LETTRE XXXVI
reçoit saDg t'en apercevoir, et qui prouvent l'excelleuce du maître?
Hier j'ai été chez Bianca, et, connue il faisait très-beau, j'ai proposé à sa tante et à elle de prendre des glaces, ce que nous avons fait.
Bianca et moi nous uous sommes promenés ; et elle m'n parlé de la duchesse, de son père, de l'envie qu'elle avait eue d'entrer au théâtre de la Phénice^ du plaisir que lui faisaient les bals, et combien elle aimait à voir ces grandes dames bien parées. Pendant tout cela, je n'écoutais pas bien attentivement, jusqu'à ce qu'elle se baissa pour cueillir une violette: en la prenant, elle fit envoler un grand papillon qui passa près de moi. Tout à coup une multitude d'idées, de souvenirs, qui avaient dormi longtemps , vinrent se réveiller; je me rappelai vivement notre entrée en Italie, ce cimetière, l'Adige, le sphinx , et quelques traits de l'enfance de Valérie, si différents de ce que je venais d'entendre. Je devins si rêveur, que Bianca m'en fit des reproches. Alors je m'efforçai de paraître extrêmement gai, et je me permis même quelques petites libertés , bien innocentes, qui ne furent pas repoussées, ce qui me contint au lieu de m" enhardir. Je ne me comprends pas moi-même ; quelquefois je suis si bizarre, si singulier^ J'aurais honte de te parler de tout cela, Ernest , si au fond je ne
me disais pas que je puis abnser de ton amitié comme de ta patience. Cette idée m'est douce ; et puis je travaille pour un butqne tu approuves : !ie faut-il pas tâcher de retrouver ma raison ? rdcAer, que sais-je ?. . . poursuivons. Voyant que Bianca ne savaîtque penser de tout ce qu'elle voyait, et devenant toujours plus embarrassé moi-même, je lui proposai une promenade sur l'eau : j'appelai les gondoliers, et nous partîmes avec la permission de sa tante, qui, pour finir un ouvrage, voulut rester.
Bianca se plaça dans la gondole ; les rames commeoeèrent à nous emporter doucement. Il me semblait qu'elle me regardait avec intérêt , mais sans timidité. Tout à coup elle prit ma main et me dit : ITavete mat amaio? Je ne sais pas pourquoi ces paroles me troublèrent autant : mon sang se porta à la tête, mon cœur battit ; je n'ens la force ni de parler ni de prendre légèrement cette question , et je souris mélancoliquement en même temps que je sentais mes yeux se remplir de larmes. Je vis Bianca rougir, et son visage exprimer la joie. Cette singulière méprise me peina, et je me reprochai d'y donner lieu. Soudain je me levai, et résolus de ne plus la voir : je me dis aussi que je devais éviter de produire quelque impression sur elle , quand même ce ne serait pas de l'amour, quand même
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je la croirais incapable d'en resseatir; le moindre intérêt , la moindre espérance déjouée pouvait lui faire du mal.
Je m'étais avancé à l'extrémité de la gondole ; Biaoca me rappela. Sietle matto, me dit-elle; perche non state quil Je sentis que ma position allait redevenir embarrassante, et je cherchai h m'en tirer. — Bianca , lui dis-je en lui prenant la main , faites-moi le plaisir de chanter l'Amo piii cfte la vita. — C'était cette romance de Valérie. J'appuyai ma tête de manière que mes yeux glissaient sur le vaste horizon et franchissaient dans le lointain les Alpes du Tjrol que nous avions franchies ensemble. Bianca, soit qu'elle fût émue, soit qu'elle me parût telle, chanta d'une manière passionnée qui me saisit; sa voi\ entra dans tous mes sens ; j'éprouvais une inquiétude délicieuse, nn besoin d'exhaler l'oppression de ma poitrine... Dans ce moment, les gondoliers ârent an cri pour salner une autre gondole. Je levai machinalement les yeux, je vis Lîdo de loin; et, comme la voix des sirènes enchantait les comptions d'Ulysse, de même je me sentis enchanté : Valérie me semblait être sur le rivage; un désir ardent de sa présence s'empara de mon cœur. Je n'osais étendre les bras , pour ne pas étonner Bianca ; mais je les étendis dans la pensée ; je l'appelais à voix basse ; je languissais , je me mourais ; et ,
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sentant toute mon indigence, je me disais : > jamais tu ne la tiendras dans tes brasi ■> Attendri aassi par les sons de Bianca, par ces paroles : Lascia mi tnortr l je me mis à plearer amèrement.
