‹ ValérieChapitre 30 sur 43 · LETTRE XXXIX. SIS · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX. SIS

tàé sainte qui m'unit encore ù vos parents ; si le silence de la mort pouvait se rompre, euxmêmes ne vous presseraient pas avec plus d'amour de leur dire ce qui vous tonnnente .

enx-mémes n'auraieat pas plus d'indulgence.

— Il me pressait entre ses bras. Entraîné par tant de bonté, je ne lui résistai plus ; je croyais entendre mon père lui-même; je me jetai à ses genoux : en vain il voulut me relever , je les serrai avec une espèce d'égarement, j'étais résolu à tout avouer ; je ne cherchais plus que mes premières paroles pour resserrer dans le moins de mots possible cet aveu si effrayant. Ce moment de silence, après mon eiilralnement, lui montrait apparemment combien il m'en coûtait de parler. — Mon ami , dit-il d'one voix doocequi cherchait à me ménager, si voas avez moins de peine à parler à Valérie, faitesle, si vous croyez que vous serez moins agité par sa présence. Peut-être je vous rappelle plus vivement votre père, et cette idée vous impose malgré vous : je saurai par elle ce qui vous tourmente. — A ces mots , il me sembla que toutes les facultés expansives de mon &me se retiraient au dedans de moi-même; tout me disait si clairement : — Il ne se doute pas du tout, pas da tout de la vérité; il ne devinera rien ; il faudra passer par le supplice de ne le

voir préparé à rien. Celte idée m'écrasa de tout SOD poids; et, ne sacbaat plus ni comment parler, ni commeut m'cxcuser sur mon silence, je me laissai tomber sur le parqaet, avec une espèce de stupeur, comme si je disais au comte : > Abandonuez-moi, c'est tout ce qa'tl me reste à désirer. » Le comte me releva avec une tranquillité qui me fit mal ; elle ne m'échappa pas au milieu de mon trouble même. — An nom du ciel ! dis-jc après an moment de silence, ne me jugez pas ; crojez que je sais apprécier votre àme : vous saurez tout an jour ; et pent-ètre , Bjoulai-jc en fixant mes regarda snr lui avec plus de courage, peut-être le jour où j'aurai la force de tous parler n'est-il pas loiu. Il aura quelque cbose d'attendrissant, dis-je en soupirant involontairement , et vous me pardonnerez tout. Permettez-moi, en attendant, et je regardai le portrait de mon père pour m'appuyer de cette intercession , permettez-moi de vous faire une prière d'où dépend mon repos : laissez-moi aller à Pise, les médecins me le conseillent ; je vous écrirai de là. — Inconcevable jeune homme! me dit le comte, je ne peux vous en vouloir; et pourtant, qu'est-ce qui peut excuser votre silence, vous qui connaissez toute ma tendresse pour vous ? Mais je ne veux pas vous affliger davantage; partez

LETIHE XL.

quand vous aurez repris quelque force , et surtout tâchez de revenir plus calme. — Il m'embrassa... et nous fûmes interrompus.

J'ai passé quelques jours seul, entièrement seul, voulant éviter de me montrer au comte.

J'ai fait une course dans les environs, et je t'écris d'un petit village qui est près de Conuegliano, endroit charmant, mais doot le site romantique était trop riant pour rooi : j'ai cherché les montagnes ; leur solitude me convient mieux.

As-tu jamais entendu , Ernest , ces sources souterraines dont le bruit sourd et mélancolique se perd dans le mouvement de l'activitë, et n'est point remarqué; mais le soir, quand le voyageur passe , et que , fatigué , il s'assied avant d'entreprendre le chemin qui lui reste à faire, et que , se recueillant , il semble écouter la nature , il en est frappé , il ; abandonne sa pensée , el tombe dans des rêveries profondes ?

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Je suis comme ces Boarces cachées et ignorëes, qni ne désaltéreront persoDnè, et qoi ne donneront que d&la mélancolie; je porte en moi un principe qui me dévore, et l'on passe à cdté de moi sans me comprendre , et je ne snis bon à rien , Ernest.

Où est-il ce temps oii mon œar, plus jeune encore que mon imagination , ressemblait aux poêles qui dans un petit espace aperçoirent un monde entier, où un écbo au dedans de moi répondait h chaque Toix qui se faisait entendre, où il j avait en moi de quoi remplir tant de jours ? La yîe me paraissait comme une fleur , d'où sortait lentement nu friiit superbe; et maintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrière moi, comme les feuilles qni tombent vers la fin de l'automne. Tout a pâli autour de moi; et les années de mon avenir s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autri^s, sans que les ailes de l'espérance et de l'imagination m'aident à passer au delà. Quoi î d'une seule émotion, d'une seule secousse, aije donc épuisé l'existence? On dit que le cœur de l'homme est ai changeant, qu'une affection est bannie par une autre , qu'une passion s'élève à peine qu'elle voit déjà sa rivale lui succéder. Suis-je donc meilleur, ou ne suis-je qu'autre? J'ai vu tant de douleurs si passagères, que je me suis dit souvent : " Nos douleurs

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sont écrites sur le sable, et le vcnl du printemps ne trouve pluB les traces de l'aiitonine. > Il est des Ames , dirais-Je , plus distinguées , je le crois presque, des âmes plus susceptibles de se jeter tout entières dans une seule pensée ; elles ont le privilège d'être et plus beureuses et plus misérables. Mais admire , Ernest , cette Providence , qui sait leur laisser de longs , d'ineffaçables souvenirs de leur bonheur, et les fait disparaître dans la tempête.

Et moi aussi, Ernest, enfant de l'orage, je disparaîtrai dans l'orage , je le sens ; un pressentiment, que j'accueille comme un ami , me le dit; je le sentais hier lorsque, me promenant, je marchais it grands pas le long d'un précipice. Je regardais les arbres déracinés , les pierres qui roulaient, et des eaux qui se précipitaient sans repos an milieu des rochers ; je vis un amandier qui paraissait comme exilé au milieu d'une nature trop forte pour lui ; cependant il avait porté des fleurs que le vent vint chasser les unes après les autres dans le précipice: et je m'arrêtai et contemplai cette image de destruction, sans éprouver de tristesse ; je tombai dans une morne stupeur, et je vis, en me ré' veillant, que moi-môme j'avais dépouillé plusieurs branches du jeune amandier , et Jeté une grande partie de ses fleurs dans le précipice.

230 valAbie.

Ernest, il n'est pas bon que l'hoDunie soit senl. Sublime vérité, comme moo cœur te sent t comme, dans ma misère et ma triste solitude, je rêve à ces paroles! comme je place là sod image, non pas comme ma compagne, ce serait trop de félicité , mais arrivant à moi quelquefois pour m'aider à vivre et à reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et languissants !

