette.
Mais elle réfléchit tout haut que, précisément, ce soir-là elle n'avait plus de charbon et que ça n'était pas le jour de réveiller sa logeuse qui lui avait déjà fait une scène, le matin, parce qu'elle ne lui avait pas versé sa semaine
d'avance.
Sans se concerter, tous les deux se mirent en route et prirent par la rue de la Croix.
De Milliaud songeait qu'en somme tout valait mieux pour lui que la solitude, même la compagnie de la Fauvette, qui crachait si lamentablement sa pauvre âme de fiUe. On allumerait un grand feu, et l'on ferait chauffer
du vin. . X r j
En ouvrant la porte de son pavillon, il aperçut au tond de la cheminée une vague lueur rougeâtre : le coke achevait de se consumer. Il prit le seau à charbon et le.déversa tout entier dans le foyer, sans entendre les raisons de la femme qui lui recommandait d'y aller doucement.
Un peu après, quand les deux lampes furent allumées, le feu de la grille était éteint.
Le capitaine chercha du bois, n'en trouva pas ; la Fauvette proposa de verser du pétrole dans le foyer. Le bidon de pétrole était vide et de Milliaud ne voulut pas sacrifier une lampe. Alors, voyant la fille grelotter, il enleva rageusement la couverture arabe du canapé, jeta par terre le matelas qui était dessous et, à coups de marteau, il se mit à casser les deux caisses qui constituaient le meuble.
Quand, dans le grand jour, il se réveilla et qu'il vit le désordre de la pièce, un immense dégoût l'envahit.
Il se représenta les matinées cahnes des vrais ménages, il songea surtout aux petits Pacquault. à eux qui, dans leur appartement de l'avenue Gambetta, devaient
être au chaud. .
Par la porte vitrée, il apercevait son ]ardin. lout au bout, le soleil qui se levait en dorait un pan de mur. Sur les poiriers dénudés, des moineaux étaient posés, immobiles, pareils à des fruits saisis par l'hiver et dessé-
lOO VALENTINE PACQUAULT
mf. 1
chés sur les branches ; des bandes de corneilles passaient.
Il devait faire un froid de cliien !
Au moment de rabattre sur lui la couverture, de Milliaud considéra la figure de la Fauvette.
Il détourna la tête, se glissa doucement hors du lit, s'habilla et, avant de sortir, il écrivit sur une enveloppe .
Tu allumeras du feu et tu partiras par la porte de la venelle.
Il déposa le message bien en vue sur une chaise, plaça dessus un louis de vingt francs et sortit sans regarder la fille qui, la bouche ouverte, dormait dans son lit.
Dehors, il se demanda où il irait. En ville? Il n'y avait que deux endroits où ses pas le portaient malgré lui : la caserne et le cercle. Or, à la caserne, un dimanche matin, il n'y avait rien à faire pour lui ; quant au cercle, c'était le moment où on le balayait.
La demie de huit heures sonnait.
Il prit à gauche, continua de gravir la pente de la rue de la Croix, passa devant le cimetière et se trouva dans la campagne.
La terre était sèche et dure et, dans les parties encaissées, les ornières avaient des galettes de glace.
Il croisa des paysannes qui se rendaient à la messe, jupes relevées et panier au bras ; il fut rejoint par deux chasseurs qui marchaient en discutant. L'un était d'avis qu'il fallait débuter par les palisses du chemin de Ricou, l'autre par celles des Couperies où ils avaient plus de chances de trouver- des grives.
De Milliaud le? accompagna de loin, se disant qu'il ne rentrerait qu'à l'heure du déjeuner. Il avait besoin de grand air.
Longtemps après, il entendit un coup de fusil... Il s'arrêta, regarda autour de lui : il était seul. A ses pieds, s'étendait la vallée; tout près, il y avait l'enclos de la ferme de Beau-Soleil et, loin sur sa gauche, la ville ; dont les cheminées fumaient.
Il avait perdu ses chasseurs en pensant aux Pacquault.
Il continua encore de penser à eux en revenant à
VALENTINE PACQUAtJLT lOl
Saint-Léger, et il se demanda ce qu'ils pouvaient faire le dimanche, dans cette garnison. D'autres que lui partageaient donc le poids de son oisiveté !
Il hâta le pas, sans savoir pourquoi ; mais au pied de la venelle qui conduisait à sa maison, il réfléchit que la Fauvette n'avait pas encore dû quitter son logis : il ne voulait pas la rencontrer. Il passa par la rue Saint- Martin et rentra en ville au moment où le premier coup de la grand'messe sonnait. Par habitude, il fit un tour à la caserne, consulta le cahier des décisions : il avait l'esprit ailleurs. En repassant devant le poste, son sergent-màjor l'aborda pour lui faire signer une permission.
— Rien de nouveau?
— Non, mon capitaine. L'adjudant Rousseau, pourvu d'un emploi du gouvernement, est admis à faire valoir ses droits à la retraite.
— Quel emploi?
— Receveur buraliste en Corrèze.
— Chef-lieu Tulle, nom d'un chien ! marmonna de ^^illiaud.
ir avait de ces boutades faciles devant ses hommes, pour les amuser.
— L'adjudant Cazetta est détaché au peloton d'instruction en remplacement de l'adjudant Housseau.
— Je leur souhaite du bon temps, aux élèves caporaux!
Il se retirait déjà quand il demanda :
— Et qui est-ce qui le remplacera chez moi, Cazetta?... Le- sergent-major immobile, talons joints, ne répondait
— Je verrai le colonel, lança de ]\Iilliaud en s'éloignant, assuré qu'il ne ferait pas cette démarche parce que tout ça lui était bien égal !
La compagnie marcherait quand même sans ce Cazetta qu'on nommait Sacrcton, qui n'était rien qu'un jappeur... Et puis, et puis..., la compagnie, le service de garde, les revues de détail, l'inspection des capotes, des tuniques et des godillots dans le magasin d'habillement, les discussions pour l'achat des denrées, le rabiot sur la
boucherie, sur les légumes, sur le pain, sur tout, pour constituer le boni — ce fameux boni qui disparaît, un jour de manœuvres, dans un quart de vin... Quelle cwnédie ! Pour lui, il y avait des hommes — même pas ! — de grands enfants que l'on n'éduquait pas et qui, au bout de six mois d'abrutissement, ignoraient encore pourquoi ils étaient là. Disciplinés !... Ah ! ils l'étaient, mais si bêtement ! Il aurait voulu illuminer leur regard et secouer leur engourdissement de prisonniers. De temps à autre, il leur donnait des conseils : « Quand vous sortirez d'ici, il faudra agir, mes petits ! Au régiment, on n'agit pas, on se démène... On y apprend à ne rien foutre. » C'était après cela que la tristesse de sa vie ratée devenait plus profonde ! Autrefois, il avait bien fait des conférences à sa compagnie : les sous-officiers y sommeillaient, et il n'y avait pas trois auditeurs capables de le suivre. Il s'était tu. Il était enthousiaste, patriote, cocardier? Il se montra sceptique et raisonneur. Il était fait pour les grandes aventures, les guerres, les expéditions? Il parut enchanté de son existence de cloporte. On le tenait pour le plus heureux des officiers. Un jour que, dans la salle enfumée du cercle miUtaire, il n'avait pas su refouler à temps la protestation qui était montée du fond de lui, les commandants, les capitaines, et certains lieutenants, éclatèrent de rire. Non, vraiment, on ne pouvait pas se représenter de Milliaud en batteur d'estrade !
Jamais plus il ne rappela sa campagne de 70, ses marches dans les terres grasses de la Beauce, ses nuits dans la grande plaine de Châteaudun, ses combats : Beaune-la-Rolande, Patay, Varize... Lui-même, en s'écoutant, aurait cru mentir. On avait parlé de la revanche pendant dix ans ; selon les apparences, on s'y était préparé. Dix autres années étaient passées ; maintenant, on était obligé de faire effort pour se persuader qu'il ne fallait point oublier. On se donnait des parades, on apprenait aux hommes à tendre le jarret et à dresser la tête, à réciter, d'une voix de catéchisme : La discipline étant la foret principale des armées, il importe que,,. La discipline était un exercice stérile. On ne pensait plus à
YALENTINE PACQUAULT 103
la guerre, on ne pensait plus à la revanche ; on faisait délier des sociétés de gymnastique et des bataillons scolaires A peine sous les drapeaux, les soldats mauguraient leur éphéméride de la classe. Les petits sous-lieutenants qui arrivaient avec de beaux uniformes neufs et des képis à « la Saumur » ne pensaient qu'à la fête, qu aux maitresses, et si quelques-uns avaient en tête des idées de travaU. le trantran de la petite ville avait vite fait de les évaporer. Ceux d'entre eux qui tenaient encore a leurs rêves partaient pour les colonies, mais il ne fallait pas qu'ils attendissent longtemps, sans quoi c en était fait d'eux : la pente les tentait ; ils s'y laissaient glisser, sûrs qu'ils s'arrêteraient quand ils le voudraient — Us ne s'arrêtaient plus jamais 1 Ils songeaient à faire un beau mariage et quand on criait. « Vive l'armée », ils pouvaient être étonnés, eux qui ne piochaient plus que 1 annuaire pour nourrir l'espérance des galons ou de la croix !
Le capitaine de Milliaud se dit en sortant de la
caserne : /. , i t • i,^„
— Plus d'adjudant, je m'en contrefiche 1 Je vais chez
le coiffeur. ^ . > -u a i\
Une demi-heure plus tard, rase, parfume, brossé, il
était sur les allées, parmi les ménages d'officiers. Tout à coup, du coin de la rue Varaize, déboucha
Mme Pacquault qui traversa les promenades. Il la salua.
— Qui est-ce? demanda la femme du médecm-mapr,
^"^ E^irnommant. il avait un tremblement d'aUégresse
dans la voLx.
On voulut des détaUs :.il donna ceux qu il savait, longuement, se complaisant à parler d'eUe.
— Quel bon papa vous auriez fait, capitame ! dit quelqu'un.
Il se tut. . . T^ ,
Un peu après, il était avec le commandant Darbenne,
quand il aperçut la Fauvette, et il baissa la tcte pour ne
pas croiser son regard.
— Oh ! oh !,.. murmura le commandant, voici une Fauvette matinale ! Si elle ne revient pas de faire sa nuit...
Le lendemain, à la première heure, le capitaine de Mil- Jiaud était à la caserne. Le rapport de la veille comportait l'exercice sur la place pour tout le régiment. Il s'y rendit, à cheval, à la tête de ses hommes, clairon sonnant. Pendant une pause, comme le peloton d'instruction se trouvait par hasard voisin de sa compagnie, il reconnut le soldat Pacquault et lui fit un signe amical.
A la pause suivante, il lui parla, et ils étaient ensemble depuis un instant lorsque François vit passer Valentine derrière le petit mur des allées vertes.
— Tiens ! s'exclama le capitaine. N'est-ce pas Mme Pacquault qui est là-bas?... Allons la saluer !
La fin du repos sonna tandis qu'ils bavardaient tous les trois.
— Bast ! fit de Milliaud après une courte hésitation, je reste encore un instant avec -vous, madame.
Lorsque les compagnies furent rassemblées, il lui donna des détails sur le régiment et sur le peloton des élèves caporaux ; il lui parla du terrible Saereton ; mais ce que Valentine voulait, c'était connaître des officiers. Elle se renseigna encore une fois sur eux, et comme le lieutenant Tassart passait en les saluant, le capitaine l'appela et le présenta. Un instant après, il en fit autant pour le lieutenant Bertin et pour le lieutenant Gilloux, et puis pour son ami le capitaine Roger.
Valentine avait peine à contenir sa joie.
Elle feignait de plaindre les soldats qui manœuvraient sur la place. Elle trouvait qu'on les fatiguait trop, qu'ils avaient l'air, avec leurs bourgerons sales, de forçats ou d'infirmiers, que le pas gymnastique était inhumain. Ses paroles n'avaient pas de retentissement en elle. Une grande onde de bonheur la soulevait.
Elle s'était accoudée au parapet, sans gêne aucune, maintenant, posant des questions, donnant ou demandant des nouvelles d'Argenton à Tassart. Elle prononçait :
— Ah ! voilà le peloton qui passe 1
" VALENTINE PACQUAULT I05
Elle avait l'air d'une grande sœur qui assiste aux ébats d'un frère cadet.
Lorsque le rassemblement général sonna, les officiers qui l'entouraient prirent congé d'elle et il se trouva que, s'éloignant à reculons, ils la saluèrent ensemble. Cela mit le comble à la satisfaction de sa vanité.
Le régiment fit quelques manœuvres ; ensuite il partit pour la caserne, musique en tête.
Valentine, qui s'en retournait, s'arrêta ; mais avertie par son instinct qu'il était bien de paraître indifférente à ces plaisirs populaires, elle remonta l'avenue, sans tourner la tête.
François l'aperçut qui rentrait chez elle — enfin ! — et cela lui fit du bien. Durant tout le temps qu'elle était restée avec les officiers, il avait été envahi par une telle honte que sa raison en avait chancelé Son voisin de peloton lui avait dit : « T'as de la veine ! Tu vas t'en offrir des permissions, salaud ! » Un peu plus tard, alors qu'ils s'approchaient au pas gymnastique du groupe qui entourait Valentine, deux sergents avaient chuchoté quelque chose, et François avait été agité par des sentiments furibonds. Les oreilles lui avaient bourdonné, il avait étreint un peu plus fort la crosse de son fusil ; emporté par cette vague, il avait allongé l'allure et l'adjudant qui, de loin, surveillait la marche, avait crié : « Numéro un de la première section, aligne 1... » Il n'avait pas compris que c'était de lui qu'il s'agissait. Il avait fallu que le caporal lui criât presque aux oreilles : « Aligné, le numéro un 1 » Durant tout le temps de l'exercice, il avait été distrait : il partait en retard, il manœuvrait de travers, et Sacreton ne se lassait pas de répéter : « Autant, à cause du numéro un de la première section !» A la fin, l'adjudant s'était approché de lui et, ne maîtrisant plus la rage qui le travaillait, il l'avait regardé sous le nez en gueulant : « Vous ne savez pas ce que ça veut dire le numéro un?... » Aussitôt, apercevant le groupe des officiers, il s'était reculé, puis, il avait articulé froidement des mots qui avaient pénétré François comme des lances ; « Vous, vous croyez plus malin que les autres parce que... »
I06 VAJ.ENTINE PACQUAULT
Ah I non, non, il n'était pas plus malin que les autres, et l'aurait-ii été, qu'il ne voulait plus être qu'une brute, aussi brute que Paillasse, celui de la troisième du deux qu'on avait été obligé de verser aux cuisines parce qu'il était incapable de faire quatre pas égaux.
A partir de ce moment, François n'avait plus su ce qu'il advenait de lui. Il avait obéi aux commandements, le corps tremblant et l'esprit perdu, voyant, à travers un brouillard de larmes, l'écroulement de sa vie. Le souffle héroïque qui l'avait gonflé était tombé. Il n'avait même plus pensé à Valentine. Pourtant, au moment où le régiment s'était ébranlé, il l'avait vue qui s'arrêtait... Sa fureur avait remonté.
Mais voilà que Valentine avait tourné les talons et qu'elle s'était éloignée...
Comme il l'avait aimée 1
Il marchait en cadence. En rentrant à la caserne, on défila devant le colonel, et François, galvanisé par la musique, s'imaginait que le régiment entier était soulevé par le même délire de sacrifice et de perfection.
Il ne reprit terre qu'à l'instant où l'on rompit les rangs. Les soldats regagnaient leur chambrée, traînaillants, faisant sonner sur les marches *de l'escalier leurs souliers cloutés et leur crosse de fusil. Certains criaient : « La .classe ! » Des caporaux distribuaient des corvées.
— M'est avis, dit Chartier en voyant François se laisser tomber sur son lit, que les bleus ont pris qu'é'qu'chose ce matin?... Ça dresse, ça!
Un scribe du bureau entra, le crayon passé dans les boutonnières de sa veste :
— Les hommes qui veulent rengager !...
Une bordée d'injures l'accueillit.
Il apportait la confirmation d'une terrible nouvelle : Sacrcton, qui comptait sur un emploi civil, restait sur le carreau.
La chambrée en fut interdite.
— Ben, la bleuzaille qui veut des galons, bon Dieu î... remarqua Chartier.
Pacquault et Naudet se regardèrent, atterrés.
Le soir même, la prédiction de Chartier se réalisa. En l'absence des officiers, qui ne venaient pas souvent à l'axercice de l'après-midi, Sacreton commanda du pas gymnastique, et du pas gymnastique, et aussitôt après du maniement d'armes en décomposant. C'était sa façon de faire payer aux innocents ce qui lui anivait de fâcheux.
François en était au point où l'on ne sent plus la fatigue.
Trois hommes s'effondrèrent sans que le peloton cessât de manœuvrer.
Cela continua jusqu'à l'arrivée du capitaine.
Le soir, abruti de fatigue, François trébucha dans l'escalier, en rentrant chez lui. Il n'en pouvait plus et ne demandait qu'à se coucher, mais Valentine avait son petit air crâne.
— Vous aurez, lui dit-elle au bout d'un moment, cinq jours de permission pour le premier de l'an ; toi, tu auras six jours en profitant d'une combinaison. Tu ne reviendras que le septième.
Bouche bée, François se demandait si elle ne plaisantait pas. Elle s'exphqua.
Il ne savait plus s'il devait se réjouir. Il était content d'avoir une permission ; néanmoins, il n'aurait pas voulu que ce fût Valentine qui le lui annonçât. Désormais, il le voyait bien, Valentine serait mêlée à sa vie de militaire et elle exercerait sur lui une tutelle aussi exaspérante que certaines attentions maternelles des tantes Carignan.
Tandis que sa femme, imperturbable, rapportait ce que lui avaient dit, le matin — non pas le capitaine de Milliaud, le lieutenant Tassait, le lieutenant Bertin, mais
déjà — de Milliaud, Tassart, Bertin, Gilloux... François songeait que, dans quelques jours, il se retrouverait au pa>*s. Cela ne représentait pas de grandes plaines, ou des vallées, ou des rochers, ou une ferme, ou des bois, des étangs, un horizon profond ; le pays, c'était la grande demeure des demoiselles Carignan, c'était sa chambre aux rideaux de Perse, l'escalier de bois, incommode, étroit, glissant, de qui, d'ici même, il aurait pu désigner les marches qui gémissaient et celles qui étaient écornées ; le pays, c'était son chocolat du matin, monté par la tante Solange, c'étaient la voix de Mlle Célina dans sa classe et les criailleries de la tante AméHe à la cuisine ; c'étaient les toits à lapin, au fond du jardin, et les tonnelles de vigne en été, et la chandelle de glace sous le robinet en hiver, les mesures hachées d'un morceau de piano, et toutes ceS' menues brindilles qui constituaient le léger fagot de sa vie.
Il osa en parler, mais un cruel haussement d'épaules de Valentine l'interrompit.
Ce qui, pour lui, avait été la famille, avait été, pour elle, la pension ; sur ce terrain, ils devaient toujours guerroyer. Abrités par le même toit, lui avait couché dans une chambre, elle dans un dortoir. On appelait François quand ces demoiselles recevaient une visite d'amis, on l'appelait pour faire une promenade en voiture avec le docteur... Elle? En dehors des jours où l'oncle Jamet venait la voir, elle demeurait avec les élèves, dans la classe ou dans le rang, sur/eillée par une sous-maîtresse... Depuis qu'ils étaient mariés, elle n'avait jamais remarqué que cette rancune assez vague qu'elle nourrissait contre les lieux où elle avait passé une partie de son enfance, s'étendait insensiblement à François. Elle ne pouvait pas admettre qu'on pût ne pas abominer la bâtisse où une cloche, coupant le temps en tranches, déci-^ dait des heures de travail, de repas, de récréation, de lever, dé coucher. Le paradis de l'un, avait été, pour l'autre, une geôle.
Le silence des moments de bouderie s'installa dans la pièce.
VALENTINE PACQUAULT lOQ
Valentine s'était prise à songer à la Coustelle,^ à sa chambre de jeune fille qui, vue d'ici, ce jour-là, lui semblait si charmante. Elle se la rappela, alor? qu'on n'avait pas encore posé le papier de tenture, ornée de deux portraits de présidents de la République, d'une image représentant l'apothéose de Thiers. et de quatre glaces.
La maison de la Coustelle avait de? glaces sur tous les murs ; elles venaient d'héritages, et le tonton Jamet en était aussi glorieux que de ses trophées de chasse et de ses hautes armoires dont chacune désignait un parent
disparu. .
Elle se revit dans cette chambre, le matin, à 1 époque des vacances d'été, quand, fenêtres ouvertes, la petite aube la surprenait dans son lit. Elle entendait les perdreaux rappeler et la caille pituiter sur le coteau de Lamarck ; ensuite, dès que le soleil franchissait le coteau, son lit était illuminé. Elle avait l'impression d'être couchée dehors. Puis, les bruits de là îctme se précisaient : les valets ouvraient les étables ; elle percevait le pas des bêtes de labour qu'on menait à l'abreuvoir, les barbotements des canards et des oies dans la mare; à six heures, des Persiennes claquaient et une toux sonore faisait vibrer le vaisselier de la salle à manger : c'était le salut que son oncle lançait à la journée nouvelle. Dormait-elle?... Le parfum du jardin tombait avec l'air frais sur son visage, mêlé à celui de la fumée de la cuisine. Une paresse la retenait au lit, un désir d'action la poussait à se lever ; elle voulait dormir et elle voulait sortir. Brusquement, elle rejetait ses draps et elle demeurait étendue, presque nue, à regarder les mouches voler au plafond, se promettant puérilement de sauter à terre au premier bourdon qu'elle verrait voler... Et c'était la fraîcheur qui la forçait à quitter son lit... Elle enlevait sa chemise, se plaçait dans un rayon de soleil et, la chair de poule aux jambes, elle prenait plaisir à examiner son corps, tantôt directement, tantôt dans une glace, se dédommageant de l'austère ignorance qu'on lui avait imposée à la pension.
Tout cela lui levenait de si loin que c'était comme une belle histoire.
no VALENTINE PACQUAULT
Elle faillit dire qu'elle partirait dès le lendemain, seulement le silence qu'elle avait démesurément prolongé avait une saveur trop douce, et elle le peuplait de trop de choses heureuses ! Elle s'imagina, arrivant à la Coustelle, par les chemins défoncés, cannelés de glace. Elle y rentrerait comme une petite reine qui a fait un grand voyage et qui regagne ses États. Elle commanderait aux domestiques sur un autre ton ; on ne l'appellerait plus « mademoiselle » ; elle serait, un peu plus qu'autrefois, la maîtresse...
Le pays, son pays !
Elle regarda François : elle ne sut pas distinguer, sur sa figure soucieuse, la détresse qui s'y était gravée.
Quand ils se couchèrent, il lui demanda ;
— Qu'as tu? t
En d'autre temps elle lui aurait répliqué par un méchant mot ; ce soir, avide de ne pas arrêter la féerie qui se jouait en elle, silencieusement, elle se pelotonna contre lui. Comme il insistait, elle murmura :
— Mets du bois dans le feu.
Et à peine eut-il regagné son lit que, les yeux clos, la lèvre humide, Valentine l'emprisonna dans ses bras et qu'elle colla sa chair à la sienne.
Ce fut une des plus belles nuits de François. Il ne savait pas à quoi il la devait !
Le lendemain, sur la place, pendant la dernière pause, il aperçut Valentine entourée d'officiers. Il se dissimula dans un groupe et, ulcéré, il la regarda.
Quand, le soir, il la retrouva dans leur appartement, chez eux, elle lui dit :
— C'était bien la peine que je me dérange pour toi, ce matin I Tu ne m'as donc pas vue?
Il lui sauta au cou en la remerciant, mais aussitôt elle s'exclama :
— Tu ne sais pas que Tassart est le cousin de la petite Rouyard? Cécile Rouyard?...
Il n'eut même pas le temps d'avoir une exclamation d'étonnement : son esprit travaillait Trop lentement. Valentine annonça :
VALENTINE PACQUAULT III
— J'irai la voir quand je serai à la Coustelle. Je lui ai écrit aujourd'hui.
Elle poursuivit :
— Je partirai le 26. .
— C'est que, fit-il, les permissionnaires ne partiront
que le 29, •, i. •
Si tu te figures que je veux voyager dans un train
de militaires... ^ .
C'est ce qu'elle avait dit le matin même aux oftciers, et comme le capitaine de Milliaud lui avait objecté qu'il serait impossible d'autoriser son mari à l'accompagner,
elle avait répondu : x, . x
— J'ai des affaires à régler à Argenton. Il m y retrou-
vera. ,,
" Il lui plaisait, décidément, d'arriver seule, d annoncer François, de iX)uvoir parler de leur existence de démontrer qu'elle était maîtresse, enfin !
Maintenant, sa décision était irrévocable. On aurait autorisé François à l'accompagner qu'elle se serait plutôt enfuie la veille : elle lui en voulait de ne pas deviner le sourd bonheur qui la faisait vibrer à se sentir « femme ». Elle lui en voulait aussi d'acVoir, ce soir-là, un front zébré de rides, alors qu'elle avait le cœur en fête.
Si elle avait eu un mari qui lui aurait dit : « Tu es une gosse ! Tu veux partir seule pour le plaisir de partir seule, pour te montrer seule, pour parier de nous aux chères vieilles qui nous attendent là-bas. pour raconter à qui voudra t'entendre la vie que nous menons ici sans que ie sois près de toi? Eh bien, pars! C'est un jeu? joue !... » ; si elle avait eu un mari qui lui aurait fait découvriras propres sentiments ou qui les aurait précisés, elle aurait peut-être rougi de confusion, mais elle auiait reconnu en lui son seigneur, elle l'aurait admiré d'être si perspicace, et elle l'aurait embrassé, plus petite, plus faible, reconnaissante.
Malheureusement. François n'était pas cet homme. Il "n'éprouvait qu'une exaspération irraisonnée; il n'avait pas trop de toutes ses forces pour la contenir.
Durant 4es quatre jours qui s'écoulèrent avant la Noël, il montra un visage farouche et calme. Il ne sourcillait pas quand Valentine l'entretenait de ses projets ; il ne la contredisait pas, n'essayait pas de placer un mot pour parler de lui. Il ne s'agissait que d'elle : il ne comptait pas. Pourtant, chaque heure qui tombait entraînait une parcelle de l'espoir qui, malgré toutes les apparences contraires, était demeuré tenace au fond de lui. Il s'était dit qu'elle reviendrait sur sa décision, ou qu'il la convaincrait, et qu'il saurait bien trouver ce qu'il faudrait pour la récompenser.
Le soir du 24, lorsqu'il rentra de la caserne, rien n'avait été modifié. Une malle ouverte était dans la chambre à coucher au milieu du désordre des chaussures, des robes et de la lingerie. Il y avait des vêtements pour une absence de trois mois...
Un grand froid lui glaça le cœur.
Il sortait de chez un bijoutier, et cette fois, il n'y avait pas eu de tante Carignan pour dire : « Laissemoi payer. » Il avait payé, lui ! Il était heureux !
Et voilà : il tombait du haut de son bonheur !
Valentine donnait des ordres, affairée comme si eUe avait décidé de prendre un train dans la nuit.
Profitant d'une absence de la bonne, il prononça :
Il n'y avait pas de reproche dajis l'intonation, pourtant la voix était telle que Valentine le considéra, agressive. Il reprit, souriant pitoyablement •
— Valentine..., as-tu pensé au réveillon?
Ah ! il fallait bien lui parler de réveillon, à elle qui, depuis trente-six heures, avait tout mis en oeuvre pour en organiser un ! La veille, elle avait dit au capitaine Milliaud :
— Vous savez qu'on réveillonne chez moi?
— Il ne manquerait plus que vous ne réveillonniez pas en tourtereaux I avait répliqué le capitaine. Nous,
VALENTINE PACQUAULT II3
nous réveillonnerons au cercle, tous ensemble. Ce sont les lieutenants qui ont organisé la fête. Le colonel est invité.
Elle s'était rejetée sur les Dupin ; les Dupin ne réveillonnaient plus depuis longtemps... Elle avait appris d'eux qu'il n'y avait que chez le docteur Frogier où l'on réveillonnât ; et, durant tout le jour, elle s'était demandé si elle ne se risquerait pas à envoyer une invitation au docteur et à sa femme, dans l'espoir qu'on lui répondrait : Impossible, mais faites-nous le plaisir de vous joindre à nos amis. Elle les connaissait à peine. Il aurait fallu qu'elle les rencontrât ; elle ne les avait pas rencontrés !
Sans répondre à François, elle se remit à faire sa malle, et le malheureux poursuivit :
— Nous irons à la messe de minuit?
Elle répliqua sans se retourner ;
— Si tu crois que je veux sortir par ce brouillard ! François passa dans la salle à manger.
Ce soir de Noël, il était comme un voyageur égaré dans une ville : dans les maisons, on prépare la fête de famille ; et pas une porte ne s'ouvrira pour accueillir la détresse de l'étranger !
François se risqua jusque dans la cuisine ; s'il n'avait pas craint de faire une fausse manœuvre, il aurait couru commander des plats à l'hôtel, et acheter des vins fins, parce qu'on attendait toujours la fameuse « bibliothèque » du tonton Jamet.
Leur menu fut celui de tous les soirs, sans une gâterie, sans une surprise.
La bonne servait i^apidement, ayant hâte de se sauver. De temps à- autre, François glissait un coup d'œil vers elle ; cette fille aussi lui paraissait hostile. Pour l'appeler, il était obligé de faire un effort de mémoire ; il avait toujours, sur les lèvres, le nom de la seule qu'il eût vue circuler autour de la table à Argenton, de Justine, qui vieillissait en compagnie des demoiselles Carignan et des trois sous-maîtresses. Celle-ci connaissait les usages des fêtes : l'oie à la Noël, les crêpes à la Chandeleur, les pâtés en T, I. 8
114 VALENTINR PACQUAULT
croûte à i aqac:>, loo t^oiioii;> pour marquer le premier jour] de l'été... — rites de la table qui font cortège auxi dates marquantes du calendrier et qui lient au foyer les êtres qui l'habitent.
A la fin du repas, il prononça :
— Vous ferez du thé.
La bonne s'arrêta, étonnée.
— Apportez-le tout de suite, dit Valentine, et vous pourrez partir.
Les coudes sur la table, ils demeurèrent sans parler.
Ils entendirent fermer la porte de la cuisine, puis celle du couloir, en bas...
Il leur parut que la solitude qui les environnait s'était encore confirmée.
François s'en fut chercher du bois qu'il disposa dans la cheminée ; Valentine prit un livre, par contenance, car elle ne lisait guère, et ils s'entêtèrent à ne pas se dire un mot, écrasés par le silence même qu'ils n'avaient pas combattu et qui était devenu plus fort que leur volonté.
Ils perçurent un remue-ménage au rez-de-chaussée. C'était la famille du bourrelier qui préparait son repas. Une porte battit, une voix d'homme monta par l'esccdier :
— J'en achèterai ! Les épiceries sont ouvertes...
Les épiceries étaient ouvertes ! Dans cette ville où les soirées étaient si tôt finies, cette nuit on veillait et l'on se rejouissait !
Valentine marmonna, en se dressant tout à coup :
— Je vais me coucher !
Il aurait dû dire ; « Moi aussi ! » ou courir à elle et l'étreindre. Il ne bougea pas. Il pensait à tant de choses lointaines, à son adolescence qui était finie, aux tendresses dont elle avait été j^onnée, à tout ce qu'il avait goûté sans en savourer complètement la douceur, à ce voile qu'on avait tendu au-dessus de lui, sous lequel il faisait si bon...
Lorsqu'il se mit au lit, Valentine dormait, ou feignait de dormir.
L'écrin qu'il avait disposé bien en vue, sur la table de nuit, n'avait pas été touché.
VALENTINE PACQUAULT TI5
S'il ne s'était retenu, il aurait criô. des injures h sa femme. •
Il se déshabilla, se glissa entre les draps, éteignit la lampe et, sans un spasme, sans un hoquet, il pleura.
Il pleurait encore quand les cloches de la ville sonnèrent le premier coup de la messe de minuit. Valentine se retourna. Puis, ils entendirent rentrer la famille du bourrelier. Longtemps après, ils perçurent des chants dans la rue, et l'un et l'autre réfléchirent que les officiers devaient sortir du cercle.
Le lendemain, la bonne qui entrait dans la salle à manger pour allumer le feu, annonça qu'on avait apporté un colis.
C'était une bourriche d'Argenton. On y trouva, dans une boîte de carton, un coffret de fruits glacés et une lettre de la tante Amélie pour François. Elle lui disait leur chagrin de, ne pas les avoir près d'elles et de n'avoir pas reçu de leurs nouvelles depuis dix jours...
En effet, Valentine avait été si occupée !
Il ne put se retenir d'articuler :
— Je croyais que tu avais écrit?
Elle ne releva pas le reproche.
On déballa les provisions : il y avait une oie, deux poulets, des pommes, des fromages, des noix, des nèfles, un petit panier de chasselas roses... La bonne s'exclamait :
— Et Madame qui part demain !
Valentine se demandait si elle ne devrait pas repousser son voyage et donner un grand dîner. Pourtant, quand elle rentra dans sa chambre, sa perplexité tomba : sa malle était ouverte. Elle ne pensa plus qu'au plaisir de quitter ces lieux ; mais les nuages de la veille venaient de fondre devant la bourriche d'Argenton. Elle appela son mari, ferma la porte à clef derrière lui et, suspendue à son cou, elle chuchota :
— C'est pour moi ce qu'il y a sur la table de nuit?
Ils s'assirent au bord du lit, elle ouvrit l'écrin et, se serrant contre François, elle le baisa sur les lèvres comme elle ne l'avait pas fait souvent.
Il6 VALENTINE PACQUAULT
La bonne frappa plusieurs fois pour demander des ordres ; Valentine lui répondait toujours :
— Dans un instant !
Ils déjeunèrent à deux heures, très mal. François était dans le ravissement : tout lui semblait beau. Il oubliait la soirée de la veUle, il s'imaginait que Valentine serait là, près de lui, ce soir, demain...
Elle partit le jour suivant alors qu'il était à l'exercice.
Quand, le soir, il se retrouva dans la salle à manger, seul, il eut envie de retourner à la caserne. Il savait pourtant que Valentine prendrait un train dans la matinée ; il l'avait aidée à finir sa malle, il lui avait fait ses adieux... Malgré tout, il avait encore espéré.
Il passa quatre jours à se morfondre. Il essaya, pour se distraire, >de se promener dans les environs de Saint- Léger, mais la nuit tombait vite, et il ne voyait que des maisons qui se fermaient. Tout lui rappelait la solitude et l'abandon qu'il s'efforçait d'oublier. Il rentrait, allumait le feu, ouvrait un livre, mais dès les premières lignes il sautait dans son propre roman dont il ne pouvait plus se détacher.
La bonne qui lui servait son repas paraissait n'être là qu'en passant : elle avait sous son tablier blanc la robe qu'on lui avait vue les dimanches, et elle était inondée de parfum. Elle prenait à peine le temps de demander ce qu'elle devrait faire des provisions qui restaient encore, et elle fuyait la maison aussitôt le dessert enlevé.
François ne mangea plus que des rôtis ; les uns étaient calcinés, les" autres n'étaient pas assez cuits : il ne récriminait pas. Néanmoins, il réfléchissait que si ses chères vieilles avaient vu l'usage qu'on faisait de leurs gâteries, elles seraient bien tristes.
Enfin, le départ des permissionnaires sonna. François quitta la caserne avec le détachement. Les compartiments de troisième étaient bondés de soldats. En passant
VALENTINE PACQUAULT II7
à Poitiers, il en monta encore. Les régiments fusionnèrent ; on ne distinguait plus les bleus des anciens.
Ce fut en pleine ntiit, avec deux heures de retard, qu'il descendit à Argenton. Aucun des employés ne le reconnut.
Il allait donner sa valise au garçon de l'hôtel quand, d'un coin sombre du couloir, une petite femme surgit qui prononça :
— François î
C'était la tante Amélie !
Elle avait attendu là sans impatience, se renseignant tous les quarts d'heure, tenant bon, malgré les conseils du chef de gare qui l'engageait à rentrer chez elle et à se mettre au chaud.
I.e train était arrivé. Elle avait dévisagé un à un les militaires et, après le dernier, un grand désarroi avait brouillé ses idées. Son François avait été puni... ou il était malade ! C'était une obsession qui ne la quittait plus depuis quelques jours. Et soudain :
— François !
De quel ton elle avait dit cela !
— Ahl bien, faisait-elle, figure-toi que, si tu n'avais pas parlé au conducteur d'omnibus, je ne t'aurais pas reconnu !...
Elle se gourmandait, accusant son âge et sa vue. Elle disait :
— Ma parole, tu as grandi !.., Que je voudrais voir tes joues 1... Te portes-tu bien, au moins?
Au moment où les chevaux démarrèrent, elle frappa sur les vitres. L'onmibus s'arrêta : n'oubliait-on pas Justine !...
