‹ ValérieChapitre 43 sur 68 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

sur moi-niéme ! Écoute donc , mon ami , s'il m'est possible toutefois de mettre un peu d'ordre dans mon récit : Qaoiqne Valérie ne soit qu'an septième mois de sa grossesse, on a craint qu'elle n'accouchât avant-hier. Son extrême jeunesse la rend si délicate , qu'on a toujours présumé qu'elle n'attendrait pas le terme prescrit par la nature. Nous avions dîné plus tard qu'à l'ordinaire , parce que Valérie ne s'était pas trouvée bien ; vers la fin du repas» je l'ai vue pâlir et rougir successivement; elle m'a regardé» et m'a fait signe de me taire ; mais après quelques minutes y elle a été obligée de se lever : nous l'avons suivie dans le salon, où elle s'est couchée sur une ottomane; le comte inquiet a voulu sur-leH^hamp faire chercher un médecin. Valérie ayant passé dans sa chambre, je n'ai point osé l'y accompagner; mais je suis entré dans une petite bibliothèque attenante , oè je pouyais rester sans être vu. Là, j'entendais Valérie se plaindre, en cherchant à étoufibr ses plaintes ; je ne sais plus ce que j'ai senti, car heureusement les douleurs ont un trouble qui empêche de les retrouver dans tous leurs détails, tandis que le bonheur a des repos où l'àme jouit d'elle-même, note^ pour ainsi dire, ses sensations, elles met en réserve pour l'avenir.

11 ne m'est resté que des idées confuses et

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douloureuses de ces cruels momens. Quand Valérie paraissait soufirïr beaucoup, tout mon sang se portait à la tète, et j'en sentais battre 1 es artères avec violence . J étais debout, appuyé contre nne porte de communication qui donnait dans la cbambre de la comtesse ; je l'entendais quelquefois parler tranquillement, et alors le calme revenait dans mon àme.Mais que devinsjOy quand je l'entendis dire qu'elle ayait perdu une sœur en couche de son premier enfant I Je frissonnai de terreur, le sang paraissait s'arrêter dans mes veines, et je fus obligé de me traîner le long des panneaux pour m'asseoir sur une chaise.

La comtesse appela Marie» et lui dit de ne chercher; je sortis de la bibliothèque, j'allai à sa rencontre, et je la suivis chez Valérie.— Je TOUS envoie chercher» Gustave, me dit-elle, en prenant un air presque gai ; mais les traces de la souffrance qui étaient encore sur son visage ne m'échappèrent pas : j'ai voulu vous voir un moment, et vous dire que cela ne sera rien ; mes douleurs se passent. J'ai pensé que vous seriez bien aise d'être rassuré; je sais l'intérêt que ▼DUS pTenesi vos amis .—Avec quelle bonté elle me dit cela 1 Mes yeux lui exprimèrent combien j'étais touché qu'elle m'eût deviné. — Vous devriez iaire de la musique , Gustave, me ditelle , mais pas au salon, je ne vous entendrais

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pas; ici à côté vous trouverez le petit piano , cela me distraira. — Savait-eUe > Ërnesl > qu'il fallait me distraire moi-même et me tranquilliser ? Je trouvai le piano ouvert ; il y avait une romaBce cpi'elle avait copiée elle-même ; ce fîit celle-là que je pris, elle m'était inconnue, je me mis à la chanter; je te noterai le dernier ecmplet pour que tu voies comment, par une inconcevable combinaison , cette romance me replongea dans mes tourmens et dans la plus hmible anxiété ; elle commence ainsi :

J'aimai» uie jeune bergôre.

L'air et les paroles sont, je crois» de Rousseau; il n'y avait peut-être que moi qui ne connusse pas cette romance. Il me semblait que Valérie reconunençait à se plaindre; je continuai pourtant. Tarrirai au dernier couplet:

▲près neuf moii de mariage ,

Inatans trop eoitru t Elle allait me domaer un gage

De nos amours, Quand la Tarquc, qui tout ravage, Trancha ses jours»

Ha Toli altérée ne put achever ; une sueur

froide me rendit immobile : Valérie jeta un en; je voulus me lover» volor à elle, je retom-

VALfiRi£.

