ACTE I. SCÈNE I
lui, mais il avait compté sans un maudit procès 1 qui s’est élevé au sujet de sa succession.
Henri. Un procès détestable que vous ne pouvez manquer de perdre, et qui doit vous ruiner.
Caroline. Vous croyez ?
Henri. Oui, madame. ^
Caroline. C’est ce qu’ils disent tous, et pourtant, il n’aurait tenu qu’à moi de le gagner.2 Ce vieux conseiller, le plus obstiné des hommeè, contre lequel je plaidais, et qui voulait absolument m’épouser...
Henri. Heureusement qu’il est mort.
Caroline. C’est égal ; 3 on n’a pas idée 4 d’un entêtement pareil. Imaginez-vous qu’il a un neveu, le jeune comte de Halzbourg, dont vous avez entendu parler.
Henri. Je ne crois pas.
Caroline. Il était le cadet 5 d’une famille nombreuse ; et, comme il n’avait pas de fortune à espérer, on voulait le faire entrer dans les ordres ; vous vous rappelez, maintenant. C’est lui qui, il y a trois ans, disparut subitement, sans que l’on pût savoir ce qu’il était devenu.
Henri. Oui; j’ai de tout cela quelque idée confuse.
Caroline. Eh bien, monsieur, pendant cet espace de temps, il a successivement perdu deux frères, et je ne sais combien de cousins ; de sorte qu’il est maintenant riche à millions ; 6 et, en outre, c’est encore à lui que revient,7 dans ce moment, toute la succession de mon vieux conseiller, à la charge par lui,8 — écoutez bien cette clause du testament, — à la charge par lui de terminer ce procès en m’épousant. C’est ce que
m’a appris ce matin mon homme d’affaires, et c’est là-dessus que je voulais vous consulter. Quel parti me conseillez -vous de prendre ?
Henri. Eh ! mais, d’après les premiers mots de votre conversation, il me semble que vous êtes décidée.
Caroline. Jusqu’à un certain point. On dit beaucoup de bien 1 du comte de Halzbourg ; mais peut-être n’est-il pas le mari qui me conviendrait. Je connais très-bien tous mes défauts : je suis vive, impatiente, étourdie ; c’est pour cela qu’il me faudrait pour époux quelqu’un de calme, de raisonnable ; enfin, cela va vous faire rire, quelqu’un de votre caractère... si vous m’aimiez, bien entendu.2
Henri. Comment, madame, il serait possible ?
Caroline. Après cela,3 il se peut que le comte de Halzbourg réunisse ces qualités ; et, bien décidément, je l’épouserai peut-être, non pas pour moi, mais pour ceux qui m’entourent, et dont il me serait si doux de faire le bonheur ! Ma cousine, surtout ; cette chère Valérie, si aimable, si intéressante ! Pauvres toutes les deux, il faudra nous séparer ! Eiche, je ne la quitterai plus ; je l’entourerai de tous les soins que son état réclame. H est si triste d’être privé de la vue ! Seule au milieu du monde, morte à tous les plaisirs, chercher sans cesse son amie, et même auprès d’elle vivre 4 dans l’absence : autant mourir tout à fait P Moi, d’abord, je ne pourrais pas exister ainsi.
Henri. Vous, sans doute ! Mais Valérie, qui, depuis l’âge de trois ou quatre ans, est privée de la lumière, ne peut regretter les plaisirs dont elle n’a aucune idée, et bien certainement...