La vieille bonne était restée sur le quai, et elle aussi avait vu passer François, sans se douter que c'était lui !
Quand la voiture recommença de rouler, on ne s'entendit plus parler,
François aurait vçulu prononcer : a Et Valentine? » mais il appréhendait des nouvelles qui lui feraient mal.
Il8 VALENTINE PACQUAULT
Mlle Amélie ne lui parla d'elle que devant le feu de bois dont le salon du pensionnat était illuminé. Là, en présence de ses deux sœurs, elle l'informa tout à coup que Valentine était à la CousteUe depuis deux jours,
— En t 'attendant... La chère enfant ! Elle avait une telle hâte de revoir M. Jamet ! Ce soir, nous comptions sur elle pour dîner...
Mais il faisait un tel froid, les chemins de la Coustche étaient si mauvais !... Et de ces raisons, et de ces excuses que les vieux trouvent, toujours astiquées et prêtes à servir, dans la resserre de leur cœur, et qui, tombant une à une, faisaient à François l'effet de coups portés par un adversaire impitoyable.
Un souper était préparé pour lui. On le fit asseoir; il était si absent qu'on dut, par deux fois, l'engager à enlever son ceinturon.
U l'avait retrouvé son berceau 1 II les retrouvait les chères vieilles 1 On le questionnait sur lui, sur sa vie, sur son bonheur; on vantait les qualités de Valentine... Il continuait d'endurer un mai indéfinissable qui étranglait sa joie.
Pourtant, à la bonne chaleur de la maison, il commença de parler, mais dès les premiers mots il s'aperçut qu'on avait dit ce qu'il avait à dire. Les trois vieilles têtes hochaient ' ensemble, on savait tout ! Valentine avait retracé leur existence, à sa façon, peut-être ; il le comprit, et il se tut.
— Ce qui me fait plaisir, avoua la tante Solange, c'est que vous connaissiez les officiers.
EUe paria du fils Tassart et du capitaine Milliaud; le nom de celui-ci lui était aussi familier que le nom de l'autre. Ensuite, on mit François au courant des nouvelles du pays : il y avait des deuils et des misères. Il fallut bien qu'on en arrivât aux affaires Fenestraud.
On ne se sépara qu'à trois heures du matiii, en se disant qu'on aurait le temps de reprendre le bavardage jjIus tard, sans s'imaginer qu'on s'était tout raconté.
Et François se retrouva dans sa chambre. Sa chambre !...
Jl était il peine au lit qu'il éclatait en sanglots.
VALENTINE PACQUAULT IIQ
Puis, le sommeil ne venant pas, il se leva et il resta près de l'âtre, à réfléchir. Tout était si calme, ici ! Jadis, jamais le silence des nuits ne l'avait fait frissonner. Et voilà que celui de cette nuit était chargé de menaces comme si la puissance qui protégeait la maison ne veillait plus sur eUe !
La pendule qui sonna lui rappela la pendule de leur petit appartement ; un chat qui miaula dans le jardin lui fit évoquer les cris des noctambules qui sortaient du -café-chantant, à Saint-Léger...
En se retournant, il découvrit entre l'armoire et l'étagère un manteau et une écharpe qui appartenaient à Valentine.
II les prit, les caressa, se plongea la tête dedans, se recoucha sans se séparer d'eux, les respira ; il pensa tant qu'il put à sa femme et un souvenir, plus fort que tous, l'envahit et le réchauffa : c'était celui de leur matinée de Noël. Il s'y attacha, le revécut : pour la première fois, il avait été un amant. Mais, aussitôt, repensant plus fortement à Valentine, se disant qu'elle devrait être ici, près de lui, contre lui, il fut mordu par une douleur atroce qui le fit se tasser sur lui-même et serrer les poings : alors que le mal avait déjà pris possession de lui, il se demandait s'il ne serait pas devenu jaloux.
Le jour striait les rideaux de sa fenêtre lorsqu'on frappa.
Il ouvrit les yeux, aperçut contre sa figure l'écharpe et le manteau de Valentine qu'il avait placés sur son traversin avant de s'endormir, et il les cacha vivement sous ses draps.
Justine entrait, apportant le chocolat. Mlle Célina, qui la suivait, annonça un verglas à ne pas se tenir debout, et elle se mit à parler des journées pareilles qu'elle avait comptées durant sa vie. Elle disait :
— Tu ne peux t'imaginer combien il m'est agréable de ne plus entendre de bruit autour de moi ! Il n'y a que
le verglas qui me procure cette satisfaction. Personne ne sort, les gens ne se résolvent pas à traverser la rue. Un bon verglas, vois-tu !... Tiens, cela me rappelle...
Une fois lancée, nul, à l'exception de sa sœur Amélie, ne pouvait se flatter de l'arrêter.
Celle-ci entra, précisément :
— Tu n'as pas bientôt fini?... Tu ne le laisseras pas s'habiller, le malheureux !
Et, se tournant vers François, elle l'informa qu'il n'y avait pas de lettre au courrier.
— C'est bon signe, ajouta-t-elle. Nous la verrons pour le déjeuner, peut-être, parce que...
— Qui donc, mon Dieu? s'exclama MUe Célina. Amélie haussa les épaules et, s'adressant toujours à
François, elle ne dissimula pas ses craintes ; la route devait être mauvaise et, si le sol était pris là-bas comme ici, on n'oserait probablement pas risquer les chevaux dans la grande descente du Menoux...
C'était une façon de préparer François à une déception.
— Si tu te figures que cela va durer toute la journée ! énonça Mlle Célina.
— Si tu veux me faire croire, répliqua Mlle Amélie sur le même ton, que tu as regardé la girouette ce matin, tu perds ton temps !,.. Va voir d'où le vent donne, tiens, au lieu de faire une conférence !
Du moins, on comptait sur une dépêche.
A midi, le verglas tenait toujours et la dépêche n'était pas arrivée.
On se mit à table et, malgré ce qu'on fit pour que la conversation ne tombât pas, U y eut des trous qu'on ne put combler. Des trois demoiselles Carignan, seule, la tante Célina discourait : quarante années d'exercice à tirer un morceau oratoire d'vme courte pensée de classique l'avaient accoutumée aux digressions. Celle des sous-maîtresses qui demeurait à la pension pendant les vacances ne l'écoutait même plus d'une oreille.
Sur le coup de deux heures, Patureau, le voiturier, se présenta.
D'accord avec sa sœur Solange, MUe Célina l'avait prié de venir à la pension. Mais, quand il appnt que c'était pour conduire M. François à la CousteUe, il se récria jurant que ses bêtes ne tiendraient pas sur leiurs jambes. On insista, on promit d'engraisser le pnx du
''°Z!^Voyons. mesdemoiseUes, fit-il; vous ne voudriez pas qu'on nous ramène avec des membres casses?
Il fallut bien se résigner. , -^ -^ u x
Mais pour François, se résigner cela signifiait brésiUerles heures en s'agitant !... Il fit un tour de jardin, s'assit dans la cuisine près du grand fourneau, monta d'ans les dortoirs, rechercha les Hts où Valentme avait couché . A quoi bon? Elle avait couché ici, ou la; ime autre élève l'avait remplacée, effaçant sa trace.. Il redescendit par la chambre aux rideaux blancs qui servait d'infirmerie... On étouffait dans cette maison !
Il sortit.
Armé d'une canne ferrée, rasant les murs, il se trouva au milieu de la ville sans savoir où il voulait aller.
Au coin de la rue des Tanneurs une des deux femmes qu'il avait saluées prononça derrière lui :
— C'est le neveu de ces demoiselles.
On le reconnaissait ; cela lui fit du bien.
Il passait devant le magasin des Tassart lorsqu il se trouva nez à nez avec son heutenant.
— A la* bonne heure, dit Tassart en sounant, vous n'êtes pas long à quitter l'uniforme, vous !
Ils échangèrent quelques phrases. François, chapeau bas talons réunis, gêné, donnait du « mon heutenant » a chaque instant ; Tassart s'informait de « ces demoiseUes » comme s'il n'avait jamais cessé d'habiter le pays.
Ils se quittèrent.
Tassart lui serra la main...
François n'en revenait pas d'étonnement.
Un peu plus loin, il fit halte chez une amie de sa famille, puis chez une autre : Valentine était passée partout, racontant leur existence de garnison — telle qu'eUe la voyait, il est vrai.
122 VALENiiNii PACQUAULT
On lui vantait les qualités de sa femme, qui était une femme d'ordre et une femme de tête ; on le félicitait d'avoir une compagne si^ parfaite : malgré les contradictions, cela lui faisait du bien. Mais à peine dehors, ur;e grande honte l'envahissait et pesait sur sa conscience.
Il était si peu accoutumé aux mensonges qu'il n'en pouvait pas goûter les profits.
Cela le suivit jusque chez ses tantes, où il rentra la mine si défaite que Mlle Amélie entreprit de le réconforter.
— Le brouillard « descend, annonça t-eile. Dans une heure il n'y aura plus de verglas. S'il en est ainsi à la CousteUe, Valentine arrivera pour dîner,
— Tu entends, reprit sentencieusement Mlle Célina. Le brouillard descend ! Dès lors que le brouillard descend, mon ami, du moins puisque ta tante Amélie l'affirme, tu peux compter que le verglas, obéissant, aura disparu dans une heure.
Elle riait de son bon rire d'incrédule qui n'a foi que dans les choses écrites par les meilleurs auteurs.
François se retira dans sa chambre en compagnie de la tante Amélie ; un peu après, la tante Solange les retrouva, assis devant le petit guéridon, les mains devant eux, comme s'ils faisaient tourner la table. Amélie donnait des détails sur l'affaire Fenestraud :
— Voilà où nous en sommes, mon pauvre petit ! Si nous obtenons le concordat, ce sera du vingt-cinq pour cent. Si non... Je ne sais pas, tiens I II paraît qu'on ne pourra pas attaquer la reprise exercée par sa femme. Par conséquent, il n'y aura rien, rien !
Mlle Solange marmonna :
— Canaille!...
Depuis qu'elle avait vu le spectre de la ruine, elle avait de ces mots qui, jusque-là, n'avaient iamais fait frémir ses lèvres de sainte.
— Et il n'y aura rien, reprenait MUe Amélie, parce qu'il n'y aura pas de concordat 1 II ne se passe pas de semaines qu'on ne découvre des faux.:. Si, encore, il n'y avait que nous !,.. Mais M. Jamet est pour...
Elle leva les yeux vers François.
— Valentine ne t'en a pas averti?
Ils s'entre-regardèrent.
— ... Pour' cent quatre-vingt mille francs, achevât-elle sourdement.
Elle poursuivit, au bout d'un instant de réflexion :
— Après tout, Valentine ne le sait peut-être pas. Cela sonna faux.
Ils ne se parlèrent plus. I.à, près d'eux, devant ce guéridon nu, au bois ciré, poli, sans une éraflure, et qui reflétait le plafond dans sa marqueterie, s'était installé le triste convive qui surgit à l'iinproviste sans être jamais invité et qui refoule les mots dont le cœur voudrait se décharger. Il sufflt d'un geste, d'un sanglot, d'un soupir, pour le chasser; alors il s'évanouit, tandis qu'on se jette dans les bras qui s'ouvrent, que l'on pleure -ensemble et que le plus fort essaye de consoler les autres. Mais François s'était représenté qu'il devait garder ses peines pour lui seul ; quant à Mlle Amélie, elle le croyait si heure ux que l'idée d'écorner son bonheur, même ce bonheur d'homme aveugle, ne l'effleurait pas.
Et chacun, s'obstinant à s'abuser sur l'autre, demeura dans son silence.
On guetta l'arrivée de Valentine jusqu'au soir. Le dîner fut reculé d'un quart d'heure, puis d'une demiheure ; on se mit à table enfin, et les trois bonnes vieilles, presque ensemble, prononcèrent en s'asseyant :
— Le verglas n'a pas dû fondre à la Constelle . C'était une exphcation qui ressemblait à celles que
l'on donne à mi malade dont on désespéra Seule la perfidie qu'elle comportait transperça François.
Le lendemain matin, en se reveillant dans sa chambre de petit garçon, au clair soleil d'un jour de gelée, sa résolution était prise : il partirait pour la Constelle, dût-il i'y rendre à pied
Une colère, dont U reconnaissait la source, lui faisait
crisper les poings. Il ne se formulait pas les griefs qu'il avait contre Valentine, il ne savait même pas s'il en avait, mais il la désirait ardemment, en homme. Elle était à lui, n'est-ce pas, elle n'avait pas le droit de se séparer de lui, et il en voulait à l'oncle Jamet de l'avoir gardée, à ses tantes de l'avoir laissée partir, à tout le monde — au pays lui-même, qui la retentissait.
Quand on lui apporta son déjeuner, il donna des ordres pour qu'on commandât une voiture.
Cela dut déchaîner une tourmente dans la maison. Quelques minutes plus tard, sa tante Amélie vint lui représenter doucement qu'il fallait attendre le courrier avant de prendre une décision, et encore serait-on si sûr que M. Jamet n'aurait pas fait atteler sans passer par le télégraphe?... Elle descendit pour empêcher la domestique de sortir.
Attendre !...
Il était là, seul, à essayer de mater son exaspération, quand des pas gravirent l'escalier quatre à quatre...
Il se dressa, le cœur battant, prêt à recevoir une mauvaise nouvelle.
La porte s'ouvrit... et, de derrière le rideau, Valentine surgit, la figure rose de froid, johe, joHe !
Elle se jeta sur lui.
Ivres tous les deux, elle goûtait une joie de maîtresse à sentir sous sa bouche des lèvres adoucies par la nuit, et lui se grisait de l'air glacé qu'elle lui apportait. Le parfum dont elle était imprégnée et que le froid avait contenu, s'évaporait d'elle par bouffées.
Éperdu, il lui dit à l'oreille :
— Viens dans le lit !
Mais elle le rappela à la raison. Ils n'étaient pas chez eux, on pourrait frapper à la porte...
Précisément on montait.
Mlle Amélie apparut la première, et puis ses deux sœurs.
On s'exclamait :
— Par où êtes- vous arrivée? Comment êtes- vous venue?...
VALENTINE PACQUAULT I^g
Elle était venue dans la charrette an^aise de son onde toute seule ioyeuse comme une enfant à qui 1 on a prête
était encore dure, les buissons avaient '=.';* airho^W» di choses immobiles qu'on distmgue a P«n- Elk n en tendait que le grincement ^e-ou^ de ^ voUure^surJe
trpfutfp;;Ufp\fts'em^a^^^^^^^^^
'^e'S^nt^r'tTe^^llStTas'fres^^
çoisseiSt content ; eUe se disait : . Ils vont me trouver
~lXut de* la montée du Menoux. elle avait découvert les IteTux du Pin et la contrée qui dévale jusqu a la ëeiïe Jusqu'à Argenton. Seule sur cette route qu eUe ™^r Jurait autrefois qu'avec l'oncle Jamet, dominant Irile plys qu'eue connaissait ferme par fenne qu eUe ^â quftté qu'eUe retrouvait, il lui avait semble que ce SauC"»« '"' appartenait. Des rouliers lavaient saluée... Oui, tout lui appartenait
EUe avait fait un rêve insensé : eUe s «ait vue ms talléedansun château qu'ils achèteraient dès quils aur^ent quitté Saint-Léger; eUe aurait des chevaux, eUe rh^serrl courre, ils feraient de l'élevage, ils donneraient
%T^é é'faii loin, la phrase que lui avdt dite l'onde laSiet le iour de son arrivée à la CousteUe !.. Sa dot i^t chez'penestraud? Et après?... Tout n'était pas pe'l. peut-être? D'aiUeurs, le tonton Jamet n avait-, pas laissé comprendre qu'on n'en était pas au taion du bas d^ laine des tantes Carignan?... Il n'avait plus été nuestfon de la faUlite. Valentine ne demandait quà ce qu'on n'en parlât pas. M. Jamet n'y tenait pas non Dhis les étangs de la Brenne étaient pris, la sauvagine ^JÏenSt suf la Creuse, sur les ruisseaux, et ,usque dS^s les fontaines voisines des marais Q^^nd J>n °e tuait pas de canards ici. on en tuait dans les bo;s
humides. Botté, équipé comme un Esquimau, l'oncle Jamet battait déjà la contrée depuis une semaine quand sa nièce était survenue. Le soir, il ramenait des amis, et l'on festoyait jusqu'à ce que le coucou de la salle k manger chantât onze heures. Valentine avait retrouvé son atmosphère d'autrefois. EDe s'occupait de régler les repas, donnait un coup d'œii à la cuisine, commandait. Vraiment, on ne pouvait pas parler de l'afïaire Fenestraud ! Le tonton Jamet était bien assez touché ! Il avait dit .
— Que veux-tu? Moi, j'ai soixante mille francs dans la faillite. Il ne me reste pas grand'chose ; c'est embêtant I Mais, c'est pour toi, ma pauvre petite;... Cent vingt mille!... Toute ta fortune!
C'était peut-être le contraire qui s'était produit. Pouvait-on le savoir? En somme, lui et elle ne faisaient qu'un, — elle était son héritière et, à sa mort, tout ce qui resterait derrière lui serait à elle. Il le lui avait écrit à Saint- Léger, sans préciser l'importance des pertes ; il le lui répétait encore... Et puis, et puis, il s'agissait de jouir de ses vacances- et de ne pas gaspiller le bon temps I
Elle avait proposé d'aller chercher François à Argenton. Il avait répliqué :
— Fais ce que tù veux ; tu es ici chez toi. Je t'accompagnerai ou je ne t'accompagnerai pas : à ta guise ! Si tu n'as pas besoin de moi, je tâcherai de raboter encore deux ou trois bécasses dont ton soldat me dira des nouvelles.
Le bon tonton Jamet qui pensait toujours aux autres I Il n'avait jamais été si charmant.
Et elle était partie seule, vraiment reine de ce territoire dont elle ne voyait pas la ruine. Son assurance coutumière s'en était accrue immensément.
Même ici, dans cette chambre du pensionnat, qui était toujours a la chambre de François », elle exultait en racontant l'existence de ménagère qu'elle menait depuis trois jours, et les malheurs du pays, et tout ! Et pendant ce temps, elle grignotait les tartines beurrées qu'on avait apportées pour François. Soudain, elle s'écria ;
— Mon cheval qui est à la porte !
Elle l'avait oublié depuis une demi-heure !
On lui proposa de le faire conduire à l'écurie de l'hôtel. ...Ah ! bien, il n'aurait plus manqué que cela ! Un cheval ombrageux, qu'elle seule connaissait !
Elle remit ses gants, s'emmitoufla dans sa fourrure et jeta en dégringolant l'escalier :
— Je reviens dans un instant.
On essayait encore de la retenir qu'eUe était en bas,
clamant à Justine . , -^ ti Prenez le gibier qui se trouve dans ma voiture, il
est pour ces demoiselles.
Demandez-moi!... Ce M. Jamet!... grondait avec
reconnaissance Mlle Solange. Comme s'il n'aurait pas
pu le garder! , , . ,
— Eh bien ! plaça Mllte Améhe, les enfants le mangeront
Ici?... Erançois serra les lèvres; il se doutait bien qu'ils n'y resteraient pas longtemps.
En effet, après le déjeuner, Valentine dit à brûlepourpoint :
— A quelle heure partons-nous? Il ne faut pas se
laisser pincer par la nuit.
Ah ! l'exclamation qui l'accueillit !
Mlle Améhe secouait les mains, un peu en colère :
Vous n'allez pas nous quitter, allons?... C'est le
premier de l'an demain !
Mlle Solange ne proféra pas une protestation. Deux grosses larmes perlèrent à ses cils, roulèrent sur ses joues dont la peau fine et diaphane se crispa, mais elle lança vers sa nièce un de ces regards de juge qui glacent l'accusé. La tante Célina faisait des représentations raisonnables.
Calme, gaie, ouvrant de grands yeux étonnés, Valentine expliquait qu'elle était venue sans bagages, « comme ça, pour chercher François et qu'on reviendrait »...
— ... Après-demain, tenez !...
— Et le premier de l'an?... répéta Mlle Amélie. Elle n'alla pas plus loin : les larmes la gagnaient.
La décision de Valentine était prise depuis longtemps.
N'avait-elle pas expliqué que i'oncie Jamet les attendait, et qu'il avait besoin de son cheval? De bonnes raisons.
— Notre premier de l'an !... Notre premier de l'an !.,. Oui, le premier de l'an des vieux, si triste, plus endeuillé
qu'une Toussaint ouatée de brume quand il y a la place vide des enfants ! On ne peut plus oublier ce qui meurt avec une année et l'on ne peut pas agiter devant soi les espoirs si fragiles du temps nouveau !
Les trois sœurs pleuraient lorsque la voiture arriva.
Mlle Amélie se ressaisit ; ce ne fut que pour prononcer, durement :
— Du moins, remportez le lièvre et les canards à M. Jamet !... Nous n'en avons pas besoin ici.
C'eût été comique, s'il n'y avait eu l'accent d'une telle vexation douloureuse.
On ne l'écouta pas.
La voiture démarra : on arrachait aux trois vieilles ce qu'il leur restait du plus grand de leurs biens, celui qu'elles avaient possédé à elles seules, qu'elles avaient prêté, et qu'on leur avait volé définitivement sans qu'elles s'en aperçussent.
François était parti !
La lourde porte brune de la maison se referma...
La nuit surprit les demoiselles Carignan essaimées dans la maison : Célina dans sa chambre, Solange à l'infirmerie et Amélie dans la cuisine, épluchant des légumes avec les bonnes.
Dire qu'elles avaient eu leur François, là, à elles, pendant deux jours et qu'on le leur avait enlevé ! Elles ne l'avaient pas assez contemplé, elles ne l'avaient pas assez fait parler, elles n'avaient pas été assez bonnes pour lui, elles ne l'avaient pas distrait ; elles l'avaient ennuyé avec leurs histoires de la faillite Fenestraud. Elles n'avaient pas su le retenir ! ^
Les cloches sonnaient la fête du lendemain... La jolie fête, vraiment ! Pourquoi fallait-il que, si près du tombeau, il leur en fût imposé une semblable !
VALENTINE PACQUAUI T 129
Au dîner, on n'alluma qu'une lampe.
— Ils reviendront après-demain ! soupira MUe Solange. Sa sœur Amélie haussa les épaules, rageusement, ayant
l'air de dire . « Us reviendront, ouiî... En passant!... Quel cadeau ! »
Elle bougonna :
— La mâtine !
C'était à Valentine qu allait sa rancune.
Dans cette trop vaste pièce, on avait 1 air de veiller
im mort. . ,
Mais voilà qu'au dessert, Mlle Céhna se nut a parler de George Sand, de Voltaire, de Musset, de la vie de saint Alexis, du Roman de la Rose et de la Chanson de Roland! Ses deux sœurs la considéraient, muettes et épouvantées.
Cela sonnait la fin d'un être. De semaine en semame, on assistait aux progrès de l'enUsement. Il n'y avait plus de net, dans cet esprit, que la per;sée des autres dont elle avait entretenu'si longtemps les générations qu'elle avait formées. Dans son intelligence usée, les cases^ qui demeuraient intactes s'ouvraient ainsi, sans qu'elle pût les commander. Elle retrouvait, alors, les gestes qu'eUe faisait à sa chaire, et sa voix de professeur...
C'étaient des moments qui rendaient folle Mlle Solange ; et, pour des heures, Mlle Amélie, si courageuse, n'avait plus le cœur de batailler, elle qui n'avait pas cessé de regarder son but — refaire leur fortune, la donner intacte à François et s'enfoncer dans le grand repos, l'âme apaisée. On n'amasse guère d'or quand on est sur son déclin? Allons donc ! Avec une volonté entêtée, ne peuton retarder le moment de dire adieu à son ciel de lit? Pourtant, un jour, la vaillante petite bonne femme avait bien senti qu'un découragement sans remède la gagnait : c'était au lendemain de la catastrophe Fenestraud, lorsqu'elle avait découvert que la tête intellectuelle de la maison vacillait. En effet, Célina avait des absences : au milieu d'une phrase, comme touchée par un doigt qui lui imposait silence, elle s'arrêtait, semblait réfléchir et puis, elle repartait sur un autre sujet. On
aurait dit que le sommeil était en lutte avec son esprit. Alors — oui ! — Mlle Amélie s'était persuadée qu'il n'y avait plus à lutter, qu'on pouvait s'abandonner, que le combat était lini pour elles trois, et qu'elles étaient vaincues. Un sourd ressentiment s'était emparé d'elle contre la malheureuse qui les trahissait. Et voilà que, précisément à la faveur de ces mouvements déraisonnables, son énergie des belles années avait reparu : sans faire la part des difficultés et de la vérité, sans douter de ses muscles, raidie, tenace, farouche, elle avait pris en main l'autorité abandonnée. EUe ne s'était occupée, jusqu'ici, que de la cuisine et de l'économat?... Bon ! Elle installa deux sous-maîtresses, choisies parmi les anciennes élèves de la pension, elle distribua les tâches, elle surveilla les cours. La maison s'était réorganisée de la même façon que s'il s'était agi de préparer un avenir illimité. On supprima les charges de Célina ; on la conduisait dans les classes pendant ses bons moments, et on lui en interdisait l'accès pendant les autres. Il ne fallait pas que le pensionnat eût même la perception de la fissure qui s'était produite. Amélie ne prenait conseil de sa sœur Solange que pour l'argent, mais elle commandait et dépensait. On aurait cru que, ayant fait des économies toute sa vie, il lui serait impossible d'en réaliser sur de nouvelles bases? Elle en fit, pourtant, et sans qu'on en souffrît, sans même qu'on s'en doutât. Maigre comme un coucou, c'était elle qui, traversant le réfectoire, houspillait les élèves qui n'avaient pas d'appétit et qui obligeait celles dont les joues étaient pâles à prendre du quinquina ; dans la grande cour, pendant les récréations, elle se promenait parmi les « petites », leur apportait des sucreries et les forçait à courir, à s'amuser, toujours en vue de l'appétit et de la bonne mine. Quelquefois, aussi, elle distribuait des jouets : c'étaient ceux qu'elle avait exhumés du grenier et qu'elle avait rafistolés, aidée de la cuisinière et de la fille qui lui était adjointe, « le torchon ». Seulement, la prière du soir était à peine dite que les feux des fourneaux et des poêles étaient éteints. Ellemême, la petite vieille, tamisait les cendres, triait ce qui
n'avait pas brûlé, confectionnait des sortes de galettes avec du charbon, de l'eau, des copeaux et des mottes de tinnerres. quelque chose qui ressemblait à de la pat serie ou à une préparation de cimentier : le lendemam. les fovers avaient leur charge. A certaines heures du ]our, me AméTe disparaissaL... On aurait pu la rencontrer hor^ la^e. passant des marchés de légumes, de rmts et de te moA. battant le rappel dans les 'fermes éloignées oùX Te fournissait de volaille et d'animaux maigres qu'eue engraissaitavec les épluchures et les eaux grasses et qu'eUe faisait tuer ensuite, vendant la plume ou les neaux On ne savait p»^uand elle dormait. Du moins, en ^e où ron avait chuchoté que le pensionnat Cangnan ^vmt se résoudre à fermer ses portes, on pubhait que cl demoiseUes avaient encore une fameuse reserve. Et iTmaison était demeurée telle qu'on l'avait toujours
François ne s'était aperçu de rien, à ce point que à la Constelle, ce jour de premier janvier, il sourit à 1 oncle Jamet. qui ayint risqué une question au sujet du règlement de la faillite, dit. en chgnant de 1 œu .
l! Au pensionnat, a y a toujours le coffre du corsaire.
On devait en savoir plus long que lui.
?ela filque ses remords d'avoir quitté ses chères vieilles
^'^Onnïdufrien de plus de l'affaire F^^^^^
L^?onton se montrait bon vivant. Son nre . ^nnait haut «;es plaisanteries éclataient sans discontmue. : on débou^Sit du vin gris, on mangeait des mannad^ de ÏngUer des bécassis rôties, des nouzUlades grillées; après le café, le pousse-café... , , ^„ ^^r^nce il
François, quand vous reviendrez du service. U faudra chasser. Vous aurez de quoi faire 1 T ji tpntation du diable 1 .
A la tombée de la nuit, le facteur arriva, « saoul comme
unt l^ur^^que ». affirma l'oncle Jamet qui le paracheva
sans hésiter avec deux verres de kn^ch. j^.^^^is
Il n'y avait de lettres que pour Madame François
Pacquault, château de la Cousielle...
c Château de la Coustelle » ! Cela flatta le tonton. Il lui sembla que les hypothèques qui grevaient sa propriété s'envolaient.
Durant toute la soirée, on parla de Saint-I,éger, des officiers, de la garnisony des relations. L'oncle Jamet, qui avait invité deux voisins, se rengorgeait. Valentine, endiablée, singeait le capitaine de Milliaud ; elle décrivait son grand nez, sa silhouette d'échassier étique, la balafre qui faisait ses deux profils différents. Elle le traitait à la façon d'une ancienne connaissance qu'on aime bien, mais pour laquelle on n'a aucun ménagement.
— Il n'y a pas de danger qut cette espèce de drôle de Tassart m'ait envoyé sa carte, lui ! remarqua-t-elle. Où aurait-il appris à vivre, ce freluquet-là i... Tandis que les autres, ils sont polis, au moins !
Elle était dans le ravissement. Les rêves qu'elle avait faits derrière ses fenêtres fermées, durant les longues après-midi d'inaction, ces rêves prenaient corps ici parce qu'elle avait à qui les confier.
François essayait bien de la suivre, mais dès qu'il ouvrait la bouche, Valentine avait une telle manière de prononcer : « Laisse-moi expliquer... », qu'il se taisait.
Elle expliquait, en effet, et François finissait par croire qu'elle n'inventait rien. Tout de même, à certaines minutes, il se croyait dans une salle d'auberge, après une foire, en pleine bombance de maquignons.
Il était un peu ivre.
On fêtait autrement que cela le premier janvier, chez les demoiselles Carignan.
Comme on semblait éviter de parler du départ, ce fut François qui, timidement, proposa de s'occuper de la malle ; aiissitôt Valentine trouva des raisons et le tonton Jamet représenta que son cheval boitait.
On télégraphia donc aux demoiselles Carignan que les enfants ne reviendraient que le jour suivant.
Ils ne restèrent à Argenton qu'une soirée et qu'une nuit ; et les pauvres vieilles qui voulaient jouir, seconde
VALENTINK PACQUAULT 133
par seconde, de leur François n'avaient plus en tête que riflée de la séparation toute proche I
Elles s'efforçaient de l'oublier, pressentant qu'on ava dûê re gai à la Constelle. EUes voulaient être gaies e les a^s ilis la pendule tintait et eUes retombaient dans l^ui trTS^s Enfin, Célina. comme si les appréhensions de l'heure avSnt trouvé le chemin de son cervéku. Célina parlât s'intéressait à la garnison de ses neveux se préoccupait de leur existence et disait à chaque inst^t .
Il faudra emporter des livres pour le voyage... Avant de partir pensez donc à me demander les œuvres
de George Sand...
Valentine bâillait
Quand l'omnibus de l'hôtel s'arrêta devant la porte du pensionnat, cela fit aux demoiselles Cangnan effet d"une ambulance qui vient charger un grand malade^
C'était à qui retiendrait le mieux ses larmes il n y avait que vLntine dont la lucidité était parfaite. Elle adt à tout, aux bagages, aux colis de provisions; elle disait au revoir aux sous-maîtresses et aux bonnes.^ Elle fit aussi des invitations, .
Mon petit François, ânonna Mlle Solange, nous ne
t'avons pas vu ! ,
Bast I hasarda la tante Amélie, ça n'est pas pour toujours qu'il s'en va !... Il aura une permission pour Pâques... Ah l on pensait bien à Pâques, oui !
Lorsque la guimbarde s'ébranla, les trois figures contractées dont François essaya de capter limage Payèrent de sourire, n'y parvinrent pas. et disparurent
1 tout à coup. , .
Il éclata en sanglots. Le désastre était consomme.
Valentme regardait défiler les maisons.
Une fois dans le compartiment, elle dit : il — Sais-tu à quoi je pense? ^ .
I II ne le lui demanda pas. Elle poursuivit, néanmoins .
— Nous donnerons un thé, cette semame, et nous inviterons les officiers.
Dans son coin, François ne bougeait pas. Les champs bordés de haies, les villages, et les fermes, et les cassines qui s'enfuyaient, c'était son pays ! On clamait des noms qui lui étaient de moins en moins familiers et, à chacun d'eux, l'envie le saisissait d'ouvrir la portière, de sauter sur le quai, courageusement, et de s'enfuir. Il n'avait plus qu'une immense lâcheté devant cet avenir chargé de menaces vers lequel il roulait.
Il se rappelait l'aventure d'un garçon qui, revenant de permission, n'était jamais rentré à la caserne ; on avait fouillé les granges, les meules de paille, les fournils, les carrières des environs. L'affaire était classée, quand on retrouva le corps du soldat dans un ruisseau qui bordait la ligne du chemin de fer.
C'était un bon et brave petit gars, dévoué, honnête, sage et sain, à propos de qui, croyait-on, il ne pouvait être question ni de fugue, ni de suicide. Chacun avait fait des suppositions; pereonne n'avait pensé à l'amour impétueux qui tire en arrière ceux qui, le cœur brisé, s'éloignent du berceau.
François essayait de se représenter ce camarade inconnu, d'abord en proie à la torture d'un long débat intérieur, et puis à l'instant où il ouvrait la portière, à la seconde où la décision l'avait saisi... Son coin de terre le réclamait, ce cher coin de terre qui fait entendre si loin sa voix insidieuse, tantôt limpide, tantôt trouble, gonflée de mystère — irrésistible ! Et François la percevait, cette voix, et il en savourait les accents !
Épouvanté de ne plus se sentir maître de ses actes, il était inondé du chatoiement que projetait le nid où il
avait commencé de dévider si posément la vie. Êt«t-il
™irr;ppt1^^de"v"aî::^e: se serra contre e,.e et
lui murmura :
^^nXmrr^on, eue comprit : .Ne nous
I « Filp sourit Im tendit son cou. 11 ne
tions.
,jreirrs.s;/:s-rp^«
iTunv"a.rd lapou Ï^rrsu/les meubles et, partout. ?«IS qu'on avait apportés pour les emballages S départ La bonne était absente, n'attendant -es in-'t«^ qSe dans la nuit. Lorsqu'elle se montra sur le pab r, dk était coiffée d'un chapeau qui appartenait à valentine et parfumée comme une boutique ^ejo^*^"^ On J^ donna ses huit jours ; elle exigea son '°""P*^J"l^?^^[â rassembla ses bardes en un toumemam . dix mmutes plus tard, eUe descendait son baluchon... On dînerait à l'hôtel !
ÏÏ'^rdfla ™e battit ; «n pas léger, inégal et pressé
s'éloigna sur le trottoir...
François, de nouveau, était seul!... - a .^
Il aUum; le feu qui était dressé dans la chemmée se blL tombe dansV fauteuil, et son amertume^s épa- St .r contrainte comme la lourde fumée qui dans le ciel catae, s'arrondit au-de^^sus d'un cratère, s'élargit et Veuille une contrée. U se prit à songer à la douce
maison d'Argenton où il était apparu comme xm sauveur. Que de belles choses gâchées ! Les figures anxieuses des trois vieilles se détachèrent en lui et il distingua ce qu'il n'avait pas encore aperçu dans leurs rides, un bref et déchirant reproche. Ah ! pourquoi ne s'était-il pas jeté dans les bras qui s'ouvraient, le soir de son départ pour la Coustelle, au moment de monter dans la voiture que conduisait Valentine? Il aurait chuchoté : « Pardon ! Il le faut,... pour son plaisir! Je ne peux pas la laisser s'éloigner seule... Je l'aime. » Elles auraient compris elles l'auraient excusé... Au lieu de cela, il avait voulji agir en homme ; il s'était tu ! Les trois tantes s'étaient serrées devant la porte et, dans le même temps, profitant de ce que Valentine était occupée à dégager une rêne — il se le rappelait si bien ! — elles avaient levé vers lui de pauvres yeux pleins de ferveur !... Oui, alors, il avait éprouvé un peu d'agacement ! Ne fallaitril pas être à la joie, puisqu'on allait fêter l'année à la Coustelle? Et il savait bien, pourtant, que ce ne serait pas la Saint-Sylvestre si douce de la maison Carignan ! Là, si l'on ne faisait pas le bilan des comptes, on s'entretenait du passé; chaque année, il y avait des coins de son enfance qu'on lui découvrait parce que, chaque année, il prenait un peu plus la place du chef de famiîie, et qu'un chef de famille doit tout savoir de ceux qui lui ont fait le magnifique et terrible cadeau de la vie. On ouvrait les albums aux portraits, on nommait des êtres qu'il n'avait pas connus mais de qui il tenait par des ressembhmces, par une communauté de goûts, par certaines intonations, par des formes indéfinissables de l'esprit. Les souvenirs se poussaient les uns les autres, on prononçait des noms qui, dans la contrée, étaient connus de tous ceux qui y avaient leur souche... C'était comme une belle fresque, longue et minutieuse, qu'on animait, une légende dont chacun des quatre êtres qui entouraient la table était un acteur. Le lendemain, à l'aube du temps nouveau, on était un peu plus fort que la veille : les morts qu'on avait redressés s'étaient rainés pour vous soutenir dans l'existence qu'ils ne
s'étaient transmise que pour vous la donner .. Cette fois il n'y avait pas eu de ces légendes pour finir 1 année : les. disparus n'avaient pas été réveillés — les festins de la Coustelle en auraient dispersé la cohorte...
