‹ Valérie. PubliéeChapitre 8 sur 15 · LE COMTE A ERNEST · texte numérisé non relu

LE COMTE A ERNEST

Je ne perds pas un moment à vous répondre. Le baron de Boysse est arrivé, il m'a remis votre lettre et le paquet qui contient le récit des malheurs et des vertus de Gustave. L'infortuné! combien il a souffert! Mon cœur a été déchiré en lisant ces tristes lignes, en repassant tous ses jours de douleur. Oh ! combien je me suis reproché ma fatale imprudence ! Depuis que je connois la source de ses peines, mon affection semble s'être accrue

de mes injustices mêmes, et je tremble des dangers auxquels il est livré : car je connois maintem.ant toute l'influence que doit avoir sur son cœur une passion si violente. Je pars pour Pielra- Mala. Nous avons appris indirectement que Gustave s y étoit arrêté. Il ne nous a point écrit lui-même, et son silence commençoit à nous inquiéter. Nous fîmes la semaine passée, Valérie et moi, une promenade à Lido. Vous connoissez le mélancolique intérêt qui nous attache à ce lieu. Le souvenir de notre jeune ami vint se mêler à nos entretiens, et je vis Valérie extraordinairement affectée. Quelques mots qui lui sont échappés ont excité ma curiosité, et bientôt tout mon intérêt : j'ai insisté pour qu'elle continuât de parler. Alors, avec douleur et timidité, Valérie m'a peint le funeste état de Gustave; elle m'a dit qu'il étoit causé par une passion terrible... « Une passion ! » ai-je dit; et la plus tendre pitié s'est emparée de moi. « Et qui, qui, Valérie, a troublé la vie de Gustave? « Elle s'est jetée sur mon sein; j'ai senti ses larmes, j'ai tremblé; un muet effroi a glacé ma langue. « O mon ami ! il m'a toujours dit que c'étoit en Suède qu'il aimoit. — Eh bien! ai-je dit, si c'est en Suède... » Elle ne m'a pas laissé achever, et, avec un regard qui contenoit toute la douleur d'une âme aussi bonne, elle a ajouté : « Le silence est criminel, quand il peut être aussi dangereux. Mon ami, je crains d'être la cause innocente et malheureuse de l'état de Gustave. Je

n'en ai pas de certitude; mais j'ai des soupçons, j'en ai beaucoup. » Elle m'a embrassé. « O mon

ami ! Cju' il a dû souffrir ! lui qui est si sensible !

De quels tourmens il a dû être déchiré, lui qui se reprochoit les moindres fautes! » Alors il m'a semblé qu'un voile épais tomboit de dessus mes yeux. Valérie m'a rendu compte de tout ce qui lui avoit donné ces soupçons, et, au nom de notre bonheur, elle m'a conjuré d'aller rejoindre cet infortuné et de m'occuper de lui.

Valérie m'a dit avec quelle vertueuse adresse Gustave avoit su lui faire accroire qu'il aimoit une femme en Suède, et que ce n'étoit qu'à la fin de son séjour qu'elle avoit cru s'apercevoir qu'elle étoit elle-même l'objet de cette passion, sans cependant en avoir une entière certitude; qu'elle avoit voulu dès lors m'en parler, persuadée que mon amitié pour Gustave m'auroit fait prendre de mon cœur les conseils qui convenoient à sa situation ; mais qu'une extrême timidité l'avoit retenue. Il lui paroissoit si extraordinaire, ajouta-t-elle, d'avoir pu inspirer une passion, qu'elle n'avoit jamais osé me dire qu'elle le pensoit. Cette âme douce et modeste ignore tout son pouvoir, comme vous voyez, et se reproche actuellement d'avoir immolé son devoir à la crainte de paroître ridicule ; cependant elle sent bien qu'il falloit laisser partir Gustave, et que l'absence est le véritable remède à ses maux.

Je voulois vous donner tous ces détails, à vous, Valérie. î7

l'ami de Gustave, et le nôtre par conséquent. Ali ! pourquoi, en vous développant le caractère de Valérie, en vous la montrant faisant mon bonheur, et me découvrant à moi-même de nouvelles vertus, pourquoi suis-je ramené à ces terribles circonstances qui me peignent le malheur de l'être que j'aime le plus après elle !

Je pars dans deux jours. Je vous écrirai dès que je serai à Pietra-Mala. Mon cœur s'agite dans de sombres idées; je ne sais pourquoi elles m'assaillent ainsi à présent. J'ai vu Gustave malade et changé; mais à vingt-deux ans, avec une constitution forte, on ne s'alarme point.

Qu'il me tarde de vous voir et de voir Gustave avec vous, qui reçûtes les premiers élans de ce cœur si bien fait pour l'amitié !

Agréez, Monsieur, les expressions de tous les sentimens que vous inspirez; et, si ma lettre n'exprime pas tout ce que je voudrois vous dire, dites-vous que, pour vous parler ainsi et de Gustave, et de Valérie, et de moi-même, il falloit vous apprécier beaucoup, et, je puis dire, vous aimer.

J'ai l'honneur d'être, etc.

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