‹ Valérie. PubliéeChapitre 12 sur 15 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

'ci finissoit le journal, et vous seul pou- ,vez imaginer ce qu'il me fit souffrir par les terribles rapprochemens que je faisois. Ces brillantes espérances qui venoient se briser contre un cercueil; cette mère si aimable, qui sembloit pressentir le malheur que nous avons sous les yeux, et ce caractère si pur, si noble, si sensible, qui a tenu toutes les promesses de l'enfance : il n'est pas d'expression pour tout ce que j'éprouvois. Pour lui, il m'écoutoit avec un calme que j'aurois cru impossible. Vingt fois je voulus m'arrêter, me repentant de n'avoir pas asse^ prévu ce qu'il y avoit de trop douloureux dans cet écrit; il me conjuroit, mais avec calm.e, de continuer.

Quelquefois il sembloit qu'il cherchoit à se rappeler ces scènes de son jeune âge; il écartoit, en rêvant, de dessus son front ses cheveux, qui paroissoient l'embarrasser, et la pâleur de son front alors me faisoit si mal! Quand je lui lus ce passage où

il est parlé d'Homère, il s'est soulevé, il a joint ses mains sans rien dire; une joie encore belle, malgré ses traits flétris, étoit sur son visage; il a prononcé longuement votre nom; puis il a ajouté: « Oh! comme je me rappelle bien cela ! O doux plaisirs de mon enfance ! vous venez donc encore vous asseoir sur ma tombe ! »

Au moment oii il est parlé de la botanique, que vous aimiez tous deux, il a dit tranquillement et en soupirant : « Les goûts charment la vie, et les passions la détruisent. >'

Mais, quand il en est venu au souvenir de ce jour où sa mère l'embrassa, où il lui promit d'aimer la vertu, il pleura amèrement; il tendoit les bras comme s'il pouvoit encore l'atteindre; et, couvrant son front de ses mains, il dit d'une voix étouffée : « Pardonne-moi, ombre chérie ! ombre sacrée ! de n'avoir pas assez écouté ta prophétique voix; j'ai bien soufîert ! »

Il est bien mal, le médecin n'espère rien; mon âme découragée se livre à une mortelle douleur. Si vous pouviez arriver, s'il pouvoit encore voir cet Ernest qu'il aime tant! Hélas! vos larmes ne tomberont que sur la terre qui couvrira bientôt le plus vertueux, le plus aimable des hommes.

J'ai trouvé Erich avec lui aujourd'hui. Ce vieillard ne dit rien, il ne pleure pas, il a perdu jusqu'aux larmes : il en a beaucoup répandu; vous

savez comme il aime Gustave, dont la jeunesse s'éleva sous ses yeux. Que la douleur à cet âge-là fait mal ! Les larmes de la jeunesse sont une rosée du printemps qui s'évapore et embellit la fleur qu'elle a visitée; mais les chagrins de la vieillesse sont comme la sombre tempête de l'automne, qui abat les feuilles et dévaste l'arbre lui-même. Erich, les joues sillonnées par les années et les soutTrances, étoit assis sur le lit de Gustave; ses cheveux gris se mêloient aux rides de son front; ses mains trembloient; ses yeux mornes interrogeoient les traits de Gustave; il tenoit une cassette ouverte; il y avoit quelques lettres; j'en vis une pour sa sœur, une autre adressée à Valérie; i! rougit en voyant mes yeux tomber dessus : je l'embrassai. « Lisez-la, me dit-il : c'est la première que je lui écris, et c'est de ma tombe que je la date. — Non, non, dis-je avec la plus vive douleur, vous ne mourrez point; vous vivrez, vous guérirez; le temps elîacera les traces d'une passion orageuse : Valérie a une sœur qui lui ressemble beaucoup; vous l'obtiendrez, et nous serons tous heureux. » Il secoua tristement la tête; il me confia un paquet qui contenoit ses dernières dispositions. Il sortit le portrait de sa mère, le porta à ses lèvres et le plaça sur son cœur. « Il faut qu'il y reste », dit-il.

