‹ ValérieChapitre 56 sur 68 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

Près de GonncglianOy le...'

J'ai passé quelques jours seul , entièrement seul , voulant éviter de me montrer au comte ; j'ai £Edt une conrse dans les environs» et je t'écris d'nn petit village qui est près de Connegliano, endroit charmant, mais dont le site romantique était trop riant pour moi : j'ai cherthé les montagnes ; lenr solitude me conyient mieux.

Aft-tu jamais entenda , Ernest , ces sources

, souterraines dont le bmit sonrd et mélanooU- \ que se perd dans le mouvement de laclivité, et n'est point remarqué ; mais le soir , quand le voyageur passe, et que, fatigué , il s'assied avant d'entreprendre le chemin qui lui reste à fsiie, et que» se recueillant» il semble écouter

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Il Mtiiro^ il en est frappé, il y abandoniie m pensée, et kuaibe dans des rÔTmes profondes?

Je suis comme ces sources cachées et ignorées» qui ne désaltéreront personne» et qui ne donneront que de la mélancolie; je porte en moi un principe qui me dévore, et Ton passe à / côté de moi sans me comprendre, et je ne sois bon à rien, Emeat. ^

Où est-il ce temps où mon cœar, pins jeune encore que mon imagination, ressemblait aux poètes qoii dans nn petit espace, aperçoirent on monde entier, oà nn édio an dedans de moi répondait à chaque voix qui se faisait entendre, OÙ il y avait en moi de quoi remplir tant de jours? La vie me paraissait comme nne ilear, d'où sortait lentement un fruit superbe ; et maintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrière moi , comme les feuilles qui tombent vers la fin de Tautomne. Tout a pâli autour de moi ; et les années de mon avenir s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autres, sans que les ailes de l'espérance et de l'imagination m'aident à passer au delà. Quoil d'une seule émotion, d'une seule secousse, ai-je donc épuisé l'existence? On dit que le cœur de l'homme est si changeant, qu'une affection est bannie- par une autre , qu'une passion s'élè?e à peine qu'elle voit déjà sa rivale lui succéder. Suis-je donc meilleur ,

TALÉEIB*

OU ne sais-Je qu'autre 1 J'ai vu tant de douleurs si passagères, qaejemesaisditsaareiil: «Nos* douleurs sont écrites sur le sable , et le vent du printemps ne trouve plus les traces de Tautomne.» Il est des âmes» dirais-Je, plus distinguéesy je le crois presque» des âmes plus susceptibles de se jeter tout entières dans une seule pensée ; elles ont le privilège d'être et plus heureuses et plus misérables. Mais ad-^ mire , Ernest , cette Providence , qui sait leur laisser de longs , d'ineffaçables souvenirs de leur bonheur , et les fiiit disparaître dans la tempête.

Et moi aussi, Ernest , enfiuit de l'orage, je I disparaîtrai dans Forage, je le sens; un pressentiment, que j'accueille comme un ami, me le dit ; je le sentais hier lorsque, me promenant, je marchais à grands pas le long d'un prédpice. Je regardais les arbres déradnés, les pierres qui roulaient, et des eaux qui se précipitaient sans repos au milieu des rochers ; je vis un amandier qui paraissait comme eiilè au milieu d'une nature trop forte pour lui ; cependant il avait porté des fleurs que le vent vint chasser les unes après les autres dans le pré* cipice ; et je m'arrêtai et contemplai cette image ( de destruction, sans éprouver de tristesse : je tombai dans une morne stupeur ; et je vis, en me réveillant, que moi-même j'avais dépouillé

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piuaieurs branches du jeune amandier» et jeté une grande partie de ses fleurs dans le précipice.

Ernest, il n'est pas bon que l'homme soit ieul. Sublime vérité» comme mon cœur te sent 1 cmime, dans ma misère et ma triste solitude, je rêve à ces paroles I comme je place là son image» non pas comme ma ccmipagne» ce serait liop de ffiUdté , mais arrivant à moi quelquefois pour m'aider à vivre et à reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et lan-

mimmmntt \

Tai pensé souvent que les hommes passaient à travers l'amour comme à travers les années de leur jeunesse » qu'ils Toubliaient comme on oublie une ftte, et qu'un antre amour, celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire, occupait l'àme toute entière. £t moi aussi, j'ai rêvé quelquefois à la gloire, dans ces bdles années où mon sommeil n'était pas troublé par des jours d'ennui et de douleur» et où mes songes étaient si beaux; je me figurais la gloire comme rameur» s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en elle tout ce qui est grand. Celle que je révais s'occupait du bonheur de tous» comme Tamour s'occupe du bonheur d'un seul objet; elle cherchait à attendrir sans songer à étonner ; elle était vertu pour cdui qui la portait dans son sehn» avant que les

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honuuoft l'eussent appelée gloire » et qae les éTénemeiis eiweiil tenri ses bean projeli.

Mais qu*a de comninn la gloire avec la petite ambition de la foule» avec cette misérable prétention de se croire quelque cbose parce qa*on s'agitef Si peu farent destinés à oompier pour rhumanité, à vivre dans les siècles» à marcher avec leur ascendant oomme avec leur ombre»

et à forcer tous les regards à se baisaerl n est une gloire cachée, mais délicieuse, dont personne ne parle ; mon cœur a battu pour elle mflle et mille fois; elle s'emparait de diacmi de mes jours, elle en faisait une trame magnifique; je me créais une compagne, j'avais un ami» j'aimab non seulement la Tertu» j'aimais aussi les hommes. Tout est fini ; je ne puis plus rien, ni pour moi ni pour les autres.