Oui le reproche si attristé des trois vieilles qu il avait quittées François le percevait maintenant, si net, si fort, si juste, qu'il ne faUait pas songer à le chasser!
Il se leva donc et, à la lueur d'une bougie, il écnvit a Ar-enton une longue lettre désespérée dans laquelle il avSuait tout, ses misères de cœur, ses cramtes — enfin tout ! — et avec la hâte d'un pénitent qui clanfie son
^'Torsque Valentine rentra, la lettre était finie, et il commençait à déballer les paquets du voyage. Ils vidèrent la m^e : le compartiment des robes était resté tel qu U était au départ. ,
Valentine avait cette manie de se faire suivre du plus de choses qu'elle pouvait emporter. Pareille à une fourmi, eUe entassait réserves sur réserves. Elle possédait des robes dont eUe n'avait jamais eu l'occasion de se vetir, qu'eUe retrouvait alors qu'elles étaient démodées, mais dont eUe ne pouvait se résoudre à se séparer ; néanmoins, parce qu'elles étaient démodées, elle en commandait de nouvelles. EUe avait trois oa quatre nécessaires de toilette dont eUe ne se servait pas, uniquement pour parer à l'accident ou à la perte qui aurait pu affecter celui qui était en usage. Dans les armoires, c'était une accumulation de gants, de chaussures, de lingene et de jupons. Quant aux chapeaux, il y en avait des cartons jusque sous le lit. Tout était en ordre ; si un objet manquait, elle s'en apercevait aussitôt, et elle n'avait point de cesse qu'il ne fût retrouvé.
Au moment où la pendule sonna la denue de sept heures, die courut au cabinet de toilette en lançant :
— Allons dîner I Nous verrons le capitaine de MiUiaud. Je l'ai aperçu en entrant chez les Dupin.
C'était, d'aiUeurs, ce qui l'avait décidée à ne pas accepter l'offre que les Dupin lui avaient faite de partager leur repas.
La salle du restaurant était presque vide. Dan? un coin, à la table des officiers, de Milliaud dînait seul.
— Va le saluer, chuchota Valentine.
François s'avança.
— Ah ! mon ami, s'exclama de Milliaud, si je m'attendais à vous voir!... Mme Pacquault est avec vous?... fit-il en apercevant Valentine.
Il prit François par le bras, se dirigea vers elle et la pria de partager son dîner :
— Vous ne savez pas le plaisir que vous me feriez...
Il commanda du Champagne, on éventra un pâté de foie.
Le capitaine de Milliaud régalait ses jeunes amis.
A un moment, il prononça en se carrant sur sa chaise :
— Je m'imagine être un vieux tonton à héritage qui reçoit ses neveux. Je vais vous demander des nouvelles de la famille !
C'est ainsi qu'il connut l'existence des tantes Carignan et de l'oncle Jamet. On parla du château de la CousteUe, de ce château que le capitaine se représentait perché sur une colline, flanqué de tours et de poivrières, brodé de créneaux et de mâchicoulis.
— De quel style?
— Oh ! vous savez, répliqua vivement Valentine pour prévenir l'intervention de son mari, c'est un château si l'on veut I On l'appelle château là-bas...
Peu lui importait ! Ce qu'il lui fallait, c'est qu'on évoquât un foyer, des habitudes étroites, de vieilles figures à bonnet de Chantilly, et tout ce qui ne rappelait ni la garnison, ni le mess, ni la gargote de l'hôtel ; cela le ramenait aux années de son enfance, dans la propriété des grands-pères. « Son Périgord ! » Le fumet d'un rôti, le timbre d'une cloche, le miroir d'un ruisseau frais, l'odeur du brûlot dans un bois, le lui redonnaient comme la vue d'un mamelon couronné de taillis, ce qui était pour lui l'image définitive du pays. Il lui arrivait, parfois, d'ouvrir un indicateur de chemins de fer et, assis sur son
Ht de camp de taire un beau voyage dans la contrée qui M tenïTa^u cœur comme le souvenir d'un premier amou lUvTbeau ne connaître de ce paradis que le corn perdu où n avait grimpé aux têtards de la praine. ou 1 s éta t Lit desTollL dTmarrons dinde à l'autom^^^^^^^^^^ r^rhé des écrevisses dans un ruisseau de cnstal. ou u ^J^h bu du laS chaud dans l'étable, c'était un monde^
:Tr tTmo n tduïante^ il n'avait jamais consent, à I^ reprendre l'expédition qui le lui ferait retrouver. Une Srrurtant il s'était risqué jusqu'à Péngueux ; ma^s, au mdt de prendre le train qui devait le rapprocher Z rlrTiseau U avait réfléchi : un vieux cousm fêterait son rétoTr - oui 1 Néanmoins, le toit qui durant deux sM^ avait abrité ses ancêtres, les pièces où d avait nsaué ses premiers pas, et la chambre, sa chanibre d enfant ?t le grand écusson de la famUle, au-de^us du trche ne lui demanderaient-ils pas les comptes de taat ■ Kéés? Qu'avait-il fait?., Qu'ét^ent devenus les biens que les anciens lui avaient légués ...
û ne s'était pas assez préparé à ce «■^t^-a- >.te ' . 11 avait remis sa visite à un autre jour ; il ne 1 avait jaSa'fdte et la maison familiale, le pays de son en toce^ 'tout cela s'était un peu plus «veloppe de brurn^^ U féerie de l'absence s'était poursuivie : les arbres étaient devenn'™™^"='«' '« <=''"*^^" *''*" P"' proportions de Sque. Il n'avait plus jamais été question d ent eptenSe l retour vers le passé. Seulement, <";rant I;? ZTrsie sohtude, lorsque le courant des ,ours s arretart e nlssé se vengeait. Alors, le vieux garçon, pare 1 à un chien qurechefche sa niche, fouillait dans les grâces de on mLcle. Dame 1 après, en regardant autour de ui quelle laideur 1 Et s'il se retournait pour voir la route parcourue, quel désert !
140 VALENTINE PACQUATJLT
Ce soir-là, on évoqua Argenton, la Coustdle, le Berry ; à la vérité, c'étaient son village, le château de Corcasseau, ses coteaux ronds qui surgissaient devant de Milliaud.
Parlant des tantes Carignan, Valentine dit en riant qu'elles ne vieilliraient jamais ;
— Je les ai toujours connues avec les mêmes perruques.
— Taisez-vous ! J'avais une tante qui portait perruque, et je la vois, tenez !... Je la vois, dans l'embrasure d'une fenêtre, occupée à faire de la tapisserie...
Ce fut h lui de parler, et il parla pendant plus d'une heure, sans remarquer que Valentine se retenait de dormir.
François buvait ses paroles. Pour lui, le personnage dont on s'entretenait, c'était la tante Solange, qui brodait, qui cousait, qui tricotait, assise, elle aussi, derrière les rideaux d'une fenêtre. Les anciens ont tant d'attitudes qui leur sont communes !
— Pacquault, dit à un moment le capitaine, 4a plus belle histoire qu'on puisse vous raconter, c'est celle qui ressemble le plus à celle que nous nous contons, à nousmêmes, sans l'avouer à personne.
Les garçons avaient éteint les becs de gaz à l'autre bout du restaurant.
— Encore une bouteille de Champagne, s'écria de Milhaud en tapant sur la table Allons donc ! Ça n'est pas toujours fête !
Mais le froid était entré ; la nuit qui creusait une partie de cette grande salle s'était étendue jusqu'à eux. Il fallut abandonner les souvenirs qu'on ne parvenait plus à réchauffer. On parla un instant de la vie à Saint-Léger ; Valentine avoua qu'elle s'y ennuyait à mourir.
— Eh bien ! sapristi !... s'exclama de Milliaud, en donnant le signal du départ, je vous présenterai à la femme du lieutenant Gilloux ! Elle est charmante. Et à la femme du capitaine Sérileau,... qui ne l'est pas beaucoup ; elle connaît son annuaire sur le bout des doigts, celle-là, et quand elle parle du coolonel, elle pique une pâmoison.
— Si VOUS croyez qu eUes voudront fréquenter la femme d'un simple soldat...
— Hein?... Laissez donc!
Valentine jugea que c'était le moment d mviter le capitaine à prendre une tasse de thé. le dimanche suivant, et elle le fit tout juste du ton qu'il fallait, en maîtresse de maison qui n'oublie pas, cependant, qu'elle est la femme d'un simple soldat :
— Sans cérémonie, capitaine.
— Et j'accepte!
— T'inviterai vos lieutenants et les officiers que vous m'avez fait connaître — si vous croyez qu'ils ne refuseront pas. . . VT
— Ils accepteront, sacrédié, avec joie !... Nous sommes de la même famille depuis que votre mari porte l'uniforme. 11 n'y a pas trente-six façons de servir la patne, et il n y a pas deux races dans l'armée. Si vous vous figurez qu au moment de la grande brossée, Pacquault et moi nous ne . mangerions pas à la même gameUe ! En attendant, pourquoi faire fi les uns des autres? Le colonel nous pne bien
à sa table. Chez lui. nous sommes des gens du monde. Une fois sortis, le colonel est le colonel, et chacun de nous sait ce qu'il lui doit. Voilà !
— Dans ce cas. j'inviterai ces messieurs pour
dimanche.
— Entendu!
Tous les trois remontaient l'avenue déserte, piquée ça et là d'un bec de gaz qui n'éclairait que la maison la
plus proche. .
— Moi, confessait de Milliaud, ]e suis une vieiUe baderne qui aime la jeunesse, et vous représentez la plus belle jeunesse que j'aie connue.
Il leur sortit tout ce qu'il pensait de leur ménage. Sur le point de les quitter, il ajouta ;
— Je ne vous cache pas que j'ai eu un peu peur pour vous, quand vous êtes arrivés. Précisément, je me demandais ce que vous deviendriez, sans relations, dans ce trou, et j'en voulais à vos familles qui vous avaient unis comme ça, sans penser... Maintenant que nous avons bavardé...
Allons, ça va, sacrebleu ! Ça va! Moi aussi, j'étais fait pour avoir des enfants ! A défaut d'enfants, j 'aurai des neveux : mes neveux Pacquault, nom d'un chien ! Et le service n'en recevra pas de coup de pied au derrière, n'est-ce pas, mon ami?
— Crois-tu? chuchotait Valentine en montant l'escalier.
Ah ! elle était loin d'Argenton et de la CousteUe ! Malheureusement, la question des domestiques demeurait pendante, et cela refroidissait son allégresse.
— Tu ne pourrais pas m'amener deux soldats, demain soir? demanda-t-elle. Ils feraient le ménage à fond.
— C'est que, répondit François en hésitant, si je les amène, il faudra les garder à dîner.
— En voilà, une idée !... lança-t-elle, toute en colère. On les paiera, et s'ils ne sont pas contents...
Il ne répliqua pas. Pourtant, le lendemain soir, il lui annonça que son brosseur, Métais, et un homme de la compagnie seraient là avant six heures.
— Et comme nous dînerons à l'hôtel..., ajouta-t-il. ■ — Nous dînons chez les Dupin.
Il en fut soulagé.
Elle raconta qu'elle avait couru par la ville, en compagnie de Mme Dupin, à la recherche d'une bonne, et qu'elle n'avait rien trouvé. Toutefois, on lui avait signalé un ménage...
Ce qui la flattait, c'était d'avoir un serviteur à qui elle choisirait une livrée. Il porterait les paquets de François à la caserne, il... Peu importe I Elle aurait un valet de chambre.
Tandis qu'elle était dans le cabinet de toilette, Métais et son copain se présentèrent, et il fallut que François leur montrât leur tâche.
Métais se tenait à peu près poliment, mais l'autre faisait des remarques gênantes à propos des tapis, à propos du piano, des tentures, de tout. Comme François n'était pas là à l'instant où il avait besoin d'un torchon, il se mit à gueuler :
Ben, Pacquault. y a pus d'amour? Un torchon, nom
"^^D^Sère la cloison. Valentine en fut arrêtée dans un geste I-i deux frotteurs tutoyaient son man, le trai-
taipnt de « sale bleu »... , . j . ^
n pa™t à Mme Pacquault qu'une éqmpe de terrassie" av^t envahi l'appartement ; elle n'osa pus se ns- Quî hors de sa chambre. Pourtant, lorsqu elle ne les TenSit plus épousseter eue ^^^-[^r:..^^:^^^ une autre besogne mais, dès le seuil, elle s arrêta, suno nuée Tes deS militaires, qui fumaient leur pipe. étaTent devant la cheminée occupés à détailler sa photo- {rap^eiTout à coup, l'un d'eux se retourna, talons
'""^'vous vous avez fini? demanda Valentine. Alors, cassez par ici ; vous laverez la salle de bam. "^1 s p^ireni du pied gauche, traversèrent la chambre en étant un coup d'œil oblique au grand ht ; dans le SI r Us^e trompèrent de porte, et pénétrèrent dans U cuis ne d'où le copain ressortit en clamant I M Pacquault!... C^te un peu! Où c'est-il qu'elle est
^^ ifîi' y 'étSI^tas plus tôt qu'il humait l'air comme un chien qui prend le vent, et s'écriait .
Fi d'chien !... Ça cocote, ICI !
Dix minutes plus tard, Valentine les congédiait en leur
"l^^t^^S^r^^ la pièce qu'il avait dans
^^ Tcest que.... fit-U. quand c'est-il qu'il faudra revenir?
On vous avertira.
Elle disparut, soulevée de fureur. , . ,,
Françds les attendait sur le paher. Ne sachant quelle contenance adopter, il prononça :
Dis donc. Métais... Je voulais te..
Le copain l'interrompit d'une bourrade. La bouche de
travers, il chuchota : ^ , , , i v ,«
- Ben. tu n't'embêtes pas!... Sacré bleu, va! Y en
aura-t-il toujours que pour toi?
Le soir, d'abord l'escouade, puis celle de la carrée voisine, connurent les fastes de l'installation du bleu Pacquault qui avait des meubles comme un colon, et un lit assez grand pour y faire du service en campagne.
Tout y passa, et Mme Pacquault aussi, qui était « une bâte femelle » — la plus bâte qu'il lui avait été donné de voir de près, au copain.
Au réveil du lendemain, lorsque François pénétra dans la chambrée, Déséreau lui décocha :
— Ça te fait donc pas d'efïet, fiston, de quitter le grand plumard de la bourgeoise?... Elle est au dodo, et toi, tout à l'heure, « pas gymnastique » avec Sacreton !
Il aurait fallu rire, ou bien remettre Déséreau à sa place ; au lieu de cela, se sentant rougir, François baissa la tête pour vérifier son équipement.
— T'inquiète donc pas, va ! poursuivit Déséreau. Ton ordonnance s'y connaît mieux que toi.
La remarque atteignit Métais, et^ s'il n'avait pa?^ couru après les dix francs mensuels, il aurait lâché son mot, lui aussi, non pas contre Déséreau, mais contre ce Pacquault qui, en somme, n'avait pour lui que son argent.
Tout fut un sujet de honte pour François, ce matin. Sur la place, en voyant arriver le lieutenant du peloton, il pensa que Valentine connaîtrait Mme Gilloux, et qu'elle la recevrait chez eux... Il b'imagina Valentine en visite chez les dames d'officiers, et son trouble s'accrut. Que dirait-elle, et sur quel ton, elle qui était si tranchante et qui ne s'embarrassait pas de la discipline militaire?
Tout cela lui semblait compliqué et impossible comme un examen.
Hors du chemin tracé de sa vie, U. ne voyait que des écueils.
Jusqu'au dimanche suivant, il ne put s'arracher de l'esprit le tableau qu'il se faisait des officiers se présentant chez lui. Chaque soir, il trouvait Valentine dans tous ses états : elle avait engagé le ménage qu'on lui avait proposé, il fallait le dresser, préparer la réception : eUe faisait des achats de Unge fin et de porcelaine ; elle vou-
lait qu'il y eût des fleurs, et l'on n'en trouvait pas à
^'uie^âure avant ce thé. François se demanda s'il n'hait pas s'enfuir. Enfin, le capitaine de Milhaud survi^t premier et le mit à l'aise. Il apP-lait une nouvelle qiS fit sauter de joie Valentine : Mme Gilloux lui Ivalt dit qu'elle serait enchantée de conn^tre Mme Pac-
"^""^^^Et vous ne savez pas?... Avez-vous ioué la comédie? — Oui : à la pension ! -o-^î^^
On organisait une représentation chez le capitame
Fabre ; il y aurait une comédie ; elle en serait !
Le bon capitaine, le brave homme 1 , . i • •
Il voulut Visiter l'appartement. Ensuite, ce fut Im qui
dirigea les Ueutenants, heureux comme un Vieux tonton.
^""of négligea le thé pour le Champagne. Le lieutenant Béiouai-d^e mit au piano, et Valentine ayant déclare qu'elle adorait Mozart, il joua du Mozart. %n ne se sépara qu'après sept heures; on avait deja pris rendez-vous pour le surlendemain.
Le capitaine de Milliaud, qui se retirait le dernier, dit .
— Eh bien?... . ^, ■ Il avait les yeux pétillants de malice et un sounre qui
ratatinait sa face de Don Quichotte.
— C'est égal, dit Valentine à François en fermant la Dorte ton Tassart est un rude mufle !
Lui seul avait déchné l'invitation, pohment, mais en ne fournissant qu'une médiocre excuse
Rien n'exaspérait plus Valentine qu'une résistance qui
se dérobait. ,. . , ^^ ,.
Au capitaine de Milliaud qui, le mardi smvant, expliquait que le lieutenant Tassart était de service, elle
répliqua : , ^ .
— Il est de service, du côté de la rue Varaize.
— Voulez-vous bien vous taire, fit de MiUiaud grondeur. On croirait que vous avez de la rancune.
De la rancune? Pourquoi, grand Dieu? Elle était vexée, oui! bien qu'elle ne tînt pas Tassart pour un officier
pareil aux autres. Il restait pour elle le fils d'Eusèbe Tassart, marchand de rouennerie à Argenton, et elle était d'autant plus outragée d'essuyer ses refus qu'elle était plus sûre de l'honorer beaucoup en l'invitant. Ce qu'elle avait dit à propos de ses frasques, c'était pour montrer qu'elle était renseignée : elle était aussi avide d'apprendre que d'étaler aussitôt ce qu'elle avait appris.
La petite fille qu'elle était à la pension Carignan était devenue femme sans que les goûts de son enfance se soient modifiés. Elle n'avait jamais cessé d'aimer se vanter autant que d'aimer mentir; pourtant, depuis quelque temps, au milieu de ses mensonges, eÙe avait des accès inattendus de franchise, mais ils ne faisaient que la servir.
Un jour — le jour du troisième thé qu'elle donnait — le lieutenant Christin lui dit ;
— Quelles jolies perles vous avez I
Elle lui rit au nez en lançant qu'elles étaient fausses.
Il est vrai qu'on ne la crut pas, et c'était ce qu'elle désirait.
Un peu après, pour jeter de la poudre aux yeux, cette fois, elle parla de sa salle de bains, affirmant qu'elle se résoudrait à habiter une bicoque d'ouvriers à la condition qu'il y eût une salle de bains bien installée.
A la Constelle, il n'y en avait pas... Bast ! qui donc le savait? Il fallait que l'on ne doutât pas de son raffinement.
Si jeune, elle se vieillissait à plaisir parce qu'elle se serait crue déshonorée dans l'esprit de ses relations si elle leur était apparue avec la belle naïveté de ses vingt ans. Elle s'attribuait des manies de petite bourgeoise et des travers de mondaine ; elle disait qu'elle aimait faire ses confitures elle-même et qu'elle détestait surveiller les serviteurs ; elle vantait l'économie domestique et elle se passionnait pour les modes nouvelles autant que pour la question à l'ordre du jour.
Sans souci du tort qu'elle se faisait et de la peine qu'elle causait à François, elle avouait quelle adorait flirter I Cela l'aurait amusée un instant, probablement : elle se
serait vite lassée du jeu. D'ailleurs, il lui aurait déplu de^atisfaire quelqu'un. Sa coquetterie avait ses racmes dans un égoïsme trop farouche : si elle avait eu un flirt, ç aurXété pour le montrer et pour qu'on pût le lui envier. C'était son plaisir : montrer ce qu'elle possédait.
EUe affichait de l'enthousiasme pour tout ce qui lui Dafassdt utile au portrait qu'elle voulait copier; mais eSe n'adt pas enthousiaste. C'était une simulatrice dont les sentiments, comme les sens, n'avaient pas encore de-
^'Ï: irude^ardes purs où elle avait reçu ^es offi^^^^^^^^ eUe ne manquait pas d'aller sonner chez les Dupin.et elle les mettait au courant de ce qu'on avait dit. de ce qu on avaS fait chez elle, sans se priver d'exagérer les touches sur le tableau. Les Dupin contaient cela aux Puygarrault. à Mme Grasset, aux Dussert. qui le publiaient par la ville. , Valentine était satisfaite 1
* <ii
Vers le milieu de février, un soir qu'elle recevait, Tassart se présenta.
Elîe^en'reçut comme un coup dans la poitrine Néanmoins, pour lui donner une leçon, crut-elle, elle le questionna sur sa famille, insistant sur le commerce qu eUe faisait; puis, bnisquement. elle revint aux autres officiers et elle se montra plus gaie que jamais. El e était •rayonnante de bonheur : une visite ^ Mme GiUoux et la présence chez elle, de celui qm avait boude si obstinément... Ah! elle triomphait, elle triomphait l Son visage accusait le reflet de sa joie : les lèvres, serrées sur ses dents, semblaient plus épaisses, et surtout 1 eau violette de ses yeux se fonçait étrangement. On devmait que les efforts de cette femme se concentraient pour ne pas laisser éclater son allégresse.
Tandis que le heutenant Bélouard était au piano, de Milliaud. qui avait à la main un Uvre de philosophie, s'approcha d'elle ;
148 VALENTINE PACQUAUI.T
— Il travaille, votre mari?
— Beaucoup !
— C'est bien ! Ce qui m'étonne, c est qu'il en trouve le temps, et qu'il en ait le courage, après les âneries que nous lui faisons faire!... C'est un sage!
Elle eut une moue :
— Ne vous y fiez pa? !
— Allons donc?
Elle secoua la tête.
Le capitaine de Milliaud réfléchit, hocha un peu la tête lui aussi, mais un instant après, ayant regardé François, il ne retint pas un petit mouvement d'incrédulité.
Valentine l'interpréta autrement : elle crut qu'il pensait ; « Le maladroit ! Quand on a une telle femme ! »
Maintenant, dans les rues de Saint-Léger, à l'heure où l'on rencontrait les ménages d'officiers qui parcouraient la ville pour se rendre visite, on vit aussi Mme Pacquault.
Elle n'allait pas dans toutes les maisons où l'on tenait salon, mais elle déployait, pour être désirée partout, les ressources d'une diplomatie dont on ne l'aurait pas crue capable.
Mme Gilloux l'ayant reçue la première, elle allait à tous les jours de Mme Gilloux. Et elle ne faisait pas que s'y montrer : elle y demeurait jusqu'au dîner, aidant à servir le thé, rendant de petits ser\nce5 mondains — tenant l'emploi de jeune fille de la maison.
On la trouvait charmante.
Elle s'était assimilé l'esprit de ceux qui fréquentaient chez elle. Elle retenait les truismes que les officiers lançaient comme des maximes nt>uvelles et que leurs femmes cm])l. yaicnt à tous propos ; elle retenait surtout les mots heureux du capitaine de Milliaud, le seul causeur agréable • du groupe. Il en av.iit qui éclairaient un bavardage. Elle finissait par prendre sa façon de parler, elliptique, imprévue, hyperbolique, émaillée d'adages et de paradoxes ; mais elle était si jeune, si fraîche, si jolie, et lui.
on t ouvait ceTa très bien, et la griserie qui lui venait
:rn.r„«^ lulVonn^son Jour : ce fut la conséj^tion de « réussite Les femmes qm hésitaient à la fréquenter n. éStèrent olus. EUe envoya des cartons ou son jour ne resistereni um orédoita chez elle pour lui
était "ontionne eU on se precipiU ^^^^ ^^^^ P ^^^^^
Tn'y rtu dJst^r dans son salon : les officiers marife "abstenaient, à cause de la situation spéciale de mânes d étaient garçons, ils ne se
^ntS't q'aux thï du^soir. assidûment, délaissant le "rcï conquis, eux aussi. On faisait de a musique, on SÏÏt 1« ioumaux, on commentait les événements du iour De Milliaud donnait le ton.
Vive la Russie, mon capitaine I
Vve la Pologne, Ueutenantl vous ne connaissez na^ votTe histoire.. Un cigare, mon am, ! Non? vo;^ a^ez tort . un bon cigare ne fait de mal qu'a celui qui ne
'' nTtlit^t'la fois, anarchiste et parfait patriote, scepticue aconvaincu : sa spéculation était d'un outrancier. 12 actes d'un ami de l'ordre. U ne faisait pas de politique raistucFevait les travers des hommes politiques avec un bonheur de vieux c>-nique. Pourtant, sans expliquer son affirmation il avait foi en la France mais il r ^ccorda. df ™^u'aucun de ceux qui la dirigeaient - c'est qui nrenS Plaisir, sans le dire, à voir en qucUe cuisme étaient Ses ékct ions autour de lui, et quels plats on en sor- ÏÏt Au moment où l'on pouvait s'imaginer qu'il raisonnait hnp^rturbablement. il se lançait dans une diatribe contre fes gens qui manquent de prmcipes. Démêlait-
ISO VALENTINE PACQUAULT
on qu'il était royaliste, il professait des théories de socialiste à tous crins. Ce qui lui déplaisait, c'étaient les formules toutes faites parce qu'il était assez versatile. Il avait lu beaucoup et, à l'occasion, il dévorait encore des livres graves quand il lui en tombait sous la main. Pour occuper ses loisirs, il faisait, aussi, des recherches sur les blasons, et il démantibulait avec passion ceux qui semblaient les plus solides. Lui qui aurait voulu être un apôtre de la liberté, il ne se privait pas de critiquer l'Ethique à Nicomaque, et la Constitution où il y tant de phrases pour en arriver à définir la liberté comme le droit de tout faire à la condition de ne pas ennuyer son voisin, et à démontrer qu'elle est inaccessible à la plupart des hommes. De son auditoire, François était le seul qui pût le suivre ; il y prenait le plaisir qu'il goûtait, dans son enfance, à feuilleter un album d'images. De Milliaud avait cette érudition des gens qui se sont instruits au petit bonheur. Ce qu'il prouvait détruisait parfois ce qu'il avait prouvé l'instant d'avant ; si on le lui faisait remarquer, il répondait que cela lui imporiait peu.
Il n'y avait que deux sujets à propos desquels il ne souffrait pas qu'on discutât : c'était de la Patrie et de la Guerre. De la Patrie, parce qu'il déclarait le sujet audessus de toutes les opinions ; et de la Guerre, parce qu'il y avait en lui une contradiction trop forte entre ses instincts de tendresse pour l'humanité et son appétit de sacrifice pour la terre nourricière. Sa morale était plus rigoriste dans son absence de tutelle que la morale commune dont on connaît les règles et le moyen de les accommoder.
Il s'appliquait à ne pas être sérieux et il se plaisait aux aphorismes burlesques, aux définitions drôles et aux citations. Il les gaspillait comme un riche et, sans jalousie, se réjouissait de l'usage qu'on en faisait autour de lui.
Parlant de la nouvelle cuisinière des Pacquault, qui avait remplacé le ménage de serviteurs dont on n'avait pu s'accommoder, il dit, un soir qu'il l'avait rencontrée dans l'escalier :
Julie, fiUe d'Auguste, célèbre par sa beauté et ses débordements.
C'était une grosse femme, laide ^t sage.
On ne la désigna plus que par . fille d Auguste ». ceia
^taTr7et"^raiaud était intarissable ; elle embarra.sait souvent les officiers mais elle Im conquérait les 2 dal Citait lui qui, un jour de service en campa^e Ivait arrêté sa compagnie sur le point de pénétrer dans
un^hainp.^ a pas d'ordre supérieur qui tienne! On ne
passera pas là dedans ! C'est du blé I ^
^ Non, mon capitaine, répliqua un soldat, c est ae
l'avoine. . ; . ,
— De l'avoine?... Foutre 1 Alors, en avant l Et a avait lancé son cheval dans le champ. On avait rapporté l'histoire à Valentme qui lavait 1 colportée par la ville, singeant le capitaine^
Au milieu de tout cela, François aurait été oubhe si précisément, de MiUiaud lui-même n'avait constamment pensé à lui. Il 1 attirait dans un corn, le faisait nre et le forçait à prendre sa part des réjomssances.
r^Mon ami. lui expHquait-il, il faut s'amuser; c est de vofrrâge^^AmusezUs donc, parbleu! Vous voyez comment nous nous comportons avec vous? Vous êtes un gentU garçon, vous avez une femme dehcieuse . U ?auf !m fafre honneur. Et puis, telle que je la connais, eUe ne doit pas aimer la mélancolie. En somme, qu estce oui vous manque?... , . ^ i^
Il lui manquait cette confiance en lui-même que le capitaine voulait lui faire prendre ; le respect de la hiérarchie mihtaire n'était pas pour la Im donner. En outre ?rïnçois avait, depuis quelque temps, un au re su, . d'inauiétude. Au train qu'ils menaient, Urgent filait ^ tc^ U av4 voulu faire\ppel à l'oncle Jamet. qui en Ttat toujours à verser le premier sou de la dot de Valen- Le • sa femme s'y était opposé. Sans s'exphquer làdïïus." le Cavait commandé de s'adresser à ses tantes. Il leur avait écrit.
Î52 VALENTINE PACQUAULT
La pauvre lettre qu'il reçut d'elles ! Cette fois, il n'] avait pas de réticences; on y confass'>'r !e dénuement d^ la maison comme un commerçant qui, ayant longtemi livré bataille, à bout de ressources, à bout de courage! lâche la vérité, se déclare vaincu et dépose son bilan] C'était Mlle Amélie qui l'avait tracée, cette lettre de di: pages : elle n'y faisait pas de morale, n'accusait ni François, ni Valentine ; elle n'accusait que le mauvais sort et cette canaille de Fenestraud, Pourtant, en dernières pages, elle y disait ;
Malgré l'étal de notre pauvre Célina et les dépenses supplémentaires que cela nous vaut, nous pourrions tenir et — qui sait? — remonter le courant. Je suis encore bonne à quelque chose. Malheureusement, mon ami, tu n'es plus avec nous et les dépenses de ton ménage ne peuvent pas se confondre avec celles de la maison. Je comprends, allez, mes chers enfants! Vous êtes jeunes, et il est dur de faire des comptes quand on est jeune. L'économie ne s'apprend pas en quelques mois; il faut être de vieilles bonnes femmes comme nous pour la pratiquer sans que rien ne cloche. C'est très, très difficile. Moi qui m'étais si bien promis de vous éviter ces tracas/ Tout était préparé pour vous faire du bonheur... Je suis déchirée, mon petit François, d'être obligée de t'avouer que tu devras penser aux lendemains. Ce qui nous reste ne suffira pas à vous assurer la vie telle que nous la concevions pour vous. Une autre que moi te dirait, peut-être, qu'en réalisant ce qui vous viendra de nous, vous pourriez vous faire une existence paisible à la campagne; moi, mon petit François, ie suis une Carignan et je ne te dirai pas cela. Nous avons travaillé; ce que nous possédions, hier, nous l'avions gagné opiniâtrement; nous nous étions promis que ce serait pour toi le moyen de vivre autrement que nous. Folles que nous étions/... La seule consolation au méchant coup qui nous a atteintes, mon ami, c'est de mesurer le long labeur que nous avons fourni. Il faudra que tu aies cette consolation, mon petit. S'il t'arrivait, sur la fin de ta vie, d'être embarqué dans une pareille aventure, ie voudrais que ce retour sur toimême te consolât CTtnme il me console. Enfin, je ne vou-
dfah i>as quitter cette terre en te sachant désemparé Tu lot tî faire i.ne s^tuat^on. Nous allons chercher ensemble, avec toi et nous trouverons, mon petit... .
En post-scriptum. elle annonçait l'envoi de cinq cen s francsf et cela^causa plus de mal à François que le plus éploré des paragraphes qu'il avait us. ^,. lettre
Le lendemain, à la caserne, on Im remit une autre lettre et son cœur se serra. Jamais il ne recevait son courrier par l'intermédiaire du vaguemestre; il Pressentvt un malheur. C'en était un, en efïet. La tante Amélie Im
"""f^'ai^'pas voulu faire de pane à ValmUne. Toi, FrançJll dois être plus fort qu'elle. Il faut que tu saches toute la vérité sur M. Jamet... .
Elle l'instruisait de ce qu'elle avait appris . la Coustelle était hypothéquée, les champs, la ferme, le moulm. tout, iusqu'à la maison...-
Ce qui m- étonne, ajoutait-elle, c'est que votre oncle coniinue de recevoir, de courir les marchés ou il na rien a vendre et rien à acheter, et d'agir comme par le passe Tu ne m'as pas soufflé mot de la dot de ta femme quand tues venu Est-elle en sûreté? Raconte moi la vente, mon petit et s'il y a quelque chose à faire, aie confiance en moi. Je t'écrirai à la caserne, de temps en temps...
Il hé4ta pendant deux jours à mformer sa femme, lorsqu'il s'y décida, c'était un soir où Valentine s apprêtait à se rendre chez Mme Fabre. Il n'eut même pas le loisir d'achever sa phrase. ^u v^lpntine
Que veux-tu que j'y fasse, moi?... dit Valentme. Te ne connais rien à vos histoires d'argent.
EUe était si pressée. Par surcroît, un de ses gants avait craqué au moment où elle l'enfilait; et P^^^'^q^^^^^^"^ Sait rentrée, U avait fallu s'occuper de la réception du
'"^Dans ce tourbillon, François perdait pied II ne pouvait être question de rompre avec leurs relations; outre que Valentine n'y aurait pas consenti, il se demandait quelle attitude il adopterait, ensuite, devant ses chef . 11 aurait souhaité trouver une oasis ou se recueilhr . û
avait cru la découvrir chez les Dupin, où tant de choses lui rappelaient la calme maison d'Argenton. Il s'imaginait qu'à ramasser des miettes semblables à celles de leur passé commun, Valentine reviendrait à lui, parce que, déjà, dans le trouble de son cerveau, une frayeur s'était précisée — celle de perdre sa femme.
Quand il lui proposa de voir les Dupin plus souvent, elle lui répondit :
— Ils m'agacent, ces vieux !
Aussitôt, elle lui raconta, de sa voix méchante de fille rancunière, ce qu'on lui avait rapporté :
— Figure-toi que Mme Grasset n'entend jamais parler de moi chez eux sans demander s'il y a du nouveau.
Devant la mine étonnée de François, elle éclata de rire.
— Tu ne comprends pas?... Mme Grasset demande à Mme Dupin si, oui ou non, je suis enceinte !... Pour elles, quand on se marie, il faut un enfant au bout de neuf mois !...
Elle tenait cela de Mme Gilloux ; maintenant, elle ne pourrait plus rencontrer ces femmes sans se figurer que, des yeux, elles mesureraient sa taille.
François sentit le rouge monter à ses joues. Malgré lui, il se rangeait à l'avis de Valentine, Pourtant, quand il fut seul, il ne put se défendre de penser à ce prodige de la paternité, et il en éprouva une sorte de fierté qui lui dilata la poitrine.
Il pourrait être père !... Un jour, il pourrait y avoir là un petit être à qui il aurait donné la vie ! Il se représenta leur appartement : le berceau dans leur chambre, la voiture au pied de l'escalier... Il se représenta la joie des bonnes vieilles, à Argenton, Voilà ce qui empêcherait Valentine de se détacher de lui I
Pendant le dîner, il osa dire, en plaisantant :
— Tout de même, si nous avions un enfant?... Valentine sourit, et répliqua que, durant le temps qu'elle
garderait le lit après son accouchement, elle recevrait tous les jours, dans sa chambre ; à l'occasion du baptême on ferait danser. Elle prendrait aussi une nourrice bre-
nne. à cause du costume. Et elle émit des idées généles sur l'éducation de son enfant.
