ERNEST A GUSTAVE
fi., le 26 janfier.
Je suis en Scanio, cher Gustave; j'ai quitté Stockûlm, et pour retourner chez moi» j'ai passé par tes domaines. J'ai fait le voyage avec l'ex* trême vitesse que permet la saison : mon traîneau a volé sur les neiges. Hélas I pourquoi ce mouvement si rapide ne me rapprochait-il pas de loi? Depuis près de deax mois j'ignore ce que tu fais, et cela ajoute encore aux chagrins de l'absence. Je sais d'ailleurs comlnen le dé* part de Valérie t'a affligé. Pauvre ami I qae foistu? Hélas! je le demande en vain à la nature engourdie .autour de moi ; mon cœur même, mon cœur si brûlant d'amitié, ne me répond pas quand je l'interroge sur ton sort : il me présage je ne sais quoi de triste, et même de
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•omlm. Gvstaye, Gastave» tii m'effraies wni-
yent... Je voudrais partir, le voir, me rassurer sur ta destinée. Cher ami, je le sens, je ne puis plus vitre sans toi... J'irai f arradier à ces ftinestes lieux. Tu le sais, sous cette apparence de calme, ton ami porte un cœur sensible, et c'est peat4tre cette même sensibilité cpii a tronvé dans Famitié de quoi suffire doucement à mon cœur.
Je emtinnorai ma lettre demain ; je t'écrirai do chàtean de tes pères, et ne ponrant être avec toi, je visiterai ces lieux témoins de nos premiers plaisirs.
Je Vécris de ta chambre même que j'ai fait onyriri et dans laquelle j'ai encore tronvé mille choses à toi ; j'ai tont regardé, ton fusil, tes livres : il me semblait que j'étais seul au monde avec tous ces objets. J'ai feuilleté un de tesphi* losophes favoris ; il parlait da conrage, il enseignait à supporter les peines, mais il ne me consolait pas, je l'ai laissé là; puis j'ai ouvert la porte qui donne sur la terrasse» je sols sorti. La nuit était claire et très-froide ; des milliers d'étoiles brillaient ao firmament. J'ai pensé combien de fois noos noos étions promenés ensemble» regardant le ciel» oubliant le froid» cherchant parmi les astres la couronne d'Ariane 9 dont l'amoor et les maltieors te ton-
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chaient tant, et TAloile polaire, et Castor et PoUux qui s'aimaient comme nous : leur amitié foi éternisée par la fable ; la nôtre» disionfr-nons, le sera anssi, parce qne rien de ce qni est grand et beau ne périt. Je me rappelais nos conversationsi et je sentis mon cœur apaisé. La natore seule nnit à sa grandeur ce calme qui se communique toujours; tandis que les plus beaux ouvrages de l'art nous fatiguent, quand ils ne nous montrent que rhistoire des hommes.
Je rentrai dans ta chambre ; combien je fiis touché» Gustave» en trouvant dans ton bureau ouvert un monument de ta bienfidsance» un fragment de billet : je le copie, afin que ton cœur flétri par le chagrin se repose doucement pendant quelques instans ^
Gustave» ces lignes achevèrent de m'attendrir ; un besoin inexprimable de te serrer contre mon cœur» qui sait si bien t'aimer» me donnait une agitation que je ne pouvais calmer» que tout augmentait dans ce lieu si rempli de ton souvenir . Je descendis dans la grande cour du château ; je traversai ces vastes corridors» jadis si animés par nos jeux et ceux de nos compagnons» maintenant déserts et silencieux; je passai devant la loge aux renards» et je me rappelai» en voyant ces animaux» le jour où par
1 Ce fragment ne t'est pas treuvé.
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mon imprudence l*un d oux le blessa dtin{jerensement Je saisis les barreaux de la grille, et je les regardai s'agiter et courir çà et là. Hector, ce beau chien danois si fidèle, arriva, me vity et tourna autour de moi en signe de reconnaissance; je pris ses larges oreilles, je le caressai, en pensant qu'il aimait, qu'il ne t'avait sûrement pas oublié : et soudain une idée, dont ta riras, me passa par la tète; je conms à ta chambre, où j'avais encore vu un de tes habits de chasse ; je rapportai à Hector en le lui faisant flairer, et je crus voir que ce bon chien le reconnaissait. Ce qn'il y a de sûr, c'est qu'il mit ses pattes sur Thabit, remua la queue, et donna toutes les démonstrations de la joie auxquelles il mêla quelques sons plainiih. Ce spectacle m'attendrit tellement, que je pressai la téte de cet animal contre mon sein, et sentis couler mes larmes*
Adieu, Ernest, je pars pour le presbytère de d'où je t'écrirai dans quelques jours.
