‹ Valérie. PubliéeChapitre 9 sur 15 · LE COMTE DE M... A ERNEST · texte numérisé non relu

LE COMTE DE M... A ERNEST

Pietra-Mala, le 28 novembre.

Nos cruels piessenlimens n'étoient que trop fondés! le silence de Gustave tenoit à son funeste état. Depuis quinze jours une fièvre dévorante le consume; elle est accompagnée d'un délire qui vient tous les soirs à la mêm.e heure, et qui empêche le malade de prendre le moindre repos. Erich nous a écrit, et malheureusement cette lettre ne nous est pas parvenue.

Je suis arrivé le soir avant-hier, et je suis descendu à une petite auberge de ce bourg; de là je me suis rendu chez Gustave, où Erich m'a vu arriver avec bien de la joie. J'ai trouvé ce vieillard si changé que cela seul me peignoit déjà tout ce que notre ami avoit souffert. Mon cœur battoit avec violence en lui demandant où étoit Gustave. Il a haussé les épaules, et m'a dit : « Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? — Non, répondis- je d'une voix altérée. Il est donc bien malade? ajoutai-je en me troublant de plus en plus. — Hélas ! depuis quinze jours il est très mal, a-t-il répondu; et, dans ce moment, le délire est revenu comme tous les soirs. » J'ai craint qu'il ne me reconnût,

et que cette surprise ne l'émût trop; mais le médecin, qui étoit présent, me dit que je pouvois entrer, et qu'il ne me reconnoîtroit pas. Comment vous rendre ce que j'ai éprouvé en m'avançant vers ce lit de douleur, en voyant cette physionomie si touchante décomposée par la soullrance? L'agitation la plus violente étoit dans ses traits, sa poitrine oppressée étoit découverte, et je frémis en voyant sa maigreur. Ses mains se plaçoient alternativement sur sa tête, où il paroissoit souffrir, et retomboient sur le lit. Il me regarda avec des yeux égarés, mais sans témoigner la moindre surprise. Je m'assis piès de son lit et me laissai aller à ma douleur; elle fut extrême. Il est inutile de vous dire tout ce que j'éprouvai; vous devez le concevoir.

Le médecin m'a demandé lui-même de faire venir un de ses confrères de Bologne, qui n'est pas éloigné d'ici; il m'a indiqué un homme qui a de la réputation et qu'il connoît beaucoup. J'ai expédié sur-le-champ un exprès pour l'engager à se rendre auprès de nous.

Je vous quitte pour prendre un peu de repos. Je vous ai écrit de la chambre de Gustave. Je me suis entretenu longtemps avec Erich de son genre de vie ici; il m'a dit qu'il vous écrivoit tous les jours.

>4 novembre.

Plaignez-moi, je souffre plus que jamais d'un accident cjui augmente encore les reproches que je me fais et la douleur que j'éprouve. Je n'avois pas vu Gustave de toute la journée qui suivit la soirée de mon arrivée, et où son délire l'empéchoit de me reconnoître. Le médecin, craignant qu'il ne ressentît une émotion trop vive, m'avoit conseillé de laisser passer celte journée, où il étoit plus accablé qu'à l'ordinaire. Je passois tiistement les heures à parcourir les environs de la demeure de Gustave; je me disois : « Ici il a souffert, tandis que je m'occupois si foiblement de lui que je ne le croyois pas en danger, que je l'accusois de s'abandonner à une humeur sauvage et bizarre. O triste vérité, qu'on ne sauroit assez redire! nous ne savons nous inquiéter que pour ce qui ne mérite pas nos soucis. Et moi, qui quelquefois osois me croire plus sage, n'ai-je pas cent fois songé à l'avancement de Gustave, à lui faire avoir une place plus importante? Je pensois à son avenir, et je négligeois le moment d'où dépendoit peut-être toute sa destinée ! »

Voilà les tristes réflexions que je faisois en parcourant ces lieux solitaires, témoins des douleurs de Gustave. Je savois qu'il les avoit souvent visités; je m'arrêtois aux lieux dont les sites me frappoient

le plus, et je me disois : « Ici il se sera ariêté aussi ; ici peut-éiie cette âme si sensible aux beautés de la nature aura-t-elle éprouvé un moment l'oubli de sa fatigante douleur. »

Je rentrai vers le soir, et je profitai des momens qui me restoient à passer loin de Gustave pour écrire à Valérie avec tous les ménagemens possibles pour ne pas trop l'effrayer sur la situation du malade, et la préparer pourtant au danger dans lequel il se trouve.

