‹ ValérieChapitre 57 sur 68 · LETTRE XLII · texte numérisé non relu

LETTRE XLII

De la Brenla, le—

Je Yiens de passer nne soirée tmiblel A, peine ai-je la force de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille ; tout mon sang est

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en mouvement; il £aat que je t'écrive. Je lui ai dit c|ue je partais; elle en a été affectée, très-affectée, Ernest. Nous avons dîné seuls, le comte étant parti. Je me sentais plus malade qu'à Tordinaire; elle Ta remarqué : elle m'a trouvé si pftle 1 Elle s'est alarmée d'une toux que J'ai depuis quelque temps , et que j'attribue aux suites de ma dernière maladie. J'ai fyris delà occasion de lui dire que les bains de Pisc me seraient nécessaires ; on me les a conseillés en effet. Elle m'a regardé avec intérêt. —Que ferei^TOus à Pise? m'a-t-elle dit. Vous y serez seul , tout seul ; et vous savez combien vous vous livrez déjà ici à une solitude qui ne peut que tous être dangereuse. — Nous nous étions levés de table, et j'étais passé avec elle dans le salon. — Ne partez pas, Gustave, m'ai-eUe* dit ; vous êtes trop malade pour pouvoir être seul : vous avec besoin d'amitié ; et où en trouverez-vous plus qu'ici? — En disant cela, je voyais des larmes dans ses yeux; je tenais les mains sur mon visage , et je voulais lui cacher le profond attendrissement que me causaient ses paroles. — N'est-ce pas, m'a-t-elle répété, vous ne partirez pas? — Je l'ai regardée. — Si vous saviez combien je suis malheu-> reux , combien je suis coupable 1 ai-je ajouté à voix basse» vous ne m'engageries pas à res« ter I — > Pouf la première fois f ai lu de Tembar-

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ras dans ses yeux : il m'a semblé la voir rougir. —Pariez donCy m'a-i-elledit d'ane voix émue ; mais ressaisissex-yous deyouMnéme; chaaaez de votre âme la funeste. ... — Elle s'est arrêtée. —Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur que fmit promet à votre avenir. — Da bonheur 1 dis-je f il ne peut plus en exister pour moil — Je me promenais à grands pas; Tagitation que j'éprouvais , l'affreuse idée de la quitter peut-être pour jamais , aliénait ma raison : j'ai dû l'effrayer. Craignait-elle un aveu qu'elle pouvait enfin deviner? £lle s'est levée» elle a sonné : je me suis mis à la fenêtre pour que le valet de chambre qui est entré ne me vit pas. Elle lui a demandé d'une voix altérée : —Où est Marie? Dites^ui de m'apporter son ouvrage et le métier ; nous travaillerons ensemble. Vous me lirez quelque chose , Gustave.— le n'ai rien répondu.— Gustare» a-t-elle répété quand le valet de chambre a été sorti , soyez plus calme. — Je le suis tout-à-fait , ai-je répondu en contraignant ma voix et en m'a<vançant vers elle. — Elle a jeté un cri.— Qu'avcz-vous, Gustave? du sang ! ... — Et sa frayeur l'a empêchée de parler. Effectivement mon front saignait. J'avais été si aSocté de ce qu'elle appelait Marie , si peiné de cette espèce de défiance 9 que pendant qu'elle donnait cet ordre » appnjant brusquement ma tête contre la fe-

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■être, je m'étais blessé. — Votre pftleor, vos regards, votre voix, tout est déchirant. O Gustave 1 ô mon cher ami 1 dit-elle eu posant son mouchoir sur mon front et prenant mes înains , ne m'effrayez pas ainsi I —Ne me montrez donc plus cette... (je n'osais dire défiance, je n'osais m'avoner qu'elle me devinât ) , cette froideur, dis-je. Valérie ! songez que je vous quitte , et pour jamais! — D'où vous viennent ces funestes idées? — - De là , dis-je en mon*trant mon cœur ; dlea ne me trompent point :

ne me refusez donc pas encore quelques mo^mens. — Et je tombai à genoux devant elle, j'embrassai ses pieds : Bile se baissa , et }e portrait du comte s'échappa de son sein. ... Je ne sais plus ce qui m'arriva : l'agitation que j'avais éprouvée avait fait couler le sang de ma blesrare ; et la tmriUe én^ption que je res* sentais dans cet instant où j'allais peut-être lui dire que je l'aimais me fit trouver mai. Quand je revins à moi , je vis la comtesse et Marie me prodiguer leurs soins ; elles me faisaient respirer des sels ; elles n'avaient osé appeler personne. Ma téte était appuyée contre un fouteuil qu'elles avaient renversé ; Valérie , à genoux auprès de moi , tenait sur mon front son mouchoir imbibé d'eau de Cologne , et une de mea mains était dans les siennes, le la regardai stupidement jusqu'à ce que ses larmes , qui

