LETTRE XVII
Noos voilà depuis un mois à Venise, cher Ernest. J'ai été très<occupé avec le comte, et c'est ainsi qu'il m'a fallu passer tant de temps sans l'écrire; et puis je suis si mécontent de moimême, que cela me décourage souvent. Je sens qu'il m'est aussi impossible de te tromper que de guérir de cette cruelle maladie qui trouble et ma conscience et ma raison.... J'étais honteux de te parler de moi ; vingt fois j'ai voulu me jeter aux pieds du comte, lui tout avouer, le quitter après : c'est bien là mou devoir, je le sens clairement; tout m'avertit que je devrais suivre celte vois intérieure qui ne nous trompe pas, et qui me crie sans cesse: — Pars, retourne sur tes pas; il te reste encore une autre amitié, et deux patries à retrouver, dont l'une est dans le cœur d'Ernest, où tu comptas tes premiers jours de bonheur. Tu déposeras dans ce cœur noble et grand l'image de Valérie, que tu n'oses garder dans le tien; lu 1'; retrouveras, non telle que ta coupable imiigination te la peint, mais comme l'amie qui doit travailler ^a bonheur du comte. Et, malgré tout cela, je ne pars pas, et lâchement je cherche à ro'ahuser, et je crois
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encore que je pourrais guérir. Il j a quelques jours que j'étais décidé à prier le comte de me faire aller h l'ambassade de Florence, pour 7 passer un au. J'avais trouvé une raison plausible pour cela ; je me disais : Du moins je serai sons le même ciel que Valérie. Hais je la revis; elle me parla d'un voyage que le comte lui ferait faire dans buit mois , et je résolus de ne partir que deux mois avant elle, pour me déshabituer ainsi peu à peu de sa présence, espérant la revoir à son passage à Florence.
Ernest, plus que jamais j'ai besoin de ton indalgence. Je relis tes lettres, j'entends ta voix me rappeler à la vertu, et je sais le plus faible des bommes.
LETTIRE XVIII.
T'écrire, te dire tout, c'est revivre dans chaque instant de la nouvelle existence qu'elle m'u créée. Garde bien mes lettres , Ernest , je t'en conjure; un jour peut-être, au bord de nos solitaires étangs, on sur nos froids rochers, nous les relirons, si toutefois ton ami se sauve du naufrage qui le menace, si l'amour ne le consume, comme la soleil dévore ici la plants qui
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brilla un matia. Hier encore , luie chose assez nniple eo elle-même me moDtra aa coaâance.
Tout fortifie sa naissante amitié, tout alimente ma dévorante passion : elle met entre nom deux son innoceace, et l'uiùvers reste pour elle comme il est, tandis que tout est changé pour moi.
Depuis longtemps l'ambassadeur d'Espagne lui avait promis un bal ; cette réunion devait être des plus brillantes, par la quantité d'étrangers qai sont à Venise , car les nobles Vénitiens ne peuvent fréquenter les maisons des ambassadeurs. Valérie s'en faisait nne fête. A Imit beures du soir j'entrai cbez elle pour lui remettre une lettre ; je la trouvai occupée de sa toilette. Sa coiffure était cbarmante; sa robe simple, élégante, lui allait à ravir. — Dites-moi sans compliment comment vous me trouvez, me demanda Valérie : je saifr que je ne suis pas jolie, je voudrais seulement ne pas être trop mai; il janra tant de femmes agréables ! — Ah! ne craigoez rien, lui dis-jc, voua serez tonjoars la seule dont on u' osera compter les charmes , et qui ferez toujours sentir en voos une puissance supérifiore an chame même. — Je ne sais pas , dit-elle «• riant , pourquoi vous voulez faire de moi une personne redoutable, tandis que je me borne & ne pu vouloir faire peur.
