D. JOUAUST
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Puis on la retrouve aliernalwemcnt et successivcnient dans les principales villes de Suisse, dans le grandduché de Bade, en Allemagne , moralisant et catéchisant sans cesse, attirant toujours sur ses pas une foule de mendiants et de sectaires, chassée de partout, et n'entrant parfois dans une ville que pour y rester quelques heures, si bien que finalenient les puissances s'émeuvent du bruit qu'elle soulève autour d'elle, et quelle est reconduite militairement à la frontière russe. Là elle a le déboire de voir son souverain, son ancien prosélyte et ami, lui interdire le séjour de Saint-Pétersbourg et de Moscou, cl la confiner dans uns terre aux environs de Kiga. Elle obtient pourtant ensuite la pern^ission d'aller ci Saint- Pétersbourg : elle y est recueillie par la princesse Galilzin, qu'elle endoctrine, et dont la maison devient le temple où elle réunit ses fidèles. Enfin elle veut aller fonder une colonie religieuse aux environs de la mer d'Azof , et c'est là qu'elle va n}ourir d'un cancer, le i3 décembre 1824, en ayant la douleur de voir avorter son entreprise.
Revenons maintenant à Valérie, qui eut un très grand succès, surtout auprès des femmes, dont ce roman flattait singulièrenunt l' amour-propre. La perfection avec laquelle il était écrit donna à penser que M'"^ de Krâdencr n'en était pas l'auteur. On voulut qu'il fût de Bernardin de Saint-Pierre , qui peut-être fut appelé à donner quelques conseils. On
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attribua aussi la paternité de l'œuvre à Bérenger, l'auteur aujourd'hui oublié delà Morale en action, avec qui la baronne s'était liée pendant un séjour qu'elle fit à Lyon. Mais M. Paul Lacroix a justement publié dans son curieux travail ' une lettre qu'elle écrivait à Bérenger en i8o5, et qui prouve bien qu'il était étranger à la composition et à la rédaction du roman. En voici le passage qui nous intéresse :
« C'est à Lyon que j'achevai ya/en'e. J'avais entrepris cet ouvrage à Genève, inspirée par les beautés mélancoliques du Léman et de la Grande- Chartreuse. Je vous en lus la moitié. Je fis la même confidence à V... et à Camille Jordan. On me pressa d'achever, et j'achevai ce romanesque et très fidèle tableau d'une passion sans exemple comme sans tache.
« Ce n'est pas le désir d'étaler de l'esprit qui m'a inspiré ces pages, que je crois touchantes, et auxquelles vos journaux daignent accorder quelques éloges. Non, certes : ce qu'il y a de bon dans Valérie appartient à des sentiments religieux que le Ciel m'a donnés, et qu'il a voulu protéger en faisant aimer ces sentiments... Je vois, au reste, par ce succès de ma chérissime Valérie, que la
I . Madame de Krlidener, ses lettres et s:s ouvrages inédits. Paris, Ollendorff, 1880.
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piété, l'amour pur et combattu, les touchantes affections, et tout ce qui tient à la délicatesse et à la vertu, émeuvent et touchent plus en France qu'ailleurs. »
Après cette appréciation de Af'"^ de Krûdener par ellc-mcinc, voyons le jugement que Sainte-Beuve a porté sur elle. En vertu d'une fiction par laquelle il se plail à placer chaque auteur dans Vépoque à laquelle il aurait dû vivre, Vémincnt critique fait de M'"^ de Kriidcncr une figure du moyen âge.
« C'est (dit-il comme une sainte qui nous apparaît, une sainte du Nord, du XIII^ siècle, une sainte Elisabeth de Hongrie, ou encore quelque sœur du grand maître des chevaliers porte-glaive, qui, du fond de la Livonie, attirée sur le Rhin et longtemps mêlée aux délices des cours, ayant aimé et inspiré les illustres niinnesinger du temps, ayant fait elle-même quelque roman en vers comme un poète de la Wartbourg, ou plutôt ayant voulu imiter notre Chrestien de Troyes, ou quelque autre fameux trouvère en rime française, en cette langue le plus délitable d'alors, serait enfin revenue à Dieu, à la pénitence, aurait désavoué toutes les missions et les flatteries qui l'entouraient, aurait prêché Thibaut, aurait consolé des calomnies et sanctifié Blanche , serait entrée dans un ordre
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qu'elle aurait subi, qu'elle aurait réformé, et, autre sainte Claire, à la suite d'un saint François d'Assise, aurait remué comme lui des foules et parlé dans le désert aux petits oiseaux. »
Voilà un portrait complet et tracé de niain de maître : aussi n'avons-nous voulu rien retrancher de cette longue période, dans laquelle l'illustre critique se laisse emporter, par son lyrique enthousiasme, un peu au delà de sa mesure ordinaire, et fait de M'"« de Krùdener un être un peu trop idéal. Passant ensuite de l'auteur à son œuvre, Sainte-Beuve s'exprime ainsi au sujet de Valérie :
« Quand M'"e de Staël, en pleine célébrité et hautement accueillie par l'école française du XVIIIe siècle, commençait à tourner à l'Allemagne, M"^e de Kriidener, Allemande, et malgré la littérature alors si glorieuse de son pays, n'avait d'yeux que vers le nôtre. Dans cette langue préférée, elle nous envoyait un petit chef-d'œuvre oii les teintes du Nord venaient, sans confusion, enrichir, étendre le genre des Lafayette et des Souza. Après Saint- Preux, après Werther, après René, elle sut être elle-même, à la fois de son pays et du nôtre, et introduire son mélancolique Scandinave dans le vrai style de la France... Dans Valérie, plus que chez M"ie de Staël, l'inspiration germanique, si senti-
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E me trouvûis, il y a quelques années, dans une des plus belles provinces du Danemark : la nature, tour à tour sauvage et riante, souvent sublime, avoit jeté dans le magnifique paysage que j'aimois à contempler, là de hautes forêts, ici des lacs tranquilles, tandis que dans l'éloignement la mer du Nord et la mer Baltique rouloient leurs vastes ondes au pied des montagnes de la Suède, et que la rêveuse mélancolie invitoit à s'asseoir sur les tombeaux des anciens Scandinaves, placés , d'après l'antique usage de ce peuple, sur des collines et des tertres répandus dans la plaine.
