LETTRE XIX
faiteur, ud père que je craignais d'outrager; et je seulais en moi un autre empire, une force de passion qui me rejetait dans un coupable vertige. Ainsi , forcé de les aimer tous deux, ue pouvant échapper à aucun de ces deux ascendants, ma vie était une lutte continuelle ; mais, au milieu des 'vagues, je m'efforçais encore d'atteindre l'un ou l'autre rivage. L'un , escarpé et sévère , m'effrayait ; mais je voyais la vertu me tendre la main , et il y avait quelque chose en moi qui , dès mes plus jennes années , m'animait pour elle. L'autre rivage était comme une de ces belles Iles jetées sur des mers lointaines , dont les parfums viennent enivrer le voyageur avant même qu'il l'aperçoive. Je fermais les yeux, je perdais la respiration, et la volupté m'enlratnait comme un faible enfant ; mais, dans ces courts instants, au moins, j'avais le bonheur de l'ivresse, qui ne compte pas avec la raison. Sans doute je me réveillais , et c'était pour souffrir; mais, dans ces jours de danger, et souvent de douleurs, j'étais soutenu par une activité , par une fièvre de passion, par des moments d'orgueil , par des moments plus beaux de défiance , et que la vertu réclamait : mon existence se composait de grandes émotions ; et le souffle de Valérie, quelque chose qui arrivât , m'environnait, el m'empêchait de m'éteindre comme à présent.
LETTBE XXXI.
li y a bien longlemps, idod ami, que je ne t'ai écrit; mais qu'avais-je à te dire? Parle-t-oa d'an rivage abandonné, oil tout attriste, d'où les eaux vives se sont retirées, et sur lequel a passé le veut de la destruction , qui a tout desséché? Mais actuellement que l'espérance d'être moins malbenreux est venue derechef visiter mon âme , je pense à toi ; toi , dont l'amitié jeta de si beaux rayons dans ma vie ; toi que j'aimais dans cet âge qui prépare aux longues affections , dans l'enfance , oil le cœur n'a été rétréci par rien.
Ernest, je suis moins malhenreui : que disjePje ne le suis plus. Je vis , je respire librement ; je pense , je sens , j'agis pour elle : et si tu savais ce qui a produit cet énorme changement ! Une pensée d'elle est venue me toucher, à cent lieues de distance. Il m'a semblé qu'elle reprenait des rênes abandonnées, qu'elle se chargeait de ma conduite, et j'ai soulevé ma tête, un sang plus cliaud a circulé dans mes veines, une douce fierté a relevé mon regard abaissé vers la terre.
11 y a eu hier deux mois qu'elle est partie. On
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LETTRE XWI. 167
est venu me demander à l'hôtel, pour me dire qa'îl j avait à la douiine des caissee de Florence, avec une lettre de la comtesse , qu'on me priait de réclamer moi-même. A ces mots, je sentis le reste de mon sang se porter à mon cœur en battements précipités et inégaux; j'éprouvais une impatience qui contrastait bien avec mon état; j'étais si faible qu'à peine pouvais-je m'babiller, et mes yeux voyaient tous les objets doubles. Enfin j'ai suivi mon conducteur. J'ai trouvé la lettre ; mais je n'ai osé la lire , de peur de me trouver mal , et je la serrais convulsivement dans mes doigts ; et quand je pus me dérober à la vue des commis , je la portai à mes lèvres. Je pris une gondole ; j'embarquai les caisses ; j'allai tout près de là dans un jardin solitaire, et je m'étendis sous un laurier. Déjà sensible aux douces émotions, je laissais venir sur ma tète les rayons du soleil qui allait se coucher dans la mer; je comptais déjà avec les plaisirs; et, puisque je vivais depuis deux instants , je voulais déjà vivre heureux. Voilà bien l'homme! Et qu'est-ce qui m'avait tiré de cet état de stupeur? Une feuille de papier. Je ne savais encore ce qu'elle contenait, n'importe : avec elle étaient revenus mes souvenirs, mon imagination ; c'était Valérie qui l'avait touchée , c'était elle qui avait pensé à moi. Longtemps je ne pus lire; des nuages épais couvraient mes yeux ; quelquefois
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je frisBonnais , et je me disais : — Peiit-élre te comte a-t-il été rappelé et ne reviendra-t-il pas à Venise. — Quand je pus lire, je cherchai les dernièFes lignes, pour voir s'il n'y avait rien d'extraordiuaire, si elles ne disaient pas on plus long adieu... je vis : — Faites suspendre mon portrait dans le petit salon jaune où nous prenons le thé. —
Oh! quels moments d'enivrante extase! Valérie, je reverrai tes traits chéris, je pourrai les voir à toute heure I Le matin , quand l'aube encore douteuse n'aura paru que pour moi, je volerai à ce salon chéri ; ou plutôt , ignort'. du reste de la maison, j'y passerai les unit», je croirai voir ton regard sur moi, et tu viendras encore, comme un esprit hicnfaisant, dans mes songes. Uon ami, malgré moi il faut que je fmisse ; je suis trop faible pour écrire de longues lettres.