Elle cessa de chanter ; elle se rapprocha de moi ; puis elle me dit : — Je ne puis vous comprendre. Vous êtes un jeune homme bien mélancolique ! Étes-vou3 tous comme cela dans votre pays? £u ce cas-là , je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie. — Et comme elle crut que je pouvais être blessé, ne lui répondant pas, elle prit son mouchoir, essuya mes yeux, souffla dessus, pour qu'ils ne parussent pas rouges , et me dit : — C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez pleuré. Ah \ ne soyez pas triste, je vous prie. — Elle mit à ces paroles un accent caressant qui me toucha. — Non, luidis-je, Bianca, je tâcherai de ne pas l'être -, mais c'est une maladie à laquelle vous ne comprenez rien. — Êtes-vous malade? me dit-elle en paraissant m'interroger de son regard. — Slon âme l'est beaucoup, dis-je. — Oh ! en ce cas, rëpondil-ellc, je vous guérirai bien vite. Nous irons souvent rire à la comédie ; je tâcherai aussi de vous égayer. — Je souris. — Oui , dit-elle , nous ne penserons qu'à nous amuser, qu'à être toujours ensemble. — Elle avait repris ma main. — Bianca, dis-je tout
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embarrassé, je vous demanderais un plaisir...
— Je ne savais pas encore ce que je lui demanderais; mais j'avais retiré ma main, et c'était pour dire quelque chose. Nous approchions du jardin; la tante uous attendait déjà sur le rivage; elle n'eut que le temps de me dire : — Je ferai volontiers ce que vous me demanderez.
— Je les ramenai.
J'hésilai le lendemain si je retournerais chez Bianca : plnsieurs raisons me retenaient ; une espèce de charme qui faisait diversion à l'ennui où je retombais si souvent , et la crainte de choquer cette bonne ûlle, me ramena auprès d'elle. Je la trouvai seule; à peine me vitelle , qu'elle me dit , après m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du café, d'après l'usage des Vénitiens : — Eh bien 1 quel est ce plaisir que je dois vous faire? — Elle s'était rapprochée familièrement de moi; je fus très-embarrassé; je n'y avois plus pensé, et n'avais nullement préparé ma réponse; je me remis à une seconde question qui suivit rapidement la première. — Bianca, dis-je, ne mettez plus de poudre ainsi sur votre visage , cela vous abime la peau. — Gomment! dit-elle eu éclatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il vous a fallu vingt-quatre heures? — Je sentis tout le ridicule de ma position. — Au reste, dit-elle, c'est l'naage ici , parmi les femmes un peu comme il
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faut, de mettre de la poudre : ne l'avez-Tous pas remarqué? — Oui , dis-je eu me remettant; mais vous n'en avez pas besoin; vous êtes si blancbe! — Elle sourit : — Eh bien! puisque cela vous fait plaisir, et qu'il ne faut pas contrarier une Ame malade , poursuivit-elle ea riant, je vous promets de n'en plus mettre.