J'ai pensé souvent que les hommes passaient à travers l'amour comme à travers les années de leur jeunesse, qu'ils l'oubliaient comme on oublie une fête , et qu'un autre amour, celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire, occupait r&me tout entière. Et moi aussi, j'ai rêvé quelquefois à la gloire , dans ces belles années où mon sommeil n'était pas troublé par des jours d'ennui et de douleur, et où mes songes étaient si beaux ; je me figurais la gloire comme l'amour , s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en elle tout ce qui est grand. Celle que je rêvais s'occupait du bonheur de tous, comme l'amour s'occope du bonheur d'un seul objet ; elle cherchait à attendrir sans songer à étonner ; elle était vertu pour celui qui la portait dans son sein , avant que les hommes l'eossent appelée gloire, et que les événements eussent servi ses beaux projets.

Mais qu'a de commun la gloire avec la petite

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ambition de la foule, avec cette misérable prétention de se croire quelque chose parce qu'on K'agite? Si peu furent destinés à compter pour l'humanité, à vivre dans les siècles , à marcher avec leur ascendant comme avec leur ombre, et à forcer tous les regards à se baisser ! Il est une gloire cachée, mais délicieuse, dont personne ne parle; mon cœur a battu pour elle mille et mille fois; elle s'emparait de chacun de mes jours, elle eu faisait une trame magnifiqoe ; je me créais une compagne, j'avais un ami; j'aimais non-seulement la vertu, j'aimais aussi les hommes. Tout est fini ; je ne puis plus rien , ni pour moi ni pour les autres.

Je le sens, c'est moi-même qui me suis ■jeté sur l'écucil contre lequel je me suis brisé. Je me roppelle ces jours oii je pressentais ma destinée, et où l'ami que nous portons tons en nous m'avertissait du danger. C'était alors qu'il fallait fuir, et je restais; je sentais que je ne devais pas l'aimer, et j'ai voulu essayer l'amour, comme les enfants, sans mémoire et sans prévoyance, essayent la vie et ne songent qu'à jouir. Je sentais que son regard , que sa voix , que sou âme surtout , étaient du poison pour moi, et je voulais en prendre, et m' arrêter quand il serait temps. Insensé! il n'a plus été temps! Et cependant , Ernest , l'amour que je sens est grand comme la véritable gloire, il en rendrait

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capable ; une seule do ses extases ferait i-enoocer à l'empire du monde ; il est la félicité quo les hommes aveugles poursuivent sous mille formes : il vît avec la vertu ; il est beau comme elle , mais il en est la jeunesse ; et ceux qui , dans un rare coucoars de circonstances, eurent pour présent du ciel des jours coulés dans cet amour, doivent èlre les meilleurs des hommes.

Ernest , je crois que tu ne comprendras rien à cette lettre : je laisse errer mes pensées ; je confouds le passé, le présent; mes idées sont là, comme un ancien hëritiige qu'il faudrait mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien, je remettrai ma vie à mon père céleste; je lui dirai : ■ Pardonne, 6 mon Dieu ! si je n'en t,irai pas un meilleur parti; donne-moi la paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père ! toi qui es tout bonté , tu me donneras une goutte de cette félicité pure et divine dont tu tiens nu océan dans tes mains ; tu retireras de mon cceur le trouble et l'orage de la passion qui me tourmente, comme tu retires d'un mot la tempête qui a soulevé la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu , le souvenir de Valérie , comme ou voit à travers la vapeur du soir les arbres et la fontaine , et le toit auprès duquel on commença la vie, et desquels nous avaient éloignés nos pas errauts et nos jours chargés d'eunuis. »

Je suis revenu depuis rjuelques jours; je les ai revus tous deux. Mon parti est pris, il est irrévocable ; je veax partir, je sais trop malbeureus. It méjuge, il me croit ingrat; il ne peut descendre dans mon cœur, et y lire nues tourments ; il ne peut me concevoir, eu ne voyant en moi que des contradictions perpétuelles. La douleur dans mes traits, le dégoût de la Tie, qu'il n'a que trop aperçu en moi , tout lui fait croire que je suis sous la dépendance d'un caractère sombre, peut-èlre bulneux. C'est en vain qu'il a cberché à me ramener au bonheur; toutes les apparences sont contre moi ; je repousse chacun des moyens qu'il m'offre pour me distraire, et jamais je ne réponds à sa tendresse par ma conliauce. Je vois queje donne du chagrin à Valérie , que ma situation afflige. 11 faut donc les quitter I L'amour et l'amitié me repoussent également ; tous deux je les outrage. Ne serai-je donc jamais justifié? Hélas! je mourrais content, si une seule fois Valérie se disait, en versant une larme de pitié : « Il m'aima trop pour son repos! • Oui, une fois, n'est-ce pas, Ernest , quand je ne serai plus , elle le saura ? Il

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saura aussi que je l'aimai , que l'amitié dc ne trouva pas ingrat. Due foie, tout sera dévoilé, quand je serai descendu daas la demeure du repos, là d'où l'effroi parle aux autres , mais où celui qui l'inspire a laissé derrière soi les passions et les douleurs. Ne t'effraye pas, Ernest, jamais je n'attenterai ji ma vie ; jamais je n'offenserai cet être qui compta mes jours , et me donna pendant si longtemps un bonheur si pur. mon ami ! je suis bien coupable de m'étre livré moi-même à une passion qui devait me détruire ! Mais , au moins , je mourrai en aimant la vertu et la sainte vérité ; je n'accuserai pas le ciel de mes malheurs , comme font tant de mes semblables ; je souffrirai , sans me plaindre , la peine dont je fus l'artisan , et que j'aime quoiqu'elle me tue : je souffrirai , mais je dormirai. Ensuite je m'avancerai à la voix de l'Éternel , chargé de bien des fautes , mais non marqué par le suicide. Je ne vous épouvanterai pas , êtres chers et vertueux , ô mes parents ! vous qui versâtes sur mon berceau des larmes de joie , je ne vous épouvanterai pas par l'affreuse idée que je rejetai loin de moi ce beau présent de la vie que Dieu vous permit de me faire , et que vous avez encore si fidèlement embelli d'innocents plaisirs, ■ de belles leçons , de grandes espérances. Je vous bénis d'avoir gravé dans mon cœur les saints préceptes d'une religion que le bonheur me fit

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aimer, qae le malhenr me rend encore plas nécessaire , qui me donne le courage de souffrir, sur le froid rivage de la vie écoiiléi; , an bord de ce sombre passage qu'il faut que chacun franchisse. Que reste-t-il à celui qui n'a rien cru? En Tain son regard se tourne vers le passé ; il ne peut plus le recommencer; il n'a pas aussi ces ailes merveilleuses de l'espérance qui le portent vers l'aveuir. Ainsi les plus graudes , les plus consolantes pensées de l'hommene le bercent pas sur le bord de la tombe!

