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Valet de deux maitres

Cette pièce n'était connue jusqu'ici que par la notice qui lui est consacrée clans le catalogue des autographes de Gilbert de Pixérécourt avec lesquels elle fut vendue en 1840. Depuis lors ceux qui se sont occupés de La Fontaine l'avaient en vain recherchée et en dernier Heu un des plus savants éditeurs du poëte, M. Marty Laveaux se plaignait encore de n'en avoir pu trouver aucune trace.

Le manuscrit tant réclamé est aujourd'hui entre nos mains. Comment y est-il venu, peu importe au lecteur, l'ami qui nous l'a donné n'ayant pu nous dire de qui sa famille le tenait, ni à qui il avait appartenu depuis 1840. En tous cas ce manuscrit est incontestablement le même qui figurait au catalogue de la vente de Pixérécourt sous le n° 495, et il répond exactement â la description qui en est donnée.

C'est, comme le dit la notice, un in-foHo de 82 pages sur papier fort (1), qui porte collée à l'intérieur de la couverture

(i) Ce papier vient d'Auvergne. Nous avons nettement distingué ce mot dans le filigrane. Toutefois il nous a été impossible de déchiffrer complètement le nom du fabricant el de lire d'une façon assurée la date inscrite à droite du cartouche. C'est peut-être 1742, nous le croyons sans pouvoir ea répondre, sinon nous n'aurions pa;? écrit cet article qui serait sans objet.

une note sur feuille indépendante, signée E. B. (Eric. Bernard) et ainsi conçue :

« Cette pièce m'a été donnée par M. le comte de St-Georges descendant en ligne directe de Lafontaine. Il m'a assuré qu'elle était de Lafontaine. Elle lui avait été remise par M«»e la comtesse de St-Georges comme un monument authentique. A Château-Thierry le 2 janvier 1824. E. B. »

L'affirmation rapportée ici par Eric Bernard a sa valeur; celles qui suivent dans la notice, venues on ne sait d'où et fondées sur on ne sait quoi, n'en ont aucune. En effet d'après le catalogue, notre manuscrit passerait à Château-Thierry pour un autographe extrêmement précieux. Renseignements pris auprès des personnes les plus compétentes du pays, de celles qui par leur âge et la nature de leurs relations semblent avoir été plus particulièrement en mesure de recevoir et de conserver les traditions concernant La Fontaine, nulle n'en a jamais ouï parler. Cette légende, si elle a jamais existé, a disparu sans laisser aucun souvenir.

Les autres raisons que donne le même catalogue pour prouver l'authenticité de la pièce ne sont pas meilleures. « Le manuscrit, dit-il, porte avec lui-même la preuve irrécusable de son origine, l'écriture de quelques corrections est indubitablement de la main de La Fontaine. » Et il ajoute : « Il y a un critérium aussi sûr encore, c'est celui qui se fonde sur l'identité des formes de style observées dans les autres comédies de Lafontaine et qui se retrouve ici; c'est la même maUce naïve et jusqu'à ses incorrections familières. Dureste l'élégance et la facilité du dialogue révèlent éminemment la main du grand maître. »

Assurément si les rapprochements étaient justes et fondés, l'argumentation serait concluante. Mais j'ai quelque raison de croire que celui qui a fait la comparaison des écritures et des styles, s'il l'a faite, n'y a pas apporté toute l'indépendance d'esprit et toute la clairvoyance désirables. Cet examen rapide suivi de ces conclusions si catégoriques me parait être moins l'œuvre d'un critique, que celle d'un libraire, peut-être d'un commissaire des ventes très préoccupé du succès de ses en-

chères, mais beaucoup moins de la vérité historique. C'était alors, ne l'oublions pas, le temps où l'on vendait par centaines à des amateurs naïfs des autographes apocryphes des personnages du Nouveau et de l'Ancien Testament; ces souvenirs doivent nous mettre en défiance. L'auteur du catalogue accorde lui-même que l'existence non connue jusqu'aujourd'hui d'une comédie en cinq actes et en vers de Lafontaine « n'est pas un fait littéraire qu'on doive accepter sans examen ». Aussi avant de conclure pour ou contre lui, avons-nous cru devoir analyser et étudier l'œuvre en détail.