Je le sens» c'est moi-même qui .me suis

; jeté sur Técueil contre lequel je me suis brisé.

:* Je me rappelle ces jours où je pressentais ma destinée» et où l'ami que nous portons tous en nous m'avertissait du danger. C'était alors qu'y fallait fuir , et je restais; je sentais que je ne devais pasi'aimer» et j'ai «oulu essayer Ta-» mour» comme les enfans» sans mémoire et sans prévoyance, essaient la vie et ne songent qu'à jouir ; je sentais que son regard» que sa voix» que son Ame surtout » étaient du poison pour moi» et je voulais en prendre et m'arrèter quand

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il serait temps. Insensé ! il n'a plus été temps 1 £t cependant» Ernest , l'amour qne je sens est

grand comme la yéritable gloire, il en rendrait capable; une seule de ses extases ferait renon- 1 cer à Tempire du monde» il est la félicité que \ les hommes aveugles poorsolTont sons mille formes : il vit avec la vertu ; il est beau comme elle» mais il en est. la jeunesse; et ceax qui, dans nn rare concours de circonstances, eurent , pour présent du ciel , des jours coulés dans cet amour, doivent être les meilleurs des hommes.

Ernest, je crois qne tn ne comprendras rien à cette lettre : je laisse errer mes pensées; je confonds le passé, le présent; mes idées sont là, comme nn ancien héritage qn'il fiindrait mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien , je remettrai ma vie à mon père céleste; je Ini dirai : « Pardonne, 6 mon Dien I si je n'en tirai pas nn meilleur parti ; donne-moi la paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père I toi qui es toute bonté , tu me donneras une goutte de cette fiHicité pure et divine dont tn tiens un océan dans tes mains ; tu retireras de mon cceur ic trouble et l'orage de la passion qui me tourmente, comme tn retires d'un mot la tempête qui a soulevé la mer. Mais laissemoi, mon Dieu i le souvenir de Valérie, conune on voità travers la vapeur du soir les arbres et

VALBEIE.

la fontaine, et le toU auprès duquel on commença la vie» et desquels nous avaient floignés

nos pas errans et nos jours chargés d'ennui. »

Je suis revenu depuis quelques jours ; je les

ai revus tous deux . Mon parti est pris, il est irrévocable ; je veux partir, je suis trop malheureux. Il me juge» il me croit ingrat; il ne peut descendre dans mon cœur» et y lire mes tourmens ; il ne peut me concevoir, en ne voyant en moi que des contradictions perpétuelles. La douleur dans mes traits » le dégoAt de la vie » qu'il n'a que trop aperçu en moi , tout lui fait croire que je suis sous la dépendance d'un caractère sombre» peut-être haineux. C'est en vain qu'il a cherché à me ramener au bon^ heur ; toutes les apparences sont contre moi : je repousse chacun des moyens qu'il m'offire pour me distraire» et jamais je ne réponds A sa tendresse par ma confiance. Je vois que je donne du chagrin à Valérie » que ma aituation afflige. Il faut donc les quitter I L'amour et Ta^

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De la Brenta, le

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mitié me repoussent également ; tous deux je les oatrage. Ne serai-je donc jamais jnstifiél Hélas! je mourrais content, si une seule fois Valérie se disait , en versant une larme de pitié ; a 11 m'aima trop pour son repos I » Oui , une fois, n'est^^ pas, Ernest, quand je ne serai plus, elle le saura? Il saura aussi que je Taimai ; que Tamitié ne me trouva pas ingrat Une fois, tout sera dévoilé, quand je serai descendu dans la demeure du repos , là d*où Teffroi parle aux autres, mais où celui qui Tinspire a laissé derrière soi les passions et les douleurs. Ne feffiraie pas, Ernest, jamais je n'attenterai à ma vie ; jamais je n'offenserai cet être qui compta mes jours, et me donna peit»

dant si long-temps un bonheur si pur. O mon : ami l je suis bien coupable de m'ètre livré moimême à une passion qui devait me détruire I liais, au moins, je mourrai en aimant la vertiTl et la sainte vérité ; je n'accuserai pas le ciel dej mes malheurs, comme font tant de mes semblables; je souffrirai, sans me plaindre, la peine dont je fas l'artisan , et que j'aime quoiqu'elle^ me tue : j c souffrirai , mais je dormirai . Ensuite, j je m'avancerai à la voix de l'Éternel , chargé de bien des fautes , mais non marqué par le suicide, le ne vous épouvanterai pas, êtres chers cl vertueux , ô mes parons! vous qui versâtes sur mon berceau des larmes de joie, je ne vous

VALBEIB.

AponvaBlerai fiu pur l'affrevae idée qM je rejetai loin de moi ce beau présent de la vie, que Dieu vous permit de me faire, et que vous ave& eooore si tdèlement embelii d'imiooens plaisirs , de belles leçons , de grandes espérances. Je vous bénis d'avoir gravé dans mon cœur les sainte préceptes d'une religion cpie le bon* beur me fit aimer , que le malheur me rend encore plus nécessaire , qui me donne le courage de sonffinr, snr le froid riTage de la vie écoulée 9 au bord de ce sombre passage qu'il faut que chacun franchisse. Que reste-t-il à celui qui n'a rien cru ? £n vain son regard se tourne vers le passé, il ne pent plus le recommencer; il n'a pas aussi ces ailes merveilleuses de l'espérance qui le portent vers l'avenir* Ainsi f les pins grandes, les ptoB consolantes pensées de Thomme ne le bercent pas sur le bord de la tombe i

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