Je viens de passer une soirée terrible! A peine ai-je la force de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille ; tout mon sang est en mouvement ; il faut que je t'écrive. Je lui ai dit que je partais ; elle en a été affectée , très-affectée, Ernest. Nous avons dîné seuls, le comte étant parti. Je me sentais plus malade qu'à l'ordinaire ; elle l'a remarqué ; elle m'a trouvé si pâle! Elle s'est alarmée d'une toux que j'ai * depuis quelque temps, et que j'attribue aux suites de ma dernière maladie. J'ai pris de là

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occasion de lui dire que les bains de Pise me seraient nécessaires ; on me les a conseillés en effet. Elle m'a regardé avec intérêt. — Que ferez- V0U8 à Pise? m'a-t-elle dit. Vous y serez seul , foatseul; etvous savez combien vous vous livrez déjà ici à une solitude qui ne peut que vous être dangereuse. — Nous nous étions levés de table, et j'étais passé avec elle dans le salon. — Ne partez pas, Gustave, m'a-t-elle dit; vous êtes trop malade pour pouvoir être seul : vous avez besoin d'amilié, et où en trouverez-vous plus qu'ici ? — En disant cela , je voyais des larmes dans ses yeux; je tenais les mains sur mon visage , et je voulais lui cacher le profond attendrissement que me causaient ses paroles. — N'est-ce pas, m'a-t-elte répété, vous ne partirez pas? — Je l'ai regardée. — Si vous saviez combien je suis malheureux , combien je suis coupable , ai-je ajouté à voix basse , vous ne m'engageriez pas à rester ! — Pour la première fois j'ai lu de l'embarras dans ses yeux : il m'a semblé la voir rougir. — Partez donc, m'a-t-elle dit d'une voix émue ; mais ressaisissez-vous de vous- même , chassez de votre Ame la funeste.... — Elle s'est arrêtée. — Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur que tout promet à votre avenir. — Du bonheur! dis-je; il ne peut plus en exister pour moi! — Je me promenais à grands pas; l'agitation que j'éprouvais, l'affreuse idée

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de la quitter peat-ëtre pour jamais , aliéuait ma raison : j'ai dû l'effrayer. Craignait-elle ua aveu qu'elle pouvait enfin deviner? Elle s'est levée , elle a sonné : je me suis mis à la fenêtre pour que le valet de chambre qui est entré ne me vit pas. Elle lui a demandé d'une vois altérée : — Où est Marie ? Dites-lui de m'apporter son ouvrage et le métier ; nous travaillerons ensemble. Vous me lirez quelque diose, Gustave. — Je n'ai rien répondu. — Gustave, a-t-elle répété quand le valet de chambre a été sorti , soyee plus calme. — Je le suis tout à fait, ai-je répondu en contraignant ma voix et m' avançant vers elle.

— Elle a jeté an cri. — Qu'avez- vous , Gustave? du sang!... — Et sa frayeur l'a empêchée de parler. Effectivement mou front saignait. J'avais été si affecté de ce qu'elle appelait Marie , si peiné de cette espèce de défiance , que pendani qu'elle donnait cet ordre , appuyant brusquement ma tête contre la fenêtre, je m'étais blessé, — Votre pâleur, vos regards, votre vois, tou est déchirant. Gustave! ô mon cher ami dit-elle en posant son mouchoir sur mon froni el prenant mes mains , ne m'effrayez pas ainsi

— Ne me montrez donc plus cette... (je n'osais dire défiance, je n'osais m'avouer qu'elle me deviuât), cette froideur, dis-je. Valérie! songez que je voua quitte, et pour jamaisi — D'où vous viennent ces funestes idées? — De là, dis-je

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CD moDiraut mon cœur ; elICB ne me trompent point : ne me refasfz donc pas encore quelques moments. — Et je tombai à genoux devant elle, j'embrassai ses pieds ; elle ee baissa , et le portrait du comte s'échappa de sou sein.... Je ne sais plus ce qui m'arriva : l'agitation que j'avais éprouvée avait fait couler le sang de ma blessure , et la terrible émotion que je ressentais dans cet instant où j'allais peut-être lui dire que je l'aimais me fit trouver mal. Quand je revins à moi , je vis la comtesse et Marie me prodiguer leurs soins ; elles me faisaient respirer des sels ; elles n'avaient osé appeler personne. Ma tête était appuyée contre un fauteuil qu'elles avaient renversé; Valérie, à genoux auprès de moi, tenait sur mon front son moncboir imbibé d'eau de Cologne, et une de mes mains était dans les siennes. Je la regardai stupidement jusqu'à ce que ses larmes , qui coulaient sur moi , me tirèrent de cet état. Je me levai, je voulus lai parler ; elle me conjura de me taire : elle mit sa main sur ma bouche , me fit asseoir sur un fauteuil , et se plaça à côté de moi. — Valérie... dis-je, voulant la remercier de ses soins, que je commençais à comprendre, car je me rappelai alors que je m'étais trouvé mal. Elle me fit signe de me taire. — Si vous parlez, dit-elle, il faut que je vous quitte. — Je lui promis d'obéir. Elle m'a tendu la main avec un regard angélique de

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bonté et de compassion, et, voyant que je voulais parler , elle a ajouté : — J'exige absolument qne vous ne disiez rien , et que vous tous tranqnillÎBiez. — Elle s'est assise au piano; là, elle a cbanlé an air d'an opéra de Bianebi, dont voici à peu près les paroles, traduites de l'italien : Rendez , raidez le repos à son âme ; son cœur est pur, mais il est égaré. J'entendais des larmes dans sa voix , si on peut parler ainsi. Enfin elle a été entraînée par ses pleurs , et a rejeté sa tête sur le fauteuil. Je m'étais levé, et au lieu de lui témoigner avec transport l'ivresse quej'éprouvais en pensant qu'elle m'avait deriné et qu'elle me plaignait , un saint et religieux frémissement, que sa douleur me causait, m'arrêta. Si elle se reprocheil son excessive sensibilité; si, tourmentée par une pitié trop vive, elle souffrait plus qu'aucune autre femme, irais-je jeter sur sa vie la douleur et le reproche?... Mais bientôt, entraîné par k violence de ma passion, oubliant tout, concentrant le reste de mon avenir dans ce court et ravissant iustant oîi je lui dirais :— Je t'aime , Valérie ; je meurs pour m'en punir ! — je m'élançai à ses genoux , que je serrai convulsivement. Elle me regarda d'un air qui me fit frissonner, d'un air qui arrêta sur mes lèvres mon criminel aveu. — Levez- vous , me dit-elle , Gustave, ou voua me forcerez à vous quitter. — Non, non, m'écriai-je, vous ne me quitterez

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pas! Regardez-moi, Valérie; voyez ces yeux éteÎDts , cetle pâleur sinistre , cette poitrine oppressée , où est déjà la mort, et repoussez-moi euBuite sans pilié-, refermez sur moi ce tombeau oîi je sais déjà à moitié descendu ! Vous entendrez pourtant mon dernier gémissement ; partout , Valérie , il tous poursuivra. — Que voulez-vous que je fasse? dit-elle en tordant ses mains. Mon amitié ne peut rien ; ma pitié ne peut pas vous tranquilliser ; votre délire insensé me trouble, m'effraye, me décbire... Je sens, oui , je sens que je ne dois pas être la confidente d'une passion... — Elle s'arrêta. — Gustave, me dit-elle avec un accent d'inexprimable bonté, ce n'était pas moi qu'il fallait choisir; c'était lui, lui, cet homme estimable, celui qui lient ici-bas la place de votre père. Pourquoi m'avez-vous empêchée de lui parler? Pouvez-vous le craindre?— Elle détacha son portrait. — Regardezle, emportez-le, Gustave; il est impossible que ces traits , qui appartiennent à ta vertu , ne calment pas votre âme. — Je repoussai de la main le portrait. — Je suis indigne , m'écriai-je avec un sombre désespoir , je sui^ indigue de sa pitié ! — Je la regardai ; la mort était dans mon &me : ma raison n'était revenue que pour me montrer que Valérie ne m'avait pas compris ou ne voulait pas me comprendre ; et les plus affreus sentiments étaient en mot et m'agitaient.