Ooi , «Mtiaua-t-eHe, je sois d'une p&leur qui
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m'effraye moi-même , moi qoi me vois tous les jours, et je veux absolament mettre du rouge. Il faut que tous me rendiez un service, Linar. MoQ mari, par une idée singalière, ne veut pas que je mette du rooge ; je n'en ai point. Mais ce soir an bal , paraître avec un air de souffrance ao milien d'une fête , je ne le puis pas ; je suis décidée à eu mettre une teinte légère. Je partirai la première, je danserai , il ne verra rien. Faites>moi )e plaisir d'aller chez )a marquise de Rici ; sa campagne est à deux pas d'ici : vous lui demanderez du rouge; mou cher Linar, dé péchez- vous, vous me ferez un grand plaisir. Passez par le jardin, afin qu'on ne vous voie pas sortir. — ^En disant ces mots, elle me poussa légèrement par la porte. Je courus chez la marquise. Je revins au bout de quelques minules : Valérie m'attendait avec l'impatience d'un enfant ; nne légère émotion colorait son teint. Elle s'approcha du miroir, mit un peu de rouge, pois elle s'arrêta pour réfléchir : il me semblait que j'entendais ee qu'elle se disait. Ensuite elle me regarda: — C'est ridicule, dit-elle, je tremble comme si je faisais une mauvaise action... c'est que j'ai promis... cependant le mal n'est pas bien grand. Ob ! combien il doit être affreux de faire quelque chose de vraiment répréhenùble ! — En disant cela , elle s'approcba de moi : — Vous pAliisez , me dit-elle ; — elle
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prit ma main : — Qu'avez-voas, LinarPvous êtes très-pàle. — Effectivement je me sentais . défaillir; ces mots : — Combien il est affreux de faire quelque cbose de yraimenl répréheusible ! — étaient entrés dans ma conscience comme un coup de poignard. Cette crainte de Valérie pour une faute aussi légère me fit faire un re- - tour affreux sur ma passion criminelle et mon ingratitude envers le comte. Valérie avait pris de l'eau de Cologne , elle voulait m'en faire respirer. Je remarquai que d'une main elle tenait le flacon, tandis que de l'autre elle ôlait son rouge, en passant ses jolis doigts sur ses joues. Nous sortîmes un instant après, et elle monta en voiture. J'allai rêver au bord de la Brenta ; la nuit me surprit, elle était calme et sombre ; je suivais le rivage , désert à cette heure-là, et je n'entendais dans l'éloignement que le chant de quelques mariniers qui s'en allaient vers Fusine pour regagner les laguues. Quelques vers luisants étincclaient sur les haies de buis comme des diamants. Je me trouvai insensiblement auprès de la superbe Villa-Pisani, louée par l'ambassadeur d'Espagne, et j'entendis la musique du bal. Je m'approchai ; on dansait dans un pavillon dont les grandes portes vitrées donnaient sur le jardin. Plusieurs personnes regardaient, placées en dehors près de ces portes. Je g^nai une fenêtre, et je
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montai sur un grand vase de fleurs. Je me trouvai au Diveau de la salle. L'obscurité de la nuit et l'éclat des bougies me permettaient de chercher Valérie sans être remarqué. Je la reconnus bientôt ; elle parlait à un Anglais qui venait souvent chez le comte. Elle avait l'air abattu; elle tourna ses yeux du côté de la fenêtre, et mon cœur battit : je me relirai, comme si elle avait pu me voir. Un instant après , je la vis euvironnée de plusieurs personnes qui lui demandaient quelque chose ; elle paraissait refuser, et mêlait à son refus son charmant sourire, comme pour se le faire pardonner. Elle montrait avec la main autour d'elle, et je me disais : — Elle se défend de danser la danse du chàle ; elle dit qu'il ; a trop de monde. Bien, Valérie, bien ! Ah ! ne Icnr montrez pas cette charmante danse; qu'elle ne soit qne pour ceux qui n'y verront que votre âme , ou plutôt qu'elle ne soit jamais vue que par moi , qu'elle entraîne à vos pieds avec cette volupté qui eialte l'amour et intimide les sens.
