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N donnant accès aujourd'hui au roman de Valérie t/a/is notre Bibliothèque des Dames, nous n avons pas la prétention de consacrer une nouvelle notice à M'"'^ de Kriidcner et à son auvre , sur lesquelles tout a été dit, et qui ne nous paraissent pas nxcriter d'autres études et d'autres recherches. Nous renverrons donc sin^plement le lecteur à la remarquable notice faite par M. X. Marniier dans la Revue germanique de juillet i833^ et à celle de Sainte-Beuve , imprin\ée en tête de l'édition Charpentier, après avoir paru dans la Revue des Deux-Mondes, puis à la récente préface de M. Parisot , ainsi qu'à l'intéressant volume que M. Paul Lacroix a publié, il y a quatre ans, sur M'"« de Krïidener.
Il y a deux personnages dans M'""^ de Kriidener :
d'abord l'écrivain, qui a pris la plume pour traduire
les impressions de ses débuts dans la vie; puis la
feninie mystique et exaltée se posant en prophétesse et
Valérie. a
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poursuivant le rcvc de fonder une religion nouvelle. C'est nalurcllcnienl du premier que nous avons à nous occuper ici, sans toutefois négliger absolument les détails qui concernent le second, les excentricités de la visionnaire devant seivir à expliquer certains côtés étranges de l'œuvre de l'écrivain.
Julie Victinghoff, née à Kiga en \jGG, fut mariée, à l'âge de quatorze am, au baron de Kriïdener, qui n'en avait pas quarante. Rien qu'à cet âge un homme ne puisse paraître un vieillard à une femme , si jeune qu'elle soit, elle le trouva trop âgé pour elle- et l'on pourra s'en étonner quelque peu, puisque cinq ans après, à l'âge de dix-neuf ans, elle devenait la maîtresse de l'académicien Suard , qui avait atteint la cinquantaine. Q^uoi qu'il en soit, le désaccord ne tarda pas à se nicttre entre les deux époux.
Le baron de Kriidener était ambassadeur, et son secrétaire intime conçut pour la baronne un violent an\our, qu'il n'osa, paraît-il, janiais lui avouer, et qui, avec l'aide d'une phtisie, le conduisit rapidement au tombeau, si même il ne le porta au suicide. C'est du moins ce que laissa dire M'"^ de Kriidener, qui n'était nullement insensible à la gloire de faire des victimes. En tout cas, cette aventure flatta singulièrement son penchant à la sentimentalité et au mysticisme; elle se plut à en faire le sujet d'un ronian dans lequel elle prit le nom de Valérie, donnant celui de Gustave au malheureux jeune homnie qui était mort de l'avoir
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aimée. On lui pardonnera facHenicnt de s'y fair; un rôle tout idéal et de se présenter au lecteur avec une auréole de pureté qu'elle ne porta pas toujours dans la vie réelle : en effet, après s'être éprise des cinquante ans de Suard , elle conçut, en 1801 , une violente passion pour le talent du chanteur Garât; passion nia'heureuse, qui finit par trouver un outrageant dédain chez l'objet aimé, et à la suite de laquelle la sentimentale baronne renonça pour toujours aux faiblesses du cœur et des sens.
Plus que toute autre la baronne de Krûdener a subi ce charme irrésistible qui n'a janiais cessé d'attirer les étrangers vers la France. Aussi est-ce en français quelle écrivit son roman de Valérie, et l'on est vraiment émerveillé de la facilité avec laquelle elle sut manier une langue qui n'était pas la sienne. Elle fit plusieurs séjours à Paris. C'est pendant le second, qui commença en iSoi , que parut Valérie (i8o3). Le roman ne plut pas à Napoléon, dont M'"« de Krûdener ambitionnait l'approbation. Elle en conçut un grand ressentiment, et se trouva ainsi toute préparée à entrer dans le mouvenient de réaction germanique qui se dessinait contre le niaitre des destinées de la France, et qui s'accentua davantage après l'assassinat du duc d'Enghien. M'"^ de Krûdener retourna alors en AUeniagne. Elle s'y lia avec la reine de Prusse, qu'elle eut la douleur de voir mourir bientôt. Le chagrin qu'elle ressentit de cette perte la
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jeta dans le mysticisme, et elle commença a faire à Heicldberg , à Bade, à Carlsruhe, du prosélytisme en faveur de la religion nouvelle dont elle voulait jeter les bases.
Elle revint ensuite à Paris avec les alliés. C'est alors surtout qu'elle eut un salon très suivi, et qu'elle acquit cette grande influence que désormais elle devait mettre exclusivement au service de son mysticisme religieux. Elle fut dans une très grande intimité avec l'empereur de Kussie , qui se laissa prendre à son rêve d'une union intin}e entre la France et la Kussie. Aussi Alexandre prcsenta-t-il solennellement son aniie à toute l'armée russe, lors de la grande revue qu'il passa dans les plaines des Vertus, en Chanipagne ^ . Ce fut l'apogée de l'influence de JVfme Je Krïidener, et la trop confiante baronne ne tarda pas à éprouver que l'amitié d'un souverain est de celles sur lesquelles on peut compter le moins, Alexandre l'abandonna bientôt, et de cet abandon date pour M'"^ de Kriidener une existence errante cl accidentée dans les péripéties de laquelle nous n'avons pas l'intention de la suivre.