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— Ne injs regardez pas ainsi , Gustave, mon frère, mon ami! — Ces noms si doux me sauvèrent. J'étais toujoars à ses genoux ; je cachai ma tête dans sa robe, et je pleurai amèrement. Elle m'appela doucement ; ses ^eux étaient remplis de larmes ; ses regards étaient tournés vers le ciel; ses longs cheveux s'étaient défaits et tombaient sur ses genoux. — Valérie, luidis-je, an seal instant encore! C'est au nom d' Adolphe, d'Adolphe que j'ai tant pleuré avec vous (h ces mots, ses larmes coulèrent), que je vous demande d'exaucer ma prière. — Elle ût un signe comme pour me dire oui. — Kh bien ! figurez- TOUB un instant que vous êtes la femme que j'aime.... que j'uime comme aucune langue ue peut l'exprimer... Elle ne répond pas à mon amour ; vous ne devez donc point avoir de scrupule... Je ne vous dirai rien; je vous écrirai son nom ; et l'on vous remettra, après ma mort, ce nom , qui ne sortira pas de mon cœur tant que je vivrai. Valérie, promettez-moi, si mou repos éternel vous est cher , de penser quelquefois à ce moment, et de me nommer, quand je ue serai plus, à celle pour qui je meurs, d'obtenir mon pardon , de répandre une larme sur mon tombeau. . . Un instant encore, Valérie ; c'est pour la dernière fois de ma vie que je vous parle peut-être. — Celle idée affreuse glaça mon sang ; ma tète tomba sur ses genoux. Une sueur

tS3 VIL^BIE.

d'angoisse , qai coalait de mon front , se mêlait. à mes pleurs amers; mais j'éprouvais uoe volupté secrète en sentant ses cheveux recevoir mes larmes, et les siennes tomber sur ma tète. Kle la pressa de ses moius , pais la souleva. — Gustave , me dit-elle d'un ton solennel , je vous promets de ne jamais oublier ce moment ; mais voua, promettez-moi aussi de ne me plus parler de cette passion, de ne plus me montrer ce délire insensé, de vous vaincre, de ménager votre santé, de conserver votre vie, qui ne vous appartient pas, et que vous devez à la vertu et à vos amis. — Sa voix s'émut ; elle me tendit les mains eu disant : — Valérie sera toujours votre sœur, votre amie. Oui, Gustave, vous jouirez longtemps encore du bonheur que la mère d'A- - dolpbe désire si ardemment pour vous. — Elle souleva mes mains avec les siennes vers le ciel , et y envoya le plus touchant des regards. — Vous êtes un ange! lui dis-je le cœur déchiré de douleur; et cédant à son ascendant suprême, qui m'ordonnait de paraître calme : Ne m'abandonnez jamais! — Elle voulut relever ses cheveux. — Pensez quelquefois , dis-je en joignant les mains , pensez , quand vous toucherez ces cheveux, aux larmes amères du malheureux Gustave I — Elle soupira profondément.

Elle s'était approchée de la feaètre ; elle l'ouvril. Le jour baissait. Nos regards errèrent long-

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LETTRE XLil. 3S3

temps , sans nous rien âtre , sur les nuages que le vent chassait , et qui se succédaient les uns aux autres , comme les sentiments tumultueux s'étaient succédé dans mon àme durant cette journée. I) faisait froid pour la saison : le vent, qui avait passé sur les montagnes couvertes de neige , soufflait avec violence ; il secouait les arbres qui étaient devant la feoètre, et des feuilles tombèrent près de nous. Je frissonnai ; on mélancolique souvenir me fît penser aux fleurs du cimetière qui couvrirent Valérie , et  ces feuilles qui annonçaient l'automne , et tombaient au soir de ma vie. Celte journée était la dernière que je passais auprès d'elle, j'étais résolu à partir; je le sentais, j'avais pris à jamais congé d'elle... et du bonheur! Je m'étonnais d'être aussi calme ; rien ne m'agitait plus ; la vie et ses espérances étaient derrière moi ; tout était fini ; mais j'emportais avec moi , dans la nouvelle patrie que bientôt j'allais habiter, la tendre affection de Valérie ; elle était ma sœur, ma meilleure amie ici-bas ; j'en étais sAr. Pardonne, Ernest, pardonne! Le ciel, pour dédommager les femmes des injustices des hommes, leur donna la faculté d'aimer mieui. Je n'avais pas blessé sa délicatesse ; je n'avais même jamais désiré qu'elle fût h moi. Si , entraîné par une passion fougueuse, j'avais été nu moment de la lui avouer, était-ce avec la moindre idée qu'elle

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put y répoiidre? N'avais-je pas aussi, ft quelques instants près d'uD délire iovolon taire , toujours senti que le comte la méritait mieux? L'avais-je jamais enviée à cet ami ? Voilà quelle» étaient mes réflexions ; et si, avant cette soirée, je n'avais pas si bien senti la nécessité de m'éloigner d'elle , si ma résolution n'avait pas été commandée par un devoir aussi sacré, je crois que je serais resté calme et résigné, tant j'étais loin de ces mouvements orageux qui m'avaient rendu si malheureux!

Valérie rompit enfin le silence : — Vous nous écrirez; nous sanrous tout ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de votre santé , n'estce pas, Gustave? Et elle posa sa main sur mon bras. Marie passa devant la fenêtre , et elle dit à sa maltresse : — Il fait bien froid , madame ; vous êtes vêtue trop légèrement. — En même temps elle lui donna un bouquet de fleurs d'oranger : Valérie le partagea ; elle m'eu donna la moitié, et soupira. — Personne, dit-elle, désormais n'aura soin comme vous des fleurs de Lido ; cela m'attristera bien d'y aller seule. Sa voix s'altéra; elle se leva précipitamment, et gagna la porte de sa chambre; je la suivis : elle me tendit la muin, j'y portai mes lèvres. — Adieu, Valérie ! adieu pour bien longtemps !... Valérie! encore un regard, un seul, ou je croirai que je ne voue retrouverai plus uulle

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part ! Effectivement nne angoisse supcrstitienfle me poursaivait. Elle me regarda , et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me cacher; elle tâcha de sourire. ~ Adieu, Gustave, adieu; je ne prends pas congé de vous, j'ai encore mille choses à vous dire.