Mais il est impossible, ajouta-t-elle en cherchant à me deviner, que vous n'ayez pas voulu me demander autre chose. — A l'accent qu'elle mit à ces paroles, je vis bien qu'il fallait me tirer d'affaire moins gauchement que la première fois : — Oui, Bianca, lui dis-je eu fixant mes regards sur elle , j'ai encore une prière à vous faire ; me promettez-vous de consentir à ce que je vous demanderai ? — Oui , si ce n'est pas un péché que mon patron me défende. — Eu même temps elle me montra un petit saint Antoine peint à l'huile , qui était suspendu près de la cheminée. — fiassurez-vous , — lui dis-je, et je sortis précipitamment. J'allai dans une des plus belles boutiques de la mercerie acheter un chdle bleu très-beau, comme celui que porte Valérie, et qu'elle a presque toujours. Je revins auprès de Bianca, qui était encore seule : on avait apporté des lumières , fermé les stores ; elle m'attendait : — Eb bien ! lui dlB-js î ™c ™ci ; ètes-vous toujours disposée à m'accorderma prière? — Oui, dit-elle. — Eh
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bien ! asseyez-vous là. — Elle le fit. — Permettez que j'ôte cette guirlande; laiHsez-moi relever vos cheveux tout simplement : ils sont si beaux ! (et effectivement je toucbais de la soie). Ce désordre va si bien ! Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme sur votre visage. — Mais qu'est-ce que cela signifie? dit Bianca tout étonnée. — Ah I vous m'avez promis de faire ce que je vous demanderais , tenez parole. — £b bien? — Eh bien! il faut eucore 6ter ce tablier de couleur; il faut que votre robe soit toute blanche. — Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle coul&t doucement en longs replis jusqu'à terre ; puis je tirai le châle bleu, je le jetai négligemment sur ses épaules : — Voilà qui est fait, dis-je ; actuellement, Bianca, permettez que je m'asseye là , vis-à-vis de vous. — Je posai les lumières de manière à projeter son ombre vers moi , et à ne l'éclairer que faiblement ; je travaillais ainsi à construire le plus artistement possible une illusion, mais une illusion pleine de ravissantes délices.
Actuellement , Bianca , encore une prière !
— Elle sourit, et leva les épaules. — Chantez la romance d'hier. — Elle commença. — Diminuez votre voix. — Elle chanta plus bas. Ernest 1 j'eus quelques moments bien enivrants ! Je croyais la voir ; je fermais les yeux à moitié
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a04 VALÉRIE.
pour voir moins distiactement : alors ces cbeveux, celle taille, ce chàle, celte tête que je l'avais priée d'iacliiier un peu, tout me paraissait Valérie. Mon imagination se monta à un point incroyable ; la réalité était disparue , le passé revivait, m'enveloppait; la voix que j'entendais m'envoyait les accents de l'amour ; j'étais hors de moi ; je frissonnais, je brûlais tour à tour. Je rencontrai un regard de Biaiica qui me parut passionné; je m'élançai vers elle |>our la saisir dans mes bras; ma démence allait jusqu'à l'appeler Valérie. Dans ce moment on frappa à la porte ; je vis entrer un grand homme assez mal mis. — Ah ! c'est toi, AngéloI dit Bianca en se levant et courant au-devant de lui. — En même temps elle jeta son châle, reprit sa guirlande, la remit sur sa tète , me dit : — C'est mon beau-frère. — Tout cela se suivait coup sur coup, et me donnait le temps de me reconnaître. Il me semblait que je sortais d'un nuage, que je m'éveillais de ces songes légers qui nous font vivre deux fois du même bonheur, en nous rappelant ce que nous avons déjà senti, et que je ne voyais plus qu'une froide comédie. Bianca était là comme une marionnette, qui ne se doutait nullement de mon Âme, et qui, dans l'atmosphère d'une passion brûlante , n'était pas même susceptible de la moindre contagion.
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Je me mis à rire d'elle en la voyant sauter par la cbambre, et bientôt après de moUmëme; je sortis, je courus chez ïnot le long du quai , et ce ne fut qu'en sentant que j'avais successivement froid et chaud, que je me rappelai d'avoir eu la fièvre.