Le délire ne vint point comme à l'ordinaire; à sa place, il y eut un assoupissement qui procura un repos qu'on pouvoit croire favorable au malade. Il étoit dix heures du soir. Je m'assis derrière un paravent d'où je pouvois l'observer sans en être vu. Le médecin dit qu'il reviendroit à minuit pour le veiller le reste de la nuit. Le pauvre Erich étant très fatigué, je l'engageai à aller se reposer un moment; pour moi, je restai abîmé dans mes tristes pensées. Le malade paroissoit dormir profondément. Fatigué de l'air vif des montagnes et de ma course, je m'assoupis un moment. Je fus tiré de ce léger sommeil par un bruit qui me réveilla : c'étoit une des portes de la chambre qu'on avoit fermée avec violence. Je me lève : jugez de mon étonnement en voyant que Gustave n'étoit pas dans son lit. Épouvanté et convaincu que c'étoit lui qui avoit jeté ainsi cette porte, et qui, dans son délire, s'étoit échappé, je cours aussitôt comme un insensé, le cherchant dans le corridor

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voisin. Erich, réveillé comme moi par le bruit, me suit. Notre frayeur augmente en ne le trouvant pas. Enfin je vois une petite porte entr'ouverte qui donnoit sur le jardin ; je m'élance, appelant Gustave à grands cris. La lune éclairoit foiblement le jardin. J'entends cjuelcjues gémissemens; je tressaille d'horreur et d'effroi : je m'avance vers une fontaine placée près d'un monument; je trouve Gustave plongeant sa tête dans les eaux du bassin et se plaignant douloureusement. A peine l'eus-je pris dans mes bras qu'il s'évanouit. Moment affreux! je crus qu'il étoit expiré. Le drap, qu'il avoit entraîné après lui, l'enveloppoit comme un linceul; l'eau froide et presque glacée qui découloit de ses cheveux inondoit ma poitrine, sur laquelle sa tête étoit penchée ; l'horloge frappoit lentement minuit; la lune, froide et silencieuse comme la mort, projetoit de longues ombres qui ressembloient à des fantômes; et le chien, enchaîné dans sa loge, poussoit d'affreux hurlemens qui augmentoient encore l'effroi dont mon âme étoit saisie... Je rapporte ou plutôt je traîne Gustave, pouvant à peine me soutenir moi-même; nous le mettons sur son lit. Le médecin arrive. Saisi d'un tremblement universel, ma main sur le cœur de l'infortuné, j'attendois l'espérance, je n'en avois plus; j'invoquois un seul battement de son cœur pour en demander au Ciel un autre. « Que je puisse, me disois-je, que je puisse le serrer encore une fois dans mes bras, lui dire combien il m'est

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cher! » Enfin, des momcns plus calmes succédèrent à ces momens de teneur, pendant lesquels je me reprochois jusqu'à ce sommeil involontaire qui avoit permis à Gustave de sortir de son lit. Le pouls s'établit, ses yeux s'ouvrirent. D'abord il ne me reconnut pas. Il étoit appuyé sur mon sein; je soutenois sa tête. Il demanda ce qui s'étoit passé : le médecin lui dit que, dans un accès de délire, il s'étoit échappé de sa chambre. Il ne se rappeloit rien. Il demanda du thé.

Pendant qu'on lui en préparoit, le médecin me dit à l'oreille de m'éloigner. Je voulus poser sa tête sur l'oreiller; mais, sans rien dire, il me retint par la main pour ne pas changer de position : je restai. On avoit éloigné les lumières; le plus profond silence régnoit autour de nous. 11 soupira profondément; je le pressai contre mon cœur, et soupirai aussi : il ne parut pas s'en apercevoir, et prononça à voix basse le nom de Valérie. « Valérie ! » répétai-je avec émotion, et des larmes tombèrent de mes yeux sur son visage. Alors il se tourna vers moi, et, pressant foiblement ma main : « Qui ètes-vous, dit-il, vous qui me plaignez? — O mon fils ! mon ami ! lui dis-je, ne me reconnoissezvous pas? Est-il sur la terre quelqu'un qui vous aime davantage? »

A ces mots, aux accens de ma voix, que je ne contraignois plus, il me reconnoît, il se dégage de mes bras avec une vivacité incroyable ; et, laissant tomber sa tête sur l'oreiller, il couvre son

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visage de ses mains, et dit : u Malheureux Gustave ! »