Orgon est un riche propriétaire de Passy qui jouirait tranquillement entre ses deux filles d'un bonheur sans nuages, n'était un maudit procès qu'il soutient depuis fort longtemps contre deux de ses anciens amis, Damon et Ariste. Tout espoir d'accommodement n'est du reste pas perdu, car les plaideurs étaient très intimes autrefois, et ils avaient projeté d'unir leurs familles ; or, pendant que les pères se querellaient sur des questions de limites, les enfants ont grandi, les mariages jadis projetés peuvent se conclure, et tout différend cesser de la sorte.

Orgon a déjà pensé à cette solution à l'amiable quand le hasard sert à merveille ses projets. Voici que précisément les fils de ses ennemis, le marquis Cléon et le chevalier Clitandre se sont rencontrés faisant route pour Versailles. Leur chaise verse juste en face du château d'Orgon, qui les fait entrer, et nos jeunes gens n'ont pas plus tôt vu Clarice et Céliante qu'ils s'éprennent de leur beauté, etsontrésolusà tout essayer pour obtenir leur main.

Si à ce moment les étourdis s'étaient souvenus qu'il existait par le monde un certain Orgon qui avait dû devenir leur beaupère, et dont le nom, mêlé à tant de querelles, avait dû être

bien souvent prononcé devant eux; si de son côté l'hôte avait eu l'indiscrétion assez naturelle de demander le nom de ceux qu'il abritait sous son toit, la pièce était finie, ou plutôt il n'y avait pas de pièce : l'amour faisait ce que la cour de Caen n'avait pu faire, et la réconciliation s'opérait sans difficultés, par consentement mutuel. Le marquis et le chevalier promettaient au nom de leurs familles l'oubh des querelles passées, faisaient leur demande, les jeunes filles les appuyaient de leurs larmes, le père ravi accordait tout, et l'aventure se terminait par un double et prosaïque mariage.

Heureusement Orgon est trop occupé de ses procès pour songer à des inconnus qu'il a recueillis par caprice et dans un moment de compassion dont il se repent ; les amoureux n'ont de pensées que pour les jeunes filles, si bien que dans les quelques heures qu'ils demeurent ensemble, tous ces personnages, quelque invraisemblable que cela puisse paraître, n'ont ni le désir ni le loisir de s'interroger et de se reconnaître.

Orgon, ce bourru un moment bienfaisant, prie les étrangers de continuer leur voyage, et les voilà mis à la porte du château, n'ayant plus d'autre ressource que l'intrigue pour parvenir jusqu'aux jeunes filles soigneusement enfermées et confiées à la garde d'un geôlier incorruptible.

N'étant point très inventifs, nos amoureux ne parviendraient certainement pas à leurs fins, sans l'aide d'un rusé coquin, nommé Frontin, le valet de deux maîtres dont il est question dans le titre, qui se trouve être à la fois le domestique du chevalier et du marquis, sans que ni l'un ni l'autre en sache rien, bien entendu, et les sert tous deux en les trompant.

Gomment Frontin en est-il arrivé à se trouver dans cette situation étrange, l'auteur a compris qu'il fallait tout d'abord nous l'expliquer. Aussi dès la première scène, sous prétexte de se récréer, un peu, j'imagine, pour faire accepter du spectateur une donnée assez invraisemblable, le valet nous raconte son passé tout au long :

Rappelons-nous les faits... je suis seul en ces lieux,

Je veux pour m'amuser me conler mon histoire... Chacun a son penchant, je suis né pour la gloire, El chez ses fauoris je cherchai de l'employ ; Cléon, braue ofïicier, parut digne de moy, Nous nous prenons tous deux... nous partons pour l'armée, Nous y faisions déjà jaser la rénommée J'allois la fatiguer (1), quand son oncle, Damis Sur le point d'expirer nous rappelle a Paris (2).