LETTRE XXXll.
Voilà la copie de la lettre de Valérie ; ne pouvant dormir, je l'ai transcrite pour toi, mon ami. Quellenuitdélicieuse je viens de passer! Je me sais établi dans le petit salon jaune : j'y
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ayais fait placer le portrait de Valérie. Mais tu ignores encore ce qu'il y a d'en chanteur pour moi dans ce tableau , peint par Angelica ; je veux que toi-même tu l'apprennes dans les paroles ingénues et presque tendres de Valérie. Beviens avec moi au salon, Ernest. Au-dessous du tableau, qui oceupe une grande place, est une ottomane de toile des Indes : je m'y suis assis ; j'ai fait du feu; j'ai mis auprès de l'ottomane un grand oranger que Valérie aime beaucoup; j'ai arrangé la table h Ibé; j'en ai pris comme j'en prenais avec elle , car elle l'aime passionnément. Le parfum du tbé et de l'oranger , la place où elle était assise , et où je n'ai eu garde de m' asseoir , croyant la voir occupée par elle, tout m'a. rappelé ce temps de ravissants souvenirs... Je suis resté comme cela jusqu'à deux heures du matin , et puis j'ai lentement copié sa lettre, m'arrétant à cbaque ligue, comme on s'arrête en revoyant, après une longue absence, son lien natal , à cbaque place qui vous parle du passé.
Copie de la lettre de Valérie.
■ Vous n'avez pas cru , bon et aimable Gustave, que vos amis aient pu vous oublier an milieu de leur bonheur. Si j'ai tardé si longtemps à vous écrire, c'est que j'ai voulu vous
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faire plus d'an plaisir à la fois ; et je savais que mon portrait vous en ferait , surtout parce qu'il vous rappellerait des moments que vmis aimiez. J'ai doue retardé ma lettre , et tous avez aujourd'hui les traits de Valérie; vous avez les souvenirs de Lido, et ces paroles que je voudrais rendre touchantes par l'amitié si vraie que j'ai pour vous.
» Que D'ai-je, comme vous ou comme mon mari , étudié l'histoire et les arts , pour vous parler plus dlgoement de tout ce que je vois ) Hais je ne suis qu'une ignorante; et si j'ai senti, ce n'est pas parce que je sais penser, c'est parce qu'il y a des choses si belles qu'elles vous transportent, et qu'elles semblent éveiller en vous une faculté qni vous avertit que c'est là la beauté. Je vous écris de Florence , qui est , diton . la ville des arts. Ab ! la nature l'a bien adoptée! Aussi, que de fois j'ai rêvé aux bords de l'Arno, et sous les épais ombrages des Gaccinesl Gela m'a rappelé nos promenades de Sala et près de Vérone. Il n'y a pas de cirque ici; mais que de monuments appellent l'attention ! que d'écoles différentes ont envoyé leurs chefs-d'œuvre ! C'est ici aussi que vivent la Vénus et le jeune Apollon : on peut réellement dire qu'ils vivent; ils sont si purs, si jeunes, si aimables! Ne sachant rien dire moi-même, il faut que je vous rende ce que disait mon
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mari : que la Vénus est belle ; et l'on sent pourtant que, a'il j avait uoe femme comme celle-là, les autres n'ea pourraient êlre jalouses. Elle a si bien l'air de s'ignorer, d'être étonnée d'elle-même! Sa pudeur la voile; quelque chose de céleste couvre ses formes , et elle intimide en paraissant demander de l'indulgence.