bai sur ma chaise, et je crus que j'allais perdre entièremeol conaaissance. Je me remis cependant assez pour coorir à la porte de l'appartemeut de la comtesse. L'accoucheur sortit dans ce moment. — Au nom du ciel ! dis-je en lui prenant la main, et en tremblant de toutes mes forces, dites-moi s'il y a dn danger. — Il leva les épaules, et me dit ; — J*espère bien que non ; mais elle est si délicate qu'on ne peut en répondre, et elle souffrira beaucoup. — - D me semblait que l'enfer et tous sestourmens étaient dans ce moi j'espère. Pourquoi ne me disait^il pas : — iVon, il n'y a pas de danger. — Mais, vous-même, me dit-il , vous ne me paraissez pas bien. — Dans tout autre moment j'eusse pu être inquiet de son observation ; mais j'étais si malheureux, que toute autre considération disparaissait dans cet instant. Je me mis à courir par toute la maison, mon agitation ne me laissant aucun repos ; je ne sais tout ce qui se passa, mais je me trouvai à la chute du jour dans les rues de Venise, courant sans m'arréter ; je voulus demander un verre d'eau dans un café ; je vis un homme de ma connaissance qui s'avançait vers moi; la crainte qu'il ne m'abordât fit que je me mk à marcher trèsvite du côté opposé ; mes forces s'épuisaient entièrement. Je passais devant une église; elle était ouverte, j'y entrai pour me reposer.

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Il n'y avait personne qu'une femme ûgéo qui priait devant an antel où était un Ctirist ; à la feible clarté de quelques cierges, je voyais son visage où était répandue une douce sérénité. Ses mains étaient jointes » ses yeux enroyaient an ciel des regards où se peignait une résignation mêlée d'une joie céleste. Je m'étais appuyé contre qn des piliers de l'église, quand mes yeux s'arrêtèrent sur cette femme ; cette vue me calma beaucoup ; il me semblait que la piété et le silence qui régnaient autour de moi abattaient la tempôte de mon âme agitée. La femme se leva doucement, passa devant moi, me fixa un moment avec bienveillance ; puis elle regarda la place où elle avait prié, et reporta ses yeux sur moi; ensuite elle baissa son voile, et sortit Je m'avançai vers cette place, je tombai à genoux, je voulus prier ; mais l'extrême agitation que je venais d'éprouver ne me permit pas d'assembler mes idées. Cependant je sonÎBRrais moins ;^ il me semblait qu'en présence de FEternel , j sans pouvoir même l'invoquer , mes peines 1 étaient adoucies, par cela seul que je les dé- 1 posais dans son sein au mOieu de cet asile, où ' tant de mes semblables venaient l'invoquer.

Je ne faisais que répéter ces mots : Dieu de miséricorde ! . pitié I. .. Valérie I .. . puis je me taisais, et je sentais des larmes qui me soula-

▼ALÉBIE .

geaient. Je ne sais combieii de temps je restai ^insi ; qaand je me levai, il me sembla qaema

! vie était renouvelée, je respirais librement, je I me trouvais auprès d'un des plus beaux ta* blean de Venise, une vierge de Solimène ; plusieurs cierges l'éclairaient , des fleurs fraîches encore et nouvellement oifertes à la Ma** done mêlaient leurs douces conteurs et lenrs parfums à l'encens qu'on avait brûlé dans l'église. C'est peut-être Tamour, me disais-je, qui est venu implorer la Vierge ; ce sont deux cosnrs timides et purs qui brûlent de s'unir l'un à l'autre par des nœuds légitimes. Je soupirais proibndémenty je regardais la Madone; il me semblait qu'un regard céleste, pur comme le ciel, sublime et tendre à la fois, descendait dans mon ccsur ; il me semblait qu'il, y avail dans ce regard quelque chose de Valérie. Je me sentais calmé : elle ne souffre plus , me disais-je , bientôt elle sera remise » ses traits auront repris leur douce expression. Elle me plaindra d'avoir tant souffert pour elle; elle me plaindra, elle m'aimera peut-être. Insensiblement ma tète s'exalta ; je tombai à genoox. O honte 1 ô turpitude de mon cœur abject 1 le croirais-tu, Ernest? j'osaid invoquer le Dieu du ciel et de la vertu, qui ne peut protéger que la vertu, qui la donna à la terre pour qu'elle nous fit penser à lui, j'osais le prier dans ce

lieu saint de me donner le cœur de Valérie.