Complèlenient vouée, dès lors, à une vie d'extast et de prédication, elle arrive d'abord à Bàle, où elle fait tant de prosélytes qu'on est obligé de l'expulser.
I , Elle a publié, sous le titre le Camp des Vertus, les pensées que lui inspira cette solennité.
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mentale qu'elle soit, se corrige en s'exprimant, et, pour ainsi dire, se termine avec un certain goût toujours, et par une certaine forme discrète et française.
« Valérie, par l'ordre des pensées et des sentiments, n'est inférieure à aucun roman de plus grande composition, mais surtout elle a gardé, sans y songer, la proportion naturelle, l'unité véritable ; elle a, comme avait la personne de son auteur, le charme infini de l'ensemble.
(( Valérie a des côtés durables en même temps que des endroits de mode et déjà passés. Il y a eu dans le roman des talents très remarquables, qui n'ont que des succès viagers, et dont les productions, exaltées d'abord, se sont évanouies à quelques années de là. M'ie de Scudéry et M"^^ Cottin, malgré le grand esprit de l'une et le pathétique d'action de l'autre, sont tout à fait passées. Pas une œuvre d'elles qu'on puisse relire autrement que par curiosité, pour savoir les modes de la sensibilité de nos mères. Mme Je Montolieu est encore ainsi : Caroline de Lichtfield, qui a tant charmé une première fois à quinze ans, ne peut se relire, pas plus que Claire d'Albe. Valérie, au contraire, a un coin durable et à jamais touchant ; c'est une de
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ces lectures qu'on peut se donner jusqu'à trois fois dans sa vie, aux différents âges.
« Le style de Valérie a, comme les scènes mêmes qu'il retrace, quelques fausses couleurs de la mode sentimentale du temps. Je ne saurais aimer que le comte envoie, pour le tombeau de son fils, une belle table de marbre de Carrare, rose, dit-il, comme la jeunesse , et veinée de noir comme la vie. Mais ces défauts de goût y sont rares, aussi bien que quelques locutions vicieuses [en imposer pour imposer), qu'un trait de plume corrigerait. Le style de ce charmant livre est, au total, excellent, eu égard au genre peu sévère : il a le nombre , le rythme, la vivacité du tour, un perpétuel et parfait sentiment de la phrase française. »
M. Paul Lacroix, dans son livre déjà cité, appuie le jugement de Sainte-Beuve et ajoute :
« M'"e de Krùdener aurait égalé, surpassé peutêtre Bernardin de Saint-Pierre, si elle avait appliqué uniquement aux lettres son génie, sans l'égarer dans les brouillards du mysticisme religieux. Elle possédait au plus haut degré le talent d'exprimer ses idées dans un langage facile, élégant, harmo-
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nieux. Étrangère, elle avait deviné notre langue plutôt qu'elle ne l'avait apprise, et elle s'en servait avec un merveilleux instinct, qui suppléait à cette science, à cet art, qu'on acquiert à force de travail et de temps. Elle était devenue écrivain, comme elle devint plus tard orateur, pour les nécessités de son apostolat ; comme elle eût été poète, si elle avait eu besoin de faire entrer sa pen:ée dans le moule du vers pour lui donner plus de portée et plus d'écho '.
M'"« de Krûdener n'a guère fait que Valérie. Ses autres écrits, qui ne sont que de la controverse ou des extases religieuses, tiendraient en un petit nombre de pages. Elle avait pourtant commence, sous le titre d'ÛTHiLDE, un autre roman, consacré à l'aniour divin, et qui, dans sa pensée, était comme une expiation de Valérie, le roman de l'amour terrestre. C'était, disail-elle , dans une lettre adressée, en 1809, à son amie, M^'« Cochelel, lectrice de la reine de Hollande ^ un ouvrage « fait avec le Ciel ». Le sujet d'OrmiDE, dont l'action se passait au moyen âge, ne nous est pas connu, et il est fort probable que l'ouvrage n'a jamais élé achevé. Il en est resté un
I. Il existe d'elle, en effet, une pièce de vers que cite M. Paul Lacroix, et qui fait penser aux Méditations de Lamartine.
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fragment que M. Paul Lacroix a donné dans le livre auquel nous veno/is de faire un emprunt.
Quoi qu'il en soit, Valérie a suffi à établir le renoni littéraire de la baronne de Kvùdener, puisque ce roman a déjà été réimprimé plusieurs fois, et que c'est à la demande d'un grand nombre de personnes que nous lui donnons aujourd'hui une place dans notre Bibliothèque des Dames.