Il me remit une croix de Malte pour la rendre à l'ordre de Saint-Jean, dont le prince Ferdinand est le chef. Il l'avoit regardée un moment. « Mon

père l'a portée longtemps, me dit-il; et à sa mort le roi la demanda pour moi, afin que cette distinction restât dans la maison des Linar. »

Un vieillard , un ecclésiastique déporté de France, qui a trouvé un asile dans un couvent près de cette maison, est venu voir Gustave. Il l'avoit rencontré souvent, et avoit lu dans son âme la douleur qui le consumoit. Il lui avoit parlé quelquefois, l'avoit plaint sans vouloir lui arracher son secret, et l'avoit entretenu aussi de sa patrie. Ainsi s'étoit formé entre eux un lien cher à tous deux. Il s'approcha du lit de Gustave, et je remarquai l'altération de ses traits en voyant l'extrême pâleur et l'oppression du malade. Gustave lui présenta sa main et de l'autre il montra sa poitrine, pour lui indiquer qu'il ne pouvoit pas lui parler; il essaya de sourire pour le remercier. Le vieillard posa silencieusement deux œillets sur le lit de Gustave, en lui disant : « Ce sont les derniers de mon jardin, je les ai cultivés moimême. » Puis il joignit ses tremblantes mains, les mit sur sa poitrine et regarda longtemps Gustave sans parler; seulement je vis deux larmes se détacher lentement de ses paupières; il sembloit que la nature, qui ne veut rien perdre à cet âge, les retenoit malgré lui. Gustave avoit remarqué aussi ces larmes : car un rayon de soleil venoit éclairer la tête auguste du pasteur. « Ne vous affligez pas sur moi, lui dit Gustave à voix basse, je crois à Valérie. 3 1

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un bonheur plus grand que tout ce que la terre peut donner. » Il regarda le ciel et ajouta : » Priez pour moi, apôtre de Jésus-Christ, vous qui l'avez servi et ne l'avez pas offensé. » Le vieillard lui répondit : « Je ne suis qu'un pauvre pécheur. »

11 prit un crucifix qu'il avoit posé sur la table à côté du lit et le présenta à Gustave, qui, de ses languissantes mains, le saisit et le porta à ses lèvres en inclinant la tête; puis il le remit en levant pieusement ses jeux au ciel ; et, joignant ses mains, il dit : « O sauveur et bienfaiteur des hommes! il est plusieurs demeures dans la maison de ton père, ainsi tu l'as dit : donne-moi aussi une place, ô toi qui fus tout amour! Ne regarde pas ma vie, regarde ce cœur qui aima beaucoup et souffrit. » Le saint homme s'étoit mis à genoux près du lit de Gustave, et, absorbé dans une fervente prière, il oublioit la terre des hommes : il étoit dans le ciel.

La grande cloche du couvent commença à sonner; elle annonçoit que l'ofïîce alloit commencer. C'étoit une grande fête; toutes les cloches des environs se mêlèrent à celle-là ; et deux enfans de chœur, entrant dans la chambre, vinrent avertir le vieillard qu'on le demandoit. Il s'étoit déjà levé et avoit posé ses vénérables mains sur la tête de notre ami; il se retourna vers moi, qui, muet témoin de toute cette scène, laissois couler des larmes, et me demanda si l'on ne songeoit pas à faire administrer les sacremens au malade. « J'at-

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tends à tout moment, dis-je, notre aumônier, qui doit venir de Venise : le jeune comte de Linar, ajoutai -je, n'est pas catholique. — Il n'est pas catholique ! » s'écria le vieillard avec un accent douloureux; et , laissant échapper un soupir que je voyois lui être pénible : « Mais je l'ai vu à la messe, je l'ai vu prier Dieu avec ferveur? — Nous pensons, dis-je, que le père de tous les hommes peut être invoqué partout; et là où nous trouvons nos semblables, nous mêlons nos prières, notre reconnoissance : la même miséricorde n'existe-t-elle pas pour tous ceux qui ont les mêmes misères? » Il soupira : sa religion et la bonté de son ànie luttoient ensemble. « Homme excellent, qui ne voulez que bénir, dis-je, je vois combien il en coûteroit à ce cœur pour nous rejeter. Celui que vous cherchez à imiter, celui qui dit : Venez tous à moi, vous qui souffrez, est encore mille et mille fois meilleur pour les hommes. » Il regarda Gustave; Erich essuyoit son visage pâle, sur lequel étoient des gouttes de sueur.

Le pasteur leva ses mains au ciel et dit : « La miséricorde de Dieu est plus grande que le sable de la mer. » Et puis il sortit lentement, retourna la tète, et à la porte il bénit le malade.

