‹ ValérieChapitre 48 sur 68 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

Veniie. le

Voilà la copie de la lettre de Valérie ; ne pouvant dormir, je l'ai transcrite pour toi, mon ami. Quelle nuit délicieuse je viens de passer 1 Je me suis établi dans le petit salon jaune : j'y ayais Eût placer le portrait de Valérie ; mais tu ignores encore ce qu'il y a d'enchanteur pour moi dans ce tableau, peint par Angelica ; je veux que toi-même tu rapprennes dans les paroles ingénues et presque tendres de Valérie. Reviens avec moi au salon, Ernest. Au-dessous du tableau, qui occupe une grande place» est une ottomane de toile des Indes : je m'y suis assis; j'ai fait du feu ; j'ai mis auprès de l'ottomane un grand oranger que Valérie aime beaucoup ; j'ai arrangé la table à thé ; j'en ai pris comme j'en prenais avec elle, car elle Taime passionnément. Le parfum du thé et de Foranger , la place où elle était assise , et où je n'ai eu garde de m'asseoir, croyant la voir occupée par elle, tout m'a rappelé ce temps de rayissans sourenirs... Je suis resté comme cela jusqu'à deux heures du matin, et puis j'ai lentement copié sa \pttre , m'arrétant à chaque

iSB VALÉmiB.

ligne, comme on s'arrôte en revoyant, après une longue absence, son lieu natal, à chaque place qui vous parle du passé.

Copie db ia lbttrb de Yaléeib.

« Vous n'avez pas cru, bon et aimable Gustave, que vos amis aient pu vous oublier au Biilieu de leur bonheur. Si j'ai tardé si long-temps à vous écrire, c'est que j'ai youln vous faire plus d'un plaisir à la fois ; et je savais que mon portrait vous en ferait, surtout parce qu'il TOUS rappellerait des momens que tous aimiez. J'ai donc retardé ma lettre, et vous avez aujourd'hui les traits de Valérie; tous UTes les souTenirs de Lido, et ces paroles, que je voudrais rendre touchantes, par l'amitié si Traie que j'ai pour vous.

» Que n'ai-je, comme tous ou comme mon mari, étudié Thistolre et les arts, pour vous parler plus dignement de tout ce que je vois 1 Mais je ne sids qu'une ignorante ; et si J'ai senti , ce n'est pas parce que je sais penser, c'est parce qu'il y a des choses si belles qu'elles

en TOUS une fàculté qui tous aTertit que c'est là la beauté. Je vous écris de Florence, qui est, dit^on, la ville des arts. Ah I la nature l'a bien adoptée t Aussi, que de fois |'ai rêvé aux

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bords de TArno, et soui lu épais ombrage des Gaccinesl Gela m'a rappelé aos promenades de Sala, et près de Vérone. Il n'y a pas de cirque ici ; mais que de monumens appellent rattention I cpie d'écoles difiérentes ont envoyé leurs chefs-d'œuvre I c'est ici aussi que vivent la Vénus et le jeune ApoUoa i ou peut réellement dire qu'ils vivent ; ils sont si purs» si jeunes , si aimables! Ne sachant rien dire moi-même, il faut que je vous rende ce qne disait mon mari : que la Vénus est belle ; et Ton sent pourtant qne, s'il y avait une femme comme celle-là, les autres n'en pourraient être jalouses. £ile a si bien l'air de s'ignorer, d'être étonnée d'elle-même l Sa pndenr la voile; quelque chose de céleste couvre ses formes ; et elle intimide en paraissant demander de l'iadnlgence. J'ai été à la fameuse galerie du grand duc ; j'yai vu lalfadonnadellaSeggiola, de Raphaël ; mes regards se sont pénétrés de sa haute beauté. Quel céleste amour rempUises traits si pars 1 Un saint respect, un doux ravissement sont entrés dans mon cœur.