Frontin, sur l'ordre de son maître, part donc en avant pour recueillir l'héritage ; mais voilà que Damis, une fois abandonné par les médecins, semble, pour narguer la Faculté, vouloir renaître à la vie. Le valet écrit pour demander des instructions et reçoit Tordre d'attendre que son maître puisse venir le rejoindre. Il obéit ; seulement pour mettre à profit dans l'intervalle des talents peu communs, il s'engage au service de Clitandre sous le nom de Lépine. Or à peine cumule-t-il depuis quelques jours deux fonctions et deux gages qu'arrivent Cléon et Clitandre, revenant tous deux de Versailles, à la suite des aventures dont nous avons parlé. Tous deux veulent habiter Passy et envoient Frontin y chercher des logements Le drôle qui ignore encore les motifs vrais de ces déménagements simultanés, pense que ses maîtres auront éprouvé le désir de passer quelques jours aux eaux de Passy, alors célèbres, et n'y voit point de raison de s'alarmer. Toutefois il n'est pas sans comprendre que le voisinage, les rapprochements forcés entre baigneurs, peuvent faire naître entre ses maîtres des relations, peut-être une intimité qui serait fort dangereuse pour lui. Mais le péril est loin et incertain, tandis que le bénéfice est sûr, et dans ces conditions l'avarice l'emporte, comme souvent, sur la prudence, il reste.

Sa résolution n'est pas plus tôt prise que le chevaher survient, trop plein de son amour pour n'avoir point besoin d'un confident, et d'un mot il confesse tout à Frontin.

(1) Ms. tatiquer.

(-) Aot. I, S!. 1. Comme nons aurons à parler de l'orthographe, nous conservons scrupuleusement celle du manuscrit.

L'amour, et non les eaux, m'amène en ce pays (1).

Et comme l'usage « en cette circonstance exige qu'un valet soit dans la confidence » il ajoute, sans se faire prier, le récit de tous les événements que nous avons racontés, l'aventure de la chaise, le séjour chez Orgon, l'entrevue avec les jeunes filles et la suite, non sans entrecouper sa narration de quelques récriminations contre ce père brutal qui le tient à distance d'un objet tant aimé :

Pour estre admis chez luy, les soins sons superflus,

Et le maître et les gens tous sons autant d'Argus.

Un vieux valet, dit-on, a seul sa confiance ;

Et surpasse son maitre encore en vigilence,

Du titre d'intandant il s'est fait décorer,

Et tous semblent s'unir pour me désespérer (2).

Frontin, lui, ne veut pas croire, sur la foi de cet amoureux impatient que tout soit perdu avant qu'on ait rioii essayé. Il ne hait point les intrigues, et quand il apprend qu'il y a chez Orgon une soubrette avenante et jolie, il n'hésite pas à promettre à son maître un concours actif et efficace.

Seulement n'y aura-t-il point d'autres obstacles à surmonter ni d'autres dangers à courir? Ce jeune officier, compagnon de route de Clitandre, ne s'est pas déclaré. Ne serait-ce pas un rival? Peut-être ; car par un effet de cette même discrétion, dont ils ont déjà donné chez Orgon des preuves éclatantes, les deux jeunes gens ne se sont fait aucune confidence : le chevalier ne sait rien du marquis sinon qu'il se nomme Gléon.

C'est un véritable coup de théâtre. Voilà donc les deux maîtres de Frontin qui se sont rencontrés dans le même pays, dans la même chaise, peut-être dans un même amour. Le valet pâlit et se trouble devant ce danger qui se révèle subit et foudroyant. Tout à l'heure réjoui et confiant le voici morne et décontenancé. Un dramaturge un peu habile eût tiré parti

(1) A(;te. I, BC

(2) Ib.

de cette surprise soudaine, il eût marqué fortement le contraste. Notre auteur comprend aussi, vaguement, qu'il y a là, comme on dit, une scène à faire, mais il ne sait comment la dégager :

Le Chevalier Tu te trouble a ce nom, il semble t'efîrayer, Connoitrois lu Cléon?...

Frontin

Pour homme de courage Je le connois au moin, et lorsque j'envisage Le danger que l'on court d'estre son conçurent Des pieds jusqua la leste, oui, je tremble, appresent. Mon congé, s'il vous plail...

Le Chevalier

Le péril me regarde.

Frontin Je vois bien mieux que vous tout ce que je bazarde EnGn j'aime mieux fuir quand je manque de cœur Que de risquer de faire une brèche a l'honneur (1).

C'était bien. Que Frontin tînt bon quelques minutes dans ces sentiments de pusillanimité entêtée et le chevalier, ne comprenant pas les raisons secrètes de ses refus, imaginait quelque argumentation amusante, ordonnait, suppliait ; enfin les louis entraient en jeu, le valet tenté retirait et tendait à moitié la main, un marchandage en règle avait lieu, un débat comique s'engageait, d'autant plus plaisant que le maître priait et payait pour être dupé. Mais on allait rire, Tauteur s'est bien gardé de poursuivre. La scène à ce moment tourne court.