A deux, heures de la nuit.

Il m'a demandé si je connoissois la place où il vouloit être enterré; je n'ai pu lui répondre que

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par un signe de tête négatif. Je souffiois lioniblement, il s'en est aperçu. Il a toute sa raison. Il m'a fait approcher, et m'a prié d'une voix foible de prendre les arrangemens nécessaires pour qu'il pût être enterré sur une colline voisine, d'où la vue porte sur la Lombardie; elle est couverte de hauts pins. Il a légué une somme pour secourir toutes les mères pauvres de ce bourg, pour les aider à élever leurs enfans. Il a voulu que chaque année, au jour de son enterrement, ces enfans vinssent sur sa tombe ; qu'on leur fît aimer ce lieu solitaire, où coule une fontaine d'une eau pure. Il se plaît à penser que ces innocentes créatures aimeront cette place où il trouvera le repos. Je lui ai promis de remplir ses volontés.

Le médecin de Bologne est arrivé; il le trouve bien mal; il ne croit pas qu'il puisse vivre encore quatre jours. Oh! quelle atîreuse nuit j'ai passée!

J'ai été visiter la colline comme je le lui avois promis. Il soufRoit un vent impétueux; une nuée d'oiseaux de passage s'est abattue sur les arbres : ces oiseaux, dans leurs cris monotones, sembloient répéter leurs adieux en commençant leur nouvelle migration. Ils se sont élevés dans les airs, ont tourbillonné, s# sont abattus encore, et ont disparu. J'ai vu une place; c'étoit celle qu'il a choisie; il y a tiavaillé : il y avoit un arbre dont les rameaux étoient dépouillés, mais il vivoit toujours et s'élan-

çoit vers le ciel. La bêche qui avoit servi à Gustave étoit appuyée contre cet arbre; sur sa rude et antique écorce étoit cette inscription : Le voyageur qui dormira à tes pieds n'aura plus besoin de ton ombre; mais tes feuilles tomberont sur la place où il reposera, et diront au passant que tout périt.

Quand je suis revenu près de Gustave, il achevoit d'écrire , avec beaucoup de peine, quelques lignes; il me les remit. Je ne pus les déchiffrer, il l'avoit prévu, et me les dicta. v

J'ai passé la nuit près de lui : il a prononcé souvent votre nom ; il vous appeloit ; il a aussi prononcé le nom de sa sœur, m'a donné un paquet pour elle, écrit r.vant qu'il fut si mal. Il m'a bien recommandé de vous remettre tout ce qui étoit à votre adresse et de vous dire combien il vous aimoit. Un moment il a fermé les yeux, puis il les a rouverts , m'a tendu les mains et m'a dit en soupirant : « J'ai cherché à rassembler les traits de Valérie, je n'ai pu y réussir : ils sont si bien là ! (Il a montré son cœur.) Mais déjà mon imagination est morte, je n'ai pu avoir une idée distincte de ses traits ; je voulois prendre congé d'elle. Dites-lui, dites-lui combien je l'aimai. » I! a pris ma main; il a fixé les yeux dessus, et a dit : « Elle conduira Valérie par une route fleurie et douce; elle sera toujours dans la sienne. » Il est tombé dans une longue rêverie; puis il m'a demandé à quelle heure son père étoit expiré.

Il s'e^t endormi. Au bout d'une heure, il m'a

demandé de lui liie quelques chapitres de l'Evangile; ce que je fais tous les matins.

Le médecin est venu lui apporter une potion calmante; il l'a éloignée doucement de la main^ en disant : « Je suis assez calme pour mourir; c'est tout ce qu'il faut. » Il s'est retourné vers Erich et lui a dit : « Je vous remercie de tous vos soins; je vous attendrai là-bas, où nous ne nous séparerons plus. » Ce bon Erich pressoit en sanglotant les mains de Gustave contre ses lèvres, et celui-ci pressoit sa tète blanchie contre son cœur.

Le 4 décembre.