Français avait à peine étendu les ailes de son rêve l'il devait les replier 1 . ^ x »
Il retomba dans ses préoccupations financières et s en
ivrit à sa femme. ,n * i x
Elle en fut d'abord atterrée puis elle réfléchit un ms-
Liit et elle articula : , • ^^
Écris à mon oncle. Je préfère que cela vienne de
)i. Après tout, nous ne lui réclamons que ce qu il nous
°ns attendirent pendant plus d'une semaine la réponse e la Constelle. ,. . ,., ^^
Elle arriva enfin. L'oncle Jamet expliquait qu il ne .ouvait dans l'état de ses affaires, distraire de capitaux : actuellement, parce qu'il faut boucher le trou que cette anailU de Fenestrauâ a fait. Il proposait de verser la ente de la dot de Valentiné. une rente à quatre pour ent On correspondit ; le ton des lettres devint, chaque lois "un peu plus sec. On finit par s'en remettre à 1 ayoat'des demoiselles Carignan et, en même temps qu on onnut l'étendue de la débâcle, on se brouilla avec la ^ousteUe Mais il y eut une large compensation : un soir, ^ 1 capitaine de Milhaud arriva plus tôt que de coutume, t annonça que le colonel donnerait une soirée Valenine eut à peine la force d'exhaler un « Ah ! » d etonnenent Les cernes de ses yeux se foncèrent, ses joues se lécolorèrent : elle se demandait déjà si elle serait invitée. Voilà I poursuivait de MilUaud. J'ai vu la femme lu colonel Elle m'a dit' qu'elle serait enchantée de vous voir tous les deux ; seulement, il y a une question qm e posel... C'est embêtant!... Vous comprenez, Fac-
^"fÏ^çoIs comprenait, en effet. D'ailleurs, il ne pouvait ,as paraître étonné, de Milhaud lui avait expliqué cela leux heures avant, dans la cour de la caserne. Il lui avait
— Mon petit Pacquault. moi, ces histoircs-là, ça ne ne va pas. N'empêche qu'il faut se rendre à certaines
raisons. Si l'on vous invite, vous aurez une situation.., équivoque, sacrebleu ! Les sous-officiers, les camarades n'est-ce pas?... Et puis, il y a, aussi, certains officiers., qui ne sont pas très malins... Oh! parbleu, qui sont des idiots, allons ! Ils vous la feraient payer, votre soirée chez le colonel !... Pas comme cette brute de Sacreton sûrement... Imaginez-vous un peu votre cas !
François l'avait écouté, pressentant qu'on ne les invi terait pas...
— Écoutez-moi bien, mon ami, avait fini par décide] de Milliaud. Vous me répondrez ensuite carrément Mme Pacquault a été reçue par la femme du colonel ; or a grand plaisir à la voir. Que penseriez-vous si l'on n'in^ vitait qu'elle seule?... Ha! c'est une solution, ça? Seule^ ment, vous savez en quelle estime nous vous tenons tous et vous vous doutez combien, moi, j'ai d'affection poui vous? Alors, je ne voudrais pas que vous en éprouviez le moindre peine... Mme Gilloux prendrait votre femme er passant, et elle la chaperonnerait. C'est moi qui ai arrange ça; mais, tonnerre de foutre, je ne sais pas ce que je préfère, que vous refusiez ou que vous acceptiez h combinaison !
François avait accepté. Lui? Oh! lui...
Et ils avaient convenu que ce serait le capitaine qu ferait part à Valentine de l'invitation.
Elle n'eut d'hésitation que pour la forme : son visage répondait pour elle
Durant les quinze jours qui suivirent, on ne parla que e la soirée du colonel. Valentine fit trois voyages a Niort t un à Poitiers ; il lui faUait des fleurs, la dentelle que 1 couturière de Niort lui proposait ne lui convenait ,as. eUe expérimentait des coiffures. ^ , ,,^ . ,.
La ville sut que Mme Pacquault serait de la fête . elle ntrait partout avec cette auréole. Les fournisseurs la
^TSrrt^'nT^e présenta qu'une seule fois chez elle. t'était lui qui devait conduire le cotillon avec une niece lu colonel qui viendrait tout exprès de Pans, et Valenine enrageait à l'idée que le héros du bal serait ce fils le boutiquier. Il n'était pas beau garçon; petit sec, la )eau terne, les yeux sombres trop serres par les paupières il était son maître en tous heux. Sa voix était ■•gale 'sans inflexions, solide - une voix à commander fendknt deux heures sur la place sans qu elle en garda me trace de fatigue. Il n'était pas bavard, il était pol .ans jamais être aimable ; il exagérait sa discrétion, et U .emblait inattaquable parce que ses défauts étaient de -eux qui ne souffraient pas qu'on en plaisantât. On ne m connaissait qu'un seul camarade, le lieutenant Berin ; encore, devinait-on que Bertin s'en laissait imposer
'^vii^ntine le jugeait bête et prétentieux II avait la éputation d'un bon valseur. Enfin, il avait cet air de moquerie à froid que les femmes détestent si fort. EUe
' 'lÎlToù il se trouva chez les Pacquault ValenUne essaya de lui arracher le secret de son cotillon. U répondit .
— Je suis incorruptible !
— Vous êtes exaspérant !
Elle avait lancé cela si rageusement que les cinq autre officiers éclatèrent de rire.
Un peu plus tard, elle proposa au lieutenant Bélouan de se mettre au piano et de jouer une valse — et, s'ap prochant du capitaine de Milliaud, elle lui demanda d la faire danser.
— Un vieux?... Vous allez m'en vouloir terriblement fit-il.
Quand elle s'arrêta, un peu étourdie, elle osa dire :
— Vous voulez danser, monsieur Tassart?
Tassart sourit un peu plus, comme s'il dévoilait la ruse mais il se leva, et de telle façon qu'on ne pouvait ni lu reprocher de se faire prier, ni se flatter de lui faire plaisii
Et, tout à coup, ils se séparèrent, sourdement mécon tents l'un de l'autre
— Il y a trop de meubles, déclara Valentine.
Elle s'assit près du capitaine de Milliaud qui établis sait le projet d'un cotillon burlesque où défileraient le travers de leurs connaissances, à commencer par le siens, qu'il exagérait pour en prendre plus à l'aise ave ceux des autres. On s'amusait : François ne faisai aucun effort pour partager la gaieté de ses invités.
— La fête se terminerait, expliquait de Milliaud, pa une farandole. Ça ne serait pas une nouveauté, n'est-c pas, Tassart? Je gage que votre cotillon s'achèvera su une farandole — et sur l'air d'une polka connue encore à moins que ce ne soit sur une belle bastringue de march militaire. Seulement, ma farandole aurait pour but d fouler et de mettre en miettes tous les objets distribué durant la soirée. C'est une grave erreur de tolérer qu'o: emporte chez soi les attributs de carton, de filigrane o de papier plissé qu'on a distribués. Les berlingots n sont bons que sur les chevaux de bois, mon ami, assai sonnés de poussière... Et puis, et pms, ça n'est pas 1 moment de philosopher ! dit-il en se redressant. Voil l'heure de défiler 1...
Ils partirent tous ensemble, en riant. C'était un
VALENTTNE PACQUAULT 159
ioyeuse bande - joyeuse, à cause de de MiUiaud qui était son chef d'orchestre ; car, lui mis à part, les autres n étaient capables que de gestes d'automates, politesses tenue irréprochable, sourires, saluts..., rien que des banalités. Valentine ne fut pas plus tôt seule avec François
^^-1 II faut que le colonel soit fameusement à court pour choisir Tassart comme conducteur de cotillon! Cela fît tant de bien à François qu'il l'attira contre lui. Elle qui d'ordinaire, se dégageait dès qu'il cherchait à l'embrasser, elle le laissa faire, et même il crut qu elle tressaillait. Alors, il lui prit la tête à deux mams et, passionnément, posa ses lèvres sur les siennes.
Il lui parut qu'il la reconquérait parce que, au mo-
j ment où il l'avait vue serrée par Tassart, il Im avait
semblé qu'on la lui enlevait - et il avait souffert de
cette douleur des faibles, d'autant plus violente quils
I sont plus désarmés.
C'était la première fois qu'elle avait dansé devant Im. I Placé dans le coin le plus sombre du salon, U s'était : agrippé des deux mains au dossier d'un fauteuil, s appli , quant à refréner l'envie de se précipiter sur eux et de crier • « Assez ! » Il avait suivi des yeux ce couple qui tournait ralentissait son mouvement, recommençait de tourner plus vite, marchant du même pas, animé, semblait-il, par la même pensée de luxure — une possession à laquelle il aurait consenti ! Il était temps que Valentine s'arrêtât : il était à bout de résistance.
Il lui restait de cette courte crise une irritabilité qui montait en lui par grandes vagues. A la caserne, Déséreau
lui ayant dit :
Paraît qu't'es invité chez le colon?
U le regarda dans les yeux et lui répliqua sur un ton de provocation :
— Et après? , ,
Un autre jour, au peloton, pendant l'exercice, U faillit
l60 VALENTINE PACQUAULT
« récolter » pour avoir répondu rageusement à l'observation d'un gradé: Cependant, à chaque poussée de colère succédait un besoin de s'humilier.
Même en présence de sa femme, il fut enclin à ces accès, mais Valentine était bien trop préoccupée pour y prendre garde : elle pensait à sa toilette. Et, enfin, elle n'avait pas encore choisi sa coifïure.
Le soir de la fête, au premier coup de sept heures, elle n'avait déjà plus que sa robe à mettre. Pend.ant le dîner, profitant d'un moment où ils se trouvaient seuls, elle tendit le bras par-dessus la table et, inclinant un peu la tête sur l'épaule, elle demanda :
— Ça ne t'ennuie pas trop de ne pas m'accompagner? Il saisit la main qu'elle lui tendait, la baisa...
La domestique revenait.
— Je suis bien coiffée? demanda-t-elle encore. François la regarda, eut une petite moue.
— C'est trop compliqué, hein? fit-elle. Je vais arranger cela!
L'imminence du nouveau plaisir et la petite angoisse de l'aborder lui donnaient de la bienveillance et de la douceur.
Ils achevèrent leur repas à la hâte, et elle disparut dans sa chambre où brûlaient toutes les lampes de la maison, et une dizaine de bougies.
A neuf heures, elle était prête. Elle avait démoli l'échafaudage qu'on lui avait imposé, s'était accommodée ellemême, séparant ses cheveux en deux ondes et les ramenant, par derrière. Ensuite, estimant que son maquillage la vieillissait, elle enleva ce qu'elle avait passé plus d'une heure à se mettre : sa peau, qui était unie, ferme, jeune et d'un satin mat et serré, valait bien qu'on la respectât.
Gainée dans sa robe, sans autre bijou que son gros rubis qui, retenu par un mince fil d'or, était posé sur sa gorge comme une vivante blessure, elle appela François.
C'était une radieuse apparition ; eUe avait son air de vierge et son sourire indéfinissable des moments où eUe était sûre d'être jolie. Était-elle si sûre d'être jolie? EUe semblait le demander, mais François, arrêté dès le scml, extasié, les bras pendants, faisait doucement : « Oh!... oh ! » comme devant un miracle ou devant un scandale. Avait-il jamais pensé qu'elle serait si belle? Il leva les bras, joignit ses mains I Elle crut qu'il voulait l'embrasser.
Penchant la tête, elle posa son doigt derrière l'oreille... Il l'enlaça, mais "si gravement, avec une telle tendresse religieuse, que de ce corps, qui était allègre et préparé pour le monde qui l'attendait, monta vers lui un frémissement jamais éprouvé, jamais, jamais pressenti 1 Valentine murmura :
— François !..
Il s'éloignait déjà, s'imaginant qu'il l'excédait mais elle lui mit un bras autour du cou, lui emprisonna la tête et elle le baisa sur les lèvres, vaincue par la reconnaissance. Elle était heureuse, immensément.
Ils attendirent ensuite, tous les deux aussi anxieux. Était-il malheureux? Il ne savait plus 1 Tout cela dépassait son entendement.
Lorsqu'elle partit, en compagnie de Mme Gilloux, il l'accompagna jusque sur le trottoir, la mit dans l'omnibus de l'hôtel qui, ce soir-là, avait été mobilisé pour le service de la fête et, tandis que le cocher remontait sur son siège et assemblait ses rênes, il entendit que le heutenant Gilloux disait :
Pacquault, ne soyez pas triste ! A la soirée du capitaine Fabre, vous vous dédommagerez...
Mais Valentine, passant vivement la main par la portière, s'écria :
Tiens, François 1 Prends ce mouchoir. J'en ai un
dans mon corsage !
C'était un prétexte pour le caresser furtivement une dernière fois.
A ce moment, elle l'aima très fort, avec une gratitude qui lui fit monter des larmes aux yeux. Elle ne se doutait T. L "
pas qu'elle abandonnait un homme désespéré ; son esprit n'était pas assez vaste pour contenir, à la fois, sa joie et des questions qui ne la concernaient pas exclusivement.
Remonté chez lui, François ,erra dans le salon, dans la chambre à coucher, dans le cabinet de toilette. Partout, voguait le parfum de sa femme, et il y avait, partout, le désordre qui lui rappelait la bourrasque qui la lui avait ravie...
Les lumières et l'odeur de fête étaient dans ce désert silencieux ; la musique et le plaisir étaient là-bas !
Il se laissa tomber dans un fauteuil, anéanti.
Cette nuit, des hommes serraient Valentine contre eux et elle s'abandonnerait dans leurs bras... Ce qu'il avait contemplé d'elle, tout à l'heure, d'autres le contemplaient, et le contempleraient toute la nuit. En se penchant pour l'embrasser sur le cou, son regard était descendu vers sa gorge ; il avait vu la chair ambrée de ses seins, il l'avait respirée... D'autres, d'autres, tous ceux qui danseraient avec elle, verraient ce qu'il avait vu, respireraient ce qu'il avait respiré ! Elle écouterait les propos qu'on lui murmurerait à l'oreille, elle sourirait comme elle lui avait souri tout à l'heure, elle serait à ceux qui la presseraient, et ce serait fini, fini !...
Et c'était fini !...
Il n'entendit pas qu'on montait l'escalier ; il n'entendit même pas qu'on poussait la porte, qui était demeurée entr'ouverte,
— Eh bien, Pacquault !
Il sursauta.
Le capitaine de Miiliaud venait d apparaître :
— Ah çà, mon ami, vous êtes fou?... Pacquault! ..
11 lança son képi sur la table, s'approcha en grondant, saisit son jeune ami par le poignet, lui découvrit la figure :
— Bien sûr, bien sûr que vous êtes fou !... Ecoutezmoi !... Et ne vous écoutez plus !...
Mais ses mots étaient sans pouvoir. François aurait pleuré devant le régiment rassemblé. Que lui importait
qu'on ne le prît pas pour un homme 1 Était-il donc un homme, lui qui était incapable de résister au flot qui l'assaillait? Alors, à quoi bon singer les hommes et lutter?
De Milliaud lui disait :
Vous êtes jaloux?... C'est idiot, mon ami ! On n est
pas jaloux quand on est ce que vous êtes. Il n'y a pas un homme qui vous vaiUe. Et puis, savez-vous bien que vous faites une sale injure à votre femme?... Pacquault, écoutez-moi !... ^ . ., , ^
François faisait « non ! non ! t> de la tête, maccessible a l'apaisement qui s'offrait. Ah 1 s'U lui était venu d'un frère en faiblesse et en souffrance, de quelqu'un qui lui aurait dit gravement : « Je sais ce que c'est 1 J'ai enduré la même douleur. A voir la tienne, je m'imagine que la mienne est revenue ! »... Us auraient pleuré ensemble et leurs larmes se seraient taries — peut-être! Mais, avec sa bonne rudesse maladroite, de Milliaud répétait :
— C'est idiot 1 Vous êtes un gosse ! Je devrais vous planter là ou vous faire rentrer à la caserne, nom d'un
chien !... • j x
Des mots sans magie pour éteindre un si grand feu. Alors, François se leva et, tapant furieusement sur la
table, il prononça :
— Je veux y aller !... Je veux y aller ! Il voulait y aller !... Voilà ! L'enfant raisonnable avait
vu monter le cirque, avait dévoré les affiches, avait suivi la cavalcade, avait écouté la parade jusqu'à l'instant où les spectateurs gravissaient l'escalier du tréteau et, matant son désir, n'avait pas dit : « Je veux aller au cirque. » Tant qu'il y avait eu du bruit, tant qu'il avait été dans la foule, tant qu'il s'était agité, il ne s'était pas aperçu que la marée montait derrière sa digue. A peine le silence s'était-il établi autour de lui que, sous une poussée formidable, la masse gigantesque qui travaillait le barrage l'avait fait éclater : elle avait tout emporté !
— Je veux y aller ! Je veux y aller 1
De MilUaud soupira, quitta sa pelisse, décrocha son sabre et, se prenant le front, arpentant le salon à grands pas, il se mit à jurer sans savoir contre qui il en avait
— contre les femmes qui couraient à leur plaisir, contre ceux qui les entraînaient, contre les garçons faibles qui, ne connaissant rien de la vie, y étaient jetés sans bagages, contre les vieilles filles qui mariaient un neveu à l'âge où l'on ne peut être maître ni de son cœur, ni d'une maison, où l'on ne sait rien de la femme, rien de l'amour, où l'on va au combat sans avoir appris à se servir de ses armes, sans savoir les forces de l'ennemi, sans même se douter qu'on en aura un devant soi, tombé avant d'avoir couru le premier risque...
Le capitaine vociférait :
— Sacré nom d'un chien, nous avons bien réussi !.., Si nous étions restés chacun à notre place, mon ami, votre femme ne serait pas à danser chez le colonel, et vous, espèce de gamin, vous roupilleriez dans le pucier de la chambrée, ou ici, dans votre pieu, tranquiUeraent !... Voulez-vous rester tranquille, bon Dieu !
Il le secouait. C'était comme s'il avait secoué un mannequin.
François ne sentait plus rien ; à son accès de rage avait succédé un grand abattement. Il ne savait plus s'il souffrait ; il était à la dérive.
Le capitaine continuait de l'invectiver. Enfin, s 'apaisant soudain, il lui dit :
— Pacquault 1... Voulez- vous m'écouter?... Pacquault ! Asseyez-vous et répondez-moi 1 Que voulez-vous que je fasse? Je ne vous laisserai pas seul dans cet état , et pourtant, il faut que j'aille chez le colonel... Allons, Pacquault, il faut penser un peu à moi I
Cette fois, François l'entendit et, la figure encore cachée dans ses mains, sanglotant, il ânonna :
— Je vous demande pardon, mon capitaine I... Pardon !... Je vous demande pardon I C'est &ii 1
De Milliaud haussait les épaules, tirait sur sa moustache, jurait encore, mais doucement-:
— Tonnerre de tonnerre, je ne suis pas un mauvais bougre 1... Vous non plus, parbleu ! N'empêche que vous me mettez dans un sacré pétrm !... Vous me ferez le plaisir de vous coucher, et rondement !
— Oui, mon capitaine l Je me coucherai 1
— Et vous dormirez I
— Oui, oui, mon capitaine !
— Moi, je verrai votre femme 1 Je lui dirai...
— Non, mon capitaine : il ne faut pas lui dure...
Ah ça l articula de Milliaud, voulez-vous me laisser achever, nom de Dieu?,.. Je lui dirai que Mme GiUoux rentrera de bonne heure, et j'en toucherai deux mots a Mme Gilloux... EUes n'ont pas besoin de rester à dans«r si longtemps 1 , ..
Mais quelle entreprise! Jamais il ne les convaincrait d'écourter leur soirée s'il n'avouait le vrai motif de sa démarche !... Et s'il l'avouait? Quel retour !... Le beau
triomphe I... ,
Il continuait de parler, n'étant pas de ceux qui peuvent
réfléchir en silence.
Soudain il prit ime résolution :
— Mettez-vous en tenue!
François ne bougea pas.
Je vous commande de vous mettre en tenue!... Ah 1 vous voulez y aUer, chez le colonel? Vous irez, nom d'un chien, et vous la verrez, votre femme 1... Seulement vous n'en ferez pas à votre tête, sans ça, moi, je vous plante là et je fiche le camp !
François semblait ne pas comprendre.
Ce qui s'était passé dans son cerveau, tout à l'heure, avait été si formidable qu'il en avait perdu le sens de la raison. Maintenant, il était prêt à obéir à n'importe qui. à exécuter l'ordre qu'on lui donnerait, quel qu'il fût, sans s'inquiéter de rien : il n'était plus qu'un corps sans âme.
Dans l'avenue déserte, de MiUiaud qui commençait à mesurer l'étendue de son extravagance, dit :
— J'en fais un métier !... Ah 1 oui 1...
Aussitôt, il s'expUqua : , . j- t
— Ce soir, on entre chez le colonel par le jardin. Je vous placerai devant une fenêtre et vous n'en bougerez pasi
l66 VALENTINE PACQUAULT
Ils avaient pris par la rue du Château et ils avançaient, le capitaine encore un peu rageusement, François d'une îdlure de somnambule ; il entendait leur double pas qui tantôt résonnait sur les pavés des caniveaux, tantôt faisait crisser des caiUoux. Avant le coin de la rue des Grandes-Boucheries, ils perçurent les sonnailles de l'omnibus et, sans se concerter, mus tous les deux par la même pensée, ils pressèrent leur marche. Au premier tournant la guimbarde surgit. EUe venait de leur côté...
Tout à coup, ils se trouvèrent dans le rayon de sa lanterne, et aussitôt, le cocher, reconnaissant le capitaine, arrêta son attelage — mais de Milliaud refusa ses services,
— Vous voyez I fit-il. L'onmibus rentre. Je serai le dernier, là-bas !
Pourtant, honteux d'accabler le malheureux, il le prit par le bras :
— Mon ami, il faudra que vous pensiez quelquefois à cette soirée... Ah! Pacquault I... Vous êtes jeune, je sais bien ! Ça ne fait rien. Vous devriez être plus raisonnable que les autres. En somme, vous avez tout pour être heureux... Vous avez une femme charmante, vous êtes tranquille du côté de la vie, vous êtes avec nous... Sacristi, qu'est-ce qu'il vous faut?... Pensez donc un peu à vos camarades, hein?... Eh bien 1 quoi? A la première, il y en a un qui est marié ; seulement, lui, c'est un paysan : au lieu d'amener sa femme ici, il l'a laissée au pays... Alors, qu'est-ce qu'il arriverait s'il faisait des histoires quand il se doute que sa femme va danser?...
— Mon capitaine, je vous demande pardon 1 Je veux retourner chez moi !
Et comme il faisait mine de s'arrêter, de Milliaud l'entraîna :
— Tant pis, mon ami ! Il est trop taid I Vous verrez ce qu'on y fait chez le colonel!... Ah ! mais, j'ai bien le droit, aussi, d'avoir ma revanche !
n le morigénait paternellement, lui paiiant de ses devoirs d'homme, de chef de foyer. Il lui dit :
— C'est un bonheur pour vous, tenez ! de passer deux ans au service ! Il n'y a que ça pour vous tremper.
VAtENTINE PACQUAULT 1^7
Imaginez-vous que dans cinq ans, dans dbc ans, il vous prerme une toquade du calibre de celle-là? Mon garçon. votre ménage serait f outu 1 Parfaitement, nom d un chien 1 Dans la vie... , • •
n pouvait discourir des passions des hommes, lui qui n'avait fait qu'étouffer ses propres passions. Lorsqu il se les rappelait, il était obligé de faire un effort pour se représenter que c'était bien des siennes quil était question : il se faisait l'effet de tourner les pages d'un herbier, mais c'était son herbier, à lui, et il n'était pas riche ; a l'exception des premières pages, où étaient étalées des fleurs qui avaient été si belles, il n'y avait plus, ensmte. que la même plante, se répétant à chaque feuillet — une déception se reproduisant à des centaines d'exemplaires. Cependant, convaincu de l'inanité de ses rêves, et n espérant plus une existence moins médiocre, il croyait avoir acqms l'expérience de la vie... Or, avec les lambeaux de ses illusions, il tissait encore, pour lui seul, de belles histoires héroïques, si jeune d'esprit qu'il ne remarquait pas que ses discours déçus ou cyniques s'accommodaient mieux que ses enthousiasmes de ses rides et des déformations corporelles que laissaient, chaque année un peu plus, les crises de douleurs qui le tracassaient.
En arrivant devant la maison du colonel, il fut obhgé d'écarter les curieux qui écoutaient l'orchestre.
— Vous voyez ce massif d'arbres, dans le jardm? chuchota-t-il à François. AUez vous y cacher. Je vous rejoindrai dans un instant.
■ Et comme les ordonnances du colonel le débarrassaient de sa pelisse, il commanda pour justifier la présence de Pacquault :
— Vous m'attendrez !
11 gravit les trois marches du petit perron, et il entra.
François, abasourdi, eut une hésitation. Valentine était là ; ce brouhaha, cet air de danse, ces lumières, tout cela était pour elle I
Une VOIX éclata près de lui :
— Amène-toi, lempoté 1... ïu vas m'aider à ranger le vestiaire en attendant ton singe.
l68 VALENTINE PACQUAULT
Il faillit refuser ; le soldat lui jeta
— Grouille-toi I
Il ne résista plus. Pourtant, en traversant le vestibule décoré de plantes vertes, il s'arrêta, incapable d'avancer. La valse finissait ; le centre du salon se vida, des groupes y apparurent et, tout à coup, surgit Valentine 1...
Elle était au bras du lieutenant Bertin.
Si elle avait levé les yeux, elle n'aurait pas pu ne pas voir François qui était encore piqué à l'endroit oii il s'était arrêté...
Elle disparut 1
François se sentit tirer brusquement en arrière. Il tendit le bras pour rattraper son képi...
— Ben ! grommela l'ordonnance du colonel en le pous' sant dans une petite salle encombrée de vêtements ; tu manques pas de culot, toi ! Tu t'crois à la cantine?
Il apostropha l'autre brosseur qui rangeait les efiets :
— Tiens ! voilà un dégourdi pour t'aider 1 GrowlleZf vous ! J'vas étouffer un punch à côté.
— Soixante-seize!.. . Cherche-moi le bancal du soixanteseize. Étiquette rouge !
François obéit..
La musique entama un quadrille.
— Soixante-seizel répétait le soldat. Tu l'trouves pas? Cherche-le, et puis tu m'rangeras ces galurins. Je reviens !
Celui-là aussi allait « étouffer im punch ».
Alors, François s'enfuit.
Dans le jardin, il hésita quelques secondes, se dirigea vers le portail, mais sous le jet irrésistible de la colère, il coiuut se poster à la place que de Milliaud lui avait indiquée — dans un tel état, qu'il aurait sauté à la gorge du premier qui lui aurait barré le chemin. Sa femme était dans cette maison, à quelques pas : il avait bien le droit d'être ici I
Devant lui, s'ouvrait une fenêtre du salon ; cependant, les rideaux ne lui permettaient de distinguer, sous l'embrasement des lumières, que des formes confuses qui allaient, venaient, se saluaient...
Tour à tour, il se représentait Valentine fêtée délais»Ée humiliée - autant de morsures l Une envie de bondir dans ces salons et de souffleter, de cogner, de cogner a tort et à travers, l'empoignait. Ce qu'il avait de douceur raisonnable se transformait en une violence furibonde qui obéissait au rythme de l'orchestre. Il la sentait croître, diminuer, grossir, s'étirer, se ramasser, ponctuée par des éclats, décliirée ou percée par certaines notes, et constamment soutenue par les basses dont les accords se répercutaient jusque dans sa poitrine.
Le quadriUe cessa. Maintenant, des bribes de conversation parvenaient à François; il reconnut la voix du commandant Leroy et, aussitôt, appréhendant d entendre Valentine, il se recula un peu.
L'orchestre attaquait une nouvelle danse. Alors, i^rançois ne résista plus : il fit un pas, un autre, atteignit la fenêtre, s'accroupit et, l'œiï coUé à la vitre, il découvrit le salon à travers les mailles des rideaux.
Au milieu de l'embrasure, lui tournant le dos, il y avait ■ une femme à cheveux blonds ; plus loùi, devant elle, des couples qui valsaient. Valentine n'était pas là 1...
Où était-eUe? Que pouvait-eUe faire ailleurs puisqu on
dansait ici? .
Subitement, ses yeux s'obscurcirent; elle venait de
passer 1 ., - i
Il n'avait pas vu son visage ; avait-il même vu la couleur de sa robe?... Mais c'était eUe, ce ne pouvait être
qu'elle!... , .
Il se déplaça un peu, chercha l'endroit propice pour embrasser plus d'espace encore, quand — cette fois, il ne put se tromper — Valentine, entraînée par un officia, glissait en tournant à l'autre extrémité du salon I Près de disparaître, elle changea de direction : ce n'était plus le lieutenant Bertin qui valsait avec eUe, c'était un oftidcr de hussards, mince, léger, gainé dans son dolman... Us vinrent du côté de François, s'éloignèrent, revmrent, évitant les couples sans s'éloigner de cette ligne qui, de la fenêtre, allait à la glace du fond, si bien qu'il y avait deux Valentine qui jouaient à se séparer et à se rappro-
I/o VALHNTINE PACQUAULT
cher. Le bleu de sa robe et le bleu du dolman se mariaient à ce point que les deux bustes s'épousaient et ne faisaient qu'un; et François assistait à cette réalité et à cette magie démoniaque de voir, devant lui, Valentine emportée par un homme, et de la revoir plus loin, en même temps, dans le songe de la glace — comme si l'image était venue confirmer cette incroyable vérité. Elle souriait, les paupières baissées ; l'officier lui parlait en dansant et, ainsi, au milieu de cette animation, parmi des couples qui giraient, plus rapides, plus affairés et plus lourds, ils paraissaient, eux, deux êtres absorbés par la même extase.
Sous le lustre, ils ralentirent une nouvelle fois, balancés et jouant dans la lumière qui tombait droit sur eux. Le ieutenant parlait... A un moment, il détacha leurs deux poitrines : il contemplait sa danseuse. Ses regards durent glisser du visage à la gorge, puis aux bras de Valentine — peut-être..,, et comme à la venue d'une lente et puissante tendresse, il l'attira de nouveau contre lui et l'entraîna.
La vision s'évanouit !
François se redressa, le front perlé de sueur, les artères battantes — fou, fou 1
On chuchota près de lui :
— Pacquault !
— Mon capitaine?
De Iviilliaud tête nue, la main en abat-jour sur les yeux le cherchait.
— Eh bien, mon ami?...
Il le prit par l'épaule, lui dit que sa femme était déhcieuse, que c'était la reine du bal, qu'il n'y en avait que pour elle, que le colonel enthousiasmé l'avait complimentée, que tout le monde parlait d'elle... Ce qu'il aiurait fallu peut-être lui cacher?
Le cœur de François se gonfla, ses yeux se troublèrent de brumes ; il osa dire :
— Je suis content, mon capitaine I
— C'est vrai?
— Oui, mon capitaine. Très content I
— Vous serez raisonnable?
— Oh ! oui, oui, mon capitaine... Je vais partir ! Il prononça cela si humblement l
— Avec moi. mon ami. fit de Milliaud. Avec moi, dans un instant l Le temps de saluer quelques personnes et, avant de vous rejoindre, je conduirai votre femme au buffet, ha! Et nous parlerons de vous!... Hem! si je le lui disais que...
— Non, mon capitaine!...
De Milliaud se sauva.
François éprouvait une grande allégresse. Valentme pouvait réapparaître, enlacée par un homme : eUe était la reine de la soirée !
Il était fier d'elle, probablement. Il se persuadait, surtout que ce grand bonheur qu'elle goûtait, eUe le lui devait • donc U faudrait bien qu'eUe lui en soit reconnaissante et, dans ce cas, nul ne pourrait la lui arracher.
Il n'avait pas remarqué que la jeune femme blonde qui était assise devant la fenêtre avait abandonné son siège. Tout à coup, il la vit revenir en compagnie d'un officier d'artillerie, et U lui parut si nettement qu'eUe le regardait en se dirigeant vers lui, qu'il se recula. Arrivée à sa chaise, tout en s'éventant, elle continua de parler au capitaine qui l'avait ramenée; puis, tandis que les premières mesures d'un « lancier » éclataient, Mme Roger vint s'asseoir près d'elle.
La musique joua, les danseurs se mirent en mouvement... . . , ,
Mme Roger se rapprocha de sa voisme et, penciiees
l'une vers l'autre, eUes bavardèrent.
La jeune femme blonde s'anhnait, se redressant, s esclaffant, agitant la tête. Sa nuque longue et souple était
auréolée de duvet. , ^ . ., . tvt -d
Elle posa le coude sur le dossier du fauteuil de Mme Roger François découvrit, alors, l'aisselle et la moitié du sein, doré par l'éclairage du plafond qui coulait entre le
corsage et la peau... . , . , ,->. i
Il n'en fallut pas plus pour que sa jalousie le remordit I
Il se dit que Vaientine était ainsi, à demi nue parmi ces
hommes qui pouvaient la contempler, la presser contre eux, être troublés par son parfum!...
Pourtant, les paroles de de Milliaud résonnaient encore à ses oreilles : < La reine de la soirée ! » Valentine était plus belle que toutes celles qui étaient ici, la plus beUe, la plus charmante, la plus jeune! Lui, ce soir, il n'était rien, même pas le mari de la reine : il était celui qu'on a cru laisser à la maison et qui est venu écraser sa peine contre ces vitres ; il n'était pas plus que ces gens dont il avait traversé le groupe pour arriver là ; il n'était pas plus que ces deux petits mendiants que Valentine et lui avaient surpris à la devanture du café-chantant, le soir de leur arrivée à Saint-Léger ! Et demain, que serait-il, poiu* elle qui triompherait? Quelle figure lui montrerait-il, lui qui n'aurait à lui présenter que son effacement? Et quelle attitude aurait-il devant ceux qui pourraient librement parler à sa femme d'un plaisir qu'ils auraient goûté ensemble, et dont lui n'aurait pas eu sa part?
Son vertige l'avait repris et, sans plus r^arder, agenouillé par terre, le front posé contre l'appui de la fenêtre, il se mit à pleïirer, évoquant la maison d'Argenton, ses années d'enfance, les trois chères vieilles qui l'avaient gardé du malheur...
— Pacquault I...
Il se redressa.
Une ombre s'approchait : il était si loin de la réalité, qu'il s'imagina que son capitaine le cherchait, pour le présenter au colonel 1
— Allez, Pacquault l On file I
Il se laissa entraîner, sans un mot, sans un coup d'ceil vers la fête qui continuait.
Les curieux qui barraient l'entrée avaient disparu. La route était vide, triste, jalonnée par les becs de gaz qu'un ordre de la municipalité avait tenus allumés toute la nuit à cause du bal donné par le colonel.
— Quel succès 1... Je suis content I II faut être content 1 Jamais le colonel n'oubliera ça l
De Milliaud parlait d'elle ; il ne parlait que d'elle.
Arrivé devant chez les Pacquault, il dit :
— Je monte avec vous!
Les lampes n'avaient pas été éteintes et les bougies achevaient de se consumer.
Tandis que François mettait du bois sur le feu qui couvait, le capitaine se frotta les mains, s'ébroua, et reprit :
— Il n'y a de vrai que la jeunesse, Pacquault !... Une belle femme qui pense aux rides, c'est la fin d'une journée splendide. La féerie est près de s'achever : on songe qu'une fois le dernier rayon éteint, la nuit vous semblera plus noire... Mais la beauté avec la jeunesse ! Ah ! mon ami !... Une femme qui n'a pas de précautions à prendre!,.. Elle peut rire, elle peut risquer des mouvements, elle peut se dépenser : elle sait qu'elle n'a rien à cacher et, nous, nous savons que nous n'aurons rien à regretter... Vous verrez ça, plus tard, à mon âge, quand le temps sera passé d'être un bon acteur 1 Ah ! qu'on regarde bien et qu'on sait bien regarder !... Si, à vingt ans, on savait regarder avec des yeux de quarante!
C'était la pensée de Valentine qui l'exaltait, pourtant François n'en concevait aucune méfiance, et même il aimait entendre cet homme qui lui ouvrait son cœm: si ingénument. Mais les autres qui étaient encore là-bas?... Les acteurs?... Il voyait ce lieutenant de hussards, corscté de bleu, si jeune — aussi jeune que lui-même, et avec une autre allure !
Comme, après une catastrophe, on parle d'un cher disparu, il demanda :
— Vous avez dansé avec elle, mon capitaine?
Pensez- voas 1... Une vieille baderne de ma trompe !...
Je l'ai conduite au buffet... Je ne suis plus bon qu'à ça ! soupira-t-il. Bast !... Au dodo, le vieux ! Vous, Pacquault, vous attendrez votre femme dans un bon lit. Mme Gilloux la ramènera, et vous la recevrez... Vous aurez une reine 1... Moi, je vais au perchoir que les reines ne visitent jamais I Et je vous fous mon billet qu'il n'y fait pas tiède 1 C'est une affaire d'habitude, voilà!...
Il allait laisser échapper un peu de la mélancolie qui lui pesait siu: la poitrine :
— Allons ! lança-t-ii en se secouant. Ne nous attendrissons pas !... Vous avez de la bière, Pacquault? J'en boirais bien un verre.