On continuait à presser Valérie , qui se défendait toujours et montrait sa tête , apparemment pour dire qu'elle y avait mal. Enfin la foule s'écoula ; on alla souper : Valérie resta ; il n'y eut plus qu'une vingtaine de personnes dans la salle. Alors je vis le comte , avec une femme couverte de diamants et de rouge , s'a-
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vancer vers Valérie ; je le vis la preMer , la supplier de danser : les hommes se mireat à ses genoQX, les femmes l'entouraient ; je la vis céder ; moi-même enfin, entraîné par le mouvement général , je m'étais mêlé aux autres pour la prier, comme si elle avait pu m' entendre ; et quand elle céda aux instauces, je sentis un moiivemeat de colère. On ferma les portes, pour que personne n'entrât plus dans la satte : lord Hér; prit un violon; Valérie demanda son châle d'une mousseline hieu foncé ; elle écarta ses cheveux de dessus son front; elle mit sou châle sur sa tête ; il descendit le long de ses tempes , de ses épaules ; son front se dessina à la manière antique , SCS cheveux disparurent , ses paupières se baissèrent , son sourire habituel s'effaça peu à peu , sa tète s'inclina , son chàle tomba mollement sur ses bras croisés sur sa poitrine ; et ce vêtement bleu , celte figure douce et pure, semblaient avoir été dessinés par le Corrège pour exprimer la tranquille résignation ; et quand ses yeux se relevèrent, que ses lèvres essayèrent un sourire , on eût dit voir, comme Shakspeare la peignit , ta Patience souriant à la Donleur auprès d'un monument.
Ces attitudes différentes, qui peignent tant6t des situations terribles , et tantôt des situations attendrissantes, sont nn langage éloquent puisé dans les mouvements de l'àme et des passions.
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Qaand elles sont représentées par des formes pares et antiques , que des physionomies expressives en relëveat le pouvoir, leur effet est inexprimable. Hilady Hamilton, douée de ces avantages précieux , donna la première une idée de ce genre de danse vraiment dramatique, si l'on peut dire ainsi. Le ch&le , qui est eo même temps si antique , si propre à être desaine de tant de manières différentes , drape , 'voile, cache tour à tour la figure, et se prête anx plus séduisantes expressions. Mais c'est Valérie qu'il faut voir : c'est elle qui , à la fois décente, timide, noble, profondément sensible, trouble, entraine, émeut, arrache des larmes, et fait palpiter le cœur comme il palpite quand il est dominé par un grand ascendant ; c'est elle qui possède cette grâce charmante qui ne peut s'apprendre, mais que la nature a révélée en secret à quelques êtres supérieurs. Elle n'est pas le résultat des leçons de l'art; elle a été apportée du cid avec les vertus : c'est elle qui était dans la pensée de l'artiste qui nous donna la Vénus pudique, et dans le pinceau de Raphaël... £lle vit surtout avec Valérie; la décence et la pudeur sont ses compagnes; elle trahit l'àme en cherchant à voiler les beautés du corps.
Ceux qui n'ont vu que ce mécanisme difficile et étMinaDt à la vérité , cette grâce de conve-
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naoce qui apparUent plus on moins à un peuple OQ à une natioD, ceui-là, dis-je , n'ont pas l'idée de la danse de Valérie.
Tantôt , comme Niobé , elle arrachait un cri étouffé à mon àme déchirée par sa douleur ; tantôt elle fayait comme Galatée , et tout mon être semblait entraîné sur ses pas légers. Non , je ne puis te rendre tout mon égarement, lorsque , dans cette magique danse, on moment avant qu'elle âutt , elle fit le tonr de ta salle en fuyant , ou en volant plut6t sur le parquet, regardant en arrière , moitié effrayée , moitié timide, comme si elle était poursuivie par l'Amour. J'ouvris les bras , je l'appelai ; je criais d'une voix étouffée : — Valérie! ah! viens, viens, par pitié ! C'est ici que tu dois te réfugier ; c'est sur le sein de celui qui meurt pour toi que tu dois te reposer. — El je fermais les bras avec un mouvement passionné , et la douleur que je me faisais à moi-même m'éveilla , et pourtant je n'avais embrassé que le vide! Que dis-je P le vide ; non, non : tandis que mes yeux dévoraient l'image de Valérie, il y avait dans cette illusion , il y avait de la félicité.