Je ae voyais qu'elle : les fleurs, leur parfiaiy la mélancolid du silence cpii régnait antoor de moi, tout achevait de jetcrnion cœur dans ces coupables pensées. J'en fus tiré par un enâml de chœur ; il m'arait apparemomt appelé plusieurs fois , car il me secoua par le bras : — . Sigoor, me dit-il, on va fermer Féglise. Il tenail un cierge i la main; je le regardais d'un air étonné ; absorbé dans mon délire , j'avais oublié le lieu sacré oii je me trouvais. Le dwge incliné de reniant de chœur me montra la place où j'étais à genoux, c'était un tombeau : j'y lus le nom d'Eupbrosine, et ce nom paraissait être là pour citer ma conscience devant le tribunal du juge suprême. Tu le sais, Ernest, c'était le nom de ma mère, de ma mère descendue aussi au tombeau» et qui refut mes sermens pour la vertu. Il me semblait sentir ses mains glacées, lorsqu'elle les posa pour la dernière fois sur mon front pour me bénir ; il ne semblait les sentir encore, mais pour me repousser. Je me lovai d'un air égaré ; je n'osais prier, je n'osais plus inroquer l'Étemel, et je revoyais Valérie mourante ; mon imagination me la montrait pàle et luttant contre k mort, le tordis mes mains; je cachai ma lète en embrassant un des piliers avec une angoisse inexprimable. — Ohl signer, dit l'enfant ef-

frayô , qu'avez-vous? — Je le regardais; il voulut s'éloigner de moi . — Ne crains rien, lui dis-je, — et ma voix altérée le rappela. — Je suis malheureux, mon ami, ne me fuis pas. — Il se rapprocha de moi. — Etes-vous pauvre ?

dit-il; mais vous avez un bel habit. — Non, je ne suis pas pauvre; mais je suis bien malheureux. — Il me tendit sa petite main et serra la mienne. — Eh bien, dit-il, vous achèterez des cierges pour la Madone, et je prierai pour vous. — Non, pas pour moi, dis-je vivement, mais pour une dame bien bonne, bonne comme toi. Oh I viens, lui dis-je, en le serrant sur mon cœur, et laissant couler mes larmes sur son visage; viens, être pur et innocent! toi, qui plais à Dieu et ne l'offenses pas, prie pour Valérie. — Elle s'appelle Valérie? — Oui. — Et qu'est-ce qu'il faut demander à Dieu? — Qu'il la conserve ; elle est dans les douleurs ; elle est malade. — Ma mère est malade aussi , et elle est pauvre? Valérie l'cst-elle aussi? — Non, mon ami; voilà ce qu'elle envoie à ta mère. — Je tirai ma bourse, où il y avait heureusement de l'or ; il me regarda avec étonnement : — Oh 1 comme vous êtes bon 1 comme je prierai Dieu et la sainte Vierge tous les jours pour vousl et avant pour... Comment s'appelle-t-clle? — Valérie. — Ah 1 oui, pour Valérie I — Ses mains se joignirent ; il tomba à

LBTTEE XXV.

genoux . Pour moit sans oser proférer une parole, j'élevais aussi mes mains, je baissais mes regards vers la tombe ; mon cœnr était contrit, déchiré ; et il me sembla que je déposais mon repentir et ses snpplices an pied de la croix sur laquelle le Carrache ayait essayé d'exprimer la grandeur du Christ mourant ; je voyais devant moi ce superbe tableau, faiblement éclairé par le cierge de Tenfiint.

LETTKE XXV- ' Venise, le.....

Toutes mes inquiétudes sont liiiics ; je ne tremble plus pour celle qui n'a été qu'un mo* ment, il est vrai, la pins henreuse des mères, mais qui existe, qui se porte bien. Oui, Ernest, j'ai vu la sensible Valérie, mille fois plus belle, plos touchante que jamais , répandre sur son fils les plus douces larmes, me le montrer éveillé , endormi , me demander si j'avais remarqaé tons ses traits , pressentir qu'il aurait le sourire de son père , et ne jamais se lasser de Tadmirer et de le caresser.