Elle tira ta porte, et je tombai dans uu fauteuil , terrassé par ce bruit comme si l'univers se fût auéanti. Je ne sais combien de temps je restai dans cet élat : ce ne fut qu'aux coups réitéra d'une pendule qui m'annonçait qu'il . était tard que je me levai : l'obscurité la plus profonde m'environnait. Je n'avais souffert qu'au premier moment où la porte se ferma. Je me réveillai comme d'un songe : je me sentais fatigué, je descendis dans la cour pour gagner ina chambre. J'aperçus en passant de la lumière dans la remise , et je vis un des garçons de la maison nettoyer une voiture; il sifflait tranquillement en travaillant. Je m'arrêtai, je le regardai. C'était ma voilure qu'on avait amenée. Le cœur me battit; mon calme et ma stupeur disparurent également : je n'étais plus soutenu par la vue de Valérie. L'amour le plus infortuné, en présence de l'objet aimé, est bien moins malheureux : il s'enveloppe de cette magie de la présence ; ses souffrances ont do charme, elles sont remarquées. Mais alors toute la douleur de la séparation vint me saisir; je me

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sentais défelllir en regardant cette voilure qui m'entraînait loin d'elle! Il n'y avait pas jusqu'à cet homme qui GifQait si tranquillement qui ne me fit mal ; j'enviais son repos ; il me semblait qn'il insultait à l'horrible tourment qui m'agi> tait. Je conrns à ma chambre ; je me jetai à terre, frappant ma tète contre le plancher, et répétant en gémissant le nom de Valérie. Hélas! me disais-je, elle ne m'entendra donc plus jamais ! Erich , le vieux Ërich entra. Ce n'était pas la première fois qu'il m'avait vu dans cet état violent : il me gronda. Je feignis de me jeter sur mon lit pour le renvoyer; je passai plusieurs heures dans la plus violente agitation, et je résolus de t'écrire. Je retrouvai dans ma tële toutes les situations douloureuse» de cette journée; cela me calmait : il est si doux de donner au moins une idée du trouble qui nous détruit! Et quand je pense que mou Ernest, le meilleur des amis, le plus sensible des hommes, me plaindra , je prie le ciel de le récompenser du charme que cette idée verse dans mon cœur flétri.

Je l'ai revue, Ernest, je l'ai revue encore une fois, par nue des combinaisons les plus singulières, cette nuit même. Tu ne le conçois point, n'est-ce pas? Après l'avoir écrit, j'ai mis en

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LETTBE XLII. 337

ordre lont ce qui me restail à arranger. J'avais destiné un pelit cadeaa à Harie et à quelques personnes de la maison ; j'avais cacheté ane lettre ponr le comte , une lettre bien touchante , dans laquelle je lui demandais pardon de tous les torts que j'avais pu avoir envers lui ; je le priais de me pardonner mon prompt départ; je lui disais que j'espérais me justifier un jour à ses yeux de tontes mes apparentes bizarreries ; je le conjurais de m'aimer toujours, en lui disant que sans cette amitié je serais bien misérable. Enfin , après avoir terminé , je m'étais assis sur une chaise , tout habillé , attendant et redoutant l'heure où je devais partir, mais déterminé à ce . départ , que je regardais comme l'unique fin k mes tourments. J'étais dans cet état horrible d'angoisse et d'aniiété, Bi difficile à dépeindre, quand je vis nue des fenêtres en face de moi trop vivement éclairée pour qu'il n'y eût pas à cela quelque chose d'extraordinaire : c'était une chambre habitée par une jeune Italienne , depuis peu dans la maison , et qui y couchait pour être à portée de Valérie , dont la chambre à coucher n'était séparée de celle-là que par un cabinet. Je vole , je traverse la cour, je monte l'escalier, tout dormait encore ; je pousse la porte , je vois la jeune Giovaona, toute habillée, endormie sur une table, et auprès d'elle son lit, dont les rideaux étaient tout en flammes. Elle ne se réveille

pasj elle Qvait le sommeil qu'on a à seize ans, loruqu'on un pas encore passé par quelque passion malheureuse. J'ouvre les fenêtres pour faire sortir la fumée ; j'arrache les rideaux : par bonheur, Valérie s'était baignée dans cette chambre ; j'éteins le feu avec l'eau de la baignoire , en faisant le moins de bruit possible. Je craignais qne GiovBona ue s'éveilldt et ne jetAt un cri qui pouvait être entendu par la comtesse : je l'éveille doucement, et lui montre les suites de sou imprudence. Elle se met à pleurer, en disant qu'elle ne faisait que de s'endormir ; qu'elle avait écrit à sa mère et posé ensuite la lumière près du lit pour se coucher, et qu'elle ne comprenait pas encore comment elle s'était endormie sur celte table. Fendant qu'elle parlait, j'achève d' éteindre le feu , qui avait déjà gagné les matelas ; je passe dans le petit corridor, pour m'assurer si la fumée n'y avait pas pénétré. A peine avais-je mis les pieds daus ce corridor, qu'un désir insurmoutable de voir encore uninstaut Valérie s'empara de mou âme : j'avais vu sa porte eutr'ouverte. Elle dort, me dis-je; personne ne le saura jamais, si Giovanna l'ignore. Je la verrai encore une fois ; je resterai à la porte du sanctuaire que je respecte comme l'Âme de Valérie. Il ne fallait qu'ua moyan pour éloigner pour quelques instants la jeune Italienne; j'y parviens. Je m'approche eu trem-

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LETTRE XLIl.

blant du corridor ; je m'arrête , effrayé de l'horrible idée que Valérie pouvait se réveiller. Je veux retourner sur mes pas... mais mou désir de la voir était si violeot !... Je la quitte peutêtre pour jamais I Ah 1 je veux lui dire cucore une fois que c'est elle que j'aime I Si Valérie me Toil , je né supporterai pas son courroux , j'enfoncerai uu poignard dans mon cœur. Ma tête égarée me présentait confusément et ce crime et son imag^ Je me gUsse dans la chambre; elle était éclairée par une veilleuse, assez pour me faire voir Valérie endormie : la pudeur veillait encore auprès d'elle; elle était chastement enveloppée d'une couverture blanche et pure comme elle. Je contemplai avec ravissement ses traits charmants : son visage était tourné de mon côté , mais je ne le voyais que peu distinctement. Je lui demandai pardon de mon délit; je lui adressai les paroles de l'amour le plus passionné. Un songe paraissait l'agiter. Que devfns-je! ô moment enchanteur ! quelle ivresse tu me donnas!... Elle prononça... Gustave!... Je m'éiauçai vers son lit; le tapis recelait mes pas mal assurés. J'allais couvrir de mes baisers ses pieds charmants, tomber à genoux devant ce lit qui égarait ma raison , quaud tout à coup elle prononça cet autre mot qui doit lioiT ma destinée.... elle dit d'une voix sinistre.... la mort!... et se reloarnade l'autre côté. La mort!