Je l'embrasse en l'inondant de mes larmes. « Vous m'aimez donc encore? dit-il. Ah! ne m'est-il rien échappé? N'ai-je pas eu un long délire? Comment êtes-vous ici, vous, me dit-il d'un accent déchirant, vous, époux de Valérie? — Cher Gustave! calmez-vous. Je sais tout, je vous plains, je vous aime, je donnerois ma vie pour vous. »

Alors, s'abandonnant à la tendresse et à la joie même, il me dit qu'il mourroit content si je l'aimois encore; il me demanda ce que je voulois dire en l'assurant que je savois tout. En vain je voulus retarder une explication qui devoit trop l'affecter; il fallut céder à ses instances, lui dire que vous m'aviez écrit. Oh! comme il sut gré à son cher Ernest de cette idée bienheureuse! Je lui cachai que Valérie fût instruite; je lui dis qu'elle le savoit malade, et qu'elle m'envoyoit. Il leva les mains au ciel, mais sans parler. « Est-ce un rêve? disoit-il, est-ce un rêve? Quoi! vous me pardonnez! Vous savez mon funeste amour, et vous me pardonnez! » Alors il voulut continuer et me peindre ses combats, ses souffrances; je lui prouvai que ses lettres mêmes m'avoient tout appris. Il se jeta sur mon sein. « Je meurs content, répétoit-il, vous me pardonnez! » Cette explication, qui auroitdù alarmer par les émotions qu'elle prodîiisoit, ne lui fit que du bien ; il parut soulagé

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d'un poids terrible. Il prit avec plaisir le thé qu'on lui apporta.

Lorsque le délire fut entièrement passé, sa tète moins souffrante, sa poitrine moins oppressée, tout nous fit espérer un mieux considérable; mais, hélas! cette espérance s'évanouit bientôt : la fièvre reparut avec un aiîreux redoublement. L'impression de cette eau froide et de l'air de la nuit ne se manifesta que trop; la toux devint si alarmante que nous craignions qu'il ne succombât dans les crises.

Voilà le récit de cette atîreuse nuit d'hier. Il est si accablé aujourd'hui qu'il ne peut proférer une parole; mais il me regarde souvent avec tendresse; il met la main sur son cœur pour me montrer sa reconnoissance, et essaye de sourire. Oh! qu'il me fait mal! que je souffre !

2 5 novembre.

Ce matin, je suis entré chez lui; il avoit dormi une heure; il étoit un peu mieux. Je me suis assis tristement sur son lit; il a vu des larmes dans mes jeux. Je ne disois rien, je le regardois douloureusement. « Ne pleurez pas sur moi, a-t-il dit, mon digne ami! Pourquoi ceux qui m'aiment s'affligeroient-ils ? N'ont-ils pas comme moi ces grandes idées qui s'attachent à un avenir immense? Cette

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vie est-elle donc tout pour eux comme pour l'incrédule? Je sens que j'emporte avec moi ce qui fait vivre, même quand ces yeux seront fermés. (Et il ouvrit ses grands yeux noirs abattus par la douleur, et regarda le ciel.) Je meurs jeune, je l'ai toujours désiré; je meurs jeune, et j'ai beaucoup vécu. Mon père ! mon cher maître ! ajouta-t-il en me regardant avec un charme de mélancolie inexprimable, ne m'avez-vous pas souvent appris à user de la vie, et ne croyez-vous pas que, dans cet espace de vingt-deux années, j'ai eu des jours, des heures, qui valoient une longue existence?» Il s'étoit recouché comme pour prendre haleine; je l'entendois respirer avec peine, mais il cherchoit à me cacher son oppression. Erich avoit emporté la bougie qui blessoit la vue affoiblie de Gustave; il restoit une petite lampe. « Elle va s'éteindre, dit-il vivement, empêchez-le; il ne faut pas encore qu'elle s'éteigne.» Il soupira. Oh! comme ce soupir me déchira ! « Le jour est encore loin, me dit-il, pour cacher apparemment ce qu'il avoit éprouvé; quelle heure est-il? (Je fis sonner ma montre.) Cinq heures? Je voudrois un peu dormir; mais je sens que je ne le pourrai pas. O mon ami! ajoutat-il en s'appuyant sur son bras, que de biens dans la vie dont nous n'apprécions pas la valeur, ou si foiblement !... Combien de fois j'ai dormi neuf heures de suite !