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coulaient sur moi, me tirèrent de cet 6tat. Je me levai » je vouias lui parier ; elle me eonjara de me taire : elle mit sa niain sur ma bonehe, me fit asseoir sur nn fauteuil , et se plaça à c6ié de moi. — Valérie.. . dis-je, voulant la remercier de eee soioa , que Je commençaia i eomprendre» car je me rappelai alors que je m'étais trouvé mal . Elle me fit signe de me taire. — Si vont parleit dit-elle, il £aat que je TOUS quitte. — Je Ini promis d'obéir. Elle m'a tendu la main avec un regard angélique de bonté et de compassion , et voyant que je voulais parler, elle a ajouté : — J'exige absolument que vous ne disiez rien , et que vous vous tranquillisiez. — £lle s'est assise au piano ; là, «lie a chanté nn air d'nn opéra de Biandii , dont voici à peu près les paroles , traduites de l'italien ; Ken<k% , rendez le repos à son âme; mm eœur $§t pur, mots U esl égaré. J'entendais des larmes dans sa Toix, si on peut parler ainsi. Enfin elle a été entrainée par ses pleurs, et a rejeté sa tète sur le foateail. Je m'étais levé, et an lien de lui témoigner avec trans^ port l'ivresse que j'éprouvais en pensant qu'elle m'avait deviné et qu'elle me plaignait , un saint et religions frémissement , que sa douleur me causait , m'arrêta. Si elle se reprochait son excessive sensibilité ; si , tourmentée par une pitié trop fiT6 » elle souffrait plus qu'aucune

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antre feoimey irais^je jeter sur sa vie la àwt* teor et le reprocbet... Mais bientAt, entraîné

par la violence de ma passion , oubliant tout , concentrant le reste de mon avenir dans ce court et raTÎasant instant, où je lui dirais ; le t'aime , Valérie ; je meurs pour m'en punir I — je m'élançai à ses genoux , que je serrai con?nlsiTenient. Elle me regarda d'nn air qni me it frissonner, d'nn air cpii arrêta sur mes lèvres mon criminel aveu. — Levez-vous , me dit-elle, Gustave, on vous me forcerez à ?oas quitter. — Non, non, m'écriai-je, tons ne me quitterez pas! Regardez-moi, Valérie; voyez ces yeux éteints , cette pâleur sinistre , cette poitrine oppressée, où est déjà la mort , et repousses-moi ensuite sans pitié ; refermez sur moi ce tombeau où je suis déjà à moitié descenda 1 Vous entendres pourtant mon dernier gémissement ; parfont, Valérie, il tons poursuivra. — Que voulez-vous que je fasse?

ditr^lle en tordant ses mains, lion amitié ne peiÉffimi; ma pitié ne pentpu Tons tranqnil^ liser; votre délire insensé me trouble , m'effraie, me déchire... Je sens, oui, je sens que je ne dois pss être la conidente d'une pa»* sion. Elles'aTréta. — Gnstave , me dit-elle avec un accent d'inexprimable bonté , ce n'était pas moi qn'il fiidlait choisir $ c'était lui , hii , cet homme estimable , celui qni tient ici-

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bas la place de votre père. Pourquoi m'avez- V0U8 empêchée de lui parler ÎPouyez-voos le eraindret — Elle détadia son portrait — Regardez-le, cmporlez-le, Gustave; il est impossible que ces traits , qui appartienneat à la yerta» ne calment pas yotre Ame.— Je repoussai de la main le portrait. — Je suis indigne, m'écriai-je avec un sombre désespoir, je suis indigne de sa pitié 1 — Je la regardai; la mort Atait dans mon ftme : ma raison n'était revenue que pour me montrer que Valérie ne m'avait pas compris on ne voulait pas me comprendre ; et les pins affirenx sentimens étaient en moi et m'agitaient. — Ne me rcfjardez pas ainsi, Gustave, mon frère, mon amil — Ces noms si doux me sauvèrent. J'étais toujours à ses genoux ; je cachai ma tête dans sa robe , et je pleurai amèrement. £ile m'appela doucement; ses yeux étaient remplis de larmes ; ses regards étaient tournés vers le ciel ; ses longs cheveux s'étaient défaits et tombaient sur ses genoux. — Valérie, lui dis-je, un seul instant encore! C'est au nom d'Adolphe, d'Adolphe que j'ai tant pleuré avec vous ( à ces mots , ses larmes coulèrent) , que je vous demande d'exaucer ma prière.— Elle fit un signe comme pour nie dire oui. — Eh bien ! figurez-vous un instant que vous êtes la femme que j'aime.... que j'aime comme aucune langue ne peut l'ex*

