‹ Valérie. PubliéeChapitre 11 sur 15 · J4 FRAC MENS DU JOURNAL · texte numérisé non relu

J4 FRAC MENS DU JOURNAL

l'enfant; il a pleure de joie, il l'a embrassé, il lui a donné ce qu'il avoit pour le porter à sa mère : il n'y est pas allé lui-même, il avoit la pudeur de son bienfait.

Qu'elle est intéressante l'amitié qui unit Gustave à Ernest! Les belles âmes seules aiment ainsi. Nous étions assis au bord du grand étang ; les deux amis étoient sous un arbre, ils lisoient ensemble Homère; leurs jeunes cœurs s'enfiammoient; il y avoit un charme inspirant dans cette scène. Ces riches tableaux d'une imagination si forte, ces sentimens qui sont de tous les âges et de tous les temps et qui frappoient sur ces cœurs si purs, les transportoient tour à tour sous le ciel de l'Orient et les ramenoient dans le cercle enchanté de leurs affections.

Ernest et Gustave se livrent à la botanique avec ardeur. Je crois que, si Linnée n'avoit pas été Suédois, ils aimeroient moins cette élude. Qu'ils sont heureux ! Qu'il est beau cet âge poétique de la vie, où l'on fait des appels de bonheur à tout ce qui existe, et où tout vous répond ! Cependant

il V a quelque chose de passionné dans le caractère de Gustave qui ni'alarmc quelquefois.

Gustave a quinze ans. Je le regardois avec la tendresse qui devine tout, et j'ai éprouvé une espèce de frayeur; je ne sais sur quoi elle se fonde. Gustave, doué par le Ciel de toutes les vertus généreuses; Gustave, aimé de tous; Gustave enfin, qui reçut en partage les biens de la nature et ceux de l'opinion, n'avoit-il pas tout ce qui promet !e bonheur? Et pourtant je sens que son âme est une de celles qui ne passent pas sur la terre sans y connoître ces grands orages qui ne laissent trop souvent que des débris. Qiielque chose de si tendre, de si mélancolique, semble errer autour de ses grands yeux noirs, de ses longs cils abattus quelquefois ! Il n'a plus cette inquiète mobilité de l'eniance; il a abandonné ses chevaux, les fleurs de son herbier; il se promène souvent seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par cœur. Un mélange singulier d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux longues rêveries le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à une tristesse qui lui fait répandre des larmes.

Hier il revenoit d'une de ses promenades solitaires; je l'ai appelé. « Gustave, lui ai-je dit, tu es trop souvent seul à présent. — Non, ma mère, jamais je n'ai été moins seul. » Et il a rougi.

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« Avec qui es-tu donc, mon fils, dans les courses solitaires? » Il a tiré Ossian, et, d'un air passionné, il a dit : « Avec les héros, la nature et... — Et qui, mon fils? » Il a hésité; je l'ai embrassé. « Ai-je perdu ta confiance ? » II m'a embrassée avec transport. « Non, non! » Puis il a ajouté en baissant la voix : « J'ai été avec un être idéal, charmant; je ne l'ai jamais vu, et je le vois pourtant; mon cœur bat, mes joues brûlent; je l'appelle; elle est timide et jeune comme moi, mais elle est bien meilleure. — Mon fils, ai-je dit avec une inflexion tendre et grave, il ne faut pas l'abandonner ainsi à ces rêves qui préparent à l'amour et ôtent la force de le combattre. Pense combien il se passera de temps avant que tu puisses te permettre d'aimer, de choisir une compagne; et qui sait si jamais tu vivras pour l'amour heureux ! — Eh bien ! ma mère, ne m'avez-vous pas appris à aimer la vertu ? » J'ai souri et j'ai secoué la tète comme pour lui dire : Cela n'est pas aussi facile que tu penses !

« Oui, ma belle maman, la vertu ne m'effraye plus depuis qu'elle a pris vos traits. Vous réalisez pour moi l'idée de Platon, qui pensoit que, si la vertu se rendoit visible, on ne pourroit plus lui résister. Il faudra que la femme qui sera ma compagne vous ressemble, pour qu'elle ait toute mon âme. » J'ai encore souri. « Oh ! comme je saurois aimer i bien, bien au deUi de la vie ! et je la forcerois à m'aimer de même; on ne résiste pas à ce que j'ai là dans le cœur; quelque chose de si pas-

sionné! » a-t-il dit en soupirant et frémissant; puis, après un moment de silence, il a ajouté : « Un de nos hommes les plus étonnans, les plus excellens, Swedenborg, croyoit que des êtres qui s'étoient bien, bien aimés ici-bas, se confondoient après leur mort et ne formoient ensemble qu'un ange : c'est une belle idée, n'est-ce pas, maman? >■>

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