LETTRE XXXVI
Te rappelles-tu , Ernest . cette singulière aventure à laquelle je ne donnai aucune suite, mais dont je te parlai il y a six mois ; cette Bianca , qui m'avait vivement ému par sa ressemblance prodigieuse avec la comtesse.'' Je pris quelques informations sur elle : j'appris que c'était la fille d'un pauvre compositeur qui s'était ruiné en faisant de méchants opéras; qu'il était mort, et qu'elle vivait avec une vieille tante ; que toutes deux ne voyaient personne , et que Bianca était la filleule de lu ducbesse de M..., qui se platt à relever ses charmes par une mise élégante : elle lui a donné des talents; et Bianca , disait-on , était très-bonne musicienne. J'en parlai à Valérie dans le temps; nous
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cherchées à la voir, mais vaioemeut, et je l'oubliai.
£d revenant , il y a quelques jours , vers les six heures du soir, de l'île Saint-Georges, je repassai sur le quai des Esclavons, sous ces mêmes fenêtres où je m'étais déjà arrêté une fois : mes oreilles furent surprises par une ravissante mélodie. D'abord je ne comprenais pas ce qui produisait sur moi cet effet ; ensuite je me rappelai une romance que Valérie chantait souvent. Je m'arrêtai , et livrai mes sens et mon cœur à cette muette extase qui ne peut être connue que des âmes que l'amour a habitées.
Peu à peu, me rappelant que c'était là que j'avais vu , il y avait plusieurs mois , Bianca , je pensai que ce pouvait être elle qui chantait ainsi , et j'eus une curiosité extrême de la voir, de me représenter plus vivement Valérie ; car cette singulière Bianca n'a pas seulement beaucoup de ressemblance avec la comtesse, elle a aussi beaucoup de sa voix.
Après plusieurs tentatives, trop longues à détailler, je parvins jusqu'à elle ; je la vis un instant, et ce ne fut pas sans trouble. Elle a de Valérie presque tout ce qu'on peut séparer de son Ame ; il ne lui manque que ses grâces , que cetle expression qni trahit sans cesse cette àme profonde et élevée, et qui est si dangereuse pour ceux qui savent aimer.
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La tante de Bianca me reçut Irès-bieD , ainsi qu'ellc-niéme. J'eus occasioQ de leur rendre quelques services auprès d'un homme que je connaissais beaucoup , et je revius les voir plusieurs fois : je les menai au spectacle à différentes reprises , ce qui leur fit beaucoup de plaisir à toutes deux. J'étais bieu aise de m'étourdir, de rapetisser même mon existence, afin de m'éioigner de cette dangereuse solitude qu'habite Valérie. Je sentais bien que son image me suivait; mais , au milieu de ce cercle de nouvelles habitades , dans lesquelles je cherchais à me jeter; dans ces chambres mesquines , mal éclairées ; dans ces loges ténébreuses , où vont s'engloutir les personnes qui ne marquent pas ; à la vue de ces manières qui ôtent tout à rimaglnatiou , de ces inquiétudes pour paraître quelque chose , de ces éclals de rire forcés, de ces cbuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de gens qui par là croient se rapprocher du bon ton; au milieu de tout cela , j'éloigne Valérie autant qu'il est possible : il me semble que j'aurais boute de l'associer à des scènes si peu faites pour elle, et je pense souvent à ces grands contrastes qu'établissent les différentes uuances de la société. Ce qui marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe ; c'est une certaine élégance dans les manières, quelque chose de calcae, de naturellement noble, sans calcul et sans effort ,
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qui met chacun à sa place et reste toujours à la sienne.
Quoi qu'il eu soit, Ernest, et quoique mon ùme n'en revienne que plus fortement à Valérie par les soins que je me donne pour m'en éloigner, comme une branche qu'on veut écarter avec force du tronc y revient avec plus de violence ; quoi qu'il en soit, je sens que Bianca fait quelquefois une vive impression sur mes sens. Ce n'est rien de ce trouble céleste qui mêle ensemble tout mon être et me fait rêver au ciel , comme si la terre ne pouvait contenir tant de félicités ; c'est une flamme rapide, qui ne brûle pas, qui n'a rien de ce qui consume, et que j'appellerais désir, si je ne savais pas si bien ce que c'est que désirer.
Il m'arrivc quelquefois de regarder longtemps Bianca; et quand un de ses traits ou quelque chose de sa taille m'a rappelé Valérie, je cherelle alors à l'oublier elle-même, et à écarter tout ce qui pourrait troubler mon illusion. Je croîs que ces moments , où je suis à cent lieues de Bianca , lui font croire que je l'aime : je souris alors , comme s'il était si facile de m'inspirer de l'amour !
11 en est de k voix de Bianca comme de ses traits ; elle a des sons de Valérie, mais aucune de ses inflexions. Et où les aurait-elle prises ces inflexions, ces leçons que donne l'âme, qu'on
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