La danse finit : Valérie , épuisée de fatigue , poursuivie d'acclamations , vint se jeter sur la croisée où j'étais. Elle voulut l'ouvrir, en la poussant en dehors ; je l'arrêtai de toutes mes forces, tremblant qu'elle ne prit l'air. Elle s'as-
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Bit, appuya sa tète contre les carreaux : jamais je n'avais été si près d'elle ; une simple glace nous séparait. J'appuyais mes lèvres sur son bras ; il me semblait que je respirais des torrents de feu : et toi , Valérie, In ne sentais rien , rien ; tu ne sentiras jamais rien pour moi !
U n'y a que huit jours que je t'ai écrit , et combien de choses j'ai à te dire ! Combien le cœur fait vivre , quand on rapporte tout à un sentiment dominateur! Il faut que je te parle d'un petit bal que j'ai donné à Valérie. Sa fôte approchait ; j'ai demandé au comte la permission de ta célébrer avec lui. Nous sommes convenus qu'il s'emparerait de la matinée pour donner à ta comtesse un déjeuner à Sala (campagne à quatre lieues de Venise ) , où il réunirait plusieurs femmes de sa connaissance. On devait danser après le déjeuner, et se promener ensuite dans les beaux jardina du parc, que Valérie aime passionnément.
Je ne pouvais trouver nu lieu plus enchanteur pour seconder mes projets. Ainsi je demandai
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lis VALÉHIE.
la permiBsion d'arraDger ane des «ailes pour le soir; ce qu'on m'a accordé. J'avais en un plaisir extrême à m'occuper de ce qni devait ramusa*'; je me disais que ce bontienr-là était innocent, et je m'y livrais; j'étais plus trauquille depuis que je ne songeais qu'à courir, à acheter des fleurs, à orner et arranger la salle comme je voulais qu'elle le fût.
Hier doue nous partîmes d'assez bon matin pour arriver à Sala avant la chaleur. Valérie comptait seulement y déjeuner, et revenir le soir à Venise. Il y eut une course de chevaux, donnée par milord E., qui vient souvent chez le comte , et que Valérie intéresse beaucoup, sans qu'elle-même s'en aperçoive. On déjeuna daus des bosquets inpéoétrables aux rayons da Bol^l. La matinée se prolongea : on voulut danser; mais les femmes, prévenues qu'il 7 aurait ' DU bal le soir, préfôrèrent la promenade, et Valérie bouda un peu. Cela nous mena assez tard. La marquise do Bici , instruite de nos projets , proposa à la comtesse de ne pas coucher à Venise , mais de passer chez elle le reste de la journée et la nuit : ou partit fort gatment.