Il alluma une cigarette, et quand ils eurent achevé la bouteille, il s'en alla vite, sentant que s'il ne partait pas sur l'heure, il n'aurait pas assez d'énergie pour s'enfuir avant le retour de la femme qui était présente dans son cœur de vieil enfant.
Dans l'escalier, tandis que François l'éclairait, il lui jeta : •
— A demain ! Je viendrai faire un tour, mais vous, pas de blague, n'est-ce pas? Vous répéterez ce que nous avons convenu?... Sans cela...
Il était à la dernière marche.
— Merci 1 J'y vois... Sans cela, acheva-t-il, de quoi est-ce que j'aurais l'air ! On va déjà trouver que je suis assez loufoque d'avoir quitté la soirée si tôt 1
La porte de l'avenue se referma.
Oui, François dirait à Valentine ce qu'on avait convenu ; elle ne saurait rien de ce qu'il avait fait. EUe s'imaginerait qu'il avait dormi paisiblement ; elle en concevrait, peut-être aussi, une sourde rancune? Tant pis 1
Il éteignit presque toutes les lumières, se déshabilla, se coucha, et il attendit, effeuillant sa raison et souillant de pensées hideuses l'image de Valentine. Il revoyait la nudité de la jeune femme blonde, l'auréole duveteuse de sa nuque, ses épaules offertes, le mystère de l'aisselle et le globe nacré du sein... Oui, Valentine était ainsi, livrée aux hommes !... Elle se laissait emporter, étreindre, respirer ; elle était de celles qui, selon de Milliaud, n'avaient rien à cacher. Elle ne cachait rien et, lui, il se disait qu'il était un malheureux garçon, qu'il allait la perdre, qu'il l'avait déjà perdue I
Accoudé sur l'oreiller, il surveillait les bruits de la rue.
Il ne pleurait pas.
Ses yeux, brûlés de fièvre, se fermèrent enfin et, recru du mal affreux qu'il s'était fait, les mâchoires contractées, il garda dans son sommeil cette pose d'honime peureux qui nourrit un tenible ressentiment.
Il dormait depuis longtemps, quand il entendit prononcer un : « A demain !... » aussitôt recouvert par les sonnailles de l'omnibus.
Rêvait-il?... , . , i ^■,^
Il avait le cou et le bras gauche si douloureux qu il
n'osait risquer un mouvement.
Et, brusquement, Valentine entra en lançant :
— Tu ne dormais pas?
Avait-elle prononcé cela en riant?
Tout de suite, elle trouva qu'il faisait froid et qu on
n'y voyait pas.
François sauta du lit, tisonna le feu et, en allumant , les lampes, il articula le plus joyeusement qu'il put : I — T'es-tu bien amusée?...
I Elle ne répondit pas.
— C'est Mme Gilloux qui t a reconduite? Valentine, enveloppée de sa sortie de bal, était au milieu de la chambre, encore éblouie.
Il s'approcha d'elle, mais il eut peur d'être maladroit, et il fut maladroit : le baiser qu'il avait besoin de lui donner l'arracha de la torpeur qu'elle essayait de prolonger. Elle ouvrit son manteau :
Mets cela sur la commode. Attention I...
C'étaient des objets de cotillon : des éventails, une boîte à poudre, un petit sabre de nickel, une glace, des étoiïes, des nœuds de clinquant...
Elle prononça, du ton d'un chasseur qui, faisant vider son camier par son domestique, essaye de dissimuler la satisfaction que lui cause son butin :
Il y en a d'autres dans le salon.
Quelle victoire I
Elle avait jeté sur le canapé des houlettes, de grandes fleurs montées sur des bambous enrubannés, des écharpes de ballerines — une gerbe de choses éclatantes et miroitantes qui appauvrissaient le mobilier.
François s'exclamait à la façon des tantes Carignan
quand, autrefois, elles essayaient de se mettre à l'unisson de ses petits plaisirs :
— Ah! j'espère, oui!... Hé bien!...
Il revint dans la chambré, portant une houlette, et il était grotesque, en chemise, avec cet accessoire de fête.
Valentine se retourna vivement :
— Ne touche à rien, et mets de l'eau dans ce vase.
Il courut au cabinet de toilette, empressé, désireux de ne faire quoi que ce soit qui pût ternir la joie de celle qui redescendait vers lui. Il aurait son heure, un peu plus tard, quand Valentine reprendrait pied ici, parce qu'il venait bien qu'elle était encore là-bas, dans le bruit, à la fête.
Lorsqu'il reparut, elle lui enleva le vase des mains, le plaça sur la table de nuit et, sans hâte, cherchant visiblement à perpétuer un plaisir révolu, elle y disposa deux bouquets de violettes qu'elle avait détachés de sa ceinture.
A son tour, elle désira dissiper la contrainte qui saturait l'atmosphère, mais les mots ne se présentèrent pas à elle.
En revenant d'un voyage, il y a des phrases qui vous sortent naturellement des lèvres : on parle de ce qu'on a vu, ou l'on demande ce qui s'est passé. Demander à François ce qui s'était passé depuis la veille?... A quoi bon? Il avait dormi probablement... Elle n'aurait pu se retenir de hausser les épaules. Ou bien, il avait eu de la peine?.., Elle n'aurait pas eu de mots pour le consoler. Quant à parler de ce qu'elle avait vu, de ce qu'elle avait fait, de ce qu'elle avait entendu... Non ! non ! Elle aurait voulu se jeter toute habillée sur son Ut, soupirer, demeurer immobile, fermer les yeux. Elle aurait voulu, aussi, répandre des parfums pour chasser cette odeur de cuir qui l'avait accueillie dans le couloir, et qui la poursuivait en lui rappelant sa vie quotidienne, l'ennui mortel de ses longues journées, la chute de ses beaux rêves, tout ce qui l'étouâait.
Fratnçois s'était recouché.
Elle entendit qu'il la questionnait ; elle ne lui répondit
pas encore. Sans y prendre garde, elle laissa gUsser son manteau qui s'abattit à ses pieds.
Érigée au-dessus de cette soie claire, elle avait lair d'un jeune et fringant pistil qui domine des pétales chiâonnés.
La pendule sonna cinq heures.
François osa prononcer :
— Viens!
Elle se déshabilla, commença de dégrafer sa robe, vite d'abord, et puis, lentement, reprise par sa songerie.
Au moment où elle se baissait pour détacher ses chaussures, une petite branche de mimosa tomba d'entre ses seins. Elle la ramassa et la sentit.
Les lumières brûlaient toujours quand elle se ghssa dans le lit ; à François qui fit un mouvement pour se lever, elle dit :
I — Reste ! . „ 1 *
Elle ne voulait pas pressentir le jour, elle ne voulait
I paa achever cette nuit qui aurait dû être étemelle. Enfin, Valentine parvint à prononcer :
— Tu ne t'es pas trop ennuyé?
François l'attira contre lui, peureusement, n'osant encore resserrer son étreinte. ,. „
— Tu sais que le colonel a été très chic?... dit-eUe
En effet, lui ayant présenté des ofiiciers de hussards, il avait fièrement articulé : — Mme François Pacquault, femme d'un soldat de deuxième classe de mon régiment. Vous n'avez pas de pareilles recrues chez vous !
Et elle raconta sa nuit : elle ne s'était pas reposée, elle avait dansé tout le temps, elle était fourbue...
Elle n'aurait pas parlé autrement d'une corvée ; pourtant, ses phrases rendaient un son si joyeux 1 C'était comme la cloche d'une église qui tinte à grands coups enthousiastes tandis que, à l'autel, le prêtre achève strictement son office.
Elle ne prononça ni le mot « plaisir », ni le mot « succès » ;
I néanmoins, il ne s'agissait que de son plaisir, qu'elle ne pouvait pas mesurer, et de son succès, qui avait été
immense. Elle citait les officiers étrangers à la garnison, savait ceux qui étaient mariés et ceux qui étaient garçons, paraissait les connaître depuis longtemps. Elle planait très haut, très haut, où François n'atteindrait jamais.
Elle se tut soudain, prétextant qu'il fallait dormir.
François se leva pour éteindre les lampes : le jour était grand ; les persiennes en étaient rayées.
Près de regagner son lit, il étendit la main, trouva sou5 ses doigts la branche de mimosa et voulut la respirer, mais Valentine la lui enleva si rapidement qu'elle parut garantir cette brindille d'un sacrilège. Elle dit, pour corriger la brutalité de son geste
— ...que je la respire aussi.
Cela vint trop tard et de trop loin ! Il demanda :
— Qui te l'a donnée?
— Si tu t'imagines que je le sais !
Peu lui importait, en effet. Ce qu'elle recherchait c*était le parfum de la fête. Elle entendait le conserve] pour elle seule.
François souffla la deniière bougie : le soleil faisait des lunes de feu sur les stores.
Un bruit de clef et le battement d'une porte précéda le tintamarre d'un fourneau qu'on tisonne : la servante entrait dans la cuisine. Ensuite, le bourrelier décrocha les panneaux de sa devanture ; on marcha dans le magasin des voix traversèrent le parquet ; une voiture s'arrêta...
Ni Valentine, ni François ne remuaient ; néanmoins, ils ne dormaient pas. Elle, elle écoutait sonner dans sa tête la musique de la nuit, et elle répétait le nom de chacun de ses danseurs, sans penser à celui-ci plutôt qu'à celui-là, pendant que François se penchait sur l'abîme ouvert devant lui et qui le séparait de sa femme.
Au deuxième coup de huit heures, exaspérée d'attendre vainement le sommeil, elle rejeta bruquement les draps et sauta par terre en expliquant qu'elle irait à la grand'messe.
Elle ouvrit les rideaux.
VAI.ENTINE PACQUAULT 179
L'atmosphère était devenue plus légère. On pourrait, îmblait-il, parler un peu.
Et Tassart? demanda François.
Eh bien! il ne s'en est pas trop mal tiré! Mais
ueUe petite bourrique il avait pour l'aider ! Si je ne l'en étais pas mêlée, avec BerthelUer, elle n'en serait imais sortie !
Qui était ce Berthellier?... Le lieutenant de hussards,
>eut-être?
C'était lui, en effet. François l'apprit à la fin de la oumée, quand les lieutenants, que sa femme avait indtés à prendre le thé, se présentèrent. Elle s'exclama, lès leur arrivée :
— Vous n'amenez pas M. BerthelUer?
Il était reparti pour Tours. Elle ne tarit pas d'éloges ur lui, sur sa façon de valser et sur son esprit. François le s'y laissait pas prendre, et pourtant cela lui faiait comme des soufflets appliqués en public.
Il avait redouté de ne plus sembler chez lui qu'un étran- :er?... Hélas ! Les lieutenants s'entretenaient de la soirée !vec Valentine sur un ton de camaraderie qui ne leur tait pas coutumier : ils avaient les mêmes plaisanteries ; eur intimité s'était soudain resserrée.
François se demanda ce qu'il allait advenir de lui; on exaspération remontait en larges flots détachés, omme monte une marée. Si faible et si lâche, et si lésarmé, ne devait-on pas, pensait-il, se détourner de ui?... Or, voilà que le seul homme qui le connût tel lu'il était entra ! De MiUiaud lui sourit, lui serra la nain d'une certaine manière, un peu plus fortement qu'à 'ordinaire, peut-être? François comprit aussitôt qu'il )Ourrait tenir tête à cette bande sereine et cruelle. Enfin, Mme Gilloux apparut, suivie de son mari. Quoi pas de géant Valentine avait fait faire à son nénage !...
François avait un autre motif de contentement : il e disait que sa femme ne serait plus, désormais, égarée )armi les hommes, et parmi tant d'hommes dont l'inimité était lourde de menaces.
l8o VALENTINE PACQUAULT
Tassart arriva; on le complimenta, mais ce garç accueillait les éloges avec la mine équivoque qu'il avi pour en faire. Toutefois, il dit à Valentine d'un ton ce vaincu :
— C'est égal ! Vous en avez eu du succès !
— Ah ! oui, appuya de Milliaud. Quel succès I Lui, il n'avait pas assez de mots pour vanter
triomphe de sa jeune et belle amie.
Pourtant, quand les Pacquault se retrouvèrent seu ce ne fut pas aux propos du capitaine que Valent! songea. Elle laissa échapper :
— Tiens, tiens !... Ce drôle-là daigne faire attenti» à moi!
Pendant tout le dîner, François la surveilla, essaya de démêler sur son \àsage la trace du sentiment no veau qu'il appréhendait. Il n'y avait rien 1... Il lui c manda s'ils iraient chez les Dupin; elle réfléchit, souvint qu'elle le leur avait promis, eut ime moue d'hé tation, et finit par décider de ne pas sortir et de coucher de bonne heure.
Il ne comprit pas qu'elle voulait mettre sa joie à l'ai pour la mieux savourer ; il ne devina pas, non plus, q son instinct l'engageait à ne plus sortir qu'à h escient, en gardant les distances qui, dès cet instant, séparaient de ces bourgeois.
A huit heures, Mme Grasset sonna chez eux. Il lui fi lait des détails. Comment la soirée s'était-elle passé On disait qu'il y avait eu plus de quatre cents personne que le Champagne avait coulé à flots, et que la reine avî été Mme Pacquault...
Valentine parla d'abord avec circonspection; cèpe dant, trop vite grisée par ses propos, elle s'abandonn ne s'arrêtant que pour écouter la merveilleuse satisfactii qu'elle avait au fond d'elle et dont l'orchestre lui joue un tel hymne. Et elle avait des hésitations, de com rappels à la mémoire, semblable à l'élève qui, sachant leçon sur le bout des doigts, s'amuse à la ponctu d'hésitations.
Elle était heureuse !
.«entif et timide il Im .^^""^ f 'i^!' dC'',rtre cadet, =""^e LT'vait pas le prendre pour confident.
11 ^*oif an lit dormant encore, quand la course cadencée d """°™^„;' ^<,i^ comptait : u».
:^ns"^ie'^ie '^Sut dans •« ^i^STent'rt ^pLt
* t«-t c^P dTâie^diârSTôn I serait à l'école de |'"U monotonie des jour* avait repris, lourde et in-
flexible.
Il fallait la secowr !
^ht^ou^eUe l préparerait à une autre soirée, ou â un ^« ™y4e> fueVe chose d'éclatant ! Elle ramena ven ^ ^To^enir de la courte semaine que, jeune fille, elle !S^\ S à Paris, durant laquelle, chaque matin, en L Ip^t le jour écoulé, eUe n'avait res^nto nul f^,ZnL les heures prochaines étaient déjà mar- IX^r d^tr^p^jets Là seulement, les plaisirs ne J^v^twié ni déception, ni tristesse: U- ='étai^ ScS jusqu'à" dernier qui, brusquement, s était
t82 VALENTINE PACQUAULT
confondu avec le départ. Après, on avait raconté i voyage, on avait sorti les achats devant les voisins d la Constelle. Le glissement vers le calme de la vie re trouvée avait été insensible.
Ici, c'était une chute.
Elle se leva tard, s'habilla sans hâte, déjeuna et anéantie, elle s'assit à la fenêtre, un livre sur les genouîi Des brosseurs passèrent, puis une corvée de fourrage puis le groupe des petits rentiers de Saint-Léger qu allaient reprendre leurs places sur les bancs des prome nades. Ensuite, les hommes de la malegagne descendiren l'avenue, lentement, traînant leurs balais. Tous apparais saient écrasés par l'ennui quotidien que rien n'a secoué
Une voiture de paysan s'arrêta devant la boutique d bourrelier ; on essaya un collier au cheval.
Valentine se rappela le magasin de leur bourreliei au coin de la place d'Argenton ; il y avait un tréteau o étaient disposés une couverture beige et un harnachement; sur l'unique rayon de la devanture, un chiei empaillé présentait des colliers. Que cela l'avait agacée autrefois, et voilà qu'elle l'évoquait avec reconnaissance
Au-dessous d'elle, la voiture du paysan repartit l'image d'Argenton s'effaça, le vide se confirma...
Valentine regarda ses objets de cotillon. Elle se leva les prit un à un, les compta, les examina, les tripota. C n'était que du carton, du papier de couleur, des ruban qui cachaient à peine les armatures en fil de fer !
Tout cela était pauvre, et sec, et anonyme.
D'un coup de main, elle repoussa le tas, excédée d'oi siveté, et elle décida de changer de robe pour aller che: les Dupin : elle entendrait parler, parler d'elle-même.
Jusqu'au samedi, elle n'eut que des heures auss désespérées.
Enfin, elle se rendit au jour de la femme du colonel.
On y annonça que la cuinédic chez le capitaine Fabn se jouerait pour la mi-carême; Mme Fabre, qtii sortai avec Valentine, la pria formellement d'accepter un rôl<
et de demander à son mari d'en tenir un ; elle la convoqua ipour le lendemain : on devait lire la pièce aux interprètes...
Tout étaiit redevenu beau !
Valentine revint chez elle, inondée de joie, et jeta son paquet de bonheur à la tête de François.
Il en demeura stupide d'étonnement.
Lui, il avait une autre nouvelle, mais il n'osa pas la risquer comme cela, en pleine allégresse de sa femme.
Le lendemain matin, qui était un dimanche, il lui dit :
— Ecoute-moi, Valentine. Pour avoir la paix, j'ai invité mon sergent à déjeimer !
— Tu as bien fait !
Elle était si contenté !
On mit les petits plats dans les grands, et le premier I coup de dix heures n'était pas sonné que le sergent Fillâtre arriva. Le déjeuner était pour midi; il fallut occuper le convive. Valentine fit signe à François de sortir avec lui, mais il redoutait qu'on ne les \ît ensemble ; ils restèrent dans le salon.
Enfin, le déjeuner fut servi
Le sergent P'iUâtre avait apporté son couteau, et il s'essuyait les lèvres avec son pain, pour qu'il n'y ait nen de perdu.
Valentine ne savait comment prendre la chose.
îje mardi-gras passa, mortel. Quelques masques parcouraient la ville, s'essayant vainement à être gais : ils ne parvenaient qu'à faire surgir les enfants des maisons. Le soir, à voir lès gens qui déambulaient sur les allées, on aurait pu croire qu'il se préparait quelque chose : il ne se préparait rien, il n'y eut rien.
L'avant-veille, Valentine avait dit aux lieutenants :
— Nous nous déguiserons, nous irons sonner chee le capitaine de Milliaud et chez le commandant d'Arbenne...
Personne ne s'était déguisé : chacun était resté chez soi. C'était une fête pour petites gens ou trotte-nupieds,
Valentine s'en consola vite. Il y avait sur le guéridon du salon un cahier qui illuminait la pièce, et l'appartement : c'était le manuscrit des deux actes qui devaient se jouer chez le capitaine Fabre.
— Si nous répétions? proposa-t-elle dès qu'on servit le dessert.
Elle ouvrit le manuscrit, mais ce qu'elle avait à prononcer était si court qu'elle décida de lire toute la scène. Elle se lassa. D'ailleurs, les observations de François l'exaspéraient. Elle aurait voulu qu'il lui donnât la réplique avec passion ; cependant, dès qu'il commençait à s'animer, elle l'arrêtait pour lui indiquer que le lieutenant Bertin interprétait le rôle autrement.
Elle finit par s'asseoir au coin de la cheminée et, coudes aux genoux, tête dans les mains, se bouchant les oreilles, elle se mit à apprendre des phrases comme, autrefois, ses leçons chez les demoiselles Carignan.
VALENTINE PACQTJAtJLT 1^5
"^"'r Ce sera la dernière fois, n'est-ce pas? EUe ajouta, ne se sentant plus de rage t — Tu l'avertiras l
T 'avertir?... Grands dieux l . . , ., ,««4f
F^rcois ne tenait pas à cette intimité, d en souffrat
Alors, ^/^^°;ir' de à la cantine, leur offrait le café ^TnuS pau^ de l'exercice; et U avait toujours un durant les ^^^ ^^ ^^^ d un homme cho
! ^Tlns sesCches le tabac volontaiit^ment oublié d^s rmutttril^ur^ voulu s'abîmer dans une servitude et dans une humilité encore plus complètes
neutre part, sa situation exigeait quil soit, aux ^!I officiel un soldat impeccable : il se doutait Sr qui et n?dr^ndait pas Z lui seul ; or, U s'ima- Snait en butte à toutes les jalousies des petits ^L^sergent FiUâtre se présenta encore che^lm. Cette fois vXtine l'informa sèchement qu'ils dînaient en vilk, et elle le mit presque à la porte.
^eVnS^^rTnCnl^^^^^^^ François trouva ses effets dépliés pêle-mêle sur son lit fr^^ent était passé dans la chambrée ; sous e prétexte II! mnuetaKes étaient mal faits, il en avait mis cinq TL^c^r^ François était du nombre. Métais avait ^ 1 i^Jre te sergent le lui avait interdit. Il n'y TvlSt ^s dfr^^iemeSV autorisât un soldat à s'offnr une ordonnance.
Les hommes n'avaient pas sourcillé, mais il y avait eu des clignements satisfaits.
Les chopines, les petits verres et les cigarettes de Pacquault n'alourdissaient pas beaucoup leur conscience.
En sortant, Fillâtre qui rencontra François devant la porte, lui dit, un- peu gêné :
~ Faudrait tâcher de ficeler votre truc mieux qu'ça Pacquault ! Moi, je m'fais engueuler par le double à causé de vous. Alors, c'est pas pour moi, c'est pour les hommes
Il ménageait ainsi sa rentrée chez les Pacquault, où il y avait un bon ordinaire, et du vin « de première », et des liqueurs à discrétion.
François n'en souffla mot à Valentine : eUe n'auraif pas manqué de raconter l'histoire à de Milliaud I ^ Il invita Fiilâtre au café, et il lui expliqua que, s'il ne l'emmenait pas chez lui, c'est qu'il y rencontrerait des omciers.
— Vous comprenez, dit-il, nous répétons la pièce qu'on doit jouer chez le capitaine Fabre. C'est ennuyeux 1 Il y a le lieutenant Bélouard, le lieutenant...
Il les énuméra, hésitant, se reprenant, confus, honteux.
Le sergent ne broncha pas ; il but deux verres de chartreuse, et quand Pacquault fut sur le point de payer il se fit servir une canette de bière, puis il demanda les journaux lUustrés. C'était un gars qui savait profiter des occasions.
On répétait tous les soirs à neuf heures, non pas chez les Pacquault, mais chez le capitaine Fabre ; on n'en sortait qu'à mmuit, et François, qui devait être debout à cinq heures, était rompu de fatigue. Il ne récriminait pas • Valentine s'amusait tant I
Ils ne voyaient plus les Dupin que de loin en loin • parfois Valentine annonçait qu'elle ferait visite à Mme Dupin le lendemain : le lendemain, elle était trop occupée Le milieu lui semblait si triste 1 Le demi-sommeil de cette maison l'étou«ait, et elle s'irritait à la vue des meubles lourds, solides, qui avaient épousé leur place à ce point que. si 1 on en bousculait un, ses empreintes sur le tapis
et la silhouette qu'avait plaquée son ombre sur la tenture, le réclamaient aussitôt. Non seulement Mme Dupin ne faisait rien pour modifier cette rectitude dans l'organisation de sa vie, mais encore on aurait dit qu'elle souriait complaisamment en constatant que le mobilier et tous les objets de sa demeure défendaient leur rang avec tant de ténacité.
Valentine prétextait qu'elle aimait trop la fantaisie pour se sentir à l'aise dans l'intérieur des Dupin.
La fantaisie?...
Ce qu'elle aimait, c'était ce qu'elle voyait chez les officiers — un mobilier qui, à la première alerte, était prêt au départ, des sièges cannés, des consoles légères, des armoires étiques; ce qu'elle aimait, c'était ce qu'elle entendait — des propos où le passé familial, homogène et puissant, ne palpitait jamais, un rassemblement de fragiles passés qui ne pouvaient pas se souder : concours hippiques, remuons mondaines, voyages, tableau d'avancement, belles garnisons ; et l'avenir, rien que l'avenir, comme si chacun n'avait osé confronter la véridique histoire de ses sources avec le présent si médiocre, du moins éclairé par l'or des galons.
Précisément, chez les Dupin, on ne pressentait pas l'avenir — il se préparait tout seul, inéluctablement — et, dès le seuil, on trouvait le passé. 11 était là, partout, et régnait en maître. Valentine en concevait comme un reproche. Elle avait J&ni pat ne plus pouvoir raconter sans gêne l'emploi de son temps : répétitions, thés chez elle, thés chez Mme Fabre, un tour de valse ici, un tour de valse là... Les Dupin avaient beau l'écouter avec bienveillance, la maison résonnait hostilement comme ime nef d'église aux rires des petits du cathéchisme.
Valentine prit ces vieux détinitivement en grippe.
Elle ne revint chez eux que l'avant-veille de la mi-
' carême, poussée, il est vrai, par une telle catastrophe,
que la gravité de la maison pouvait s'en accommoder.
Mme Fabre avait été appelée la veille près d'une parente malade ; elle avait télégraphié que sa tante était morte. La fête était décommandée I
l88 VALENTINE PACQUAULT
Par hasard, Valentine était des premières à connaître la nouvelle ; elle courut la semer par la ville, plaignant les Fabre comme s'il s'était agi de la mort de leur enfant Elle sonna chez le capitaine de Milliaud, et, à l'ordonnance qui lui ouvrit, elle remit sa carte où elle avait griffonné quelque chose.
La faillite Fenestraud avait produit moins d'effet sur eUe.
En rentrant, le capitaine, qui n'avait pa déchiffrer que le mot malheur, accourut, et il apprit qu'on ne jouerait pas la comédie chez le capitaine Fabre, Il soupira comiquement :
— C'est une catastrophe abominable ! Voilà les Fabre qui vont hériter !
Un instant après, il n'était plus question d'eux, mais, comme Valentine ne se consolait pas de cette fête manquée, elle organisa un souper pour la remplacer.
Le soir de la mi-carême, on dansa donc dans le petit appartement du jeime ménage. Le lendemain, on colporta dans Saint- Léger qu'il y avait eu grande réunion chez les Pacquault.
Maintenant, on parlait plus souvent d'eux que du colonel ou du docteur Frogier. Les fournisseurs ne tarissaient pas d'éloges sur Mme Pacquault, et quand François parcourait la rue Châlons, lui qui avait toujours la main au képi pour saluer les gradés, devait encore répondre aux saluts des civils. Il en éprouvait un malaise comme si on lui décernait des honneurs dont il se serait reconnu indigne. Du moins, près de Valentine, il trouvait le bienêtre qu'il n'espérait plus.
Depuis que les jours allongeaient, elle et lui marchaient un peu dans la campagne, le soir, avant leur dmer. Ils prenaient l'ancienne route de Poitiers par où ils atteignaient le coteau d'où l'on domine la ville et les environs. Là, ils s'asseyaient sur un vieux mur bas et large, fait avec les pierres dont les riverains avaient débarrassé leurs champs. Valentine et François rêvaient II contemplait cette petite ville grise, qui s'était greffée sur une route | des fumées s'étiraient au-dessus d'elle.
D'OÙ s'éleva«nt-eUes, de queUes cheminées? Valentin. avait prononcé, un jour :
j- On ne voit pas notre maison.
7r.nco?s rTvait cherchée, mais à la tombée du jour.
^ î[rt^u,o^. et S"u„e obsession qui minait
^Tsê appelait certaines promenades qu'il avait fait^ u se lapK^ j.A,„pnton à la nmt tombante, et ses
?aC^attarâés I« ïavlndières, les coups de marteau
SE5restai:=i:ier^^.^VS^
'".t.?f^mef U voTai"n les acteurs de la scène
£S5riedu^iiTrpX.5-s
Slét?t ventfdu meunier... Et en regagnant le pension- S-o^rL feux de mottes et de. ««^-/"«^ r»rr.neiUait dès les premières maisons ; il s enfonçait aai» i^S^en^nte, étroites, mal pavées, ravinées, retenues .Sr^ïrocteSdu coteau; mais chaque porte ouverte Se 5t^ Sleau qui vous -voyait d'un «i^P son
«^^^^ 'ra^tÎt^rsli^^^LS, dev^la^^^^^
gSïiSrfe^^tSs^
'° St-Uger, lorsqu'ils achevaient leur promenade de
IQO VALENTINE PACgUAULT '
la Cueille, dès le bas de la côte, ils rencontraient des soldats qui, ceinturons défaits, képis rejetés en arrière, mains dans les poches, avançaient lentement, au pas, malgré eux. De loin, François s'efforçait de les reconnaître, et quand ils étaient de sa compagnie ou du peloton des élèves caporaux, il fallait bien qu'il leur fît un petit signe de tête ; les uns lui répondaient par un salut réglementaire, à cause de Mme Pacquault, les autres par un clignement d'yeux qui pouvait s'interpréter diversement.
— Quels mufles ! disait VaJentine.
François baissait la tête, chargé de honte.
A trois ou quatre cents mètres de la place, il y avait aussi la maison de Tassart, et les Pacquault ne passaient jamais devant elle, sans que Valentine prononçât « il y est » ou « il n'y est pas ».
Un soir, au moment où ils arrivaient à cet endroit, Tassart apparut, s'avança pour leur parler et il leur proposa de se reposer un instant chez lui.
Le coup d'œil qu'eut Valentine en pénétrant dans le salon 1 Elle pesa, estima tout, sans cesser de bavarder. Sur la cheminée, elle aperçut deux photographies qui flanquaient la pendule : M. et Mme Tassart, rouenniers. Sur un panneau, il y avait une panoplie de sticks et d'autres photographies — des photographies de femmes, quelques-unes dédicacées. Qu'elle aurait donc voulu s'approcher !
En sortant, elle articula :
— C'est vous qui avez fait ce dessin?
Elle se campa devant, mais elle avait les regards ailleurs, sur les photographies.
Tassart, qui ne se prenait pas au jeu, se tenait en arrière, satisfait, et même, pour laisser à Mme Pacquault tout le loisir d'être indiscrète, il entretint François de la décision qu'avait prise le colonel de faire faire des manœuvres d'embarquement la semaine suivante.
Dans le couloir, Valentine demanda :
— Combien avez- vous de pièces?
Il fallut qu'elle visitât la maison entière !
Elle traversa la cuisine, transformée en cabinet de
VALENTINE PACQUAULT IQ^
toilette ainsi qu'une pièce dénudée, sans papier aux murs, où l'on faisait des armes ; derrière, s'étendait uii petit jardin inculte, au fond duquel était un fournil où couchait l'ordonnance.
— C'est un campement, expliquait Tassart.
— C'est charmant ! C'est charmant ! répétait-elle. En rentrant dans le couloir, elle lança :
— Où est donc votre chambre?
François s'excusait de telles libertés ; cependant Tassart avait déjà ouvert une porte.
Et sans remarquer la mine ambiguë de son hôte, eUe
^ Lorsqu'ils revinrent chez eux, elle exultait : elle avait
vu une garçonnière! ...^ , . ^ , n
Elle aurait pu la décrire bibelot par bibelot. Ce qu elle en retenait, surtout, c'étaient les photographies, et le lit si vaste, aux deux oreillers, où ces femmes, dont elle avait aperçu les images, s'étaient couchées. AvaienteUes aimé" ce Tassart? Elle se le figurait mal; lui, du moins, il ne les avait pas aimées parce qu'il était impossible que ce petit homme à face glabre, aux lèvres minces et à l*cei] moqueur, aimât jamais quelqu'un.
Devant François, elle n'émit que des critiques sur cette bicoque sans étage, qui devait être humide, dont les pièces étaient sans agrément, tapissées de vilam papier, et dont les meubles étaient tout juste des meubles pour tonnelles de jardin. .
Néanmoins, elle était contente comme si elle avait fréquenté un mauvais lieu.
Dès qu'elle revit de Milliaud, eUe lui annonça fière-
naent : t- i.:, Vous savez que je suis allée chez Tassart s"
— Seule?
— Il ne manquerait plus que cela I...
Elle raconta leur visite du commencement à la fin et, profitant d'une absence de François, elle parla des photographies.
— Voulez- vous bien vous taire ! gronda de Milliaud. Ça ne regarde pas les petites filles l
192 VALENTINK FACQUAULT
— Je ne suis pas une petite fille !
— Hé 1 je le sais fichtre bien !... Ça ne regarde pas les jeunes femmes non plus !... Allons ! ne vous fâchez pas, et ne bavardez pas. ainsi. On vous jugerait mal.
Il avait ajouté cela gravement, et même avec un léger accent de colère. Ordinairement, quand il lui advenait de ne pas dissimuler sa violence, il se reprenait aussitôt et mettait son humeur sur le compte de son âge et de son caractère, qu'il plaisantait. Cette fois, il ne chercha pas à atténuer l'effet qu'il avait produit.
— C'est vrai ! pousui vit-il. Il y a des moments où je m'inquiète pour vous ! Je ne suis pas de votre temps ; tout de même, je crois qu'il n'y a pas d'époque pour choisir ce qu'il faut dire. Vous ne savez pas ce que c'est de tenir le rôle que vous avez ici!... Parbleu, vous avez vingt ans et vous ne trouvez rien d'assez osé ! Il faudrait...
Il s'interrompit. Il aurait voulu expliquer à Valentine qu'il lui faudrait quelques bons conseils, de temps en temps, mais il avait entrevu la pente sur laquelle il s'engageait : U ne voulait pas plus parler contre Pacquault que parler pour lui-même.
— Il faudrait, acheva-t-il sur un autre ton, que vous redoutiez un peu votre prochain. Croyez-moi, et... traiteïmoi d'ancêtre et de vieille bête. Je ne m'en fâcherai pas.
Elle protesta de son bon caractère et de son affection ; cependant, elle avait un sourire vexé. On lui avait gâté un plaisir.
De Milliaud se mit en frais d'amabilité ; devant François, qui rentrait de la caserne, devant les deux lieutenants qui se trouvaient là, il se montra enjoué, bon diable...
Valentine avait l'air de marquer les coups, en arbitre qui pèse strictement la valeur du joueur.
Ah l oui, elle le traitait de vieille bête !
De Milliaud, mécontent de lui, marmonnait en remontant l'avenue :
VALENTINE PACQUAULT T93
— Rosse ! Petite rosse I
Et il pensait aux dangers qu'elle courait, si jeune, si jolie, si inconséquente, et se croyant si sûre d'elle. Il se disait qu'elle gâcherait sa vie, qu'il fallait lui crier « cassecou » — cela parce qu'il était de ces hommes qui, tenus sous le charme d'une femme, s'imaginent, avoir des droits poui^la protéger, pour la conseiller, et pour lui donner des ordres, ensuite.
Il bouda pendant une semaine et, un matin qu'il traversait la place du Marché, revenant du rapport, il aperçut Valentine qui s'avançait de son côté.
Elle lui sourit, simulant l'étonnement de le rencontrer, et elle prononça, en l'abordant :
— Je vous croyais en voyage !
Il eut un haussement d'épaules agacé, et- il annonça vite qu'il avait deux nouvelles toutes chaudes.
— Lesquelles? Lesquelles, dites?...
Elle ne pensait déjà plus à le quereller.
— Votre mari, énonça paisiblement de Milliàud, aura six jours de permission pour Pâques,
Elle eut une exclamation déçue :
— Et l'autre nouvelle?
— Oh ! fit de Milliàud... Elle ne vous concerne pas. Le lieutenant Tassart change de bataillon.
^- Alors, il quitte Saint-Léger?
— Non, non ! Il passe au troisième.
— Dans ce cas, c'est la même chose !
— Pas tout à fait, pour votre mari.
Il avait repris sa mine agressive.
— Enfin, conclut-il, tout sera pour le mieux ! Le lieutenant Breuil, qui le remplace, est un charmant garçon.
Ils s'entretinrent un instant de leurs amis, tandis que le capitaine répondait aux^saluts des soldats qui les croisaient, et Valentine s'en retourna chez elle, un peu soucieuse à la pensée des six jours de congé qu'H faudrait passer à Argenton.
Elle avait reçu une lettre de l'oncle Jamet : la brouille entre lui et les demoiselles Carignan était définitive. Les vieilles, comme il écrivait, s'étaient mêlées de ce qui ne T. I. 13
194 VALENTINE PACQTJAULT
les regardait pas, et il les avait plantées là en ne leuf mâchant pas ses sentiments: il avait passé l'âge de recevoir des observations.
Aussi, désormais, chacun restera chez soi!... Je ne dis pas ça pour vous, mes enfants, et je compte bien que vous ne me causerez pas le chagrin de ne plus faire un tour de mon côté, si vos tantes ne vous en empêchent pas.
Il ne racontait pas ce qui avait achevé de séparer les deux maisons ; toutefois, à la fin, il informait sa nièce qu'il lui enverrait prochainement un petit mandat qui assaisonnerait le pot-au-feu. Après ça, les mauvaises langues pourraient s'en donner !
Valentine se doutait de ce qui avait dû se passer, mais elle se mettait instinctivement du côté du tonton : elle se sentait une Jamet dès qu'il était question de difficultés avec le pensionnat Carignan.