« Elle dort à présent, ne le pensez-vous pas ? me dit-il. Elle a le sommeil de la santé et du

bonheur; et peut-être rêve-t-elle à vous, digne ami. Oh ! puisse-t-elle longtemps dormir tranquille, et vous aussi! (Et il serra ma main.) — Non, répondis-je, elle ne peut être tranquille; elle sait que l'ami de son bonheur, l'ami de son cœur pur et sensible, soulTre. — Ah ! mon ami, je ne voudrois troubler ni son sommeil ni son cœur. Non, non, quelques larmes seulement, et un de ces longs souvenirs qui durent toute la vie, mais sans la déchirer, qui honorent ceux qui sont capables de les avoir. » Il pleura doucement.

Je passai mes bras autour de son cou, je l'embrassai; il se coucha sur mon sein : j'étois assis sur son lit. Il resta longtemps sans parler, et je m'aperçus, à un certain mouvement de respiration plus calme et plus égal, qu'il s'étoit assoupi. J'éprouvai du charme en voyant cet infortuné jouir de quelques momens de repos; je retenois ma respiration. Il sommeilla ainsi pendant une demi-heure.

Le .. . novembre.

J'ai passé quelques jours sans vous écrire. Découragé, abattu et passant de la plus terrible crainte à des momens d'espoir, j'ai besoin de m'y livrer pour ne pas succomber moi-même. Il va mieux; il tousse moins. Le médecin dit que sa consliluiion

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doit être des plus fortes, puisque, après quinze jours de fièvre et de délire, il peut être ainsi.

On voit que sa poitrine seule le détruit; sa jeunesse même est un danger de plus; son sang est si vif ! il a voulu qu'on le portât au jardin; nous n'y avons pas consenti; il faisoit trop froid aujourd'hui.

Le ... novembre, 7 heures du matin.

Je continue mon triste récit. Il me semble que c'est un devoir d'arracher à l'oubli chaque instant ■qui nous parlera seul, hélas ! à l'avenir, de notre ami commun, et je trace scrupuleusement chaque mot, chaque circonstance de ces tristes scènes.

Qu'il est difficile de manier les douleurs de l'âme ! Par combien de chemins on y arrive, quand on croit être loin de la blesser ! Quand je suis entré chez Gustave aujourd'hui, on avoit ouvert les fenêtres pour renouveler l'air de sa chambre; il paroissoit assez bien ; je voyois qu'il prendroit ce moment pour me parler, et je craignois sa toux, qui revient à la moindre irritation. Voyant des livres sur une table, je lui proposai de lire quelque chose en lui demandant s'il y avoit une lecture qu'il aimât de préférence. Il me répondit qu'il voudroit entendre quelque chose en anglois; et, les Saisons de Thomson tombant sous ma main,

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j ouvris le livre et commençai sans y songer ces beaux vers :

Oh happy they! the happiest of their kind Whom gentler stars unité.

Un cri étouffé de Gustave me fit frémir. « Qu'avez-vous ? )) ni'écriai-je, et le livre me tomba des mains. « J'ai mal, bien mal là», dit-il en montrant sa poitrine. Et il ferma les jeux, cacha sa tête dans l'oreiller pour éviter de me parler. Un secret instinct m'avertit que je lui avois fait mal. Je m'approchai de la fenêtre, et ce tableau si fidèle d'une heureuse union, que Thomson a peint si délicieusement, revint à ma mémoire et m'alfecta vivement.

Le ... novembre.

Il a voulu que nous le portassions dans le jardin pour voir coucher le soleil et respirer l'air, qui le calme toujours. On l'a placé dans un fauteuil. Il a paru jouir de ces momens où la nature sembloit jeter mélancoliquement autour de nous les dernières teintes du jour qui alloit finir. Ce jour avoit été beau comme la jeunesse de Gustave. Mes yeux suivoient les dégradations de la lumière et se portûient involontairement tantôt sur l'horizon,

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tantôt sur lui. Il parut me deviner; il prit ma main : a Que la nature est belle! quel calme elle répand dans tout mon être ! Jamais je ne l'eusse aimée ainsi si je n'avois connu le malheur. (Il me regarda avec une sérénité touchante.) Comme elle m'a consolé, cette nature si sublime! Semblable à la religion, elle a des secrets qu'elle ne dit qu'aux grandes douleurs. Mon digne ami! continua- t-il , voyant que j'étois très affecté, il est doux de se reposer dans son sein ; ne me plaignez pas. »

Dans ce moment, on me remit un paquet de lettres que le courrier venoit d'apporter. Gustave reconnut l'écriture de Valérie; il se leva avec agitation, puis il retomba aussitôt, affoibli par cet effort; il sourit tristement. « Imaginez ma démence, dit-il; je crojois que le courrier pouvoit m'avoir apporté quelque chose aussi , et j'allois pour le demander. — Sûrement, Valérie m'aura parlé de vous; rentrons, lui dis-je. — Ah! lisez, lisez. — Non pas, si vous vous livrez à cette violente émotion. » Il ne me dit rien; mais, posant la main sur son cœur, il me montra qu'il en arrèloit les battemens.