Kous arrivâmes les derniers chez ta marquise. £>e8 feuunes avaient eu soin d'apporter d'autres robes , et elles parurent toutes très-élégammeat vêtues. Valérie éprouvait un moment d'embarraa; sa robe était chiffonnée; elle avait couru
dans les boiquets ; et, quoiqu'elle 01e parât mille fois plus jolie, je U voyais promener des regards JDquietB sur sa persoDne. Une de ses mancheB s'était un peu déchirée, elle y mit une épingle ; son chapeau parut lui peser, elle l'dts, le remit : je voyais tout cela du coin de l'œil. La marquise la laissa uii instant s'agiter ; puis elle l'appela, et Valérie trouva une robe des plus élégantes : elle arrivait de Paris ; c'était une galanterie du comte. Son coiffeur se trouva là aussi : ou posa sur ses cheveux une guirlande de mauves bleues, dont la couleur allait à merveille avec le blond de ses cheveux. Elle mit un bracelet enrichi de* diamants, avec le portrait de sa mère, que le comte loi avait donné. On m'appela pour me montrer tout cela ; et je me disais , en voyant la comtesse passer d'une glace à l'autre , et monter sur nue chaise pour voir le bas de sa robe : — Elle a bien un peu plus de vanité que je necroyais ; — mais je faisais grâce à cette légère imperfection en faveur du plaisir qu'elle Ini donnait. Elle était surtout enchantée de l'étonnemeut qu'elle allait causer, puisqu'elle s'était récriée sur le désordre de sa toilette... Au moment où elle allait jouir de sou triomphe, Marie, qui l'habillait, toussa ; le sang se porta à sa tète ; elle faisait des efforts pour se débarrasser de qodque chose qui la tourmentait à la gorge... Valérie , tout effrayée, lui demanda
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ce qu'elle avait; Harïe lai dit qu'elle sentait une épingle qu'elle avait ea rimprudence de mettre dans sa boocbe , mais qu'elle espérait que ce ne serait riea. La comtesse pâlit, et l'embrassa pour lui cacher sa frayeur. Je coanis chereher un chirui^en; mats Valérie, tremblant qu'il ne tardât trop à venir , et n'ayant point de voiture , avait jeté sa guirlande, remis son cbapeau , pris un fichu ; elle entreiaaît Marie tout en courant , et se trouva sur mes pas quand je frappai à la porte du chirurgien, qui demeurait près de Dole, petit boni^.
Qu'elle me parut irrésistible, Ernest! Ses traits exprimaient une inquiétude si touchante \ Son àme entière était sur son charmant visage. Ce n'était plus cette Valérie enchantée de sa parure, et attendant avec impatience un petit triomphe ; c'était la sensible Valérie , avec toute -sa bonté, tonte son imagination , portant le plus tendre intérêt, et toutes les craintes d'une âme susceptible de vives émotions, sur l'objet qu'ells aimait, et qu'elle aurait aimé sans le connaître dans ce moment-là , puisqu'il était en danger. Heureusement Uarie ne souffrait pas beaucoup, et l'on parvint à retirer l'épingle. La comtesse leva vers le ciel ses beaux yeux remplis de larmes, et le remercia avec la plus vive reconnaissance. Après avoir bien fait promettre à Harie qu'elle ne ferait plus la même imprudence , nous
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LETTBE XIX. 131
regagnAmes la campagne de la marquise ; ellemême venait à notre reocontre.
Quand nous arrivâmes , tons les yeui se portèrent sar nous ; les femmes chuchotaient : les unes plaignaient Yalérie d'avoir si chaud ; les autres s'atteudrissaieut sur cette charmaDte robe, que les ronces avaieut abîmée, et qui méritait plus d'égards. Valérie commençait à s'embarrasser; sa jeunesse et sa timidité l'empêchaient de prendre le ton qui lui convenait : elle paraissait attendre que le comte parlât poar la tirer de cette situation gênante ; mais ( ô étrange empire de la multitude sur les âmes les plus nobles et les plus belles! ) le comte luimême garda le silence. J'allais parler; il me regarda froidement : un instinct secret m'avertit que je nairais à la comtesse, et je me tus.
La marquise rentra. Alors le comte se leva et s'approcha d'une fenêtre; Valérie s'avança vers lui. J'entendis qu'il lui disait ; — Ma chère amie, vous auriez dû m'appeler ; vous êtes si vive ! tout le monde vous a attendue pour le dtner. — Je la vis chercher à se justifier. Je tremblais que son mari ne lui dit quelque chose de désagréable ; car il ne pouvait savoir que ce que les autres lui avaient peut-être mal rendu. Je vis à c6té de moi un jeune enfant de la maison : — Mon ami , lui dis-je , allez vite souhaiter la bonne fête à madame la comtesse de M..,. , cette jolie dame
qui est là, et voue aurez du bonbon, — Est-ce sa fèleaiijourd'huiP^Oat, oui, allez. — Il partit, et , avec sa gr&ce enfantine, il ât son petit compliment à Valérie, qui, déjà émue^le souleva, l'embrassa. Ce moyen me réussit, gomment le comte, rappelé à l'idée de la fête de Valérie, aurait-il voulu lui faire de la peine ce jonr-l&? Je le vis prenant la main de sa femme ; je n'entendis pas ce qu'il lui disait, mais elle sooritd'uu air attendri.