J'ai vu, nonloin d'elle, un tableau d'un mat* tre peu connu ; c'était un berceau et une jeune femme assise à c6té. Soudain je me suis prise à pleurer , et j'ai pensé à mon fils et aux douces félicités que j'avais rêvées si souvent : je me suis retracé ce berceau où jeneTai couché que

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deux fois ; ce berceau que je m'étais si déli^ cieosement peint, tantftt èdairi par le premier rayon du soleil, et mon enfant dormant , tantôt moi-même, m'arrachant au sommeil»

marmorant snr lai de douces paroles pour Fendonnir ; et je me disais : a O mon jenne Adolpliel tu es tombé de mon sein comme une fleur 'de deux matins» et tu es tombé dans le cercueil I et mes yeux ne te yerrontplus sourire! » et je me suis retirée dans Fembrasure d'une fenêtre I / où j'ai abondamment pleuré , cherchant à cacher mes larmes. Mon mari, qui est sonrenn , a voulu me consoler. Vous savez combien cet être si aimable, si excellent» a de pouvoir sur moi ; mais ma douleur ne m*en a pas moins aussi ramenée à votre souvenir, à votre infatigable patience. Ohl comme vous cherchiez toujours à calmer mes peines ! comme tous me parliez toujours de mon Adolphe I Je n'ai rien oublié» Gustave. Je vous vois encore, à Lido» changer mon aride douleur en larmes mélancoliques , et cueillir auprès du tombeau de mon fils les roses que vous y aviez fait croître : ces fleurs» si souvent destinées au bonheur» me paraissaient mille fois plus belles, par le triste contraste même de leur beauté et de la mort ; tant la pensée qui touche Tàmo embellit tout!

» Ces chers et tristes souvenirs m'ont donné le désir de les arrêter encore» de les ûxqï, et,

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si je quitte one fois Venise et la place où dort

mon Adolphe, de les emporter dans une terre où ils me rappelleront vivement Lido.

Mon mari désirait depuis long-temps avoir ttion portrait y feit par la fameuse Angelica, et j'ai pensé qu'un tableau tel que j'en avais l'idée pouvait réunir nos deux projets. Ha pensée a merveilleusement réussi ; juges-en vous même. N'est-ce pas Valérie, telle qu'elle était assise si souvent à Lido; la mer se brisant dans le lointain» comme sur la c6te où je jouais dans mon enfance ; le ciel vaporeux ; les nuages roses du soir, dans lesquels je croyais voir la jeune âme de mon fils ; cette pierre qui couvre ses formes charmantes, maintenant, hélas 1 décomposées; et ce saule si triste , inclinant sa tète , comme 8*0 sentait ma douleur ; et ces grappes de cytise, qui caressent en tombant la pierre de la mort; et dans le fond, celle antique abbaye où vivent de saintes filles, qui ne seront jamais mères, dont la voix nous paraissait la musique des anges? N'est-ce pas le tableau fidèle de cette scène d'attendrissante douleur ? Quelque chose y manque.encore ; c'est Tami qui consolait Valérie, et ne l'abandonnait pas à sa morne douleur j c'est Gustave. Peut-il la croire assez ingrate pour l'avoir oublié ? Valérie ne pouvait le placer lui-même dans le tableau ; mais il y est pourtant, il s'y reconnaîtra. Qu'il se rap-

pelle le 15 novembre, où j'étais allée seule à Lido, où, dans une sombre tristesse, mes yem restaient attachés sur la tombe d'Adolphe; Gustave accourut; il apportait un jeune arbuste, qu'il voulait planter près de cette place ; U avait aussi des lilas nooés dans un moachoir : il savait combien j'aimais cette fleur hâtive et douce, et ses soins en avaient obtenu quelques qnes de la saison même qui les refuse pre»-»

que toujours. Leur parfum me réveilla de ma sombre rêverie 1 je vis Gustave si benr^ox da m*en apporter, que je ne pus m'empèeher de lui sourire pour l'en remercier ; et Gustave retrouvera dans le tableau, près de la place où je suis assise, nn monchoir noué d*où s'échappent des lilas, et son nom tracé $ur le mour choir.