Ce matin il m'a fait appeler; il m'a demandé si je n'avois pas de réponse de l'aumônier, et m'a dit qu'il désiroit bien le voir arriver. « Il sera trop tard, a-t-il ajouté. — Je l'attends d'une minute à l'autre, dis-je. — Je suis bien foible, mon digne ami», a-t-il continué. Puis j'ai vu qu'il vouloit me parler de Valérie; il a hésité. « Avez-vous quelque chose à me dire ? lui ai-je demandé. — Non, non, je dois m'interdire ce sujet de conversation... Tout est réglé d'ailleurs; tout est fini, et je suis trop heureux, puisqu'elle sait que je meurs pour elle. Pardonnez-moi, homme excellent et respectable ! N'est-ce pas, vous m'avez pardonné? Donnez-moi votre main, serrez la mienne; hélas ! il ne me reste plus de force pour exprimer mes sentimens ! »

Il avoit pris des mesures pour que les vassaux de sa terre fussent aussi heureux qu'il étoit en son pouvoir de les rendre. Cette terre, qui revient à sa sœur, est en Scanie, et c'est celle où vous passâtes ensemble une partie de votre enfance. Il vous a nommé, ainsi que moi, pour surveiller ses volontés. Avec quelle touchante inquiétude il s'est assuré si ses dispositions étoient entre mes mains! Il a absolument voulu ouvrir encore une fois le paquet cacheté, pour se convaincre qu'il ne les avoit pas oubliées. Souvent il vous appelle; il dit : « Mou Ernest ! mon Ernest ! où es-tu ? » Je lui ai lu votre lettre : calmez-vous; il sait que le devoir seul pouvoit vous retenir. D'autres fois il appelle Valérie; il dit : « Ma sœur! ma tendre sœur! lu me promis de m'aimer comme un frère. »

Il a voulu vous écrire encore, il n'en a pas eu la force. Les deux premières lignes sont de lui; j'ai écrit le reste sous sa dictée. Voilà ces lignes : je ne vous les envoie pas, car je vous attends.

Mon Ernest, je viens ic parler encore une fois avant de disparoitre de la terre. J'ai tenu nm parole; j'ai tenu les promesses de l'enfance, les sermens d'un âge plus mûr, je t'ai aimé jusqu'à la niort. Ne t'effraye pas de ce mot : la mort elle-même n'est qu'une illusion; c'est une nouvelle vie cachée sous la destruction. L'amitié ne meurt pas; la mienne attend celle d'Ernest dai\s les den-ieures inébranlables du repos. O mon Ernest ! si tu avois pu fermer nies

yeux, garder mon dernier regard dans ton cœur ! pour le consoler dans ces momens ou tu te diras : « Je ne le reverrai plus! » // nie semble que ce dernier regard t'eut peint un sentiment indestructible qui doit consoler de ce qui est passager.

Ernest , je te dois un bien grand bonheur ; tu nias sauvé une douleur horrible, celle de croire que je mourrois sans être connu de lui , de cet ami incomparable. Ah! les âmes sublinies ont seules des inspirations sublinies ! Telle ètoit la tienne en lui envoyant nies lettres, en mettant sous les regards de son cune si supérieure les combats, les douleurs, les fautes et les regrets d'un cœur qu'il peut encore plaindre et que sa bonté sait environner d'une indulgence paternelle. Et elle aussi, l'ange de ma vie! elle sait que je l'aimai d'un amour pur conime elle. Je nicurs heureux } c'est aux accens touchans des regrets que je m'endors- j'entends ceux de ta voix, j'ose y mêler ceux de Valérie.

Adieu, mon Ernest ; vis heureux. Non, ce n'est pas le bonheur que je désire le plus pour toi ; garde ton (une : c'est un si grand bien que, dusses-tu l'acheter par de vives souffrances, il ne seroit pas assez payé.

Adieu, Ernest, ami fidèle, enfant de la piété et de la vertu, je t'attends.

La voilà, celte lettre touchante et dont vous êtes digne; elle n'a pas été dictée sans l'agiter beaucoup; elle a été interrompue souvent; elle a été ensuite mouillée de larmes. Lorsqu'il a essayé

de la relire, il était trop affoibli; mais il a voulu la toucher, la regarder, parce qu'elle étoit pour vous.

Il n'est plus pour nous ni crainte ni espoir; la douleur seule reste et ronge mon cœur. Le vertueux Gustave, mon fils, mon espérance, n'est plus... il a été rejoindre ses pères, et ses jours orageux sont ensevelis dans la froide demeure de la destruction. Je vais accomplir le triste et dernier devoir que j'ai à lui rendre, je vais tâcher de faire vivre encore les derniers instans de celui qui n'est plus, pour les retracer à celui qu'il aima tant... Je m'arrête : laissez couler mes larmes; laissez couler les vôtres, pour que votre sein ne se brise pas.