Hélas 1 quelque temps après, ces mêmes yeux ont répandu les larmes du deuil et de la douleur la plus amère : le jeune Adolphe n'a vécu que

quelques instans , et sa mère le pleure tous les jours. Cependant elle est résignée; mais elle a perdu cette douce gaité qui suivit ses premiers transports de bonheur ; la plus profonde i mélancolie est empreinte dans ses traits ; ils ont toujours quelque chose qui peint la douleur. En vain le comte cherche à la distraire ; ce qui la calme est justement ce qui la ramène à Adolphe. Elle a acheté un petit terrain qui appartient à des religieuses ; ce terrain est àLido, île charmante, près de Venise : c'est là que l'on a enterré le fils de Valérie. Le comte a été profondément affecté de la perte qu'il a faite ; je ne Tai pas quitté pendant son chagrin. Ma douleur , si véritable , la manière dont je l'exprimais , mes soins assidus , ont touché cet homme excellent. Il m'a témoigné une tendresse si vive 1 Je voyais qu'il me savait gré d'avoir quitté mon genre de vie solitaire.

Hélas! il ne saura jamais combien il m'a fallu de courage pour la fuir, pour lutter contre ces longues habitudes de mon cœur, si douces, si chères ! Je ne serai jamais compris. Toi seul, Ernest, tu pourras me plaindre, concevoir mes douleurs, et pleurer sur moi.

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V«ttUe, le

Explique-moi y Ernest , comment on peut n'aimer Valérie que comme on n'aimerait toute antre fnnme. je me promenais avec le comte, now avons rencontré une femme qui était arrêtée devant une boutique du pont de Rialto. ~ Voilà une bien jolie personne, me dit le eomte. — Je Fai regardée , et sa taille et •es cheveux m'ont rappelé Valérie ; j'ai eu envie de dire qu'elle ressemblait à la oomtesse, mais je craignais que ma voix ne me trahit Cependant, comme il y avait beaucoup de bruit sur le pont, et qu'il ne m'observait paa, je le lui ai dit. Nullement 9 m'a-t'il rèponda, cette femme est extrêmement jolie ; Valérie a de la jeunesse, de la physionomie, mais jamais on ne la remarquera. J'éprouvais quelque chose de douloureux, non pas que j'eusse besoin que d'autres que moi la trouvassent charmante , mais de penser que je Taime avec me passion si violente, qu'elle est pour moi le modèle de tous les charmes y de toutes les séductions , et que jamais je ne pourrai lui exprimer un seul instant de ma vie ce que j'éprouve ; je n'osais dire au comte combien je le trouvais injuste.

— Au moins , lui dis-je, on ne peut refuser à la comtesse le prix des vertus et de la beauté deTâme.— Ahl sans doute, c'est une excellente femme : ce sera une femme bien essentielle , et quand elle aura été plus dans le monde, elle sera même extrêmement aimable. — Quoi 1 Valérie, tu as besoin de plus de développement pour être extrêmement aimable !

Ton esprit, ta sensibilité, tes grâces enchanteresses ne t'assignent-elles pas déjà la première de ces places qu'osent le disputer des femmes légères , qui , avec quelques mines , quelques grâces factices et de froides imitations de ce charme suprême que la vraie bonté seule donne, se croient aimables î Comment penses-tu devenir meilleure , toi, qui ne respires que pour le bonheur des autres ; qui , renfermée dans le cercle de tes devoirs, ne compte tes plaisirs que par tes vertus ; emploies chaque moment de la vie au lieu de la dissiper ; diriges ta maison et la remplis des félicités les plus pures î Moi seul, serais-je donc destiné à te comprendre, à t'apprécier ; et n'aurais-je eu cette faculté que pour devenir si malheureux! Ces tristes réflexions avaient absorbé mon attention; je marchais silencieusement à côté du comte , et je me disais : l'homme ne saura-t-il donc jamais jouir du bonheur que le ciel lui donne ? Et cet homme si distingué , si bien fait pour

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èire heureux par Valérie , ne se troa?erait-il pas en effet plus à envier et pins heureux qu'un autre? Mais pourquoi, me disais-je, faut-il que le bonheur soit uu délire ? Cette ivresse même avec laqndle Tamour le juge , ne le dégrade* t-il pasf et ne vois-je pas le comte rendre chaque jour le plus beau des hommages à Valérie, lui confier son avenir, lui dire qu'elle embellit sa vie , et avoir besoin d'elle comme d'un air pur pour respirer? Mais j'avais beau me dire tout cela » je finissais toujours par penser : — Ah I comme je l'aimerais mieux I

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