J'ai été à la fameuse galerie du grand-duc ; j'y al vu la Madonna délia Seggiola , de Bapbaël ; mes regards se sont pénétrés de sa haute beauté. Quel céleste amour remplit ses traits si pars! Un saint respect, un doux ravissement sont entrés dans mon cœur.
• J'ai vu, non loin d'elle, un tableau d'un maître peu connu ; c'était un bercean et une jeune femme assise à c6té. Soudain je me suis prise à pleurer , et j'ai pensé à mon fils et aux douces félicités que j'avais rêvées si souvent : je me suis retracé ce berceau où je ne l'ai couché que deux fois; ce berceau que je m'étais si délicieusement peint , tantôt éclairé par le premier rayon du soleil , et mon enfant dormant, tantôt moi-même , m'arrachant au sommeil , murmurant sur lui de douces paroles pour l'endormir; et jeme disais : ■> Omon jeune Adolphe! tu es tombé de mon sein comme une fleur de deux matins, et tu es tombé dans le cercueil 1 et mes yeux ne te verront plus sourire ! ■ et je me suis retirée dans l'embrasure d'une fenêtre ,
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OÙ j'ai abondammeot pleuré , cherchant à cacher mes larmes. Mon mari , qui est surrena , a voula me consoler. Vous savez combien cet être si aimable , si excelleat , a de pouvoir sar moi ; mais ma douleur ne m'en a pas moins aussi ramenée à votre souvenir, à votre infatigable patience. Oh ! comme vous cherchiez toujours à calmer mes peines! comme vous me parliez toujours de mon Adolphe! Je n'ai rien oublié, Gustave. Je voos vois encore , à Lido , changer mon aride douleur en larmes mélancoliqneii, et cueillir auprès du tombeau de mon fils les roses que voos 7 aviez fait croître : ces fleurs , si souvent destinées au bonheur , me paraissaient mille fois plus belles , par le triste contraste même de leur beauté et de la mort ; tant la pensée qui touche l'âme embellit tout !
• Ces chers et tristes souvenirs m'ont donné le désir de les arrêter encore , de les fixer , et , si je quitte une fois Venise et la place oji dort moD Adolphe, de les emporter dans une terre où ils me rappelleront vivement Lido.
■ Mon mari désirait depuis longtemps avoir mon portrait fait par la fameuse Angeliea, et j'ai pensé qu'un tableau tel que j'en avais l'idée pouvait réunir nos deux projets. Ma pensée a merveilleusement réussi ; jugez-en vous-même. r4'est-ce pas Valérie, telle qu'elle était assise si souvent à Lido; la mer se brisant dans le loin-
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tain, comme sur la côle ou je jouais dans mon enfance ; le ciel vaporeux ; les nuages roses du soir, dans lesquels je croyais voir la jeune âme de mon fils ; cette pierre qui couvre ses formes charmantes, mainlenant, bêlas! décomposées; et ce saule si triste, inclinant sa tète, comme s'il senlait ma douleur; et ces grappes de cjtise qui caressent en tombant la pierre de ia mort; et, dans le fond, cette antique abbaye où vivent de saintes filles, qui ne seront jamais mères, dont la voix nous paraissait -la musique des anges P N'est-ce pas le tableau fidèle de cette scène d'attendrissante douleur? Quelque chose j manque encore ; c'est l'ami qui consolait Valérie, et ne l'abandonnait pas à sa morne douleur : c'est Gustave. Peut-il In croire assez ingrate pour l'avoir oublié? Valérie ne pouvait le placer lai-mème dans le tableau ; mais il y est pourtant , il s'y reconnaîtra. Qu'il se rappelle le 1 5 novembre , où j'étais allée seule à Lido, où, dans une sombre tristesse, mes yeux restaient attachés sur la tombe d'Adolphe :
Gustave accourut; il apportait un jeune arbuste qu'il voulait planter près de cette place ; il avait aussi des lilas noués dans un mouchoir : il savait combien j'aimais cette fleur hâtive et douce, et ses soins en avaient obtenu quelquesunes de la Bitison même qui les refuse presque toujours. Leur parfum me réveilla de ma
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sombre rêverie! je vis Gustave si heureux de m'en apporter, que je ne pus m'empëcber de lui sourire pour l'en remercier ; et Gustave retrouvera dans le tableau , près de la place où je suis assise, an mouchoir noué d'où s'échappcDt des lilas, ot son Dom tracé sur le mouchoir.