J'ai été an presbytère ; j'ai reva notre respectable ami le vieux pasteur et ses charmantes filles. Le croirais-tu? Hélène se marie demain, et j'ai promis d'assister à ses noces. J'arrivai à six heures du soir à cette paisible maison ; un vaste horizon de neige m'éclairait assez pour me conduire, car il feisait déjà nuit quand je
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partis. Mon traîneau fendait Tair ; les lamières do presbytère me gaidaieni, et je dirigeai ma toime par le lac ob de jeniic» tHNèiêÉ tt'JPdiquaient le chemin que je devais suivre; car to sais combien ce lac est dangereux par les sources qui s'y troarent, et qui l'enpActottMe geler également partout. Le silence de la nuit et de ces eaux enchaînées me faisait entendre chaqae pas de cheranx, et laissait atrirer Jo»* qu'à moi le bruit des sonnettes d*àiilt<(B#€liè¥Éifk de paysans qui regagnaient les hameaux, et aoqœl se mêlait de temps en temps la voix raiiqne et solitaire de quelques lonps de la forêt voisine ; j'en vis un passer devant mon traîneau , il s'arrêta à quelque distance» mais il n'osa m'attaqner.
Quand j'arrivai au presbytère , je vis une quantité de traîneaux sous le hangar» près de la maison , avec de larges peaux d'onrs qui les couvraient, et qui me firent juger qu'ils n'appartenaient pas à des paysans ; je trouvai le corridor très^éclairè, couvert d'un sable fin et blanCy et jonché de feuilles de mélèse et d'herbes odorantes : j'eus à peine le temps d'ôter mon énorme wishonra, que la porte s'ouvrit et me laissa voir une nombreuse compagnie.
Le vieux pasteur me reçut avec une touchante cordialité; il se réjouit beaucoup de me revoir. Lajenne sorar d'Hélène vint me présenter des
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liqueurs faites par elle-même, et des fruits séchéfi; ei le vieillard ensuite me fit faire la connais* sance d'un jeune homme de bonne^ mine, en me disant : — Voilà mon gendre futur ; demain il épouse Hélène. — A ces mots, je sentis quelques battemens de cœnr. Tu sais combien la jeone Hélène me pinl. J'avais été bien près de ] Taimer; et Tidéo que ma mère n'approuverait i jainais une union entre elle et moi me donna la force de combattre tout de suite un sentiment qui ne demandait qu'à se développer. La raison m'avait ordonné de la quitter; maiSf dans cet instant» tous ces aimables souvenirs revinrent à ma mémoire, et je me rappelai vivement cet été tout entier passé avec elle. Hélène s'approcbi de moi» sur Tordre de son père ; elle me salua une seconde fois, et avec plus de timidité que la première. Le vieillard ît apporter du vin de Maiaga» qu'on versa dans une coupe d'argent, pour me faire boire, selon l'usage, à la santé des futurs époux. Hélène, pour suivre encore la coutume» porta cette coupe à ses lèvres, puis elle me la présenta en baissant les yeux. Je rougis, Gustave, je rougis prodigieusement. Je me rappelai qu'autrefois» quand j'étais à table auprès d'Hélène» et que^ cette même coupe faisait la ronde, mes lèvres cherchaient la trace des siennes : maintenant, tout m'ordonnait une conduite opposée. Ma
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jeune amie s*cn aperçut, et je vis ce front si pur se couvrir aussi de rougeur* Je sortis pré* cipitanunent et fis quelques tours de promenade dans le petit jardin, où je vis encore des arbres que nous avions plantés ensemble. La lune s'était levée ; j'étais redeyenu calme comme elle : je m'applaudis de R'ayoir pas troublé le cœur d'Hélène par une passion qui aurait pu être douloureusement traversée» de n'avoir pas aussi affligé ma mére $ et je me composai, da bonheur d'Hélène, que je voyais déjà heureuse épouse et mére, une suite d'images qui me consolaient de ce que j'avais perdu.
Adieu , Gustave . Que n*es-tu ici au milieu de ces scènes naïves et tranquilles » ou que ne suis- je près de toi pour adoucir tes maux I