« Rien n'est plus poétique, a dit un éloquent écrivain , qu'un cœur de seize années. » Sans être aussi jeune, je l'étois cependant; j'aimois à sentir et à méditer, et souvent je créois autour de moi des tableaux aussi variés que les sites qui Valérie. i
m'cnvironnoient. Tantôt je vo yois les scènes terribles qui avoient offert au génie de Shakespeare les effrayantes beautés de Hamlet ; tantôt les images plus douces de la vertu et de l'amour se présentoient à moi, et je voyois les ombres touchantes de Virginie et de Paul : j'aimois à faire revivre ces êtres aimables et infortunés; j'aimois à leur offrir des ombrages aussi doux cjue ceux des cocotiers, une nature aussi grande que celle des tropiques, des rivages solitaires et magnifiques comme ceux de la mer des Indes.
Ce fut au milieu de ces rêves, de ces fictions et de ces souvenirs que je fus surprise un jour par le récit touchant d'une de ces infortunes qui vont chercher au fond du cœur des larmes et des regrets. L'histoire d'un jeune Suédois d'une naissance illustre me fut racontée par la personne même qui avoit été la cause innocente de son malheur. J'obtins quelques fragmens écrits par lui-même : je ne pus les parcourir qu'à la hâte ; mais je résolus de noter sur-le-champ les traits principaux qui étoient restés gravés dans ma mémoire. J'obtins après quelques années la permission de les publier : je changeai les noms, les lieux, les temps; je remplis les lacunes, j'ajoutai les détails qui me parurent nécessaires; mais, je
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puis le dire avec vérité, loin d'embellir le caractère de Gustave, je n'ai peut-être pas montré toutes ses vertus; je craignois de faire trouver invraisemblable ce qui pourtant n'étoit que vrai. J'ai tâché d'imiter la langue simple et passionnée de Gustave. Si j'avois réussi, je ne douterois pas de l'impression que je pourrois produire : car, au milieu des plaisirs et de la dissipation qui absorbent la vie, les accens qui nous rendent quelque chose de notre jeunesse ou de nos souvenirs ne nous sont pas indifférens, et nous aimons à être ramenés dans des émotions qui valent mieux que ce que le monde peut nous oiTrir.
J'ai senti d'avance tous les reproches qu'on pourroit faire à cet ouvrage. Une passion qui n'est point partagée intéresse rarement : il n'y a pas d'événemens qui fassent ressortir les situalions ; les caractères n'olTrent point de contrastes frappans ; tout est renfermé dans un seul développement, un amour ardent et combattu dans le cœur d'un jeune homme. De là ces répétitions continuelles : car les fortes passions, on le sait bien, ne peuvent être distraites et reviennent toujours sur elles-mêmes; de là ces tableaux peutêtre trop souvent tirés de la nature. Le solitaire Gustave, étranger au monde, a besoin de con-
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verser avec cette amie; il est d'ailleurs Suédois; et les peuples du Nord, ainsi qu'on peut le remarquer dans leur littérature, vivent plus avec la nature; ils l'observent davantage, et peut-être l'aiment-ils mieux. J'ai voulu rester fidèle à toutes ces convenances; persuadée d'ailleurs que, si les passions sont les mêmes dans tous les pays, leur langage n'est pas le même; qu'il se ressent toujours des mœurs et des habitudes d'un peuple ; et qu'en France il est plus modifié par la crainte du ridicule ou par d'autres considérations qui n'existent pas ailleurs. Qu'on ne s'étonne pas aussi de voir Gustave revenir si souvent aux idées religieuses : son amour est combattu par la vertu, qui a besoin des secours de la religion ; et, d'ailleurs, n'est- il pas naturel d'attacher au Ciel des jours qui ont été troublés sur la terre?
Mon sincère désir a été celui de présenter un ouvrage moral, de peindre cette pureté de mœurs dont on n'offre pas assez de tableaux et qui est si étroitement liée au bonheur véritable. J'ai pensé qu'il pouvoit être utile de montrer que les âmes les plus sujettes à être entraînées par de fortes passions sont aussi celles qui ont reçu le plus de moyens pour leur résister, et que le secret de la sagesse est de les employer à temps. Tout cela
avoit été bien mieux dit, bien mieux démontré avant moi; mais on ne résiste guère à l'envie de communiquer aux autres ce qui nous a profondément émus nous-mêmes. II est un enthousiasme qui est à l'âme ce que le printemps est à la nature : il fait éclore mille sentimens, il fait verser des larmes auxquelles on croit le pouvoir d'en faire répandre d'autres.
C'était là ma situation en lisant les fragmens de Gustave; et si quelques regards attendris s'attachent sur cet ouvrage , comme sur un ami qui nous a révélé notre propre cœur, ils sauront tout à la fois et m'excuser et me défendre.
ou LETTRES