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340 TALÉBIE.

répëlaî-je ; hélas ! oui, la mort seale me reste t Tu rêves à moD sort, à Valérie 1 dis-je h voix basse ; et me mettant doucemeDt à geaoux : Reçois mon dernier adieu ; pense à moi ; aoDge quelquefois au malheureux Gustave , et dans tes rêves, au moins, dia-lui qu'il ne t'est pas indifférent! Je ne voyais pas ses traKs; une de ses mains était hors de son lit-, je la touchai légèrement de mes lèvres, et je sentis encore son anneau. Et toL aassi , toi qni me sépares d'elle à jamais , je te donne le baiser de paix, je te bénis , quoique tu m'ouvres la tombe... £t mes larmes couvraient sa main. Tu l'nuis à rbomme que je ne cesserai d'aimer, qui la rend beureuse ; je te bénis , dis-je. £t je me levai, calmé par cet effort. Encore un regard, Valérie , un regard snr toi , que j'imprime encore une fois tes traits dans mon cœur ! Que j'emporte cette douce image de ton repos, de ton sommeil innocent, pour m' encourager à la vertu quand je serai loin de toi !

J'allai prendre la veilleuse; je m'approchai du lit. douce et céleste image de virginité, de candeur! Sa main était toujours hors du lit; l'autre était sons une de ses joues, ainsi que dorment les enfants : cette joue était rouge , tandis que celle qui était de mon c6té était pâle , emblème du songe dont la moitié me parut si douce, tandis que l'autre était si sinistre. Les

LCTTBB XLll. 341

draps l'envcloppaîeDt jasqa'à sod cou ; et ses formes, pures comme son Ame, ne se trahissaient que comme elle, légèrement, en se voilant de modestie. Valérie ! qoe l'amour s'accroît de ces magiques liens dont l'enlacent la pudeur et la pureté morale! jamais le plus séduisant désordre ne m'eAl ainsi troublél... jamais il n'eût rempli tout mon èlre d'une aussi douce volupté! Comme je t'idolâtrais! comme je serais mort pour un seul des plus chastes haisers pris sur tes lèvresqui semblaient languir! Oui, tu paraissais triste , ma 'Valérie , et je n'en étais que plus ivre... J'ai pu m'éloigner de toi!... Je t'ai respectée, 6 Valérie ! tiens-moi compte de ce sublime courage , il anéantit tontes mes faut^ I

Bientôt il me sembla entendre les pas de la jeune Italienne; j'allai à sa rencontre; je me précipitai dans la cour, daus le jardin, cherchant il respirer, à me calmer ; le jour commençait à poindre, le vent frais du matin s'était levé; une lisière d'or courait le long de l'horizon à l'orient, et annonçait l'aurore. Les feuilles de l'acacia, fermées pendant la nuit, commençaient à s'ouvrir ; des aigles privés et nourris dans la maison sortaient de leurs creux; les oiseaux s'élevaient dans les airs , et de jeunes mères quittaient leurs nids. Toutes ces images m'environnaient; tontes me peignaient la vie qui recommençait partout, et qui s'éteignait en

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S43 VALBHte.

moi. Je m'assis sur les marches de l'escnlicr qui doune sur le jardio ; les aloueltes papillonnaient sur ma tête, et leur cbant si gai , si joyeux , m'arracha des larmes ; j'étais si faible, si op> pressé ; ma poitrine semblait être allumée , tandis que mon cœur frissonnait , et que mes lèvres tremblaient. J'essayai de reposer un moment , ce fut en vain. Je restai quelque temps concbé snr ces marches que nous avions descendues si sonvent ensemble. Enfin je me levai , et, passant près du salon où nous avions été la veille, je voulus emporter l'air qu'avait chanté Valérie. Le jour était entièrement venu, et le duo si touchant de Bornéo et Juliette tomba sous ma main. Tout devait donc se réunir pour enfoncer dans mon cteur ces scènes de douleur et de regret 1 £t ce morceau de musique me ramena tout entier à la séparation qui m'était si affreuse. Il n'y avait pas jusqu'au chant des alouettes qui ne me fit penser à ce moment déchirant oii Bornéo et Juliette se quittent. Je restai accablé d'une sombre douleur, et je me traînai chez moi , d'où je t'écris encore. Je n'ose te dire l'espoir caché de mon cœur ! Ignorerat-elle toujours ce que je souffre? Il me serait si affreux qu'il ne restât sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au moins, en l'écrivant , je laisse uu monument qui vivra plus que moi. Tu garderas mes lettres : qui sait si une circou-

LETIBB XLIII. 343

Btaoce, qa~ aucun de nous ae peut prévoir, ne les lui fera pas uue fois conDaitre? Mon ami , cette idée, quelque invraisemblable qu'elle me paraisse, m'anime en t' écrivant, et m'empêche de succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me consume.

C'est ici , c'est près d'une austère retraite , d'où sont bannies ies passions , les folles agitations de ce monde, que j'ai voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans nue maison d'où l'on a la vue du couvent.

Je me sens plus calme, Ernest , depuis que j'ai pris la résolution d'écarter de moi tout ce qui a rapport à cet amour insensé. Je veux , s'il est possible, sauver les derniers jours de cette eiisteuce si agitée, et, ne pouvant les passer dans le calme, les remplir au moins de rési-

Comme je me parais petit à moi-même au milieu de cette enceinte consacrée aux plus sublimes vertus! Les pensées de l'amourme paraissent uu délit , ici où tous les sens sont cnchai-

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244 VALBBIE.

Dés, OÙ les plaisirs les plus permis dans le nioode n'oseat se montrer, où l'âme, détachée des liens les plus oaturels , ne se permet d'simer que les plus sévères devoirs.

Je vieas de lire la vie d'un saint qne j'ai trouvée dans une des armoires de ma chambre.

' Ce saint avait été homme, il était resté homme : il avait sonffert; il avait jeté loin de lui les désirs de ce monde, après les avoir combattus avec courage. Il s'était fait dans son cœur une solitude où II vivait avec Dieu. Il n'aimait pas la vie, mais il n'appelait pas la mort. Il avait exilé de ses pensées toutes les images de sa jeunesse et élevé le repentir entre elles et ses années de solitude. Il croyait entendre quelquefois les anges l'appeler, quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus dans les vastes cloîtres de son couvent. S'il eût osé, il eût désiré mourir. Il travaillait tous les jours à son tombeau , en pensant avec joie qu'il ne léguerait à la terre que sa poussière; et il espérait, mais en tremblant, que son ftme irait dans le ciel. Il vivait dans cette chartreuse en 1715; il mourut, ou plutôt il disparut, tant sa mort fut douce. On arrosa de larmes sa dépouille morlelle ; et chacun crut voir son existence attristée, parce que la douce sérénité, les regards consolants, la bienveillante bonté du père Jér6mc étaient enlevés à la terre.

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LETTBB StIIl. 245

Après cela , Ëroesl , n'avoDs-Dous pas hoote de parler de nos douleurs, de dos combats, de nos vertus?