Enfin, elle rendait François responsable des tracas que lui causait cette situation. En effet, à quoi emploieraientils leur congé de Pâques? Faudrait-il donc se résoudre à se priver d'un séjour à la Çoustelle?
Contre son attente, lorsque François annonça qu'il aurait six jours de permission, il ne lui dit pas : « Nous irons à Argenton. » C'est que, lui aussi, il avait reçu une lettre ; la sienne était de Mlle Amélie qui lui apprenait que M. Jamet avait vendu des champs, reportant les hypothèques sur une autre partie de la propriété. Elle écrivait :
...Il faut que nous parlions de cela, mon petit, et nous en parlerons lorsque vous viendrez. Si nous n'agissons pas immédiatement, vous serez complètement ruinés. Assez de sentiments et songeons à vous.
Elle se plaignait de la vie, des geifs sans scrupules et, dans une longue phrase oïl sa petite écriture maladroite et comme h bout de souffle avait de brusques arrêts, elle se chargeait de reproches. Elles avaient gâché l'avenir d(^ l'être pour qui elles peinaient ; c'était elle-même, surtout, qui avait été sa mauvaise fée, elle qui s'était crue la phis forte et qui n'avait été que la plus crédulie. Enfin, un cri déchirant :
VALENTINE PACQUAULT I95
... Nous achevons notre voyage, et toi, mon petit, tu es peine tombé du nid... Comment faire? Mon Dieu, ins-
irez-moil Elle avait tracé cela ! Et François avait deviné l'an-
oisse de cette vieille femme dont l'énergie s'était trompée.
[ comprenait si bien qu'elle avait voulu dire : « Tu as
té mal dirigé, tu as été mal marié. Tu es perdu ! »
Lorsque, à deux jours de là, Valentine trouva dans DU courrier la lettre que le tonton Jamet annonçait, elle e l'ouvrit pas, la mit en évidence sur le guéridon du lion, et s'arrangea pour être absente quand François întrerait.
Elle était si contente ! Les premiers bourgeons omraient les arbres des promenades, des gamins vendaient es touffes de pinchauds fleuris; l'air, tiède et un peu 3urd, sentait la mousse et l'écorce humide. On songeait ux couvées de poussins et de bourrets qui, dès les beaux Durs, suivent les grosses mères poules aux ailes gonflées ; n songeait au trottinement baroque des jeunes poulains laigres près des juments, aux petits veaux à la face plorée ; on songeait aux pattes épaisses et molles des hiots qui s'essayent à marcher, et aux quatre bâtons iiides des chevreaux... C'est la jeune saison qui s'anonce et s'installe ! Elle avait aperçu à la devanture u grainetier des pots de jacinthes en fleurs ; les épiciers valent paré leur boutique de bouquets de cerises susendus à des cordes qui faisaient comme des banderoles [lisposées pour une fête...
Dans tout ce bonheur, Valentine était allée voir la ;mme du capitaine Roger, chez qui elle avait rencontré ne couturière de Niort qui livrait une robe à son amie ; or-le-champ, en moins de trois minutes, elle avait loisi une étoffe, décidé d'un modèle, commandé une )ilette, et elle avait regagné sa maison, ravie, ravie !
Ile savait qu'il y avait un mandat.
François attendit qu'elle eût fermé la porte :
— J'ai reçu, dit-il, des nouvelles de ton oncle; il ivoie... Tiens !
xgô VALENTINE PACQUAULT
Il lui tendait la lettre.
M. Jamet contait qu'il avait enfin touché des fermî et qu'il ne voulait pas garder une minute par devei lui ce qui appartenait à ses neveux.
François avait la mine soucieuse, mais Valentine n'a^ compté que sur cinq cents francs : il leur en tombait
triple... . ,
Ah ! cet oncle Jamet ! Un maître agriculteur, qui n avs pas son pareil pour acheter le bétail et amender les te rains 1
On s'entretint du voyage à Argenton.
Enfin, comme Valentine étouffait de joie, elle passa par la cuisine, fit une observation à la bonne qui eut le nlalheur de lui répondre...
Valentine, qui était entrée avec l'idée de lui offrir une gratification, lui donna son congé, et elle revint, furieuse, en informant François qu'elle avait renvoyé cette fille.
Elle en trouverait une à Argenton 1
Un peu après, elle retourna à la cuisine, trouva la fille en larmes, la rabroua, et finit par lui pardonner.
Seulement, l'avant- veille de leur départ, la servante, qui avait trouvé une place, rendait son tablier.
Ils dînèrent une fois à l'hôtel, une fois chez les Dupin. Valentine, invitée par le capitaine et Mme Roger, déjeuna chez eux. L'heure du départ sonna; elle laissa tout en état dans l'appartement, ferma les volets, barricada la porte. L'omnibus l'attendait.
François retrouva sa femme à la gare. Il était sorti avant l'heure réglementaire, avait couru depuis la caserne jusqu'à la gare; il arrivait essoufflé, rouge — si heureux ! Ils feraient le voyage ensemble !
Mais leur gaieté ne dura pas.
— Nous pourrons peut-être aller quand même à It Constelle, dit François.
— Pourquoi « quand même »?
— C'est que... Ecoute!
Et il lâcha la vérité sur les opérations de l'oncle Jamet. Après tout, ne fallait-il pas que Valentinel es connût .' Il n'employa pas de grands mots ; il étala la situation
avec calme, comme s'ils n'y étaient pas mêlés, et Valentine ne l'arrêta pas. Elle se contenta de hausser les épaules quand U eut h\i : on aurait le temps de régler ces questions-là quand on serait à Argenton. Et elle prit un livre. Ils se turent ; ils étaient redevenus deux ennemis. Pourtant, l'idée que des hypothèques avaient été prises sur son propre bien exaspérait Valentine. Le mot isurtout, l'outrageait: Hypothèques... Sa propriété était hypothéquée ! Elle avait envie de clamer : « C est à moi. Te défends qu'on y touche 1 »
Ce qui lui importait, en outre, c'était ce qu on pourrait penser d'elle à Saint-Léger, en apprenant sa rmne. Elle avait si peu réfléchi à tout celai Quant à la vente de certaines terres, n'était-ce pas une calomme?
Elle ne se rendit à l'évidence que pièces en mains, devant ses tantes et leur avocat. Encore, au fond d eUemême, trouvait-elle des excuses, non point qu'une grande affection pour l'oncle Jamet l'aveuglât à ce point, mais parce que les attaques partaient du pensionnat qu eUe n'avait jamais détesté aussi fort.
11 fallait agir ; on s'y résolut. L'avocat des demoiselles Carignan se transporta sans tarder à la Constelle, décida l'oncle Jamet à s'expliquer, et l'on fut bien oblige de s'arrêter à une transaction amiable : on aurait attaqué un sac vide. Devant le spectre du scandale, M. Jamet consentit à tout ce qu'on voulut, à la condition, toutefois, de ne pas être humUié par les demoiselles Carignan. A l'entendre, c'eût été la pire injure qu'on lui aurait infligée. Avec l'assurance d'y échapper, il signa les actes, répétant qu'il n'avait de comptes à rendre à personne qu'à ses neveux, pour qui, « ça, je l'jure, bon Dieu ! » il était disposé k se saigner aux quatre membres. Il avait eu plus de quinze années de quiétude pour préparer à sa nièce un réveil si douloureux ; à force de vivre si paisiblement, il avait cru que l'illusion ne finirait jamais. D'ailleurs, il n'était pas un malhonnête homme ; sans Fenestraud, il n'aurait jamais eu l'idée du brigandage qu'il avait commis, mais Fenestraud était toujours à lui répéter : « Monsieur Jamet, je vous donne du huit
pour cent ; monsieur Jamet, si vous m'aviez remis l'autr* jour les dix mille francs dont nous avions parlé, voui gagneriez déjà onze cents francs... » Et c'était une remarqua sur les terres qui se dépréciaient, et sur les mauvais» années : il pleuvait trop, il faisait un temps de Sahara. Ui orage éclatait-il au moment des fauches, ou juste avant la moisson : « Eh bien ! monsieur Jamet, que dites- vous d< ça? Moi, je ne devrais plus essayer de faire votre for tune; j'y réussis trop mal... » M. Jamet s'était laissa tenter : il avait déjà placé dans l'étude tout son argent liquide; le notaire s'était chargé de lui en procurer d'autre, bien meilleur, en excellent papier. Il s'était occupé de tout, sans oublier de se garantir personnellement des éclaboussurès ; il avait trouvé des prêteurs, fait prendre des hypothèques. « En somme, que risquezvous? Le jour où vous voudrez vous débarrasser des inscriptions, vous avez l'argent ici. Vous frappez à la caisse, et vous envoyez promener les créanciers. Il arrivera, ce jour-là, peut-être plus tôt que vous ne pensez, quand la terre aura repris sa valeur, quand les saisons se feront comme autrefois. Vous, heureux homme, vous n'aurez pas senti les bourrasques ! Et votre nièce vous devra le carrosse que vous lui aurez gagné... » C'était si beau que M. Jamet, clignant de l'œil, s'était persuadé que lui seul avait trouvé la combinaison pour devenir millionnaire ; il s'en serait targué s'il n'avait redouté d'appeler la concurrence en découvrant le procédé.
Si Valentine s'était mariée deux ans plus tard, et si Fenestraud avait attendu autant pour filer à la barbe de ses clients, la Constelle aurait quitté ses maîtres sans que ceux-ci aient pu s'en douter ; et M. Jamet se serait réveillé les poches plates après avoir commis une escroquerie de deux cent mille francs.
A la rigueur, on pouvait encore tirer quelque chose des trois fermes, à la condition d'avoir M. Jamet avec soi. Vendues ainsi, avec leur manteau d'inscriptions, il n'y aurait pas eu dix mille francs pour les Pacquault.
Enfin, on àongea qu'il fallait, humainement, assurer la situation du tonton. On lui proposa d'entrer dans l'ar-
VALENilNE PACQUAULT 199
rangement : on remercierait les métayers au fur et à mesure de l'expiration de leurs baux, on ferait valoir par des domestiques et ce serait lui, M. Jamet, qui n'avait jamais quitté le pays, qui serait mort d'ennui s'il n'avait pu battre les champs et les bois à la suite de ses chiens, et courir les foires, ce serait lui qm dirigerait son inonde. 11 n'en demandait pas plus. Il accepta de rendre les comptes chaque fois qu'on les lui demanderait, consentit à réduire ses dépenses, à ne plus entreprendre de travaux sans en avoir conféré avec le conseil de ses neveux ; U aurait accepté de faire maigre le vendredi et de jeûner pendant le carême, de vendre trois de ses chiens sur les six qu'il nourrissait, et encore de se plier à ce qu'il appelait d'autres fantaisies, à la condition qu'on ne lui imposât pas l'oisiveté d'une retraite en ville et des visites aux demoiselles Carignan. Ahl celles-là, il ne voulait plus en entendre parler !
Il fallait qu'il tirât une vengeance de ses malheurs : il bombardait donc « les vieilles » de ses accusations : c'étaient elles qui l'avaient engagé à écouter Fenestraud, c'étaient elles qui avaient ruiné sa nièce et qui lui montaient le coup...
— J 'l'aime bien, la petite, moil expliquait-il à l'avocat. C'est une femme « de première ! » A seize ans, j'iui confiais la maison. Ça sait commander, au moins!.,. Tournée comme elle l'est, elle pouvait épouser un millionnaire et passer tète haute partout. Ben, bon Dieu, elle n'a épousé qu'un brave garçon l J 'l'aune bien, lui aussi ; seulement, quoi, c'est pas un homme pour elle. Qu'est-ce qu'il fera, je vous le demande, avec son instruction?...
N'avaient-ils pas été roulés, sa nièce et lui?
11 pouvait dire ce que bon lui semblait ; les demoiselles Carignan ne s'en souciaient pas : il n'y aurait pas de procès, on ne saurait rien de leur détresse, et l'on trouverait le moyen de s'arranger une existence assez digne.
Avec ce qu'on sauverait de la faillite, on lèverait la moitié des hypothèques ; d'ici là, on payerait les intérêts de celles qui grevaient la propriété, on payerait l'entre-
tien du tonton, et peut-être qu'au bout du compte il reviendrait encore quelque chose aux enfants.
— Oui, risqua Mlle Solange, à la condition que M. Jamet ne fasse pas de fredaines !
— Hé, laisse donc ! répliqua sa sœur Amélie. Le pauvre homme a senti le goût des os. Il n'y a encore que ça pour rendre un fou raisonnable. Et puis, il n'est pas méchant...
Devant François et devant Valentine, elle s'obligeait à lui faire confiance parce qu'elle avait le respect de la famille. Ce fut elle qui dit :
— Maintenant que la toiture est réparée, mes enfants, il va falloir balayer la poussière. Allez finir vos vacances à la Coustelle. Il vous reste encore deux jours ; envoyez une dépêche et partez demain matin. Nous nous privons de vous ; tant pis l II faut que M. Jamet ait sa part.
Et c'était elle que Jamet rendait responsable de tous ses malheurs !
— Oui, réfléchit Valentine; pourtant j'ai tant de choses à faire ici ! Il faut que je cherche une cuisinière ; j'en ai assez de me trouver toujours le bec dans l'eau I
— Moi, je m'occuperai, de vous trouver une domestique ! décida Mlle Amélie.
Elle eut un regard vers François.
— Autant vous avouer que je l'ai trouvée, allons i En effet, la veille, elle était sortie avec François, après
le dîner, sous le prétexte de se faire conduire chez une amie. Dehors, elle avait dit :
— Mon enfant, je n'y vois pas toujours clair, mais je m'imagine que ça ne va pas chez toi... Allons 1 A moi, tu peux raconter ça?
Elle avait insisté doucement, avec obstination, et comme la lance d'une flamme qui persiste sur un point fait plier une barre de fer, elle avait vaincu le silence de François. Les premiers mots de la confession avaient entraîné les autres : l'écroulement avait suivi.
Mlle Amélie ne s'était pas étonnée, ne s'était pas lamentée — elle avait prévu cet antre désastre.
Ils étaient allés sur la route qui remonte la Creuse, serrés l'un contre l'autre, elle accrochée au bras de celui
VALENIINE PACQUAULT 201
qui était là, aussi droit qu'une jeune pousse de coudrier, et faible comme elle. Le monde leur semblait étroit et ils l'occupaient en entier.
L'air était lourd, parcouru de ces souffles printaniers, mous, saturés d'humidité, qui s'élèvent, font pressentir un grand vent et meurent aussitôt, ayant à peine agité les branches.
A neuf heures, en se retrouvant devant la maison Carignan, Mlle Amélie avait dit :
Mon petit, quand une femme n'a pas encore pris le
goût de sa maison, il faut le lui donner. Toi, l'aimes-tu, ta maison?
— Non, ma tante.
— Dans ce cas, c'est la maison qui a tort, et je vais la secouer un peu l
Voilà 1 Elle ferait le voyage de Saint- Léger, elle verrait ; aux affaires du ménage et, pour retercer leur terrain i où tant de mauvaises herbes avaient poussé, elle leur conduirait Justine et la laisserait à Saint- Léger. Il fallait parer au plus pressé. A Argenton?... Mon Dieu, on s'arrangerait 1
François n'avait même pas eu le temps de la remercier. On avait retrouvé Valentme qui examinait une pièce de soie. Son visage était morne. Le moment n'était pas favorable pour annoncer le projet.
Mais le lendemain, au premier petit signe d'allégresse qu'elle guettait sur la figure de sa nièce, Mlle Amélie n'attendit plus.
Valentine à ce moment était disposée à tout accepter, les yeux fermés ; d'ailleurs, on la tirait d'embarras, et c'était l'important. Elle se vit à Saint-Léger, n'ayant plus à s'occuper des menus et des dépenses de la cuisine, goûtant l'apaisement que procure une autorité subalterne à laquelle on se soumet de bonne grâce, sachant qu'on peut s'en débarrasser du jour au lendemain. Elle pourrait lire, travailler sa musique ou la déclamation ; l'idée lui en était venue parce que, connaissant à peine le monde, elle était néanmoins déjà lasse de n'y être tenue que pour une jolie femme. Elle voulait être une jolie
femme qui a du talent. Tout cela passa dans son esprit comme un éclair ; les désirs qu'elle caressait s'illuminèrent. Justine assumerait la responsabilité de tout ce qui gâtait sa vie.
— Vous ne savez pas? lança Mlle Amélie. J'irai installer Justine ! Je partirai avec François, Vous, ma petite, vous en profiterez pour rester à la Constelle. Il faut consoler ce pauvre M. Jamet. Je ne veux pas qu'il se brouille avec vous.
Et cela fut entendu ainsi
Les Pacquault partirent pour la Constelle. Le surlendemain, François en revint seul, rapportant que l'oncle Jamet les avait accueillis avec cordialité. Il avait dit seulement :
— Mes enfants, vous êtes chez vous ; moi, je ne suis que votre invité.
On s'était efforcé de le lui faire oublier ; et il n'avait plus été question des affaires d'argent.
— Il n'a pas parlé de nous? demanda Mlle Solange.
— Mon Dieu, ma pauvre sœur, es-tu bête I intervint Amélie. Laisse donc !
Ce soir-là, elle monta dans son grenier avec François.
Il y avait de tout dans ce grand domaine : des armoires, un bahut de cuisine, des pots de confiture, des paquets de hardes, des bois de lit, des sommiers, de vieux cadres, de la vaisselle. Aux solives, pour accrocher les raisins que l'on conservait ainsi tout l'hiver, étaient suspendus des cercles de barriques qui se balançaient dès que s'ouvrait la porte et semblaient danser pour recevoir le visiteur.
Mlle Amélie dit simplement à François :
— Entre!
C'était pourtant comme si elle l'avait invité à pénétrer dans la grotte d'Ali-Baba.
— Voyons I fit-elle. II ne s'agit pas de perdre son temps ! Que vous manque-t-il ?
Nul n'aurait su dire quand et comment elle avait monté son bazar. Elle agissait à la façon d'une pie qui emplit
sa cachette : un jour elle s'emparait d'un tabouret dont on ne se servait pas, un jour d'une chaise ; une autre fois, c'était d'une lèche-frite, d'une louche, d'une coquille de fonte, de rideaux, de torchons, d'encriers, d'une binette, de pincettes. Tout cela prenait le chemin de son grenier. Mais à quelle heure du jour faisait-elle ses prises, et à quelle heure mettait-elle de l'ordre dans son magasin secret? Jamais, croyait-on, elle ne quittait le rez-dechaussée c hargée de butin, et jamais on ne l'entendait fourgonner sous les combles.
Lorsqu'ils prirent le train pour Saint-Léger, tous les trois, la tante AméUe, François et Justine, ils emmenaient avec eux un demi- wagon de bagages.
Mlle Amélie regardait défiler les champs et les bourgs. Elle faisait des réflexions sur les modes de culture et sur les habitants, s'intéressait à tout.
C'était son premier voyage en chemin de fer, ce qui iie l'empêchait pas de pester contre le train qui s'arrêtait une demi-heure à chaque gare pour accrocher des wagons de pierres de taille. Elle maugréait :
— Quelle guimbarde 1 Est-il possible, mon Dieu ! Tout de même, un sourd contentement la gagnait,
mêlé à un peu de mélancolie.
— Toi, mon petit, diVelle, il ne faudra pas prendre modèle sur nous. Il y a temps pour tout, vois-tu. Tu travailleras, tu gagneras de l'argent, mais tu ne t'endormiras pas dans ton coin... Si tu savais le regret qu'on peut éprouver, à notre âgel Ah! mon Dieu! Je me fais l'effet d'un chien qui aurait passé toute sa vie à l'attache...
Elle n'en avait probablement jamais tant dit, et les paroles de cette silencieuse se logèrent dans l'esprit de François comme des javelots dans une cible. Le jour suivant, en se rendant à la caserne, il se les répétait encore : il lui aurait fallu constamment de tels propos et, aussi, l'exemple de la vertu simple et positive de cette petite vieille qui avait constamment les mains occupées l
Il passa devant le poste de la caserne, l'estomac lesté. Justine lui avait demandé ce qu'on lui préparait d'ordinaire pour son petit déjeuner. Mlle Amélie avait répondu pour lui :
— En voilà une question 1.. Du chocolat, parbleu! Elle avait promptement deviné qu'on ne s'était jamais
préoccupé de lui en faire.
Au moment de quitter son appartement, il avait voulu passer lui dire bonjour dans la salle'de bains, où l'on avait installé son campement. De la salle à manger, elle avait Crié :
— Où me cherches-tu?
Elle était debout depuis une heure. Elle l'avait activé pour qu'il ne.se mît pas en retard, et tandis qu'il mangeait, elle lui avait parlé du « devoir », non pas selon là méthode glaciale d'un manuel : le devoir, pour elle, c'était souvent une corvée, mais on devait s'y soumettre pour s'assurer la tranquillité dont on avait toujours besoin, et qui dépendait des autres, quand ce n'était pas de l'entendement qu'on se faisait de la vertu.
Elle calibrait les beaux sentiments à la mesure de sa personne.
En souhaitant une bonne journée à François, elle n'avcdt pas eu un mot pour le plaindre. Chacun avait sa tâche : tandis qu'il ferait l'exercice, elle rangerait l'appartement, et ils se retrouveraient <Jans la soirée. Voilà ! « A u revoir, mon petit ! » Un bon baiser sur chaque joue, et aussitôt, à la besogne 1
Elle savait ne pas s'attendrir, aussi bien que se taire. Ainsi, la veille, en entrant dans le salon, elle n'avait manifesté aucun étonnement. Tout était en l'air : des jupons encombraient le canapé ; une assiette avec des miettes de biscuit était sur la cheminée, près d'un verre de sirop à moitié vide; une pelote de ficelle se déroulait d'une porte à l'autre; le tapis était en partie relevé, des journaux étaient par terre, un parapluie était jeté sur un fauteuil près d'une chemise de nuit... Et dans la chambre ! Le lit n'était pas fait, l'armoire était grande ouverte...
Sans un geste d'étonnement, sans un soupir, Mlle Amélie, s'adressant à Justine qui la suivait, s'était exclamée :
— Tiens !... c'est plus grand que je ne croyais !
Et elle avait doucement poussé Justine vers la cuisine en disant :
— Maintenant, il s'agit de dîner. Ouvre la bourriche ; il y a un poulet froid, du beurre et des oeufs. Au fond, j'ai mis des pommes que tu feras cuire. Toi, François, va à la
cave.
• Dix minutes plus tard le désordre avait disparu. Il n'avait pas été question d'aller prendre un repas au restaurant : on était chez soi, on devait manger chez soi !
Lorsque François revint, sa journée militaire finie, . Mlle Amélie, chapeau sur la, tête, l'attendait dans le
salon.
— Conduis-moi chez votre épicier, dit-elle.
En rentrant, eUe se montra enchantée de la viUe, et François, gagné par sa bonne humeur, se mit à conter des histoires de la caserne. Le capitaine de Milliaud était parti pour le Périgord, appelé par une dépêche qui, selon ce qu'avait rapporté son ordonnance, l'informait du déc^ d'un cousin.
— J'aurais tant voulu que tu le voies ! C'est le meilleur des hommes.
Et Tassart? demanda Mlle Amélie. Quand tu
l'apercevras, tu lui apprendras que je suis ici et que je serais contente de rapporter de ses nouvelles à ses parents.
Elle ajouta :
Je crois qu'il né leur cause pas toujours de l'agrément, celui-là!... Officier, officier! Le père Tassart, lui, il en crève d'orgueil. N'empêche que, de temi» en temps, il trouve que le drap de la culotte rouge coûte un peu cher!
L'unitorme ne lui en imposait pas.
Ils reçurent une lettre de Valentine qui écrivait :
/« range la maiion, je mets de l'ordre dans les aj faites...
— Vois-tu, fit Mlle Amélie pour essayer de donner le change, une maison où il n'y a pas de femme !,..
Elle ne pat achever : son vrai sentiment sur Valentine avait raison du mensonge qu'elle tentait.
Ils allèrent chez les Dupin, qui les invitèrent à dîner ; puis Justine accompagna sa maîtresse à Niort. Ensuite, dès le matin du quatrième jour, n'ayant plus rien à faire, Mlle Amélie commença de s'ennuyer. Pour s'occuper, elle loua au propriétaire de l'immeuble un coin de son jardin, qu'elle fit entourer d'un treillage où l'on disposa deux petites cahutes, une pour les poules, l'autre pour les lapins : il fallait préserver Justine du mal du pays, et Mlle Amélie ne se l'imaginait pas dans sa nouvelle vie, constamment au premier étage, elle qui, à Argenton, passait ses après-midi à sarcler le potager et à soigner ses bêtes. Elle lui acheta six kilos de laine et un lot d'aiguilles pour tricoter des bas ; comme il fallait bien penser aussi à ses délassements, elle lui donna VAlmanach du père Antoine, brochure réputée pour son bon sens et son utilité pratique.
Enfin, Valentine annonça son retour par un télégramme.
François, qui était allé la chercher à la gare, avait le pressentiment d'un malheur. Il se répétait, pour se donner du courage : « Il faut que je sois content ! Tout est prêt. La maison est devenue agréable ; Justine s'occupera de tout. Les affaires de l'oncle sont arrangées... Il faut que je sois content! »
Le train arriva ; Valentine. apparut. Elle était devant lui, fraîche, jolie — évidemment sortant d'un autre monde...
Il souriait, heureux : ses angoisses avaient disparu, et il prenait déjà le parti de sa femme.
Elle lui passa des paquets, sauta sur le quai, chercha son bUlet...
Ils étaient dans l'omnibus qu'ils n'avaient pas encore trouvé le moyen de se parler.
Au moment où la guimbarde démarra, elle articula:
— Eh bien?
— Il a été content, l'oncle Jamet? fit-il en se rapprochant d'elle.
Elle ne lui répondit pas ; elle chercha dans son sac et fnarmonna :
— Mes clefs!
Elle les retrouva et, semblant réfléchir, elle demanda :
— Où couche-t-elle?
Mais, répliqua-t-il stupéfait, dans le cabinet de toilette. On a installé un lit. Pourquoi?
Elle serra les lèvres, et il sentit bien qu'une sévère et perfide haine s'était accumulée en elle. Alors, il se mit a raconter ce qu'on avait fait durant son absence ; il parla du linge que la tante avait apporté, du poulailler qu'elle avait fait installer. Tout cela produisait sur ^alentine l'effet d'une accumulation de critiques dressées
:ontre elle.
— De la volaille, des lapins... dit-elle. Une ferme, quoi ! Il la regarda, démoralisé, sentant déjà grandir en lui
e besoin de parler fort et de se montrer.
— Tu as vu de Milliaud? demanda-t-elle. D fit signe que non, et il songea aux officiers qu'il avait
;i bien oubliés, et aux réunions qui se préparaient. Il fau- Irait mettre un terme à cette sarabande. Comment?... Devrait-il se résoudre à se confier au capitaine de Miliaud?
Le retour au foyer se passa, néanmoins, sans accroc, /alentine s'écria même, en embrassant sa tante :
— Vous avez dû vous en donner une peine ! Mlle Amélie rentra la tête dans les épaules... Ah ! oui,
me peine ! Elle s'était amusée !
Avant le dîner, elle lui montra le nouveau linge qu'elle .vait rangé dans l'armoire, la batterie de cuisine qu'elle .vait complétée, les provisions qu'elle avait achetées.
Valentine finit par dire :
— Seulement, je veux savoir ce que je vous dois.
— Ça serait drôle ! grommela Mlle Amélie. Et quel regard elle eut 1
2o8 VALENTINE PACQUAULT
A table, Valentine parla de la Coustelle, des domaines environnants, des foins qui promettaient.
— Il a été content, M. Jamet, de vous avoir \m peu?
— Certainement ! répondit Valentine.
Ce fut tout ! Elle donna des nouvelles du pensionnat ; la remplaçante de Julie était arrivée.
— Mes chers enfants, dit Jllle Amélie, demain soir je reprendrai le collier !
On insista pour la garder, mais elle s'entêta.
Pourtant, se trouvant seul avec elle, François l'adjura encore de ne pas les quitter. Qu'adviendrait-il de lui demain? Il n'avait pas eu le temps de s'accoutumer à l'idée du recommencement de l'existence passée.
Le ton en disait plus long que les mots.
A un moment, comme il ne se dominait plus et qu'il élevait la voix, Mlle Amélie chuchota vite :
— Tais-toi donc, malheureux enfant ! Tu serais p>erdu si l'on t'entendait !... Je resterai encore un jour, allons!
Le jour suivant, François survint à l'heure du déjeuner. Il avait demandé la permission du rapport, et il accourait ; cela ne lui était jamais arrivé. Il voulait jouir de celle qui était près de les quitter après avoir accompli, croyait-il, un définitif miracle de bonne fée.
— Tu ne sais pas que je suis allée sur la place? dit sa tante. Je t'ai vu ! Ah ! bien, on vous en fait faire, oui !... Enfin, vous êtes jeunes, heureusement !
Elle tenait cela pour des jeux d'enfants, ne pouvant se faire à cette idée qu'on préparait des hommes à la guerre en les obligeant à marquer le pas en cadence et à décomposer le maniement d'armes.
Mais Valentine, qui rentrait, se mit à parler des officiers ; elle se demandait ce qu'il avait pu arriver au capitaine de MUliaud.
— Je le saurai aujourd'hui ! Je dois une visite à Mme Gilloux.
Le soir, ce fut bien une autre affaire 1 Elle avait vu la femme du colonel chez Mme Gilloux, elles étaient sorties ensemble... On avait parlé de de MUliaud : il héritait d'un cousin...
Mlle Amélie n'ouvrait pas la bouche ; François plaçait un mot, par-ci par-là. Ils avaient l'air d'étrangers qui ne comprennent pas la langue qu'ils entendent. Lui, il pensait à cette chère vieille qui emporterait d'ici le son le ce verbiage ; elle, elle ne pourrait plus se faire d'ilusions sur leur ménage, elle y repenserait là-bas, à Argenton, et elle ne saurait peut-être pas cachera la tante Solange ce qu'il serait bien de lui taire dans la clarté de ja grande maison, où tout apparaissait si limpide.
En se couchant, le soir, il osa demander à Valentine si elle accompagnerait leur tante à la gare.
— Oui, oui l fit-elle excédée.
C'est que le train part de bonne heure ! Tu ne seras
jeut-être pas prête?...
Il ne dormit pas de la nuit et, avant que cinq heures sonnassent, il frappait doucement à la porte du cabilet de toilette.
La tante le guettait.
Alors, il pleura comme un pauvre enfant qu'il était.
Mlle Amélie, qui avait commencé par le gronder, balbu- :iait en contenant ses sanglots :
— Mon petit, il faut bien aimer ta femme. Tu verras 1 \vec de la tendresse on obtient,... on obtient...
Le savait-elle?... A chaque instant, elle regardait 'heure qui courait, et elle était dans les transes.
— Écoute-moi, fit-elle. Je veux que tu me promettes 'être courageux... Nous nous écrirons souvent, et si tu
is besoin de nous...
Elle l'étreignit une dernière fois :
— François ! mon petit François l... Sauve-toi ! Ce furent les dernières paroles qu'il entendit. Lorsque Mlle Amélie se leva, elle s'aperçut qu'il n'avait
pas touché au déjeuner qu'on lui avait préparé; elle ippela Justine :
— Toi, fit-elle, tu tâcheras de veiller sur cet étouraeau.
Elle quitta Saint- Léger à dix heures, et Valentine, libérée, moussa un profond soupir : l'air était plus léger, le soleU T. i. 14
plus joli. En repassant sur le pont, elle s'arrêta pour voir couler l'eau. Les peupliers avaient leurs feuilles tendres, les aulnes leurs chatons gris ; au loin, au-dessus des prés verts, cela faisait comme une brume accrochée aux arbres. Des corneilles, deux par deux, allaient à la provision de bois pour leur nid ; une grive chantait à la cime d'un orme dont la toison d^; fins cheveux rougissait. On repeignait un bateau, on reconstruisait une tonnelle au ras du bord de la rivière ; des lessives séchaient sur l'herbe, les touffes de berces étaient déjà hautes. Les bruits de la vilïe sonnaient comme des bruits de fête.
Toute la journée elle fit des visites et, dès le soir même, elle pria les lieutenants à dîner pour le surlendemain ; il fallait faire la main à Justine.
Elle commanda des plats à l'hôtel, des gâteaux chez le pâtissier; Justine fut chargée du rôti et de l'entremets.
— Faut-il, faut-il! soupirait-elle. Moi, j'aurais tout fait !
Mais Valentine était chiche de sa confiance.
Le jour du dîner, on lui présenta le lieutenant Breuil, qui prenait la place de Tassart dans la compagnie de Milliaud : elle l'invita. En rentrant, elle trouva un panier et une lettre que le capitaine lui avait fait porter ; arrivé du matin, il s'excusait de n'être pas des leurs.
J'ai conduit à sa dernière demeure un brave homme, écrivait-il, qui me donne, sans que j'aie rien fait pour les mériter, le plus tendre des chagrins et la plus douce satisfaction de ma vie. Je suis en deuil et je ne voudrais pas attrister votre réunion par des propos inopportuns. Vous accepterez bien que je joigne à mes regrets un petit envoi? Amusez-vous et ne pensez pas à moi...
Il y avait dans le panier douze bouteilles de Champagne.
Tout était beau 1
Valentine voulut des fleurs et courut par la ville pour en trouver. Elle revenait, exultant, quand elle vit François traverser l'avenue. .
— ZutI fit-il en rentrant. Il y a embarquement de nuit t
VALENTINE PACQUAULT 2TI
Elle était trop occupée à combiner la décoration de sa table pour être frappée par cette nouvelle.
— Quand? demanda-t-elle au bout d'un instant.
— Ce soir, à dix heures, et marche après, pour le premier bataillon.
Eh bien ! qui est-ce qui fait partie du premier bataillon?
— Dame 1 dit-il amèrement, moi, d'abord ! Je serai obligé de rentrer à l'appel. Et le lieutenant Breuil, et le lieutenant Christin, et Bélouard.
Valentine réfléchit un instant, lâcha ses fleurs et décida d'informer ses convives que le dîner serait pour sept heures précises.
— Tu trouveras bien quelqu'un à l'hôtel pour leur porter les cartes.
Elle cacheta les enveloppes, mit les adresses, plaqua le tout sur la cheminée, et se mit à arranger les fleurs. François n'avait pas bougé.
Elle se retourna, le reproche aux lèvres.
— Ah çà ! qu'as-tu? balbutia-t-elle, épouvantée. Il la dévisagea, les traits durcis, les poings crispés, les
pupilles fixes, mais il n'avait pas au fond des yeux cette flamme des hommes résolus ; l'aspect même de sa colère trahissait sa faiblesse. Ce n'était qu'une colère de ; brebis, dix secondes de rage entre deux longs accablements de bête subjuguée. Le berger peut bien, ensuite, la battre et la martyriser : retombée dans l'obéissance automatique, elle n'aura pas de révolte.
— J'ai..., commença- 1- il furieusement.
Il ne pouvait pas exhaler l'irritation qui s'amoncelait en lui. Il lui aurait fallu des phrases rapides et des gestes impérieux, courts comme des coups de bâton mais qui touchent juste.
Alors, il saisit les lettres et sortit.
Valentine haussa les épaules.
Pourtant, une fois dehors, les mots qu'il aurait voulu prononcer se présentèrent et sa colère se définit un peu.
Ce qu'il avait? Il avait assez de cette hostilité dormante qui l'accueillait dès le seuil de sa demeure; il
2T2 VALENTINE PACQUAULT
avait assez de ces mines hermétiques ; il avait assez de bâtir des rêves qui s'effritaient sur la réalité ; il avait assez de travailler si vainement au bonheur qu'il souhaitait, de s'attacher à lui, de loin, pour l'éternité, et de s'en voir détaché par une chiquenaude dès qu'il s'approchait. Il avait assez de voir son orgueil se dessécher en bourgeon, d'être bafoué, de se convaincre de l'inanité de son amour, de s'approvisionner d'espoirs et, dans la même minute, de se retrouver, vidé de ses illusions... Voilà, voilà ! Et il le lui dirait, à Valentine ! Il faudrait bien qu'elle l'écoutât puisqu'elle ne savait pas le deviner. En r-entrant, il lança son képi sur un fauteuil :
— J'ai remis les lettres au chassexir du Cheval blanc. Elle ne leva même pas les yeux.
— Tu as une minute? dit François.
— Tu vois bien que non 1 Ce furent comme deux battements avant de croiser lé
fer.
Il y eut un court silence, et tout à coup François demanda :
— A mon tour, je veux savoir ce que tu as? Calme, froide, elle pencha la tête pour considérer
l'ellipse de roses sur la table :
— Rien du tout !
Deux fleurs dépassaient l'alignement ; elle les replaça. François ne se contint plus.
Il s'approcha d'elle, lui saisit le poignet et, face à face*
clama :
— J'en ai assez !... Tu entends? J'en ai assez !