J'ai eu un violent accès de fièvre; j'ai été dans mon lit, privé pendant quelque temps de sentiment, puis tout entier à la douleur dont je me ressens encore. Je tâcherai de vous peindre, non ce que j'ai éprouvé, mais ce qui me reste de souvenir de ce terrible moment et de ce qui le concerne.

Le lendemain du jour où il vous écrivit, sa poitrine et sa tète s'embarrassèrent tellement que le médecin craignit qu'il ne passât pas la nuit. Nous

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ne le quittâmes pas d'un instant. Cependant, 'a cinq heures du matin, il y eut un grand mieux : il se sentit tout à coup plus calme; l'oppression diminua; ses mains seulement étoient extraordirement froides et s'engourdissoient. On les lui fit mettre dans de l'eau tiède; ce sentiment parut lui faire plaisir. A six heures, à peu près, il demanda quel quantième du mois nous avions ; je lui dis que c'étoit le huit décembre, « Le huit! » répéta-t-il sans rien ajouter. Puis il me demanda si je cro)'ois que nous aurions du soleil : le médecin lui répondit qu'il le croyoit, parce que le ciel avoit été très pur pendant la nuit, a Cela me feroit plaisir », dit-il. Il demanda du lait d'amande. A huit heures, il dit à Erich : « Mon ami, regardez le temps; voyez s'il fera beau. ï> Erich revint et lui dit : « Les brouillards montent, et les montagnes se dégagent; il fera beau. — Je voudrois bien, dit Gustave, voir encore un beau jour sur la terre.» Puis, se retournant vers moi, il me dit : « L'aumônier ne vient pas, je mourrai sans avoir accompli les devoirs de la religion. — Mon ami, dis-je, votre volonté vous est comptée par Celui devant qui rien ne se perd. — Je le sais », dit-il en joignant ses mains. Puis il se retourna encore vers moi, et me dit : « Je voudrois me lever», et, prévoyant que je m'y opposerois, il continua : «Je me sens fort bien; je voudrois en profiter pour prier. » En vain je lui objectai qu'il prieroit dans son lit, qu'il étoit trop foible, je ne pus le

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détourner de cette idée. Il passa une robe de chambre; mais à peine eut-il essayé de se tenir sur ses jambes qu'un vertige l'obligea à se rasseoir en s'appuyant sur moi. Il se leva derechef, s'agenouilla lentement; et, mettant sa tête dans ses mains et s'appuyant contre le dossier d'un fauteuil, il pria avec ferveur. J'entendois cjuelques mots que la piété, le repentir, lui faisoient prononcer avec onction; j'entendois mon nom et celui de Valérie se confondre; il demandoit notre bonheur. Moimême, à genoux h ses côtés, je voulois prier pour lui; mais, trop distrait, des paroles sans suite arlivoient sur mes lèvres; je ne pensois qu'à lui.

Quand il eut fini et qu'on l'eut aidé à se relever, il nous dit : « Je suis tranquille; la paix est dans mon cœur. » Il sourit doucement, ne voulut point être déshabillé, et se recoucha ainsi. Il nous pria d'avancer son lit vers la fenêtre, de mettre sa tête de manière à voir l'ouest. « C'est là la Lombardie, me dit-il ; c'est là où le soleil se couche : je l'ai vu bien beau auprès de vous et auprès d'elle! » Il fît approcher son lit encore plus près de la fenêtre. Le médecin craignit qu'il ne vînt de l'air. « Cela ne me fera plus de mal », dit Gustave, et il sourit tristement. Il nous pria de lui mettre des coussins pour qu'il fût assis. On avoit une vue très étendue de cette fenêtre, d'où l'on embrassoit une grande partie de la chaîne de l'Apennin; l'aurore éclatait dans l'orient; et le soleil, déjà levé en Toscane, s'avançoit vers nos montagnes. Gustave