Depuis longtemps je désirais voir cette char* treuse, cette peoséc sévère de saint Bfudd , confiée au mystère et au silence , qui est cachée comme an profond secret sur ces hauteurs. Là vivent des hommes qu'on nouame exaltés , mais qui font du hien tous les jours à d'autres hommes ; qui diBDgèreat un terrain inculte, le cou- «rireut d'industrie, d'ateliers utiles, et remplirent le silence des bénédictions du pauvre. Quelle idée sublime et touchante, que celle de trois ceuta chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces cloUres si vastes, ne levant leurs méiancoliques regards que pour bénir ceux qu'ils rencontrent', peignant dans tous leurs mouvements le calme le pins prorood, disant avec leurs traits , avec leurs voix , que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne vivent que pour ce Dieu si grand, oublié dans le monde, adoré dans leur désert! Oh! comme l'âme est émue ! comme elle est pénétrante, la voix de la religion qui s'est réfugiée là , qui descend dans les torrents et frémit dans les cimes de la forêt ; qui parle du haut de la roche escarpée, ob l'on croit voir saiut Bruno lui-même fondant sa chapelle et méditant sa sévère législation ! Oh ! qu'il connut bien le cœur de l'homme qui se

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fatigne de délices et s'attache par les douleurs ; qui veut plus que du plaisir, et cherche ce»

grandes, ces profondes émotions quiémaDeat du sein de Diuu, et ramènent l'homme tout entier dans les pensées de l'éternité I

Il est impossible de décrire ce que j'éprou- Tais : j'étais heureux de larmes, de profond recueillement et d'homitité; je me prosternai devant cet être si grand qui appela ces scènes magnifiques de la nature, imprima tour à tour aux formes du monde la majesté et la riante douceur ; appela aussi l'homme pour qu'il sentit et qu'il désirAt sentir davantage ; forma ces âmee ardentes et tendres , et leur confia tons ces secrets ignorés des hommes légers. Que de voix , me disais-je, se sont éteintes dans ces déserts ! Que de soupirs ont été envoyés au delà de cet horizon borné! là où habite l'infini! Je voyais ces traits ofi siégeait la mélancolie, où l'espérance avait survécn aux orages pour répandre la sérénité; je les voyais garder leur tranquille expression au milieu des changements des saisons et de la nature ; ces matas flétries se joignaient aux pieds de ces croix saintement placées dans la solitude. Là fléchissaient péniblement des genoux affaissés par l'âge ; là coulaient des larmes que séchait quelquefois le vent Apre du sombre hiver ; ici , un écho religieux murmurait les douleurs et les espérances du chrétien ; et

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LBTTHB XLIII. 247

plus loin , sur ce rocher stérile, abandonné de la nature, où lont est mort, où tout est froid comme le cœur de l'incrédule, à travers ces ronces naspendues sur le torrent, au milieu de ces hauteurs inanimées qui ne voient rouler que de noirs orages *, là , peut-être , le long , l'ineffaçable remords appelait sa victime : marquée par lui , elle ne pouvait lui échapper; elle venait, le front baissé, l'œil ombragé, le visage sillonné, elle venait, et son sein déchiré se brisait sur la pierre, et sa voix expirante disait sourdement à cetle froide pierre quelque forfait inconnu.

Que j'ai vécu ici, Ernest ! combien j'y ai peusë I J'ai vu hier un orage : le tonnerre , avec sa terrible voix , parcourut toutes ces montagnes , se répéta , gronda , éclata avec fureur ; les voûtes silencieuses tremblèrent : je voyais le cimetière couvert de noires ténèbres; le ciel obscurci laissait à peine entrevoir tous ces tombeaux où dormaient tant de morts. Je passai devant la chapelle où on les déposait avant de les enterrer, où se fermait sur eux le cercueil creusé par eux-mêmes : il me semblait que j'entendais ce chant mélancolique des religieux, ces saintes strophes qui les conduisaient à la terre de l'oubli. J'aimaisà tressailUr, et j'envoyais ma pensée en arrière. Au milieu de ces scènes terribles et attendrissantes, le ciel se dégagea de

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S48 VALÉBIE.

ses sombres nuages ; le soleil reparut , et visita , À travers les vitres antiques , cette chapelle de la mort : les inscriptions du cimetière reparurent à sa clarlë, et les hantes herbes, affaissées par la pluie , se relevèrent.

Un oiseau, faligaé par les veots, qui l'avaient apparemment chassé jusque sur ces hauteurs, vint s'abattre sur le cimetière. Ainsi , pensai-je, ' peut-être , dans la saison des fleurs, vient s'égarer quelquefois un rossigaol : il cherche en vain une rose jeune comme lui ou l'arbuste qui la porte ; mais la fleur de l'amour est exilée de ces lieux comme l'amour lui-même : le chantre de la volupté'vtent s'asseoir sur une tombe, et soupire sa tendresse snr le territoire de la mort. Hélas! peut-être celte pierre couvre-t-elle au cœur qui eut aussi un printemps; peut-être, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit son âme du saint effroi du monde , l'adora-t-il comme le Dieu qui créa l'amour et le donna à la terre : mais bientôt, comme l'oiseau battu par les vents, baitu par l'orage des passions , il est venu se réfugier sur ces hauteurs, et, fatigué de la vie, il a voulu commencer l'éternité en oubliant tout ce qu) tenait au monde.

Ernest, ErnestI il n'est aucun endroit sur la terre inaccessible à cette funeste passion : ici , ici même, où tout la réprouve , où tout devrait l'épouvanter , elle sait encore trouver ses vic-

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LBTTBB XLIII. 249

times et les trainer à travers tous ses supplices. En Tain la nature sévère veut-elle effrayer l'amour et le repousser par sa sauvage Apreté; en Taiu la religion menaçante élève-t~elle partout de saintes barrières, appelle-t-elte la pénitence, le jeûne , les images du trépas, les tourments de l'enfer ; en vain les tombeaux parlent et s'ouvreiitde tous côtés; en vain la pierre insensible est-elle animée du pieux verset qni montre à l'homme la longue récompense de la vertu : ce passager d'un moment ne sait pas triompher de lui ; il est encore atteint ici même par ce terrible ascendaut ; il partage ici même sa fugitive existence entre d'inutiles remords et de vaines résolutions ; il dispute à la mort , à la sombre nature, à son corps tiétri d'abstinences, à la menaçante éternité , il dispute na sentiment à la fois délice et fléau de sa vie; il jette un long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il tressaille, se trouble, et garde de son souvenir une coupable volupté qu'il aime encore , qu'il nourrit dans son sein.

Ecoute, Ernest, et frémis. Hier je me promenais , ou plutôt je parcourais d'un pas inégal les environs de la chartreuse : la lune enveloppait d'un crêpe mélancolique et le couvent, et les arbres, et le cimetière ; l'orfraie seule interrompait de son cri sinistre la tranquillité de la Duit. Une croix s'est présentée à ma vue ; elle

était sur une hauteur que j'ai gravie. Je me suis assis ; j'ai regardé longtemps le eiel et l'étoile du soir, que j'avais vue si souvent de la maison que j'babitais avec Valérie.

Des gémiesemenls m'ont frappé ; je me suis levé : j'ai vu près de la croix , et à moitié caché par UD arbre, un religieux le visage couché contre terre. Sa voix plaintive, ses accents déchirants n'osaient peut-être monter vers le séjour de la paix ; la terre les engloutissait. Mon œur a tressailli ; j'ai cru reconnaître des maux trop bieq connus. Je n'ai osé l'interrompre, mais j'ai pleuré sur lui en ra'onbliant moi-même.