Nous rentrâmes. Il ne voulut pas se coucher; il s'assit sur son lit, s'appuya contre un des piliers, et joignit les mains pour me prier de lire. Valérie me parloit en effet de notre ami infortuné; elle disoit qu'elle languissoit dans une douleur qu'elle ne pouvoit confier à personne , qui agitoit ses jours par de noirs pressentimens ; elle se plaignoit

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d'être séparée de moi; elle demandoit mille détails sur Gustave, et s'attendrissoit sur cette malheureuse victime d'un amour si funeste.

Je n'osois lire cette lettre à notre ami ; je craignois de lui montrer que Valérie connoissoit son triste secret. « Que fait-elle ? me demanda-t-il avec anxiété. — Elle souffre et fait des vœux pour vous. — Elle souffre! répéta-t-il. Oh ! si elle savoit tout ! » Il s'arrêta, leva timidement ses yeux sur moi; je baissai les miens. « Mon père! dit-il avec un accent déchirant , en étendant vers moi ses mains suppliantes, mon père ! promettez-moi qu'un jour elle saura que je meurs pour elle ! » Sa voix m'émut tellement, me rappela tellement celle de mon ami, qu'entraîné par la plus tendre pitié, je lui dis : « Elle sait tout. — Elle sait tout! » répéta-t-il avec ivresse ; et il se précipita à mes pieds. En vain je voulus le relever ; il serroit mes genoux, il répétoit : « Elle sait tout! Je meurs content. Elle pleurera ma mort. O mon digne ami ! permettezlui ces larmes religieuses.. . Ami de mon père ! mon bienfaiteur! encore, encore une prière! Valérie vous donnera des fils ; le Ciel vous rendra encore père pour vous payer de tout ce que vous fîtes pour moi : qu'un de ses fils s'appelle Gustave; qu'il porte mon nom; que Valérie prononce souvent ce nom ; que le doux sentiment de la maternité se mêle à mon souvenir, et qu'ainsi se confondent le bonheur et les regrets ! — Calmez-vous, cher Gustave, dis-je en le relevant et l'embrassant avec

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tJiiJresje; Lout ce qu2 je pourrai faiie pour mon fils d'adoption, pour le fils de mon meilleur ami, je le ferai. » Il s'étoit rejeté à mes genoux; son exaltation lui donnoit une force extraordinaire ; ses joues, si pâles, s'étoient colorées; ses yeux éteints brilloient encore une fois comme aux jours de la santé, et la passion luttoit avec la mort sur ce visage enchanteur que la nature doua de ses plus célestes expressions. « Je suis heureux, me dit-il en ôtant de dessus mes yeux mes mains qui cachoient les larmes douloureuses que je cherchois à retenir; je suis heureux, ne pleurez pas. Repassez avec m 31 tous les biens que j'ai connus et tous ceux (lui nie restent encore. La nature jette quelquefois sur la terre ces âmes qu'elle se plaît h rendre plus ardentes et plus tendres; elle leur associe l'imagination, et leur fait engloutir, dans un court espace de temps, toutes les félicités, tous les bienfaits de l'existence. N'est-ce donc pas un bonheur de mourir jeune, doué de toutes les puissances du cœur, de rapporter tout à l'éternité avant que tout se soit flétri ? Sont-ils plus heureux, ces hommes devant lesquels la vie se retire comme un débiteur insolvable qui n'a rien acquitté? Elle r.i'a tout donné. J'entends encore la voix de cette mère bien-aimée, de ma sœur, de mon Ernestces magiques accens qui me reçurent à l'entrée de la vie résonnent encore à mes oreilles; aucun ne m'a déçu dans ces premiers et derniers jours. Ainsi la nature et l'amitié se chargèrent du bon- Valérie. 2r>