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écarta les rideaux, se retourna et contempla ce magnifique spectacle. Pour moi, Cjui avois suivi toutes ses idées, de noirs pressentimens, d'aiïreuses images, me glaçoient; j'étois assis sur son lit, et ma tète étoit dans mes mains. Il leva les siennes au ciel avec un regard inspiré, et me dit : « Laissons la douleur à celui pour qui la vie est tout, et qui n'est pas initié dans les mystères de la mort. — Hélas! lui dis-je, l'avenir m'épouvante malgré moi, Gustave. — Oh! que je bénis le Ciel, dit-il, de l'espérance et de la tranquillité qui se confondent dans mon cœur et le rendent aussi serein que le sera ce jour! Oui, dit-il, et sa figure s'anima de la plus céleste expression en regardant l'horizon; oui, ô mon Dieu! l'aurore répond du soleil; ainsi le pressentiment répond de l'immortalité! » Il répandit doucement alors les deux dernières larmes qu'il a versées sur cette terre; il ne parla plus. Il pria qu'on lui jouât le superbe cantique de Gellert sur la résurrection; Berthi le joua. Il respiroit péniblement; il avoit presque toujours les yeux fermés : un instant il les ouvrit quand le cantique fut fini; il me tendit la main, fixa ses yeux du côté du couchant. Deux ramiers privés vinrent s'asseoir sur la corniche de la fenêtre; il me les fit remarquer de la main. « Ils ne savent pas que la mort est si près d'eux », dit-il.

Le soleil s'étoit entièrement levé; je voyois que Gustave cherchoit ses rayons. Sa respiration s'embarrassoit de plus en plus; sa tête s'appesantit; il

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me cherchoit de la main, et je vis qu'il ne me reconnoissoit plus. 11 soupira, une légère convulsion altéra ses traits : il expira sur mon sein, une de ses mains dans celles d'Erich...

Je reprends mon récit interrompu ; j'avois besoin de force et de courage pour le continuer, j'ai encore devant mes yeux la plus triste des images, telle qu'elle me frappa en rentrant dans cette chambre d'où avoit disparu l'âme la plus tendre et la plus sublime. Je reculai d'horreur en voyant ce jeune et superbe Gustave couché dans le cercueil; je m'appuyai contre la porte : il me sembloit que je faisois un rêve dont je ne pouvois sortir. Je m'avançai pour le considérer encore, et soulevai le mouchoir qui couvroit ses traits; la mort y avoit déjà gravé son uniforme repos. Je le contemplai longtemps, mais sans attendrissement : il me sembloit que ma douleur s'arrêtoit devant une pensée auguste plus grande que la douleur; et, sur ce cercueil même, je me sentois vivant d'avenir. Mon âme s'adressoit à la sienne. « Tu as eu soif de la félicité suprême, lui disois-je; tu as détourné tes lèvres de la coupe de la vie, qui n'a pu te désaltérer; mais tu respires maintenant la pure félicité de ceux qui vécu-

lent comme toi, » Sa bouche avoit conservé les dernières traces de cette douce résignation qui étoit dans son âme; la mort l'avoit enlevé sans le toucher de ses mains hideuses. A côté de lui étoit la table où étoient rangés tous ses papiers. A cette vue, mon cœur s'émut, comme s'il étoit encore vivant. Je voyois toutes ses dispositions écrites de sa main; sa montre y étoit aussi. Je me rappelai qu'il m'avoit prié de la porter; je la pris silencieusement; je la regardai, elle étoit arrêtée. Je sentis un frisson désagréable; et, en me retournant pour m'asseoir et prendre quelques forces, je renversai un des cierges; il tomba sur la poitrine de Gustave : je me précipitai pour le relever ; et, en voyant l'inaltérable repos de celui qui ne pouvoit plus rien sentir ici-bas, je fis un cri. « O Gustave! me disois-je, Gustave! tu ne peux donc plus rien éprouver, rien entendre! La voix gémissante de l'amitié passe à côté de toi et ne t'émeut plus! » Je posai mes lèvres sur son front glacé : « O mon fils! mon fils!... » C'est tout ce que je pus dire. Je restai immobile; mon âme disoit un long adieu à cet objet si cher de mes affections; et, lorsque je voulus fermer le cercueil, mes yeux tombèrent sur la main de Gustave qui étoit restée suspendue. Il avoit à un de ses doigts la bague décorée de ses armes, selon l'usage de notre pays; je voulus la lui ôter; puis, me rappelant que c'étoit là le dernier rejeton de cette illustre maison des Linar : c Reste, lui dis-je, reste,

et descends avec lui dans la tombe. » Alors mes larmes coulèrent; je replaçai cette main sur la poitrine du mort, et je fermai son cercueil !

Imprimé par Jouaust et Sigaux

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