Sou long silence m'a effrayé. J'ai osé l'approcher ; je l'ai soulevé. La lune éclairait son visage pâle; ses traits flétris étaient encore jeunes, sa voix l'était aussi. Il m'a d'abord considéré comme s'il sortait d'un rêve ; puis il m'a dit ; — Qui es-tu? souffres-tu aussi? — Je l'ai pressé contre mon sein, et mes larmes sont tombées sur ses joues arides. — Tu pleures, a-t-il dit, ta es sensible. Je te remercie, a-t-il ajouté d'une voix tranquille. — Son regard m'a effrayé; sesgestes, son agitation me frappaient, et contrastaient avec sa voix, qui paraissait étrangère à son Âme , et qui semblait s'être séparée de sa douleur.

Je lui ai demandé qui il était. — Qui je suis?... a-t-il dit, en paraissant vouloir se rappeler

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LETTRE XLl!I. 251

quelque chose.— Fuis il m'a montré son habit : — JeBDÎH UQ infortuné! mon histoire est courte. Je suis Félix. On m'avait donné ce nom ; on se plaisait à croire que je serais hearcux : c'était en Espagne qu'on croyait cela ; mais , dit-il en secouant la tète et respirant péniblement, on s'est trompé. Le bonheur n'a pu demeurer là; les méchants m'ont tné là! — £t il frappa son cœur d'une manière qoi me déchira. — Quel mal, dis-je, vous a-t-on donc fait? — Oh ! il ne faut pas en parler ; il faut oublier ici , me dit-il en r^ardant la croix et joignant ses mains , il faut tout oublier ici , car il faut par-^ donner. — Il a voulu s'en aller, je l'ai retenu. — Que venx-tu de moi?a-t'il dit. Il est tard, et quand le matin viendra , il faut que j'aille au chœur , et avant ne faul-îl pas que je dorme ? Tu ne sais pas qu'alors je suis quelquefois heureux, oh t bien heureux I Je vois alors les plaines de Valence, des haies de fleurs de grenades... Mais ce n'est pas tout , ce n'est pas mon plus grand bonheur (et it se pencha vers mon oreille). Je n'ose te parler de Laurc... (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes rêves, mais quand je ■veille elle est mortel... — Il jeta un cri déchirant et se tut.

Ernest ! je ne me plaignis plus ; ma douleur s'arrêta devant une douleur mille fois plus terrible : Tu vis, m'écriai-je; tu vis, Valérie I

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ciel! oonserre-ln; congerve aussi ma raison pour te bénir! Et pais, me retournant vers le malheureax Félix , je le serrai dans mes bras , muet par l'excès de la pitié ; je ne troavai ancan son, ancune parole digne de son malheur. — Ne dis à personne , je t'en prie , que je t'ai paplé de Lanre, id c'est un grand péché ; j'ai voulu l'expier tous les jours, mais j'aime malgré moi; etqnand je veux penser au ciel, au paradis, je pense que F^aure y est ; et quand je viens ici la nait, car depuis que je suis... tu sais bien comment, dit-il en montrant sa tète, on me permet tout. Je BOTS da couvent par celte petite porte ; j'ai une clef, car je crains de troubler les frèrea dans leur sommeil ; je pleure, c'est un scandale. . . Eh bien! qu'est-ce que je vonlais te dire? — Quand vous veniez ici la nuit, Félix, disiez- Tous... — £b bien ! oui, la nuit; le vent, les arbres , cette eau qui roule, tout semble me dire son nom. Il me semble que tout serait beau si elle était là : je lu presserais contre mon sein qui brûle ; elle n'aurait pas froid , et le feuillage nous cacherait le couvent: car je n'oserais l'aimer au milieu du couvent ; j'ai tant promis aux pieds des autels de l'oublier! Mais, dit-il en soupirant longuement , je ne peux pas. — Tn ne peux pas , répétai-je I et je soupirai. —

Une sueur froide inondait mon corps; j'ajoutai son malheur au mien : j'étais anéanti.

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LETTBE XLItl. 253

— Écoate, me dit-il, ne te fais pas chartreax; va-t'en bieo loin, va en Espagne; mais n'aime pas. lia religion a raison de défendre d'aimer ainsi un seul objet plus que le ciel , plus que la vie, plus que tout. Adieu, n'aime pas : si tu savais comme on est malheureux i On me l'avait bien dit quand il en était temps, et je n'ai rien écouté. —

le ne sais pins ce qu'il me dit, ma tète se troubla ; je sais qu'il rentra dans son couvent , que le matin me trouva encore au pied de la croix ; que mon hôte me dit que le frère Félix était aimé de tout le couvent , qu'il ue faisait de mal à persoone, que le supérieur, homme doux et excellent, lui permet de se promener la nnit, depuis qu'il a perdu ta raison, et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimait est morte. Sa mélancolie l'avait jeté dans cette retraite , oe pouvant obtenir Laure , que ses parents forcèrent à se faire religieuse; il a appris qu'elle n'existait plue, et sa raison s'est entièrement égarée.

Je para, Ëmeri, ce séjour ne me convient plus : le malheureux Félix se montre partout à moi.

LETTRE XlIV.

OeU Plctn-Xali. le...

Je l'écris, qaoiqae je sois 8) faible, mon ami^ qae je puis à peine me soutenir. Je viens de passer dix heures au lit, mais sans que cela m'ait donné pins de force ; la fièvre m'a repris , je souffre beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu des Apennins, bier dans la jonroée. Le site de Pietra-Uala est presque sauvage. Ce bourg est caché dans des gorges de montagnes ; mais j'aime ce lien , qai parait oablië du inonde entier. 3'j suis depuis peu de temps , et déjà j'y ai vu de bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours , peut-être quelques semaines. Eh ] u'est-il pas indifférent en quels lieui je tralue des jours que Valérie ne voit pins , ponrva que je sois loin d'elle , et que je n'outrage plus le comte par cet amour que je dois cacher? Ici, du moins , je serai libre ; mes regarda , ma voix , ma solitude , tout sera à moi ; personne ne m'qb- Bervera... Ualbeureux ! quel triste privilège ta, réclames I quel trisle bonheur te reste I Valérie ! je ne verrai donc plus ta pitié? Elle était si fendre I si bonne!

LBTTHB XLIV.

J'ai été quelques heures sans fièvre; je me suis promené lentement ; je respirais avec plus de liberté : t'air est si pur dans ces moutngues ! J'ai été voir une petite maison qui appartient à mon hôte, et qui me platt beaucoup. Un torrent, destructeur comme la passion qui me dévore , a renversé près de la maison de hauts pins et do vieux érables ; ces arbres déracinés da rivage opposé se rencontrent dans leur chute , et semblent se rapprocher pour former snr le torrent un pont , sur lequel passe une écume blaucbe qui s'élève au-dessus de ses eaux tourmentées. Je me suis arrêté au bord de ce torrent , et j'ai regardé quelques corneilles qui passaient les unes après les autres sur ces arbres renversés, et dont les cria lugubres convenaient à l'état de mon âme.

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