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primer... Elle ne répond pas à mon amonr;

vous ne devez donc point avoir de scrupule — Je ne vous dirai rien ; je vous écrirai son nom ; et l'on TOUS remettra, après ma mort, ce nom, qui ne sortira pas de mon cœur tant que je vivrai. Valérie, promettez-moi, si mon repos étemel vous est cher, de penser quelquefois à ce moment , et de me nommer, quand je ne serai plus , à celle pour qui je meurs, d'obtenir mon pardon , de répandre une larme sur mon tombeau... Un instant encore, Yalérie; c'est pour la dernière fois de ma vie que je vous parle peut-être. — Cette idée a£freuse glaça mon sang ; ma tète tomba sur ses genoux. Une sueur d'angoisse, qui coulait de mon front , se mêlait à mes pleurs amers ; mais \ j'éprouvais une volupté secrète en sentant ses cheveux recevoir mes larmes et les siennes tomber sur ma tète. £lle la pressa de ses mains, puis la souleva. — Gustave , me dit-elle d'un ton solennel , je vous promets de ne jamais oublier ce moment; mais vous, promettezmoi aussi de ne me plus parler de cette passion , de ne plus me montrer ce délire insensé, de vous vaincre , de ménager votre santé , de conserver votre vie , qui ne vous appartient pas , et que vous devez à la vertu et à vos amis. — - Sa voix s'éniut ; elle me tendit les mains en disant ; — Valérie sera toujours votre sœur,

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votre amie. Oui, Gustave, vous jouirez longtemps encore da bonheur que la mère d'Adolphe désire si ardemment pour vous. — Elle soulevâmes mains avec les siennes vers le ciel, eC Y envoya le plus touchant des regards. — Vous êtes un ange ! lui dis-je , le cœur déchiré de douleur, et cédant à son ascendant suprême, qui m'ordonnait de paraître calme : ne m'abandonnez jamais 1 — Elle voulut relever ses cheveux. — Pensez quelquefois , dis-je en joignant les. mains y pensez, quand vous toucherez ces dieveux , aux larmes amères du* malheureux Gustave I — Elle soupira profondément.

£lle s'était approchée de la fenêtre; elle rouvrit. Le jour baissait Nos regards errèrenH long-tempsy sans nous rien dire, sur les nua« ges que le vent chassait, et qui se succédaient les uns aux autres, comme les sentimens tumul* tuenx s'étaient succédé dans mon ftme durant cette journée. 11 faisait froid pour la saison ; le vent , qui avait passé sur les montagnes couvertes de neige, soufflait avec violence; il se* couait les arbres qui étaient devant la fenêtre, et des feuilles tombèrent près de nous. Je . firissonnai; un mélancolique souvenir me fit penser aux fleurs du cimetière qui couvrirent I Valérie, et à ces feuilles qui annonçaient l'automne, et tombaient au soir de ma vie. Cette journ^ était la dernière que je passais auprès

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d'elle ; j'étais résolu à partir, je le sentais ; j'avais pris à jamais congé d'elle... et du bonheur 1 le m'Atoniiais d'être anisi calme; rien ne m'agitait plus; la vie et ses espérances étaient derrière moi ; tout était fini; mais j'emportais avec moi» dans la nouvelle patrie que bientôt j'allais habiter, la tendre affection de Valérie ; elle était ma sœur, ma meilleure amie ici-bas; j'en étais sûr. Pardonne» Ernest, pardonne I Le ciel, pour dédommager les femmes' des injustices des hommes, leur donna la faculté d'aimer mieux. Je n'avais pas blessé sa délicatesse; ]e n'avais même jamais désiré qu'elle fût à moi. Si, entraîné par une passion fougueuse, j'avais été au moment de la lui avouer, . était-ce avec la moindre idée qu'elle pût y répondre? N'avais-je pas aussi, à quelques instaos près d'un délire^ involontaire, toujours senti que le comte la méritait mieux? L'avaisjc jamais enviée à cet ami? Voilà quelles étaient mes réflexions ; et si, avant cette soirée, je n'avais pas si bien senti la nécessité de m'éloigner d'elle, si ma résolution n'avait pas été commandée par un devoir aussi sacré, je crois que je serais resté calme et résigné, tant j'étais loin de ces mouvemens «rageux qui m'avaient rendu si malheureux!

Valérie rompit enfin le silence : — Vous nous écrirex; nous snurona tout ce que vous ferex ;

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VOUS anrez bien soin mm de voire santé»

n'est-ce pas, Gustave? Et elle posa sa main sur mon bras. Marie passa devant la fenêtre, et elle dit i sa maltresse : — U fait bien froid, madame; vous êtes vêtue trop légèrement. — En même temps,.clle lui donna un bouquet de fleurs d'oranger : Valérie le partagea; elle m*en donna la moitié, et soupira. — Personne, dit-elle » désormais n'aura soin comme vous des fleurs de Lido ; cela m'attristera bien d*y aller seule. Sa voix s'altéra; elle se leva précipitammenty et gagna la porte de sa chambre ; je la suivis : elle me tendit la main ; j'y portai mes lèvres. — Adieu, Valérie 1 adieu» pour bien long-temps 1 . .. O Valérie ! encore un regard, un seul, ou je croirai que je ne vous retrouverai plus nulle part I — £fliectivement une angoisse superstitieuse me poursuivait. Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me cacher; elle tâcha de sourire. — Adieu, Gustave, adieu ; je ne prends pas congé de vous, j'ai encore mille choses à vous dire. —

Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil» terrassé par ce bruit comme si l'univers se fût anéanti. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état : ce ne fiit qu'aux coups réitérés d'une pendule qui m'annonçait qu'il était tard que je me lovai : l'obscurité la plus

profonde m'environnait. Je n'avais souffert

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