» Je TOUS envoie aussi une très-belle table de marbre de Carrare, rose comme la jeunesse , et veinée de uoir comme la vie; faites-la placer sur le tombeau de mon fils. Elle n'a que cette simple inscription : Ici dort Adolphe de jlf..,., du double lomtneil de l'inaocence et de la mort.
• Je vous envoie aussi de jeunes arbustes que j'ai trouvés dans la Villa-Médlcis , qui viennent des lies du Sud et fleurissent plus tard que ceux que nous avons déjà : en les couvrant avec précaution l'hiver, ils ne périront pas, et nous aurons encore des Qeurs quand les autres seront tombées.
" Mon mari vous écrira de Borne : il vous envoie deux vues de Volpato. Faites placer mon portrait dans le petit salon jaune, où nous prenons le thé ordinairement. ■
£h bien, Ernest, qne dis-tu de cette charmante lettre, si enivrante pour moi, et pourtant si pure? Que je serais le pins abject des
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hommes , si je pensais à Valérie autremcDt qu'avec la plus profonde véuération ! Qu'elle est touchante celte lettre ! qu'elle est belle l'âme de Valérie , de celle qui daigne être ma sœur , mou amie ! et qu'il serait lâche celui dont la passion ne s'arrêterait respectueusement devant cet ange, qui ne semble vivre que pour la vertu et la tendresse malernelle !
LETTRE XXXIIT.
J'ai repris ma santé; an moins je suis mieux. Je m'occupe de mes devoirs, et mes jours ne se passent pas sans que je ne compte même de grands plaisirs. Chaque matin je visite le tableau ; je me remplis de cette donce contemplation ; je retrouve Valérie : il me semble, dans ces heures d'amour et de superstition, qu'elle me voit, qu'elle m'ordonne de ne pas me livrer à nne honteuse oisiveté, à nn lâche découragement , et je travaille.
Cette maison , qui me paraissait si triste depuis qu'elle est partie, est redevenne une habitation délicieuse depuis que je suis souvent dans le saton jaune ; la ressemblance du por-
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trait est frappante : ce sont absolument ses traits, c'est l'eipressîon de son âme, ce soDt ses formes. Il m'arrive quelquefois de lai parler, de lui rendre compte de ce que j'ai fait. Je relourne souvent à Lido. J'ai plante les arbustes qu'elle m'a envoyés; j'ai fait mettre aussi la pierre sur le tombeau d'Adolphe. Hier, je suis resté fort tard à Lido; j'ai vu la lune se lever. Je me suis assis au bord de la mer ; j'ai repassé lentement toute cette époque qui contient ma vie, depuis que je connais Valérie : je me suis retracé ces soirées où , assis ensemble , nous entendions murmurer le jonc flétri autour de nous; où la lune jetait une douteuse et pâle clarté sur les ondes , sur les nacelles des pécheurs; où sa timide lueur arrivait en tremblant entre les feuilles de quelques vieux mûriers , comme mes paroles arrivaient en tremblant sur mes lèvres , et partaient à Valérie d'un autre amour. Alors aussi les ûlles de sainte Thérèse entonnèrent de saints cantiques; et ces ■voix , réservées pour le ciel seul , arrivant tranquillement à nous, conjurèrent l'orage de mon sein, comme autrefois le divin législateur des chrétiens conjurait la tempête de la mer et ordonnait aux vagues de se calmer. Tout cela m'est revenu dans celle mémoire, que nous portons dans notre cœur, et qui n'est jamais sans larmes et sans doux attendrissement.
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