Cela résumait les éléments de sa colère et de ses douleurs. Lui qui voulait parler, il ne trouvait déjà plus rien à dire.
Elle le contempla sagement, faisant front à cette bourrasque inattendue. Comme il lui avait lâché le poignet, elle s'écarta un peu, se détourna, prit le porte-plume et l'encrier qu'elle avait apportés pour faire les menus et, sans hâte, passa dans sa chambre.
Tout gira devant François, et son cœur se glaça d'effroi Il ne s'agissait que d'un malentendu et, déjà prêt à crier
« pardon!... ». et prêt à se charger de plus lourdes chaînes, il était redevenu soumis et lâche, ressaisi par l'habitude des craintes, des incertitudes, des scrupules, prémices de la soumission finale.
Il retrouva Valent ine devant sa coiffeuse, en train d'écrire... Il s'imagina tomber en pleine tragédie.
Sans savoir ce qu'U faisait, aveuglé par une frayeur "d'enfant, il s'empara du papier qu'elle avait sous la mam et le déchira ; puis il lui arracha le porte- plume, le lança dans l'âtre et, emprisonnant ses mains dans les siennes,
il dit : . , • .
— Valentine 1... Je t'en supplie, Valentme, parie-moi !
Il était à genoux, tendu vers elle, qui, la bouche sérieuse, jouissait intérieurement de sa victoire.
Il ne se connut plus 1 Ce qu'U lui avait caché, il l'étala devant elle, jugeant qu'il n'aurait jamais assez de ses tristesses à lui offrir pour payer la rançon de sa défaite. Il était jaloux d'elle. U l'aimait, il voulait la voir heu reuse... Et il se découvrait sans honte, et il lapidait ses qualités, sortant un à un ses défauts, s'accusant d'avoir !été maladroit — étant plus maladroit qu'U ne l'avait
jamais été. .
Valentine entendait à peu prùs ce qu'elle avait entendu prononcer sur lui, à quelques jours de là, dans sa chambre de jeune fUle de la CousteUe. « Ma petite, avait dit l'oncle Jamet, pour un bon garçon, c'est un bon garçon. C'est qu'ça, bon Dieu 1 II a du sang blanc. Au premier froid, il claque des dents ». D'autres choses encore, sur les signes auxquels on reconnaissait un homme.. L'oncle Jamet, lui, était un homme, un vrai I Et elle, sa nièce, était une feinme ! François?... « Tiens l II a vécu dans la mue ; il lui faut la mangeoire pour trouver son grain. Enfin, avait conclu le tonton, c'est un bonheur pour lui que tu sois
làl.
Parbleu !
Elle demanda posément à François :
~ M'expliqucras-tu pourquoi tu me fais cette scène?
En effet, eUç n'avait pas pu le comprendre : U n'avait parlé que pour s'accuser !
— On jurerait, parvint-il à dire, que tu me tiens rigueur d'avoir eu ma tante ici !...
Valentine eut une longue aspiration, ses lèvres s'aplatirent, ses paupières cillèrent. Cette fois, on y était !
Elle hocha la tête sans souffler mot, comprenant que l'autorité du silence est plus péremptoire que celle d'un discours, et elle prononça :
— Continue!...
Il poursuivit, et chacune de ses phrases minait un peu plus son édifice au lieu de le consolider.
— Valentine, nous paraissons des ennemis ! Valentine, je t'adjure de faire un effort ! Pendant les deux jours que tu as passés avec ma tante, à chaque instant je me figurais que tu allais... Je ne sais pas ! Tiens 1 Ou je n'ose pas le dire. Je t'aime Valentine 1 Je t'aime comme... Et nous t'aimons tous...
Il commettait les pires bévues de la jeunesse, de la probité, et de l'amour, réunies. « Nous paraissons des ennemis... »? Cela n'était pas pour être désagréable à Valentine. « Pendant que leur tante était ici... »? Oui, voUà ce qui avait fait éclater le mal : elle avait eu conscience qu'on lui cachait les déconvenues dont, jeune maîtresse de maison, elle était responsable ; on avait eu, pour elle, des mensonges qui absolvent, plus exaspérants que des accusations clairement formulées. Elle s'était questionnée : vraiment, était-elle donc une si mauvaise maîtresse de maison, qu'ils n'osaient pas le lui reprocher ouvertement? Us!...
Précisément, François prononçait :
— Nous t'aimons I
Nous! Lui et elles, les « vieilles » !
Le sot I Le sot 1
Si elle avait senti qu'on la détestait dans cette maison Carignan, et si elle avait pu se persuader que François était contraint de se révolter pour défendre la compagne de sa vie, peut-être, oui ! se serait-elle rapprochée de lui ; on se serait alliés. Au lieu qu'ils se mettaient à plusieurs pour l'aimer : c'était une conjuration ! Il n'y avait personne devant elle pour l'accabler de ses coups, pas un
ennemi, rien que des amis, agaçants comme des êtres qui ne secouent jamais leur bonté, qm sont toujours doux, toujours bienveillants, et qui admettent, et qui comprennent si bien tout, qu'on ne les comprend plus.
Et François : « Il l'aimait ; il n'avait connu et n'avait aimé qu'elle I... » . , .
Il avait fallu qu'elle tombât sur un garçon qui était on apprenti, qui ne serait jamais un m^tre ! Quelle conquête, grands dieux l Autrefois, elle ignorait ce qu'eUe valait parce que. n'ayant jamais quitté le milieu où elle était née, où elle avait passé l'âge ingrat des filles, elle ne s'était pas jaugée. Mais il lui avait suffi de sortir du pays pour qu'elle pût, enfin, s'apprécier. Le miroir qui ji^qu'ici l'avait reflétée, était changé : elle y voyait une autre silliouette, un autre visage ; c'était toujours die, pourtant elle se disait, étonnée et ravie : « Comment, c'est moi? » Et une griserie lui faisait papilloter les yeux. Or, derrière son image un second personnage se dessinait: celle d'un homme dont la jeunesse n'avait pas de saveur, dont l'amour ne tentait pas, pareil à ces fruits de si belle apparence mais qu'on devine tout en eau. -
A cette minute, il lui disait d'une voix attristée :
— Valentine, faisons mi effort. Je te jure que nous serons heureux l II nous manque si peu de chose !
A chacun, hélas ! il manquait surtout la conviction de croire au bonheur qu'il aurait pu se donner. Lui, sur l'édifice de leur vie commune ne surveillait plus que la fêlure qui était à la base ; elle, elle ne voyait que cet édifice opposé à celui qu'elle avait appris à construire en rêve. ! Il insista :
Si tu me parlais... Mais tu ne me parles pas !
Elle eut un sourire de pitié, excédée comme s'il s'était agi de la fantaisie d'un enfant, et dit :
— Allons, en voilà assez pour aujourd'hui ! Ce fut la conclusion de cet entretien.
Un peu après, François entendit sa femme donner paisiblement des ordres à la cuisine tandis qu'il demeurait là, pantelant, se disant qu'un mot d'elle aurait tout repaire. Ah 1 qu'il l'aurait aimée si elle l'avait dit I Et si
2l6 VALENTINE PACQUAULI
même elle n'avait pas voulu abdiquer, il se serait contenté de moins encore, un regard fraternel, une petite moue pour lui redonner confiance... De quoi ne l'auraitil pas payée 1
Autour de lui s'étendait le désert rocailleux qu'il avait trop souvent contemplé depuis quelque temps : il y était perdu et il y était rivé, tel une plante qui, née d'une graine apportée par le vent sur un sol ingrat y pousse, avide et anémiée, puisant dans les fonds le suc qui l'em^ poisonne ou l'entretient avec parcimonie.
Dans la salle à manger, le couvert était dressé. Bientôt apparaîtraient des intrus, et il faudrait être gai comme eux!...
Valentine entra dans la chambre, lançant dès le seuil :
— Maintenant, laisse-moi I II s'agit de s'habiller rapidement. Va dans le salon, allume les lampes et ferme les rideaux.
Avait-elle donc oublié, déjà? Elle semblait si heureuse !
D fit ce qu'elle avait demandé, et puis il se laissa tomber dans un fauteuil, la tête entre les mains, se demandant si, après tout, il n'était pas le seul agent de son propre malheur.
Mais il avait bien le loisir de se raisonner ! En se levant, il avait aperçu dans la glace son visage défait et ses yeux rougis de larmes. Il passa dans le cabinet de toilette et se plongea la figure dans l'eau.
On sonna. Il courut au salon : Tassart venait d'entrer.
— Bonsoir, mon lieutenant.
— Bonsoir, Pacquault.
Tout de suite, ils parlèrent de la manœuvre de nuit, qui tombait si mal.
— Ce sera mon tour demain, dit le lieutenant. C'est égal ! Je vois d'ici le commandant Darbenne 1 Ah bien !.., Et votre adjudant 1
Il s'informa de Mlle Amélie, s'excusa de ne pas être venu la saluer... Jamais il ne s'était montré si aimable.
Le lieutenant Bélouard survint, amenant le lieutenant Breuil.
— Alors, blagua Tassart, on s'offre donc un embarque-
ment et une marche de nuit, au premier bataillon?
Valentine apparut. D'un même mouvement, à l'éclatement de cette belle lumière pimpante et jeune, les trois officiers se levèrent.
Elle s'avança, souriante, si claire, si jolie, dans sa robe de la soirée du colonel, que François en fut aussi ébloui que les autres.
! Était-il heureux? Était-il jaloux? Était-il fier?... j II ne savait pas I
Il était honteux, comme s'il avait usurpé une place.
Instinctivement, il s'était reculé tandis que ses convives complimentaient Valentine ; ils étaient à peine plus âgés que lui, et pourtant, quelle différence ! Lui, jamais il n'avait parlé à personne avec cette désinvolture. A la vérité, il ne s'était pas encore débarrassé de ses manières de bon élève. Il avait les joies, les désespoirs, les sentiments d'un homme ; néanmoins, il était impossible de ne pas tenir tout cela pour les menues agitations d'un être qui se forme à la vie. Le cœur avait achevé sa transformation et il était apte aux longues douleurs : la raison n'avait pas suivi et l'enveloppe, aussi, était demeurée celle d'un enfant. Alors, il pouvait souffrir ; les personnes d'âge diraient probablement : « Qu'il est malheureux ! » Elles se consulteraient, pleines de commisération, et l'on 'entretiendrait aussitôt d'un sujet autrement grave.
A peine les deux autres invités furent-ils arrivés que le garçon prêté par l'hôtel annonça que Madame était servie.
— Il nous manque le capitaine de Milliaud, remarqua Tassart. Vous savez qu'il hérite?
— Je le sais l répliqua Valentine. Et même, il a été très gentil. Il m'a envoyé un panier de Champagne.
Dès le premier plat on en déboucha deux bouteilles. JTassart toasta : on l'applaudit. Tout le monde était gai.
— Aux galons de notre ami Pacquault, dit le lieutenant Bélouard.
— Nous les arroserons chez moi l s'empressa d'ajouter Tassart. Avec du vin gris du Menou ! N'est-ce pas?
— Avec plaisir, mon lieutenant.
— Et moi, j'en serai, demanda Valentine en persiflant
2l8 VALENTINE PACQUAULT
— Il n'y aurait pas de fête sans vous !
— Ah ! mais, c'est que ça sera compromettant !
— Pourquoi donc?
Baissant les yeux, simulant une gêne de femme qui redoute le qu'en dira-t-on, elle énonça, en appuyant sur chaque mot :
— Une petite fête dans votre garçonnière !... Que pensera-t-on à Saint-Léger?
On se récria.
— Et que pensera aussi Mme Laure d'Epinay? Les camarades s'esclaffèrent.
— Et Mme Loulou Simon?... Et Mme Christiane? Sans être démonté par les rires, Tassart la dévisageait.
— A la bonne heure ! dit-il. Vous ne perdez pas votre temps en visite !
Valentine ne se retenait plus de triompher. Elle s'animait :
— Il y a des noms que j 'oublie ; mais, vous savez, droite de la panoplie, la chanteuse qui lève son verre?...
Elle avait saisi sa coupe de Champagne et prenait h pose.
— C'est...
— Toi, Bertin, interrompit Tassart, tu n'as qu'à tenu ta langue ! Ceci ne regarde que Mme Pacquault. . et moi
Les autres ne comptaient pas.
Parti sur un ton d'aimable camaraderie, le timbre de Tassart était devenu d'instant en instant plus sec; ei Valentine, se passionnant au jeu, suivait l'impulsion.
François l'adjurait des yeux, mais elle ne voyait plus que l'adversaire à réduire, pour l'unique plaisir de faire tomber le sourire de ce garçon qui lui portait sur les nerfs.
Penchée sur la table, roulant inconsciemment de la mie de pain, les joues animées, les paupières à demi fermées, attentive, elle semblait prête à saisir une proie.
François se demandait : « Ou'a-t-elle? » et il suivait la palpitation de sa gorge qui se creusait et se gonflait lentement ou vite. A certains mouvements, quand sa femme avançait les coudes, il découvrait la vallée de ses seins, et aussitôt il surveillait les regards du lieutenant Breuil
et du lieutenant Christin, qui étaient à côté d'elle. Il n'écoutait plus ses propos : il ne faisait plus attention qu'à elle, c'est-à-dire à son corps, à son cou sous la peau duquel les muscles jouaient leur partie merveilleuse comme pour attirer les regards, les retenir un instant et les diriger vers le calme limpide de la gorge ou le mystère velouté de i'aisselle.
I Valentine riait, se rejetait en arrière, se penchait à ouveau...
François ne put se contenir plus longtemps !
— Valentine ! Je t'en prie...
— Quoi?
Ses regards durs le scrutèrent ; elle tourna légèrement
a tête, haussa les épaules et, pour punir ce mari qui vouait lui gâter son plaisir, elle ne replaça pas l'épaulette le son corsage qui avait glissé.
— Laissez donc, Pacquault, dit Tassart conciliant. Il :aut bien que les enfants s'amusent un peu.
— Vous êtes poli, vous ! lança-t-elle frémissante. Elle ne se connaissait plus. Ce qu'elle avait de canaille
lu fond de sa nature éclatait.
Toujours maître de lui, Tassart s'excusait, exagérant ia. contrition. La querelle reprit, plus méchante encore. V'alentine, déchaînée, ne s'appliquait qu'à mater le tremt)iement de sa voix.
— Que dirait-il, ce bon M. Tassart, lui qui croit que ion fils mène une vie de bénédictin et travaille son École jie guerre 1
Elle lança le nom d'une jeune fille qu'on projetait de ui faire épouser ; elle la détaillait, annonçant qu'il aurait ï une surprise » ; elle cita un autre parti.
— Pour celle-ci, vous ne serez pas déçu ! Dame, il audra faire votre deuil des soirées dansantes ! Dès huit leures, les bougeoirs seront prêts et, au dodo !
— Comme à la Constelle.
— Qu'en savez-vous?
Les répliques étaient serrées et rendaient ce grincement les conversations qui tourneront mal.
I On servait rapidement.
Comme, après une courte interruption, elle recommençait à blaguer ïassart, il lui dit, mi-fâché :
— Ah çà ! aurez- V0U3 bientôt fini?
— Mais non, mais non 1 Si vous croyez que je vais me gêner 1 Moi, je ne suis pEis militaire. Je venge tous ceux qui sont forcés de vous obéir,
— Vous entendez, Pacquault?
Valentine ne laissa pas à son mari le temps de se justifier :
— C'est malin 1 fit-elle. Lui, il va vous répondre : « Mon lieutenant, moi, je suis content d'être soùs vos ordres! »
Elle avait cette cruauté impertinente des femmes jeunes quin'ontencore jamais souffert, et qui ne veulent aucune limite à leur liberté.
Elle ne remarqua pas la mine de François, elle ne pensa pas un instant qu'elle le diminuait publiquement. Il s'agissait d'avoir le dernier mot avec Tassart ; elle l'aurait !
Par bonheur, l'entrée, du capitaine de Milliaud fit diversion. Valentine tint à le placer près d'elle et, pendant qu'on disposait son couvert, elle lui parla de son voyage.
— Ne me faites pas regretter d'être monté, articula de Milliaud. Vous étiez joyeux ; je vous entendais rire d'en bas. Il faut continuer.
Elle insista.
— Que voulez- vous que je vous raconte? fit-il. J'avais un parent qui vivait en vieux garçon, là-bas, dans le Péri gord; nous savions, l'un et l'autre, que nous existions, mais il n'y avait personne pour nous rapprocher. Nous nous écrivions de temps à autre, comme des rois qui ne se connaissent guère et qui se donnent du « mon cher cousin ». Et voilà ! Le brave homme est mort, ne sachant à qui léguer sa fortune : pas d'enfants, pas de neveux, personne d'autre, près de lui, que deux vieux serviteurs à qui je dois une petite rente et le logement... C'est banal et déchirant quand même, une fin pareille I On se dit que ses pauvres affaires seront dispersées, on pense à celui qui, loin de vous, porte votre nom, on réflé chit qu'il est sorti de la même souche, qu'à un moment
certains de vos ancêtres se sont aimés, qu'ils ont partagé la même vie... Alors, un jour de mélancolie, on trace sur une feuille de papier : « Je lègue tous mes biens, meubles et immeubles, à M. Auguste de Milliaud, officier d'infanterie. » Il ne savait ni mon grade, ni mon adresse exacte ; du moins, il avait mentionné scrupuleusement tous les noms et prénoms de mon père et de ma mère, sans se tromper. J'en aurais fait autant pour les siens ; seuleiment, moi, je n'aurais eu à lui léguer qu'une demi-douzaine de chaises à trois pattes, un lit de camp, mon sabre, Irnon revolver d'ordonnance, et ma décoration 1 Tandis tque lui... Eh bien ! il m'assure une existence identique |à celle qu'il menait, et je vous jure bien que je ne la modifierai pasi J'entrerai dans la maison et j'y laisserai tout en place : il n'a pas pu se douter, en partant, quelle vénération j'aurais pour ce qu'il chérissait. Il m'a donné un foyer pour mes vieux jours ; c'est de cela, surtout, que je lui suis reconnaissant! Je sais donc où je finirai ma vie 1 Dans sa maison, je retrouverai ce par- ;um de la famille qu'on n'espérait plus respirer, et qui vous semble si bon quand on a roulé par les garnisons. Ici, an a lâché un beau rêve, là un autre rêve, et l'on se trouve, i la fin, dépouillé de toutes ses plumes, avec sa vieille awcasse qui grince... Évidemment, il me manquera quelque chose, là-bas 1 II n'y aura que les deux domestiques, et je n'amènerai pas de compagne, et aucun petit... C'est la faute des principes que j'avais, jadis! Je pensais qu'un officier devait toujours être prêt à se faire casser la margoulette pour son pays sans penser à son ménage. Aussi, pas de ménage!... Si j'avais prévu cette existence de fonctionnaire! Enfin!... ' 11 avait insensiblement baissé le ton, et parlait comme s'il monologuait dans un moment de solitude. Brusquement, il se redressa :
— Ah ! çà, qu'est-ce que je chante?... Allons, allons ! n leva son verre :
— Je bois à la santé de notre gentille hôtesse, et à votre santé, mon bon Pacquault I Si le cousin, qui avait :e vin-là dans sa cave, me voit, il ne m'en voudra pas,
parce que je l'associe à mes vœux. Ce sont deux vieux garçons qui regrettent d'avoir bâclé leur vie et qui souhaitent beaucoup de bonheur à des enfants qui commencent la leur.
On but ensuite au capitaine, à sa retraite dorée par l'héritage ; et de Milliaud, après avoir remercié, demanda:
-^ De qui parliez-vous avant que je n'arrive?
— De M. le lieutenant Henri Tassart ! gouailla Valentine.
— Oh ! mon capitaine, intervint François. Faites qu'on ne recommence pas ! Ma femme n'a pas cessé de quereller le lieutenant.
— Laissez donc ! Laissez donc ! répétait Tassart. Valentine le considéra malicieusement :
— Il est bien trop content qu'on cite ses maîtresses î
— Voulez- vous vous taire ! gronda de Milliaud. Elle ne l'écouta pas et la querelle renaquit, plus sèche
encore. On ne prenait pas garde au brassard de deuil que de Milliaud s'était tait coudre sur la manche de son dolman.
Dans le salon, où l'on était passé pour prendre le café, le capitaine coulait des regards sur les fauteuils et le bahut. D'ordinaire, ce n'était point les meubles qui lui causaient des distractions. Cela était si loin de lui ! Il se renseignait bien, parfois, sur le prix d'un piano ou d'une boîte à musique, sur celui d'une panoplie, d'une malle légère, d'un faux tapis d'Orient ou d'une cheminée portative ; sa curiosité n'allait pas plus avant pour ce qui était luxe ou confort, parce qu'il se doutait que ce serait folie de rêver de vrais meubles solides, construits pour des siècles, rembourrés, armés de ressorts.
Aujourd'hui... Ah ! dame 1
— J'ai une chambre Louis XV dans le genre de cette bergère, confessa-t-il à François.
Il la voyait, cette chambre de Corcasseau ! Il ajouta, pour le plaisir d'évoquer son bien :
— J'aurai besoin d'y faire passer l'ébéniste, par exemple 1 II y a un tas d'antiquailles que le cousin ne faisait pas réparer. Bast 1... Ça m'occupera I Et vous vien-
drez me voir, Pacquault ! Mais oui. mon anii! D'Argenton a Pengueux, vous n'en aurez pas pour longtemps. Apres, de Périgueux à Corcasseau. j'en fais mon af aue. Beau pays !... C'est égal : queUe a;enturrà mon
Le lieutenant Christin annonça :
— Plus qu'un quart d'heure 1
— Bon ! dit de MUliaud. Je suis de semaine, et le rassemblement n'est que pour dix heures. BreuU. vous vous chargez de faire rentrer Pacquault? C'est vo^e chemin Nous avons encore un instant. ^"emm.
— Qu'est-ce que je vais devenir, moi? soupira Valentme II en a eu du flair le colonel, de commLer^tte marche de nmt !
— Hé là I madame, intervint de Milliaud. ne chareez pas le colonel I C'est le chef de gare qui a déc dé la paX de plaisir. I avait, pour trois jours, des wagons en souf france ; il a mformé le colonel qu'il les mettait à sa disposition. Ce sont des mvitations auxquelles un colonel ne res^te pas. Le nôtre a donc résolu de faire monter ses soldats dans les bagneulîts de la compagnie. Ensuite marche de nmt. pour donner de l'air aux puces. Comme
, Il n y avait pas assez de wagons pour tout le régnent on opérera bataillon par bataillon, pendant tro s"' Voilà pourquoi notre ami Tassart. qui fait le fanfaron
Tandis que les officiers accrochaient leurs sabres et cherchaient leui. képis. François s'était glissé daTs t
Il allait du lit à l'entrée du salon, s'arrêtant. écoutant se coiffant et se décoiffant . écoutant,
La tête lui bourdonnait.
De Milliaud l'appela.
Tenace, malgré son affolement. U répondit •
— J amve. mon capitaine I
Alors il osa se présenter dans l'encadrement de la porte et faire signe à sa femme. ^
— Je ne trouve pas..., commença-t-il.
Mais dès qu'elle fut dans la chaihbre, il lui saisit les mains et chuchota vite, éperdu :
— M'amie, veux-tu oublier ce qui s'est passé?
Elle le regarda, la pensée ailleurs, et elle proféra méchamment :
— Dépêche-toi ; on t'attend.
Un tour sur elle-même, une glissade... Il n'avait pas eu le temps de la retenir l
Quand il descendit, Valentine penchée sur la rampe disait à Tassart :
— Sans rancune?
— Hé, hé I... Je ne sais pas !
— A votre aise ! lança- t-elle encore un peu rageusement. Au revoir, capitaine ! Bonne promenade !
— Vous appelez ça une promenade!... Merci tout de même.
Dans l'avenue, de Milliaud reprit, s'adressant à François :
— Par une nuit comme celle-là, il ne faut pas se plaindre. Et puis, chouf-chouf! ça vaut mieux que d'aller au café.
C'était ainsi qu'il accueillait les corvées. En avant d'eux, Tassart faisait des mots, et il était si gai que de Milliaud se demandait ce qu'il avait ce soir.
— C'est beau la jeunesse ! marmonna-t-il au moment où le lieutenant Christin prenait congé.
— Peuh ! la jeunesse..., dit Tassart.
— Vous verrez, mon ami, vous verrez quand vous aurez mon âge !
Aussitôt, s'ébrouant comme pour chasser une vision désagréable, il lui saisit le bras :
— Tassart, vous n'êtes pas de service. Accompagnezmoi jusqu'à mon perchoir. Je prends mon étui à revolver, et nous redescendrons ensemble. Vous, Breuil, faites rentrer Pacquault. A tout à l'heure I
Ils se séparèrent.
Te capitaine et Tassart remontaient vers la haute ville par la Grande-Rue. La nuit était molle et calme; un
* VALENTINB PACQUAULT
ces";eHr.V t* ' "^"^^^ ^'^ Pacquault... Plus j'y pense à ces petits, et plus je me persuade qu'il faut être de Xin^
ferait une musique ! ^^ résignée, il en
Chez lui. il ceignit son étui à revolvpr .r «,;<. de cigarettes et une boîte d'aiwftls d wV" ^""^x^* nne. et donna un tour de clef à kport; "^^ '^ ^'^'•
En traversant le jardin, il s'arrêta pour écouter De la vallée, montait le bruit motone d,, r^ r " . et le caquet endiablé des fauveTtes'dlau Pa"r d^l" terrasse, de petites lumières piquaient la nuit T 'h f ^ de l'hôpital sonna; celle de l'Oise t^nta un^os coud'^'
— Neuf heures et demie exhala iU uiv^?^' »upir. Sacro nom d'un chL tque -e^ aur=^ IT T lonner. ici, des heures ! M^- j en aurai entendu
Il s'imaginait déjà à la veille de nnin-^r- v -r 1 lui venait des biuffées de joie sSdlr «f"'.'' nstesse. Depuis ,u'U .tait rLeVu" dTÈot^"^^ '^
226 VALBNTINE PACQUAULT
voyait plus rien avec ses regards d'autrefois, et la garnison avait pris, pour lui, la saveur d'une retraite conventuelle qui ménage une grande fête impatiemment attendue.
En se retrouvant dans la rue, il dit :
— Qu'est-ce que je vous racontais donc?... Ha 1
Et il recommença de parler des Pacquault comme s'il était persuadé qu'un grand danger les menaçait, et comme s'il s'était imposé de les en garantir ; cependant son esprit n'était hanté que par un seul personnage, le plus merveilleux, et c'était Valentine. Il l'avait admise dans ses pensées sous le déguisement d'une pupille un peu folle qui avait besoin d'une sévère protection ; d'une pupille que, néanmoins, il souhaitait satisfaire en tout, avec tant de bonté, tant de tendresse, tant d'intelligence, qu'elle finirait par n'être occupée que de lui. S'entêtant à ne pas reconnaître qu'il était, à son âge et avec sa conformation de polichinelle, sous l'empire d'une créature dont il aurait pu aisément être le père, il alimentait en son vieux cœur vierge un amour frais et pur de vingt ans auquel il donnait le visage d'une affection familiale.
Au bas de la rue de la Croix, sur le point de quitter Tassart, il prononça : .
— Oui, celui qui ferait de la peine à ces deux gosses serait une fameuse crapule!... Allons, au revoir! Après tout, je ne suis pas fâché de passer ma nuit sur les routes! Il fait beau... Sans leur sacré service d'embarquement, d'où l'on rapporte toujours des saloperies
« désinfectées »...
— Une fameuse crapule 1... remâchait Tassart en s'en allant. De quoi se mcie-t-il, ce vieux-là?
Une sourde irritation s'était emparée de lui, contre le capitaine qui parlait du jeune ménage avec un si drôle d'accent, contre les Pacquault, contre la ville, contre ses camarades, et contre le monde entier.
Il traversa la place du Marché, prit tout droit par la rue des Cordeliers, et dans cette solitude nocturne,
alourdie par l'ombre des murs, devant ces maisons endormies, il ne domina plus sa colère.
— Fameuse crapule!... Fameuse crapule! Te t'en foutrai! ^ •• je teu
Brusquement, en débouchant sur les aUées. au lieu' de tourner à droite, il marcha sur la maison des Pacquault.
Le jour où, l'année précédente, il avait giflé un gros commis voyageur qui déblatérait contre l'armée, il s'était avancé sur lui de ce pas-là, et il avait eu ce même bourdonnement dans les tempes.
Il ne s'arrêta que la main au loquet.
Pendant la brève hésitation qu'il eut. il se recula un peu. leva la tête, et considéra la lumière qui filtrait à travers les rideaux du premier étage.
Tout était caUne, tandis qu'en lui grondait une exaspération qu'il ne pouvait plus commander. . Il poussa la pbrte.
La femme du bourrelier faisait tout haut les comptes de la boutique.
Il monta, traversa le palier à tâtons, promena ses mains sur la cloison, trouva la sonnette et, sans se demander ce qu'il dirait, sans même savoir ce qu'il venait faire ici à pareille heure, il tira sur le cordon.
Les bruits de la maison s'arrêtèrent.
Un pas courut dans le salon. En même temps que Mme Pacquault demandait qui était là, elle ouvrit.
Tassart se tenait devant elle, si blême qu'eUe crut à un malheur.
— Il y a..., fit-il en l'écartant, que j'ai à vous parler ! Il était dans le salon, qu'elle n'avait pas encore fait
un mouvement.
— Fermez la porte, dit- il.
Elle lui obéit.
— Venez ici.
Soumise, elle s'approcha de cet homme au timbre métallique, dont le calme contracté laissait deviner l'agita- •tion d'une formidable tourmente.
Il dit, en martelant chacun des mots :
228 VALENTINE PACQUAUI.T
— Avez- VOUS pensé que je pourrais me fâcher d'êtr traité comme vous m'avez traité ce soir?...
Elle se passa les doigts sur le front, et faillit appeler l'aide.
— N'ayez donc pas peur !
— Si vous croyez que j 'ai peur de vous ! répliqua t-elle, cabrée.
— Eh bien ! si vous n'avez pas peur de moi, expliquonî nous ! Qu'est-ce que je vous ai fait?...
Elle le regarda, et s'imaginant, à le voir soudain radouc qu'elle gagnait la partie, elle ne se priva pas de triompher
— J'ai bien le droit de vous détester, dit-eUe en rai lant. Moi, je ne suis pas sous vos ordres !
Sans la perdre des yeux, il sourit. Il l'avait là, devar lui, si proche, qu'il était caressé par son souffle, bell( parée, adossée à la cloison comme une panthère devan son dompteur.
— Savez-vous, fit-il impudemment, que... que von êtes très jolie?
— Je vous déteste !
— Bon, bon !... Mais vous êtes très jolie et...
Il se pencha ; elle n'eut que le temps de le repousseï Alors, il y eut une courte lutte. Valentine, affolée menaçait de crier.
— Criez si vous voulez ! haletait Tassart, transport de rage.
Parvenant à lui replier les bras derrière le dos, il s'arc bouta sur les jambes, la serra contre le mur, et collé ■ elle, il lui empoigna la tête et la baisa sur les lèvres furieusement, mordant la bouche, tandis que de ses deu: mains qu'elle était parvenue à dégager, elle le griffait e essayait de l'étrangler.
Pourtant, les doigts de Valentine s'amollissaient insen siblement ; elle exhala un long, long soupir, vaincue, h figure inondée de larmes.
Dans la chambre, elle se débattit encore mais, tiran sur l'étoffe dont les boutons et les épingles sautaient Tassart la déshabillait de force.
Elle essayait encore de se défendre... EUe ne savait plus SI eUe voulait toujours se défendre ou si eUe acceptait de s offrir. '^
Et ils se saisirent ainsi, dans l'exaspération de leurs nerls. comme deux êtres qui s'exècrent et acceptent une trêve, recrus, avant de combattre à nouveau
Les dents serrées, les sourcils rapprochés, les narines palpi antes. les yeux grands ouverts sur l'homme qui pesait de son poids léger sur son corps, elle se profanait en ressassant : ^
— Je vous déteste, je vous déteste.
Et il arriva cette chose formidable : ce fut à cet instant qu'elle fut révélée ! .. ms.-
Alors, elle se détendit tout à fait, ébahie. Ses regards cherchèrent ceux de l'amant qui lui avait procuré cette extase surprenante, et elle pleura, secouée de sanglots si étranges que Tassart, qui ne connaissait pas le prix de sa victoire, se demandait si elle ne riait pas
Ils sommeillaient, enlacés, lorsque Valentine ouvrit les yeux.
Sans remuer la tète, elle aperçut la glace qui reflétait la chemmee ou les lampes étaient posées et. sur la cloison les deux tambourins, ainsi que les cadres qu'U v avait audessus. -1 .7 «*"
I Elle avait le front, les oreilles et le cou douloureux et 'evres cuisantes ; il lui semblait que ses muscles iraient plus jamais.
' ombien de temps avait-elle dormi? Les lampes étaient allumées, les bougies brûlaient...
Rêvait-elle?... Une sorte de cadence venait des murs • bjets de la chambre lui obéissaient : a ...Un deux deux... » C'était un piétinement qui aUait grandissant. Il devint plus net. On distingua des pas et des tintements de ferraille.,, t Valentine tressaillit ; soudain, ne doutant plus qu'elle
ne rêvait pas, elle bondit hors du lit, la respiration suspendue.
Tassart, réveillé en sursaut, s'était mis sur le coude anxieux, et demandait :
' — Qu'avez-vous?
Sans lui répondre, elle courut à la salle à manger souffla les lumières, revint dans la chambre et, se retenant au bouton de la porte, insoucieuse de se montre] à peu près nue, bouleversée, n'osant éteindre les lampes qui brûlaient, elle écouta le bruit ramé du régimeni qui descendait l'avenue : une compagnie..., une autre compagnie..., encore une autre... Une voix clama ; « Ai pas, la gauche ! »... Des sabots de chevaux sur le sol ; le brimbalement des voitures régimentaires, la cantine!..
Les bruits s'éteignirent.
François avait dû passer !
— Venez, voyons ! chuchota Tassart.
— Taisez- vous I...
Elle tendit l'oreille. Il lui paraissait qu'on montait l'escalier !
Tassart courut à elle, la saisit ; elle le repoussa.
Et ils luttèrent de nouveau ; et ils se prirent encore, brutalement — toujours en adversaires — se demandant si leurs bouches qui se trouvaient et se quittaient, n'allaient pas se rejoindre pour se lacérer.
Trois heures avaient sonné lorsque Tassart traversa le corridor, suivi de Valentine. La nuit se dissipait, et la pénombre avait cet aspect menaçant des choses mal définies.
Il ferma la porte avec précaution, entendit qu'à l'intérieur on replaçait doucement le verrou et, pendant quelques pas, U se coula le long des murs avant de prendre le milieu de la route.
Sur la place, il marchait déjà gaiement, ayant ce bonheur cruel et sain des amants jeunes, un bonheur qui est allègre, qui est auréolé, plein de gloire, et dont la vanité
VALENTINE PACQUAULT 23I
ne s'embarrasse ni de pitié, ni de doutes, ni de remords : celui du chasseur qui a réus-si un beau coup. Il mâchonnait, sardonique :
— Ah ! Fameuse crapule!... Fameuse crapule.'... Espèce de vieil idiot !
Ce ne fut qu'un peu plus tard, une fois rentré chez lui, qu'il se prit à songer à la comédie qu'il devrait jouer désormais devant ses camarades, devant le capitaine, et devant... le mari, le soldat !
Dans son petit salon, ses. regards tombèrent sur les photographies des chanteuses, et il osa penser que ces femmes-là, au moins, n'étaient pas encombrantes.
Néanmoins, en se fourrant dans son lit glacé, un orgueil lui gonfla la poitrine : il avait une maîtresse, une vraie maîtresse, la plus raffinée de celles qu'il avait possédées, la plus fraîche — une femme et non une fille. Il se rappela son corps qui était fin, nerveux et un peu maigre, ses petits seins de brune, si fermes et glacés, ses longues janibes pures, et sa peau bistrée, égale, dont le grain était dru... Elle était inexperte et charmante, sans pudeur et sans bestialité, rétive avec la même âpreté dans ses refus que dans ses consentements. Elle engageait à la dévastation comme certains prés de mai qui sont si verts, et dont l'herbe neuve est si fournie que. pour vous repaître de tant de jeunesse et de luxuriance, vous en défendez jalousement la virginité: mais à un moment, ivre d'admiration et de ferveur, la tentation sauvage de tout saccager vous saisit : vous poussez la claie, vous pénétrez dans cette abondance radieuse, vernie, robuste et fragile, et vous la parcourez, et vous la foulez, et vous vous y roulez, jusqu'à ce que, mou de satisfaction, vous vous releviez pour contempler, interdit, la trace ineffaçable qui demeurera derrière vous.
Et Tassart s'endormit, fier de lui, comme s'il avait mérité, par une folle et patiente passion, la femme qu'il avait eue sans autre dessein que de l'humilier par des mots, ou même de Ja battre.
