SUR MADAME DE KEUDNEE. XLIX
seul pendant plusieurs heures. Elle a produit » sur moi un effet que je n'avais pas éprouvé » encore, et ce matin une cireonstanoe y a » ajouté. Elle m'a envoyé un manuscrit, avec » prière de vous le communiquer et de ne le » remettre qu'à vous. Je voudrais le lire avec » vous : il m'a fait du bien ; il ne contient pas ndes choses très-nouvelles; ce que tons les » cœurs éprouvent , ou comme bonheur, ou » comme besoin, ne tfHurait être bien neuf; » mais il a été à mon àme en plus d'un endroit. » Il y a des vérités qui sont triviales, et qui » Umt d'un coup m'ont déchiré. Quand j'ai In x> ces mots qui n'ont rien de frappant : Que de * » fois j'enviais ceux qui travaillaient à la sueur » de leur front, ajoutaient un labeur à l'autre n et se couchaient à la fin de tous ces jonra, » sans savoir que l'homme porte en lui une ]» mine qu'il doit exploiter! mille fois je me n suis dit : Sois comme les autres ; )) j'ai fondu » en larmes. Le souvenir d'une vie si dévastée, » si orageuse, que j'ai moi-même menée contre » tous les écueils avec une sorte de rage, m'a » saisi d'une manière que je ne peux peindre. »
L irOTIGl
Contradiction piquante et touchante! en môme temps qu'alors, près d'une personne admirée et aimée, il se plaignait d'une certaiiiG rigueur habituelle qu'il eût voulu attendrir» il se faisait l'organe d'une certaine sainteté mysti* que qu'il essayait de suggérer. Il écrivait : « le
me dis qu'il faut que je sois ainsi pour voua » ramener à la sphère d'idées dans laquelle je » n'ai pu le bonheur d'être tout-i-&U moi-»
)) même. Mais la lampe ne voit pas sa propre 1» lumière et la répand pourtant autour d'elle*.. » J'avais passé ma journée tout seul« et je n'éy) tais sorti que pour aller voir madame de ' ttKrûdner. L'excellente femme l elle ne «ait n pas tout, mais elle voit qu'une peine affreuse » me consume, elle m'a gardé trois heures pour D me consoler : elle me disait de prier pour D ceux qui me fisusaient souffrir, d'offrir mes Tb souffrances en expiation pour eux, a'ila en » avaient besoin. x> £t ailleurs : ... Je suis une
lyre que Forage brise, mais qui, en se brisant, » retentit de l'harmonie que vous êtes destinée » à écouter... Je suis destiné à vous éclairer en 1» me consumant.. Je voudrais croire» et j'essaie
SUR HADABIB 01 KRimNSK. Il
» de prier... i» Par Hialhenr pour Benjamin Constant, ces élans qoi se ranimaient près de
madame de Krùdner, et qui étaient au comble pendant la dorée du Pakr qa'U récitait a?ec ne se soutinrent pas, et il retomba bientôt au morcellement, à Tironie, au dégoût des choses/ d'où ne le tiraient pins qne par assaots ses nobles passions de citoyen ^.
A sa sortie de France, après 1815, madame de^lkriidner traversa successivement divers états de l'Allemagne, émouvant partout à sa foix les populations, et bientôt écondnite par les gouvernemens. M. de Bonald Tayant à ce propos persiflée dans le Journal des Débats du 28 mai 1817, d'un ton tout-à-fait badin ^, une
^ £o fait de relations qu'on aime , indiquons encore qus M** de Krttdiier connut M v de Gbateaubriand dô» l'heure à'Atala (1801). Les illustres Mémoires produifont ose lettre tout affectueiue, tout empresiée, qu'elle lui adressait à Kome sur la nouvelle de la mort de de BesnmoBt.
' M. de Bûoald commençait de la sorte : a M^^ de KrOdaer a été jolie, elle a publié un roman, peut-être
UI HOTIGB
plume amie» qui a'est peui-ètre autre qoe celle de Benjamin Constant, la défendit dans le Jour-- «ol de Pomda 30» et rappela au patricien offensant les simples égards qu'au moins il devait, lui» rhomme des races, à la petite-fille du maréchal de Munidi. Bientôt» en s'éloignant des échos de la Suisse et de la vallée du Rhin, les accens de madame de Krûdner ne nous arrivèrent plus. Nous la perdrons aussi de vue dans notre récit; ce que nous aurions i ajouter ne serait guère qu'une variante monotone de ce qdi précède. Elle publia quelques petits
lesi«n; il s^appelait, je crois» FalirU; il était sentimental et patsablement ennuyeox. Asjourd'hui qu'elle 8*est }etée dans la dévotion mystique , elle fait des propbétiesy c'est encore du roman» mais d*un genre tout
opposé » 11 finissait et concluait du même ton :
« L*£vangile en main, j'oserai lui dire que nons aurons toujours des pauvres au milieu de nous, ne fût-ce que de pauTres têtes. » L*anonyme du Journal de Porii se permit de trouTcr ce jeu de root final plus digne de Potier ou de Brunet» que d*un chrétien sérieusemeiit pénétré de l*ÉTangile.
SDR MADAMB DB KEUDNEE. LUI
écrits en allemand, dont on peut voir les extraits dans la notice de M. Marmier. Des professears d'université imprimèrent le détail des conversations qu'ils avaient eues avec elle. Dans tonte cette dernière partie de son apostolat, madame de Krudner ne me parait pas différer des nombreux sectaires qui s'élèvent chaque joar en Angleterre et aux États-Unis d'Amé^ riqoe : roriginalité de son rôle est finie. Ayant obtenu, vers la fin^ la permission de se rendre i Saint-Pétersbourg, elle en fut bannie peu après pour s'être déclarée en faveur des Grecs ; et elle mourut, en 1824, en Crimée, où elle essayaitde fonder mie espèce d'établissement pénitentiaire. Honneur et bénédiction à celle qui sut demeurer jusqu'au bout, et sons le scandale de son zèle, on infatigable martyr de la charité !
Mais c'est à la France, pour ne pas être ingrate, qu'il convient snrtont de garder le souvenir d'une personne qui, de bonne heure, a tourné vers elle ses regards, qui a embelli sa société, adopté sa langue, orné sa littérature, qui l'a aimée en tout temps comme Marie Stuart Taima, et qui, trahissant encore le fond de son
UV NOTICE SUE MADAME DE KEUDNER.
âme à son heure de mystique ivresse, ne rêva d'autre rôle en la revoyant que cdoi d'une Jeanne d'Ârc de la paix» de l'union et de la miséricorde.
Sainte-Beuve.