heur de ma jeunesse; ainsi j'arrivai... Pardonnez, mon père, dit-il avec un long soupir; puisque je vous ouvre mon cœur, il faut Lien que vous l'y trouviez, elle... Ainsi j'arrivai à ce sentiment, continua-t-il d'une voix plus basse, dont les douleurs valent mieux que les enchantements de ce que les hommes appellent amour. Eclair d'un autre monde, il m'a consumé, mais il ne m'a pas flétri.» Ici il s'arrêta, cacha son visage dans mon sein , puis il dit : « J'ai vu le rêve de ma jeunesse passer devant moi, revêtu d'une forme angélique; il m'a souri , j'ai étendu les bras : la vertu s'est mise entre Valérie et moi et m'a montré le ciel, où il n'y a point d'orage. » Ici il est tombé dans la rêverie, puis il a ajouté avec transport.: « Mais les regrets de Valérie perceront ma tombe; la voix de l'amitié m'appellera dans de mélancoliques nuits et son génie portera jusqu'à moi ses touchans accens. Ne suis-je donc pas heureux, moi qui emporte un cœur pur, des larmes qui me bénissent? Ah! mon père, les hommes appellent romanesques ces âmes plus richement douées, qui ne veulent vivre que de ce qui honore la vie, et l'exaltation ne leur paroît qu'une fièvre dangereuse, tandis qu'elle n'est qu'une révélation laite aux âmes plus distinguées, une étincelle divine qui éclaire ce qui est obscur et caché pour le vulgaire, un sentiment exquis de plus hautes beautés, qui rend l'àme plus heureuse en la rendant meilleure. C'est moi, c'est moi qui emporte tout ce qu'il y a

de grand et de consolant : ce ne sont pas eux, qui passent devant les félicités de la vie comme devant une énigme qu'ils ne comprennent pas, qui s'arrêtent avec leur égoi'sme et leurs petites idées devant les petites passions. Insensés! ils n'osent demander au Ciel du bonheur, ils demandent à la terre des plaisirs, et le Ciel et la terre les déshéritent tous deux.

Effrayé de la véhémence avec laquelle Gustave m'avoit parlé, craignant qu'il n'eût épuisé entièrement le peu de force qui lui restoit, j'avois vainement tenté de l'arrêter. Entraîné moi-même par son entliousiasme, par ce sublime développement d'une de ces âmes si rares, si distinguées, je m'étois laissé aller à cette admiration si touchante qui nous ravit et nous élève : je le sentois sur mon cœur; sa poitrine s'agitoit, sa respiration devenoit pénible, ses joues étoient brûlantes, sa tête tomba sur mon sein. Je crus qu'il cherchoit à se reposer, il s'étoit évanoui, et ce long évanouissement me jeta dans la plus affreuse terreur; ce moment fut un des plus déchirans de ma vie. Mon effroi s'augmenta d'une circonstance qui devoit le rendre terrible. Pendant que je cherchois à faire revenir Gustave à lui-même, la cloche des agonisans se fît entendre dans un couvent voisin ; c'étoit apparemment un des religieux qui luttoit aussi avec la mort. Ce triste et lugubre tintement enfonçoit l'agonie de la douleur dans mon âme, et mon front étoit inondé d'une sueur froide. Enfin, Gustave revint

à la vie. On avoit ctc chercher le médecin : le pouls s'elTaçoit sous sa main, la pâleur la plus sinistre couvroit ses traits; il ne put rien prendre. Combien je me rcprochois de l'avoir laissé parler ! Mais, dans ces terribles maladies, la vie se mêle tellement à la mort qu'on a constamment les illusions de l'espérance. Je l'avois cru bien plus fort qu'il ne pouvoit l'être. Je ne le quittai pas; il s'endormit enfin à cinq heures du matin, et je le laissai alors. Je vous éciis ces détails après avoir pris quelques heures de rop/os.

Celte nuit, vo)'ant qu'il ne pouvoit dormir et voulant l'arracher à ses profondes rêveiies, je lui ai proposé de lui lire un journal de sa mère que j'ai trouvé dans ses papiers, espérant ramener ses sombres pensées vers un temps plus doux. Un morceau que j'en avois lu m'avoit montré une bonne action de Gustave ; c'étoit un souvenir doublement consolant dans cette triste époque. Il m'a dit qu'il vouloif^que ce journal vous fût remis; je le joins donc ici. Combien il aime cette mère si aimable ! combien son idée a adouci ses souffrances ! Je voyois qu'il s'élançoit vers elle dans ces régions du repos où il aspire à aller.

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