‹ ValérieChapitre 21 sur 55 · ACTE II. SCÈNE V. 2c · texte numérisé non relu

ACTE II. SCÈNE V. 2c

mais il est bien temps qu’à mon tour je pense aussi à votre bonheur. ( Le cherchant de la main.) Mon ami, où êtes-vous ? écoutez-moi. Quand vous m’avez quittée, j’ignorais les idées, les opinions d’un monde qui m’était étranger. Depuis, ce que j’ai entendu, ce que j’ai cru comprendre m’a fait réfléchir sur vous, sur moi-même, et dans l’état où je suis, je ne consentirai jamais à unir votre sort au mien.

Le Comte. Valérie!

Valérie. Je ne rougis point de mon manque de fortune, vous êtes assez généreux pour me le pardonner. Mais je ne vous apporterai point en dot le malheur qui m’accable ; je ne condamnerai pas celui que j’aime à des soins, à des égards continuels qui ne vous coûteraient rien... à vous, je le sais, mais qui coûteraient beaucoup à celle qui les recevrait ! Oui, Ernest, soyez encore mon guide, mon ami; ne m’abandonnez pas, car je ne pourrais y survivre ; mais qu’une autre que moi soit votre femme, votre compagne ; l’épreuve 1 n’est pas au-dessus de mes forces, de mon courage. Plus qu’une autre, je puis supporter cette idée, car je saurai votre bonheur, et du moins, je ne le verrai pas.

Le Comte. Ah ! Valérie ! si vous m’aimiez, auriez-vous le courage de me parler ainsi ?

Valérie. Eh ! c’est parce que je vous aime que je vous refuse ! Ernest, je ne veux pas vous affliger ; mais nous ne serions pas heureux ; tout ne serait pas commun entre nous ; vous auriez des plaisirs que je ne pourrais partager ; et, songez, monsieur, si je devenais jalouse ! cela peut arriver, et très-aisément... je le sens... j’en mourrais d’abord ! Vous voyez donc bien que, pour notre

bonheur à tous deux, il faut que je sois toujours votre sœur et votre amie.

Le Comte. C’est là votre résolution ?

Valérie. Oui, inébranlable, comme l’amour que j’ai pour vous.

Le Comte. Et si, par hasard, vous veniez à1 recouvrer la vue ?

Valérie, souriant. Pour cela, mon ami, vous savez bien que c’est impossible.

Le Comte. Mais enfin, si l’on vous proposait d’essayer ?

Valérie. Je crois que je refuserais.

Le Comte. Et pourquoi ?

Valérie. Parce qu’une pareille tentative me donnerait des idées... un espoir qui, s’il était déçu, me rendrait l’existence insupportable ; tandis que, telle que je suis, je ne désire rien, je me trouve heureuse... du moins depuis quelques instants.

Le Comte, la regardant. Ah ! que vous le seriez davantage, si vous connaissiez, comme moi, le bonheur de voir ce qu’on aime !

Valérie. Je suis moins à plaindre que vous ne croyez. Tenez, mon ami, je vous vois.

Le Comte. Vous, Valérie !

Valérie. Oui, tous vos traits sont là, mon imagination me les représente, et je suis sûre qu’elle est fidèle.

Le Comte. Quoi ! vous croyez que, si la vue vous était rendue, vous pourriez me reconnaître ?

Valérie. Sur-le-champ; et jugez donc quel avantage j’ai sur vous! Je vous ai entendu parler de la vieillesse, des ravages du temps. Pour moi, ils seront insensibles ; vous serez toujours le même; je n’aurai pas le chagrin de

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voir vos traits s’altérer, se flétrir. Ils seront comme mon amitié : ils ne vieilliront pas !

Le Comte. Et ces merveilles qui vous environnent et que vous ignorez ; ce beau ciel dont l’aspect est si consolant; ce spectacle imposant dont vous semblez exclue, et qui doublerait de prix, si je pouvais l’admirer avec vous ; et ce bonheur, plus doux encore, de s’entendre d’un regard, de lire dans les yeux d’un ami, de pouvoir tracer ces caractères chéris qui rapprochent et les temps et les lieux... En s’écrivant, Valérie, il n’y a plus d’absence 1

Valérie. Ah ! voilà ce que je craignais ! Pourquoi me tenter ainsi ? Pourquoi me donner l’idée d’un bonheur dont je ne pourrai jamais jouir ?

Le Comte. Et si rien n’était plus facile ? Si ce miracle ne dépendait que de vous, de votre courage ?

Valékie. De moi! Parlez. J’exposerais ma vie pour être digne de partager la vôtre !

Le Comte. Eh bien, j’ai un ami qui vous est dévoué ; et si le ciel ne trompe point 1 mes espérances, il saura vous rendre la lumière. Daignezvous confier à ses soins, à son zèle, et, dès ce soir, je vous mène auprès de lui... Quoi ! vous hésitez ?

Valérie. Non; mais l’idée seule me rend toute tremblante. Songez bien, Ernest, à ce que je vous ai dit ! Bien ne pourra changer ma résolution, et si ce projet ne réussit pas, il faut renoncer à jamais à l’espoir d’être à vous !

Le Comte. N’achevez pas ; ne m’offrez pas une pareille pensée.Dites-moi seulement que vous acceptez.

Valérie. Mon ami, ayez pitié de moi ; laissezmoi quelques instants, jusqu’à ce soir.

Le Comte. Eh bien ! à ce soir. — Valérie, vous rappelez-vous le château de Binsberg, et me donnerez-vous encore votre bouquet ?

Valérie. Quoi î vous n’avez point oublié notre ancien gage d’amitié ?

Le Comte. Aujourd’hui, si je le reçois, je le regarderai comme un gage d’amour, comme un consentement à notre union. Mais on vient. Adieu, adieu, Valérie.

Valérie. Vous me quittez ?

Le Comte. Pour quelques instants. Je vais tout préparer; à ce soir. Vous consentirez n’est-

ce pas ? u sort en saluant Henri, qui vient d’entrer par le fond.

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