Elle passa dans une pièce attenante, ponr arranger ses cbeveux qui tombaient ; je restai à la porte saus oser la suivre. L'enfant alla auprès d'elle, et lui dit: — Me donnerez-vous aussi du boubou , comme ce monsieur , pour vous avoir souhaité la bonne fête? — Quel monsieur, mon petit ami? — Uais, celui qui est là; regardez. — Elle m'entrevit, parut me deviner, et ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec reconnaissance ; elle embrassa encore une fois l'enfant, et lai dit : — Oui , je vous donnerai aussi du bonbon ; mais allez embrasser ce bou monsieur. — Avec quel ravissement je reçus dans mes bras cet enfant cbéril comme je posai mes lèvres à la place où Valérie avait posé les siennes I Mais comment te rendre, Ëmest, ce que j'éprouvai en trouvant une larme sur la joue de l'enfant , en la sentant se mêler à tout mon être ! Il me sembla aussi repasser toute ma destinée ; cette
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larme me paraissait la oontenir tout entière. Oui, Vriérie, tu ne peai m'envoyer, me donner qne des larmes ; mais c'est dans ces témoignages de ta pitié qae se retrancheront désormais mes plus douces jonissances.
Je laisse là ma lettre ; je suis trop affecté pour conUnner.
J'ai à te raconter encore , mon cher Ernest , tous les détails de la petite fêle que je donnai à la comtesse; il m'en est resté un souvenir qui ne s'effacera jamais. Je t'ai laissé avec toutes les émotions que m'avait données ie petit messager de Valérie. Vers les neuf heures du soir, après qu'on eut quitté la table et qu'elle eut pris un peu de repos, ou proposa une promenade ; on prit des flamheaux, et toutes les voitures partirent. Bien n'était joh comme cette suite d'équipages, et ces flambeaux qui jetaient une vive clarté sur la verdure des baies , et sur les arbres furtivement éclairés. Valérie ne savait pas où. elle allait, et sa surprise fut extrême quand on la &t descendre à Sala i elle trouva les jardins éclairés ; une musique délicieuse la reçut. Je me
trouvai à l'entrée da jardin, car je l'avais devaucée, et je lui présentai la main pour la conduire h la salle du bal. — Qu'est-ce donc que tout cela? me dit-elle. — C'est Valérie qu'on voudrait fôter ; mais qui peut réussir à exprimer tout ce qu'elle inspire, et quelle langue lui dirait tout ce qu'on sent pour elle?... — La comtesse regardait autour d'elle avec ravissement.
T4ou9 arrivAmes à la salle; elle était spacieuse, et tout le monde fut charmé de voir remplacer ces jardins éblouissants de lampions par un clair de luue d'après Voléco. La musique se tut, les portes se fermèrent ; il s'était fait uu silence involontaire de toutes parts , et Valérie l'interrompit; — Ah! s'écria-t-elle d'une voix attendrie, c'est Dronnigor. — Je vis avec délices que mou idée avait réussi. Un décorateur hahile m'avait parfaitement compris ; des vues gravées de la campagne où Valérie avait passé son enfance, et les conseils du comte, nous avaient aidés à exécuter mon plan : on avait peint ce lac, cette barque où elle conduisait ses sœurs; ces pins avec leurs formes pyramidales ou se balançaient de jeunes écureuils; ces sorbiers, amis de la jeune Valérie, et cette heureuse maison , à moitié cachée par les arbres , où elle avait passé ses premiers jours de bonheur ; tout cela étaitéclairé par la lune, qui versait sa tranquille clarté et de longs jets de lumière snr de jeunes