» Je TOUS envoie aussi une très-belle table

de marbre de Carrare, rose comme la jeunesse, et veinée de noir comme la vie ; faites-la placer sur le tombeau de mon fils : Elle n'a que cette

simple inscription : Ici dort Adolphe de iW...,

du dQubk 9Qmmeil d§ I mmcmce éi$ da la

» Je vous envoie aussi de jeunes arbustes que j'ai trouvés dans la Villa-Médicis, qui viennent des lies du sud et fleurissent plus tard que ceux que nous avons déjà : en les couvrant avec précaution l'hiver, ils ne péri-

LETTEB XXXII.

Tont pas, et nous aurons encore des fleurs

quand les autres seront tombées.

» Mon mari vous écrira de Rome : il vous envoie denx vues de Volpato. Faites placer mon portrait dans le petit salon jaune, où nous prenons le thé ordinairement. x>

Eh bient Ernest , que dis-tade oette ebar*

mante lettre, si enivrante pour moi, et pourtant si pure? Que je serais le plus abject des hommes » si je pensais A Valérie autrement qu'avec la plus profonde vénération I Qu'elle est touchante cette lettre! qu'elle est belle l'âme de Valérie, de celle qni daigne être ma sœnr, mon amie I et qu'il serait Iftche celui dont la passion ne s'arrêterait respectueusement devant cet ange , qui ne semble vivre que pour la vertu et la tendresse maternelle 1

YALÉKIE.

LETTRE XXXllL

' Venu»» le...

J'ai repris ma santé ; au moins, je suis mieux. Je m'occupe de mes devoirs» et mes jours ne

se passent pas sans que je ne coiripte même de grands plaisirs. Chaque matin je visite le tableau ; je me remplis de cette douce contemplation ; je retrouve Valérie :il me semble, dans CCS heures d'amour et de superstition, qu'elle me voit, qu'elle m'ordonne de ne pas me Uvrer à une honteuse oisiveté, à un lâche découragement, et je travaille.

Cette maison, qui me paraissait si triste depuis qu'elle est partie, est redevenue un habitation délicieuse, depuis que je suis souvent dans le salon jaune; la ressemblance du portrait est frappante : ee sont absolument ses traits, c'est l'expression de son âme, ce sont ses formes. Il m'arrive quelquefois de lui parler, de lui rendre compte de^ que j'ai fiiit. Je retourne souvent à Lido. J*ai planté les arbustes qu'elle m'a envoyés ; j'ai fait mettre aussi la pierre sur le tombeau d'Adolphe. Hier, je suis resté fort tard à Lido ; j'ai vu la lune se lever. Je me buis assis au bord de la mer ; j'ai

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rcpafiSG lentement toute cette époque qui contient ma vie» depuis que je connais Valérie : je me suis retracé ces soirées où, assis ensemble, nous entendions murmurer le jonc flétri autour de nous; où la lune jetait une douteuse et pâle clarté sur les ondes, sur les nacelles des pè"cheurs ; où sa timide lueur arrivait en tremblant entre les feuilles de quelques vieux mûriers» comme mes paroles arrivaient en tremblant sur mes lèvres, et parlaient à Valérie d'un autre amour. Alors aussi les filles de sainte Thérèse entonnèrent de saints cantiques ; et ces ▼oiz, réservées pour le ciel seul, arrivant tranquillement à nous, conjurèrent l'orage de mon aeiuy comme autrefois le divin législateur des chrétiens conjurait la tempête de la mer et ordonnait aux vagues de se calmer. Tout cela m'est revenu dans cette mémoire que nous portoÉs ^Èam notre cœur, et qui n'est jamais sans larmes et sans doux attendrissement.

Peut-être ne devrais-je pas penser ainsi à Valérie» revenir à elle par tous les objets qui me la retracent ; je le sens bien : 0 n'est pas prudent de chercher le calme par ces chemins dangereux.

Mais enfin l'essentiel n'est-il pas de me retrouver moi-même, et avant de jeter le passé dans Tablme de l'oubli, ne faut-il pas chercher à acquérir des forces? Si je fidsais chaque jour

seulement an pas, si je pouvais m'habitoer à

la chérir tranquillement Oai, je te le pro-

meii, Ernest, je le lérai ce {mw, qui» en m'éloignant d'elle, m'en rapprochera et me rendra digne de son estime et de la tienne.

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