Avec Valentine, l'amour était un jeu de force, violent, net et précipité, qui laissait un souvenir comparable à la saveur d'une pêche de plein vent, à la peau résistante et acre, dont le duvet serré la défend contre la morsure. Une fois pénétré par les dents, le fruit livre si généreusement sa pulpe que vous devez le manger vite pour ne rien perdre du jus qui coule et ^ous parfume ; et vous le mangez, et vous le buvez, lorsque vos dents rencontrent le noyau, qui vous cause l'agacement d'ime fin trop prématurée, autour duquel, néanmoins, il y a encore de la chair qui reste accrochée, et qui ne vous tente presque plus, que vous mangez pourtant, et dont vous sentez le goût acide et révoltant.
Lorsque Justine irappa, inquiète de n'avoir pas encore été sonnée, Mme Pacquault se réveilla en poussant un tel cri que la bonne ouvrit brusquement la porte.
Les rideaux tendus l'empêchèrent de voir le désordre de la chambre ; elle aperçut une silhouette sur la blancheur du lit et deux yeux qui la regardaient. Mais Valentine lui commanda, de sa voix naturelle, de déposer le petit déjeuner dans le salon, et elle ajouta qu'elle avait mal dormi.
Aussitôt, défaillant à l'idée qu'un objet oublié dénoncerait le visiteur nocturne, elle donna l'ordre à Justine de se rendre au marché immédiatement ; et elle se leva, l'oreille attentive à tous les bruits.
Enfin, la bonne partit. Valentine l'entendit descendre l'escalier, puis parler au bourrelier qui devait être déjà installé devant sa boutique, en train de confectionner des colliers avec son apprenti.
Alors, une autre angoisse la suffoqua : le bourrelier n'avait- il rien surpris durant la nuit?
Elle ne se demanda pas comment elle se justifierait; ce qu'il lui était advenu était si insensé qu'elle n'avait pas encore eu le temps de s'habituer à l'idée qu'elle avait un amant.
Un amant, son amant, cet homme dont tout, jusqu'au nom, lui était odieux?... Si elle l'avait aimé, si elle avait prévu qu'un jour elle tomberait dans ses bras, s'il avait été beau, s'il avait su parler, s'il avait été musicien, ou artiste, ou riche, enfin si l'on avait eu des motifs de l'admirer... Mais non ! Il n'avait rien pour lui et elle le détestait, elle l'abominait 1 Et ce serait à cause de lui
que, bientôt, un esclandre agiterait la ville, et qu'il faudrait peut-être s'enfuir honteusement !
Elle s'imaginait revenant à la Constelle, poursuivie par le mépris des honnêtes gens, et tombant chez l'oncle Jamet comme un oiseau blessé. Que lui dirait-elle?... Ah ! ' si elle avait eu un amant, un véritable amant ! Elle aurait pensé à des jours meilleurs, elle se serait promis de refaire sa vie avec celui qu'elle aurait choisi consciemment, en femme avertie des besoins de son cœur et des exigences de sa chair ! Son cœur n'avait pas été consulté, d'ailleurs il n'avait pas de besoins; quant à sa chair^ elle n'avait pas assez souvent parlé pour qu'il soit déjà question d'elle. Ce n'était donc pas un amant qu'elle avait élu ou qui s'était imposé à elle à la façon des amants, par la douceur, par la persuasion, ou par ce miracle inexplicable de l'amour. Elle savait bien que celui qui l'avait prise ne l'aimait pas, et qu'elle ne l'aimait pas ; ils s'étaient heurtés et, dans la bataille, leurs corps s'étaient unis. Ils n'étaient pas des amants, ils étaient des ennemis...
Que dirait-elle donc, à la Constelle? Et que feraient-ils, elle et l'oncle Jamet, ruinés sous leur manteau de fortune? Que feraient- ils?...
N'ayant jamais pensé qu'à elle, cette idée de la misère qui pouvait bondir sur elle et dont elle ne saurait pas se défendre, multiplia sa haine pour l'homme qui l'avait possédée. Elle n'envisagea pas une seconde la possibilité de se faire pardonner, non pas qu'elle se sentît incapable de se traîner aux pieds du seul être qui pût lui pardonner, et de s'abîmer dans la pire des pénitences, mais parce que l'orgueil entêté, qui la dominait hier, lui empêchait encore aujourd'hui d'entrevoir la seule issue par où elle aurait pu échapper au danger.
Des voix lui parvenaient confusément.
A travers les rideaux, elle voyait les silhouettes de Justine et du bourrelier : elle ne pouvait distinguer leurs visages.
La domestique s'éloigna, se retourna encore, et pu traversa l'avenue, et les allées I
Aussitôt Valentine mit de l'ordre dans le salon, puis dans la chambre, convaincue que ce qu'elle faisait là était superflu, qu'on arriverait avec des preuves, et qu'il faudrait bien qu'elle proférât : « C'est vrai ! »
Des larmes de rage lui montèrent aux yeux. Elle brisa une potiche et, après ce coup de maladresse, la colère la gagnant, elle se vengea sur les grandes fleurs de papier de la fête du colonel : elle les décrocha, les déchira, cassa les hampes, empila le tout dans la cheminée et en fit une flambée.
EUe était étendue sur le canapé lorsque François entra, annonçant que son bataillon avait repos toute la journée.
Son visage était calme comme à l'ordinaire et, pourtant, Valentine s'en inquiéta autant que s'il avait eu les traits bouleversés.
Durant le déjeuner, mourante d'appréhension, elle guetta le signe de la bourrasque qui devait l'emporter et elle eut des minutes de si complète prostration que François ne put s'empêcher de la questionner.
— J'ai mal donni, dit-elle.
■ L'occasion lui en étant offerte, elle conta, devant Tustme, que le sommeil ne l'avait prise que très tard, qu'eUe s était levée plus de dix fois, qu'elle avait eu de la fièvre et qu'elle avait laissé ses lampes allumées pour chasser les cauchemars.
— Aussi, risqua François, j'aurais dû m'en douter! En passant devant la maison, cette nuit, j'ai vu de la lumière.
Il n'avait pas encore osé le lui avouer.
EUe soupùu, se tut et, pour le satisfaire, elle consentit a s étendre sur le lit. Il ferma les persiennes, tira les ndeaux, la caressa, lui parla... Tant de bonté patiente eut raison d'elle : elle pleura.
Il lui demanda pourquoi elle pleurait.
EUe eut un léger mouvement d'épaules : elle ne savait pas. Elle n'éprouvait qu'un immense besoin, celui de se réfugier près de François : eUe se déplaça an peu.
PACQUAULT
lui emprisonna la tête dans ses bras, et murmura
— Reste!
Elle s'endormit ainsi.
Ce jour-là, U ne fut pas question de sortir pour courir aux visites qu'elle avait promis de faire.
Vers le soir, lorsqu'elle se réveilla, elle appela François, qui s'était retiré dans le salon, et elle l'informa qu'elle ne voulait voir personne.
Il se rongeait d'inquiétude ; il avait questionné Justine, il avait repensé au dîner de la veille, à l'attitude étrange de sa femme, et il avait fini par se rabattre sur cette idée qu'elle avait dû recevoir de mauvaises nouvelles de la Constelle. M. Jamet avait-il encore fait quelques sottises?
Il griffonna hâtivement une lettre à la tante Amélie ; puis, réfléchissant qu'il valait mieux attendre, il déchira ce qu'il avait écrit.
Un peu avant l'heure du dîner, Valentine, qui venait de quitter son lit, fut assaillie par une autre terreur. Ne portait-elle pas les traces de sa nuit sur son corps?... Travaillée par cet effroi, elle se persuada qu'elle était perdue — et la malheureuse, en essayant de se garantir, faisait tout pour se perdre. A François, dont l'inquiétude l'encerclait de sa surveillance, elle annonça qu'elle voulait prendre un bain; là, porte verrouillée, elle put s'examiner tout à l'aise, et elle se rassura.
Ensuite, elle pensa aux draps de son lit. Elle les changea elle-même, ouvrit les fenêtres, établit un courant d'air, voulant chasser jusqu'aux poussières de cet amour dont elle avait la nausée.
Pendant le dîner, François dit, après avoir rappelé la soirée de la veille :
— Il était exaspérant, Tassart !
— Exaspérant 1
L'acquiescement était celui de quelqu'un qui, trop las ou trop détaché du sujet, s'abstient de juger et se range à l'opinion qu'on émet.
A certains moments, Valentine se demandait, en consi-
VALENTINE PACQUAUIT 237
dérant son mari, si elle n'irait pas au-devant d'une suiprise Par deux fois, elle fut sur le point de commencer sa confession : si elle avait baissé les yeux, elle y serait parvenue; mais, chaque fois, en dévisageant François elle eut la perception de ce que serait ce masque attentif, soumis et mystique, éperdu pour un rien, après qu'elle aurait parlé. Ce serait un moribond ou un possédé. Près de qui pourrait-elle, ensuite, se réfugier? Tout serait perdu, et elle n'était pas assez forte pour faire tête à la vie sans une aide.
Jamais elle n'avait supposé qu'un jour elle serait agitée par de telles affres!
Ce n'était ni un vertige ni un long raisonnement qui lui avait fait aborder le mariage ; elle ne pouvait pas se dire qu'elle avait accepté l'homme dont elle portait le nom pour se dédommager de certaines détresses de cœur • eUe ne pouvait pas s'avouer, non plus, qu'elle était désappointée de cette union. Depuis, dans son précaire et bref passé de femme, il n'y avait eu aucune déception dont elle aurait pu rendre responsable celui qu'elle se préparait à jeter au gouffre des pires malheurs Enfin dans son unique nuit d'adultère, il y avait eu trop de minutes de colère, de stupéfaction, d'épouvante et d'anxiété pour que la courte félicité qu'elle avait goûtée ait pu laisser en elle un réconfort. Cette nuit n'avait été qu'une dérisoire nuit d'amour dont eUe sortait accablée, et pourtant.... pourtant avec un sentiment confus ' le fierté qu'elle n'osait pas s'expliquer.
Quand il s'agit de se coucher, elle essaya d'attendre que François fût endormi, mais le malheureux garçon était en proie à un tourment trop lancinant pour dormir
Sans bouger, il surveUlait les allées et venues de sa femme émiettant une à une avec férocité les appréhensions qui le visitaient. *
Il l'appela et, d'ordinaire, eUe qui répondait d'un ton excédé, elle s'approcha docilement.
Elle ne l'eût pas plus tôt touché qu'elle s'écrasa contre lui, dans une avidité forcenée d'être prise, comme si les
caresses du mari devaient effacer le souvenir de l'amant.
Or, voilà qu'elle commença d'éprouver avec François des sensations identiques à celles qu'elle voulait anéantir. Cela monta, monta, la rendit toute folle, l'asservit au plaisir...
Et elle se donna, voulant aller au delà de ce qu'elle connaissait, dans un délire d'application si farouche, que François en fut confondu.
A trois heures, elle sommeillait, lorsqu'un bruit la tira de sa torpeur. C'était celui qui, la nuit précédente, l'avait jetée à bas du lit où reposait son amant !
— ...Troisième bataillon qui revient de l'embarquement, annonça paisiblement François.
Aussitôt, il voulut se lever pour éteindre la lumière qu'ils avaient oubliée : elle l'en empêcha.
Elle entendit la marche d'une compagnie, puis d'une autre, encore d'une autre...
C'était comme autant de menaces réverbérées qui se renouvelaient et insistaient sur sa conscience. La dernière la laissa pantelante d'efïroi.
L'homme qui l'avait prise avait passé ! Il avait vu les fenêtres éclairées, il avait évoqué la scène de sa nuit d'amour, et sa joie...
Un tel dégoût lui vint pour son propre corps, qu'elle se rejeta en arrière quand François voulut l'enlacer.
Il n'insista pas ; mais aussitôt elle s'appuya sur lui, et, dans un halètement impatient, elle lui dit :
— Je veux t'avoir en moi I... Viens, viens !... Je t'aime ! Prends-moi ! Sauve-moi !... Garde-moi !
Pouvait-elle moins donner à lui qu'à l'autre?
Quand, amollis, ils roulèrent côte à côte, François, stupéfait, se demandait déjà quel sortilège précipitait sa femme dans ce délire démoniaque.
Cela l'obséda toute la journée qui suivit.
Il aurait fallu que Valentine le connût beaucoup plus pour démêler sur sa physionomie la trace du sentiment qui l'animait. Dans cet aspect de renoncement ou de soumission qu'avaient habituellement ses traits, les signes
de ses joies ou de ses tristesses étaient à peine perceptibles : ses joies, il les disait ; ses douleurs, qui n'apparaissaient qu'au coin de sa bouche, dans la fine crispation qui étirait ses lèvres, il les taisait. Elle savait donc quand il était heureux ; elle ignorait quand il était tourmenté, et elle se figurait, parfois, qu'il ne l'était jamais. Enfin, elle se questionnait si peu en le regardant; elle le regardait si peu pour l'examiner!
Le lendemain était son jour de réception. Il lui vint le lieutenant Christin, le lieutenant Bélouard, Mme Gilloux, Mme Dupin ; et, ce qui lui fit le plus de bien, la femme du colonel.
Elle s'imagina, un instant, qu'elle reprenait pied dans la vie.
On avait parié des potins de la ville, de tous ces petits sujets d'agitation qui, considérés d'un peu haut, ressemblent aux rides qui font frémir la surface d'une mare, apaisées dès que la brise s'évanouit. On avait parié du régiment, du départ prochain pour le camp du Ruchard, des mutations, des promotions ; et, avec Mme Dupin, de l'affaire Fenestraud, et des demoiselles Carignan. Valentine n'avait même pas appréhendé de recevoir Tassart ; au moment où elle avait réfléchi qu'il pourrait se présenter, elle n'avait eu ni un serrement de cœur, ni le plus court fléchissement dans sa quiétude — elle était demeurée calme au point de s'étonner d'avoir été, la veille, assez folle pour redouter un drame.
Pourtant, dès qu'elle s'était retrouvée seule, le charmé qu'elle avait goûté à glisser dans l'anéantissement avait recommencé d'opérer : elle s'y était abandonnée tout à fait lorsque le capitaine de Milliaud survint.
— Ce n'est pas une visite ! annonça- t-il en entrant. Je venais prendre de vos nouvelles.
— Si vous vouliez me faire un grand plaisir, dit-elle, vous dîneriez avec nous.
— A la fortune du pot? Comme un vieux tonton, comme le tonton Jamet?... J'accepte I
Il lui était agréable de s'imaginer qu'il avait de jeunes
parents qui le choyaient. Toute sa vie de célibataire et de pilier de café s'était passée à songer à des enfants quiauraient couru au-devant de lui, qui l'auraient taquiné, dont il aurait été le parent- gâteau, qu'il aurait vus grandir et qu'il aurait dirigés, ensuite. Seulement, là, devant cette femme si jolie, il y avait dans la confusion de son esprit un autre sentiment, et sa pudeur de brave homme n'était pas assez forte pour le combattre. Il s'informa d'Argenton et de la Coustelle, annonça qu'il enverrait des fraises de son jardin dans quelques jours et, en veine de confidences, il articula, la mine grave :
— Figurez- vous que j'ai fait une folie! J'ai acheté des meubles, des vrais, lourds, encombrants et incommodes. Je n'ai pas pu attendre ma retraite ! Maintenant que c'est fait, je suis content — et terrifié 1
Il se frotta les mains :
— Est-on bête, tout de même ! Je dormais à poings fermés sur mes caisses. Eh bien ! je me suis à peine senti quatre sous en poche qu'D a fallu m'offrir une armoire où je ne mettrai rien, un lit dont le sommier fera peut-être un boucan qui m'empêchera de fermer l'œil, et des fauteuUs où je ne m'assiérai pas une fois par semaine I
Il blaguait ce qu'il appelait « son vieux fond bourgeois d'idéal stupide », disant tout à coup :
— Vous verrez ça, à Corcasseau, quand vous viendrez 1 C'est là où il y a de jolis meubles !... Et quel paysage!
Mais sa joie puérile de brave homme faisait mal à Valentine. Elle souriait comme quelqu'un dont le deuil secret qui a recherché le bruit ne peut déjà plus s'c accommoder. Il lui semblait que, très loin dans son passe, il y avait des souvenirs d'une pareille gaieté : elle ne pourrait plus jamais être gaie de cette façon, croyait-elle 1 Il n'y avait plus de sécurité dans son horizon, et celle dont l'horizon des autres était assuré lui faisait mal.
A écouter ce vieux gamin encensé par tant d'espoii qui lui cachaient le néant de sa vie, un engourdissi ment gagnait ses muscles et son cœur : les lumières lUi
paraissaient ternes, l'air fade et lourd. Elle était écrasé, par une résignation qui ne ressemblait même n«Tt maaacol,e ^sue d'un bonheur irrémédiaWemen? rfacé
des^m^S^nitr^s^rs: rsoTp^- „;'
pour remarquer la tmnsformation qS s'é^ait'^o^rée ne to plus quesfon que du départ pour le Ruchard :'
Ses nuits devenaient des nuits d'amant , Po^/^^^tl^c'é^aTu: raZ^SV^ar^r
: et :urn'e ^l^S^t^Zlr^^ ^'^' «^^"^^^ - rideau^;
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242 VALENTINE PACÇjUAULT
qu'elle éprouverait si, au lieu d'avoir eu cet amant, elle s'était donnée à un homme qui aurait présidé depuis longtemps à ses rêves, qu'elle aurait désiré, qu'elle aurait aimé, qu'elle aurait choisi, enfin. Il serait à sa portée, parmi les autres ; à travers les mots qu'ils s'adresseraient, ils évoqueraient le monde glorieux de leur intimité... Elle serait comme un avare dont la fortune est cachée dans un meuble aux portes entr'ouvertes, où l'on n'aurait pas l'idée de la chercher. Quel plaisir ce serait de détenir ce secret sur elle-même, et de le promener dans la vie ! Au lieu de cela, on avait commis un vol à son détriment ; elle connaissait le voleur et eUe ne pouvait le dénoncer...
Elle était si absorbée qu'elle n'avait pas remarqué la manœuvre à laquelle Tassart s'était livré pour s'approcher d'elle.
— Vous rêviez? fit-il.
— Je rêvais ! avoua- t-elle en sursautant.
Il crut que l'occasion s'offrait de lui parler d'eux et, baissant la voix, il articula doucement :
— Je vous ai vue, avant-hier, quand vous êtes passée devant chez moi.
— Ma foi, répliqua- t-elle, je venais de chez ma laitière !
Il poursuivit :
— J'ai cru que vous entreriez!
Elle sentit qu'un grand froid l'envahissait ; mais, bravant le danger, obéissant au besoin de bafouer ce garçon arrogant, elle lança très haut :
— Vous ne manquez pas de toupet, vous 1 On se retourna.
Alors, elle poursuivit méchamment :
— Vous vous figurez que je serais entrée chez vous toute seule, comme ça, comme une chanteuse, comme Mlle Irma, ou Mlle Laure d'Épinay, ou. .? Aidez-moi donc!
— Voyons, voyons ! gronda paternellement de Milliaud. Qu'est-ce qu'il y a encore?
— Il y a que M. Tassart m'a vue passer devant chez
Im cette semaine, et qu'il s'est demandé si je n'aUais pas Im faire une visite ! ■• ^
T J"!,"^^- "^^v^^sement. ne se contenant plus, raillant
A peine tombée de son excitation, eUe sentit que des larmes lui montaient aux yeux. EUe se levl 1 i' tendit domier l'ordre à Justine de seti^'leté ' ^.Vune porte battit violemment. ' ^^ ""^
Un instant après, François, qui cherchait sa femme la trouva étendue sur le lit, la tête enfouie dansl'oreX'
Il courut à eUe. l'enlaça, essaya de dénouer ses bS^ eUe contmuait de sangloter, s'en prenant Tu à ce^ qui les entouraient, à leur existence, à elle aussi 4LT
fT^in^Taf ' "^^ ''' ^^ P-^ -e mesquiSe François insistait pour savoir ce qu'elle avnif moi
eUe secouait la tête, butée dans sa colère ' ^'
Le capitaine arriva :
- Tassart est désolé, expliqua-t-il. Vous vous êtes mepnse, chère amie. Voyons! il ne s'^^-'f r.J a longer l'enfantillage. ^ °^ ' " ^^ ^ agit pas de pro-
Elle se redressa.
- Oui, oui !... affirmait de Milliaud C'est un enfantil
de rautre côté, PacquaulTS m3. ^t'^ks'Srt v^^^ se^ntera ses excuses ici.... Vous ne voulez '^LpTuo^:;
II prit le bras de François :
— Vous pouvez bien contenter votre vieU ami i U vous jure que vous n'en avez pas de meiUeu" Vo^s Ivlz eu vos nerfs? Hé 1 mon Dieu, une jolie femme m^f nerfs a droit de les passer su^ qui ion mZT Vo" des Tus^r^ ^"^ -"-^^ ^- Tassart ^'us ^Z
co^t"d:r:T„';rt'i3ti:tr'^''" '" ^'
Luur ae çieî a la porte, saisie par la
terreur de se trouver seule avec l'autre, dans cette chambre.
Lorsqu'elle regagna le salon, on s'efforça de ne pas remarquer son retour. MiUiaud discourait :
— Vous, vous n'avez pas connu la guerre, disait- il aux lieutenants ; vous ne savez pas ce qu'on en garde. Moi aussi, tonnerre de Dieu, je suis un humanitaire, et un libéral, et un socialiste, et tout ce que vous voudrez dans le sens de l'amour pour mes semblables et pour la liberté — à la condition qu'on ne discute pas la patrie ! Au fond, tous ceux qui se targuent d'être blasés sur cette idée-là ne sont pas plus malins que les autres ; j'en ai connu, allez ! qui faisaient les esprits forts ! Au moment où le drapeau sortait de sa gaine, ils se redressaient tendus, les yeux levés... Penh!
Il avait commencé à parler pour faire oublier la scène qui s'était passée ; et puis il s'était grisé, sa voix s'était enflée.
Quand une émotion le secouait, il avait ainsi de grands élans d'enthousiasme. C'était le moment où il montrait son âme véridique.
— Tout ça, conclut-il, c'est de la blague ! Si nous étions plus occupés de notre état, nous ne palabrerions pas tant, et l'avenir, pour nous, ne se bornerait pas au tableau d'avancement. Nous ne sommes plus que des fonctionnaires ! Et savez-vous, Pacquault, ce qu'est un fonctionnaire?... C'est un homme dans le genre du domestique : la vie lui a fait peur ; alors, il s'est mis à l'abri sous le toit qui lui a semblé le plus solide. Et ça durera jusqu'à la prochaine guerre — que nous ne préparons pas, que nous ne cherchons pas à nous représenter, à laquelle nous ne croyonsi même pas. La vie est trop douce ! Je vous le demande, qu'est-ce que nous faisons dans ce pays de fi-d' chien et de fi-d' garce?...
Il appelait ainsi les paysans de la contrée qui émaillaient leurs propos de ces exclamations,
— Nous vérifions les alignements ! Je sais bien, parbleu ! Je ne suis pas passé par l'École de guerre... N'em-
pêche que je le connais, leur programme! Si vous vous imaginez que c'est en répétant la tactique de rIvoI que nous aurons un autre Rivoli!... Ce qui a été flk U faut le savoir pour ne plus le recommencer ! '
^Bébuarr "' ^^^*--^-te!... risqua le lieutenant
- Mon ami, je le suis quand il le faut, et c'est alors qu'on a le droit de me traiter de vieiUe baderne I
On nt. on bavarda encore, mais Valentine remarqua que François, à qui Tassart s'adressait, lui rtpSk orgue'u"" ^^"^^^-^-^"^ - éprouva' un bienfXant
con^i'n7iSmt!;^ut'r^"^
— Raisonnable?
— Raisonnable ! reprit-elle en souriant.
— Vous ne m'en voulez pas?
— A vous? Ah ! non !
— Et à lui?
Elle eut une hésitation, regarda Tassart, regarda François qm, les sourcils rapprochés, les mains derrière ?e dos ne semblait p us le petit garçon qu'elle méprisât
Elle haussa les épaules. F^^^cut...
— A la bonne heure I fit de Milliaud
Au moment où Tassart la salua, iï lui dit à voix basse •
— Vous me détestez donc bien? '
— Oh! oui... répondit-elle de grand cœur
- Il Im avait emprisonné la main dans la sienne S'as^ rtl""""" "' ''!• '"'"'^"^* P^' '' ^'^-^ ^ette main po^
nn^f .V T' ^^ '°^P ^^ P°^^^^*' Valentine la r^ tourna et, sUencieusement, en iemme qui ne perd cas une occasion de se venger, eUe lui agriffa les lèvres Pt les tordit, et les déchira de ses ongles
. ~ y^,^,"n"^ ' ^PP^^^ François du couloir. Le caoi taine de MiUiaud te parie ! ^"... i-e capi-
Abandonnant Tassart. elle courut au paUer D en bas. le capitaine la priait d'envoyer Justine chez uUe^lendemam. pour cueiUir les première fraises de so„
— Vous comprenez, expliquait-il, si c'est mon ordonnance qui s'en charge, il commencera par les écraser; ensuite, il essayera de les cueillir.
Tassart passa pendant qu'elle répondait. Il serra la main de François et, baissant la tête, paraissant chercher la première marche de l'escalier, il descendit.
Valentine le vit tirer son mouchoir et s'essuyer la bouche. Ensuite, il disparut.
Le lendemain, elle finissait de déjeuner lorsque Justine l'informa que le capitaine de Milliaud l'attendait au salon.
— C'est pour les fraises, ma chère amie, dit-il très haut. Je vous apporte la clef du jardin. Vous ne m'avez pas envoyé votre bonne ce matin. Qu'elle passe cette après-midi. .
Mais à peine furent-ils seuls qu'il baissa la voix :
— J'ai à vous parler.
Elle devint pâle.
— Prenez cette clef, et remettez-la immédiatement à votre domestique. Il ne faut pas que ma visite ait...
Comme elle voulut protester qu'elle était bien libre, il ajouta gravement :
— Croyez-moi !
Elle lui obéit.
— Et maintenant, poursuivit-il dès qu'elle revint, écoutez un vieux sot qui vous aime beaucoup, vous et votre mari, et répondez-moi ! Qu'avez- vous eu avec Tassart, hier?... N'essayez pas de m'égarer; j'aime mieux vous avouer que, sans moi, lorsqu'il est sorti, nos camarades se seraient aperçus de ce que j'ai vu. Il avait la bouche en sang I Je me suis arrangé pour qu'on ne se doute de rien !... Allons? insista-t-il.
— Il y a eu...
Elle faillit tout confesser.
— Il y a eu, reprit-elle sans cesser de toucher un des flambeaux et la pendule de la cheminée, que M. Tassart
s'est excusé de m'avoir été désagréable, et qu'il m'a pns la main. J'ai fait un brusque mouvement pour la retirer, et je lui ai heurté la figure, comme ça. avec mon poignet!... C'est tout! Il n'a pas insisté, et moi ie ne sais pas ce que j'ai ressenti...
Il la laissait aller.
Elle continuait de tripoter inconsciemment des objets dans 1 attitude d'une coupable qui ne se sent pas assez sure pour hausser le regard vers son juge. Quand elle répéta que Tassart l'exaspérait, et qu'elle ne pouvait plus le souffrir, de MiUiaud lâcha brusquement :
— Que lui reprochez- vous?
— Rien ! Je ne peux plus le souffrir, voilà tout !
— Je voudrais bien vous donner un conseil se decida-t-il à dire.
■ .• ^?^r?>^'!^ "^^ ^^ ""^"^^ ^"^ ^*^^t apparue, mais si fugitive ! D ailleurs, le vieux raisonneur qu'il était avait trop de timidité, et trop de tendresse, pour énoncer formellement un avis désagréable.
Il concéda que tout cela n'avait pas tant d'importance blâma un peu l'attitude de Mme Pacquault. beaucoup celle de Tassart. plaignit la jeunesse qui était inconséquente et, au bout du compte, avec ses phrases conciliatrices, laissa la situation telle qu'iï l'avait trouvée
Néanmoins, il emporta un doute si affreux que son vieux cœur inexpérimenté en fut tout serré.
Serait-ce donc lui qui porterait la responsabilité d'un tel malheur, lui qui. malgré les coutumes au visage de lois mebranlabes. aurait introduit deux enfants dans un mUieu ou il y avait tant de risques, et d'où leurs ituation devait les bannir?
Les deux jours qui suivirent, matin et soir, à l'exercice ou pendant la mafche, il eut de longs entretiens avec François. 11 le questionnait sur son passé, il l'obligeait à pr'ogrSr!'''' "' '''' '' ''""^""^ toujours par le'mêmt
- Il faut être un homme, Pacquault ! Soyez un homme nom d'un chien!... Pour vous, mon ami, et pour Xé
femme ! Elle a besoin de vous sentir fort. C'est vous qui devez la protéger, mon petit.
François n'aurait pas eu l'esprit en éveil qu'il le lui aurait mis sans le vouloir.
Depuis que le départ pour le camp était fixé, on ne pensait plus qu'à cette expédition. Les marches succédaient aux marches; on les faisait avec le matériel de campement et les vivres de réserve ; dans les compagnies économes, on remplaçait les vivres par leur tare en cailloux que les sous-officiers vérifiaient à chaque pause. Le médecin-major et ses aides passaient des visites générales quotidiennes : Etat des douteux. Etat des inaptes... Révision des états... Contre-visites... Le colonel ne voulait pas de traînards. Pour un bobo au pied, on versait le soldat aux magasins ou au service des bureaux — en le privant de toutes permissions, bien entendu. Indisponible ! Les indisponibles n'étaient pas portés sur les états de marche, et il fallait des états modèles pour les étoiles du colon que les quatre semaines du camp et les manœuvres de septembre devaient faire descendre sur ses manches.
De Milliaud épiait son jeune ami, qui semblait assez bien supporter le service intensif. Le matin de la dernière marche de nuit, il lui demanda :
— Vous en êtes, Pacquault?
— Certainement, mon capitaine !
— Bravo, mon ami ! Cette fois, le plus dur est fait. Au camp, ça ira tout seul.
Il ajouta :
— Votre femme, après tout, il faut qu'elle s'habitue ! Jeudi prochain, elle vous embrassera pour un mois !... Bast ! ça forme, ça forme ! Quand vous lui reviendrez, vous serez tout à fait costaud.
François lui vouait une reconnaissance éperdue : il se voyait déjà un maître, et il le devrait à cet homme ! Il avait bien de la sympathie pour le strict lieutenant
Valentïne pacquaulî 249
Christin, qui paraissait n'avoir de goût que pour le service, pour le lieutenant Bélouard, toujours occupé de musique, pour le lieutenant Bertin, pour les autres et même pour Tassart ; mais cela ne ressemblait pas à cette atlection contenue qu'il éprouvait pour de Milliaud A certains moments, désespérant de n'avoir pu la lui dévoiler déjà, il aurait voulu prononcer une bonne phrase qm serait partie comme cela, à l'improviste, selon la poussée de ses sentiments, ou lui boiseries mains On aurait dit que le capitaine le pressentait : quand François se préparait à ouvrir la bouche, il la lui fermait avec un conseil, aussitôt suivi d'une question sur la théorie ou sur les devoirs moraux du soldat.
— Pacquault, mon ami, il faut se montrer fort dans la vie ; c est la qualité la plus facile et la plus bête N'importe qm peut l'avoir. Dès lors qu'il est sûr de l'avoir personne ne peut dire qu'H ne l'a pas. Et les femmes n aiment bien que les hommes forts. VoUà ! Quel est Ifpremier devoir du chef de poste en arrivant sur le terrain a surveiller? v^^iidni
Et Pacquault récitait.
- Bien ! concluait de MiUiaud. Si vous décrochez une des dix premières places, vous serez nommé caporal en jmUet. Caporal, c'est peu de chose. Tout de même vous verrez que vous serez content le jour où l'on vou^ couara les galons de lame.
Après cela, il tournait les talons
l'a^'tïïenf ''' ^''''''^^ ^^"^ ^"^ ^''''''^' ^'' sentiments qui
Ce soir-la qui était donc celui de la dernière marche de nuit^ les Pacquault avaient dîné plus tôt que de coutume. François était parti dès huit heures ; le rassemblement était pour neuf heures et demie, mais SacXn dev^t passer sa revue avant l'appel de neuf hei^es et vénfier le chargement de caiUoux
l'allf if 1 "^^ "'^'' ^^' '^'^ ^'' ^^P^^' redescendait 1 avenue en leur compagnie.
L'air était calme, et la ville était baignée d'une odeur de foin, de tourbe et de roseaux, qui montait des prés et covilait pax les rues sur un léger brouillard.
— Quel temps ! soupirait M. Dupin.
On évoquait l'époque prochaine des vacances,
— Vous irez chez vos tantes? demandait Mme Dupin à Valentine.
— J'y serai vendredi.
Elle avait décidé le voyage la veille, et François en avait été si content !
Ne fallait-il pas, aussi, songer à Justine qui avait besoin de reprendre l'air de la maison Carignan et de recommencer ses allées et venues de plain-pied, à tout propos? Ici, lorsqu'elle voulait donner du grain à sa volaille ou des épluchures à ses lapins, il lui fallait descendre l'escalier, faire dix pas sur le trottoir avant d'atteindre la porte du jardin : une expédition ! Elle se mettait en tenue, nouait un tablier propre, coiffait son bonnet, et recouvrait son panier d'une serviette. Cela lui gâtait sa récréation.
Ah ! qu'elle l'avait en horreur cette ville de Saint- Léger !
La nuit était tombée lentement, selon le rite qui préside aux nuits de juin qui bataillent longtemps contre le dernier rayon du couchant avant de le vaincre, et qui s'installent inparfaitement tandis que des chants, des' bruits et des clartés demeurent encore.
Valentine était rentrée chez elle à tâtons. La lumière du couloir était éteinte.
Elle était sur le palier de l'appartement quand il lui sembla que la porte de l'avenue s'ouvrait.
Elle écouta avant de pénétrer chez elle ; puis, rassurée, elle alluma une lampe.
Elle se retournait pour pousser le verrou lorsque Tassart apparut, en tenue de campagne, guêtre, pèlerine roulée, et revolver en bandoulière.
Elle fut si suffoquée qu'elle demeura sans parole.
Il était déjà sur elle !
Il ne surgissait pas à la manière d'un conquérant qui
VALENTINE PACQUAULT 25I
pénètre dans la cité ouverte; il lui prenait les mains, la suppliait de se taire, lui promettait de partir dès qu'il se serait expliqué... Et des mots qui ne semblaient pas faits pour lui s'échappaient de ses lèvres minces de persifleur : il avait honte de ce qu'il avait fait, mais il était fou d'elle...
— Regardez-moi ! Tenez !
Il était de ces hommes qui montent les étages quatre à . quatre, qui arrivent près de la femme désirée, et déclarent, lui prenant la main et la mettant sur leur cœur qui
— Voyez si je vous aime !
Lui ne disait pourtant pas qu'il l'aimait.
Il s'exaltait, prétextait de ce qu'il risquait, à cette heure même où l'on faisait l'appel à la caserne, pour se traiter de malheureux ; mais il l'associait à lui • « Nous sommes ^ deux malheureux ! » pour mieux l'avoir.
Elle répéta encore deux ou trois fois :
— Partez !
Ensuite, défaillante, affolée, elle se laissa porter dans la chambre.
EUe était armée contre un Tassart souriant, gouailleur, et aux sèches manières de maître — elle s'était pré parée à l'affronter. Elle n'avait pas prévu que Tassart serait jamais a ses pieds.
Était-U sincère? EUe n'avait plus la liberté de se le demander. Le danger qu'ils couraient tous les deux occupait dans son esprit ce que la flambée dont eUe était consumée y laissait de libre. Il y avait, en eUe, une terreur, qm la faisait panteler, et le vague mais persistant souvenir de leur première nuit qui travaillait son corps. Il ne 1 avait pas quittée, même durant les instants où elle s était si violemment donnée à François Aucune douceur ne l'aUégeait. et pourtant son poids était celui d un plaisir interdit — inégalable
Après tout, ce qui troublait Valentine n'était point ce qu on ressentait à cause d'eUe ; c'était l'épreuve même à laquelle elle était soumise. Maintenant qu'elle avait découvert ses sens dans l'amour, la liberté qui dormait en
elle, et que son éducation avait maintenue dans le sommeil, se soulevait, émancipée.
Valentine achevait de naître, et elle le sentait si nettement qu'au milieu de ses terreurs, ou des colères étouffées que provoquaient en elle les déceptions, ou de la voix si neuve de ses sens, elle s'appliquait à dénouer ceux de ses liens qui l'entravaient encore. Ce qu'elle avait de parfait mais d'insensible était gagné par son âme : son sourire, qui n'avait pas encore eu de signification, l'eau sombre de ses yeux, si belle, où, pourtant, rien n'avait scintillé ; enfin, toute cette sorcellerie incomplète qui avait permis au témoin séduit de s'apercevoir des maladresses et de se souvenir des tares.