Frontin {regardait et comptant les louïs).

Dans mon cœur le courage succède, Je le sens s'auguemenler par ce charme diuin, Je vais brauer l'Argus, les riuaux, le destin (2).

Ainsi point de progrès dans la séduction, ni de degrés dans

(1) Ad. I, se. 2.

(2) Ik

la résistance : d'un côté une victoire sans efifort, de l'autre une chute sans hésitation. Il était impossible d'imaginer quelque chose qui fût à la fois moins dramatique et moins naturel. Mais l'auteur ne se préoccupe point d'analyser les sentiments, ni de rester dans la vérité humaine, comme si son valet eût cessé d'être un homme en devenant un type ; il semble n'avoir d'autre but que de faire parler tant bien que mal ses personnages, ni d'autre souci que de construire sa pièce sur une base qu'il sent assez fragile.

Son héros raisonne, mais après et trop tard. C'est quand il a quitté le chevalier, que, son argent à la main, il se prend à monologuer et à réfléchir comme il aurait dû le faire tout à l'heure.

Avec cet argent-la, ma foy, sy j'estois sage, Je quiterois Passy... je vois former l'orage Qui doit tomber sur moy (1)

Mais il se dit que l'amour des officiers passe vite. Sa position un moment difficile ne tardera pas à s'améliorer, et il s'obstine à la conserver.

Son début cependant paraît mal fait pour l'encourager, et après sa première rencontre avec Merlin il peut juger que l'afifaire sera chaude et la place difficile à forcer. Le vieil intendant rôde autour du château, inspectant les issues, vérifiant les clôtures, de l'air d'un gardien en tournée.

Ces fossés peu profonds... Ces fenestres sans grilles

Allarmes ma prudence, et de moitié trop bas

Ces murs pour les- amants sons un nouvel appas (2).

A peine s'aperçoit-il que Frontin lui fait coup sur coup de profondes révérences, et il le repousse rudement :

Frontin.

Vous voyez un garson plain de zelle pour vous. Et dont l'afTection....

(1) Aot. I, sf,.'S.

(2) Act. I, so. 4.

Merlin.

Dou nous connoisons nous?

Frontin.

Je n'ai point, il est vray, l'honneur de vous connoilre, Mais votre air gracieux dans linstant a fait naitre... Certaine simpalhie... et qui fait dans les cœurs...

Merlin. Terminons, car je fuis tous les complimenteurs. Que cherchez-vous icy ?

Frontin.

Je cherche un gentilhomme.

Merlin.

Commend se nomme-il...

Frontin.

C'est Orgon qu'il ce nomme.

Merlin.

A ce monsieur Orgon que voulez-vous? eh bien...

Frontin.

A ce monsieur Orgon, — je veux... je ne veux rien (1).

Frontin imagine alors de prendre ce parvenu par la vanité :

Icy depuis longtems par tous j'entend loiier De l'intendant dOrgon, le zelle, la prudence, La sagesse, l'esprit, sur tous la vigilance; Et je brûle de voir ce portrait sans égal, Et faire connoisance avec l'original.

Ces compliments aussi brusques qu'inattendus ne parviennent pas à attendrir Merlin et quand le valet juge le moment venu de lui sauter au cou, l'intendant se débarrasse assez brutalement de son étreinte :

J'étouffe.

Laissez-moy, seruiteur...

Frontin.

De vous voir quand aurai-je l'honneur?

Merlin.

Jamais. \) Acte I, se. 4.

Mais notre intrigant n'entend pas se laisser éconduire de la sorte. Il était encore indécis, n'ayant pas de raison sérieuse pour garder entre ses deux maîtres une situation irrégulière, et qui ne pouvait se prolonger. Mais puisqu'on le chasse, il s'entêtera; heureux d'avoir deux intrigues à nouer, c'est-àdire l'occasion d'une double vengeance, il continuera coûte que coûte à servir Glitandre et Cléon. Sa décision est prise, le prologue est fini, et la pièce peut commencer avec le second acte.

Elle ne commence pourtant point encore. L'auteur ne nous ayant pas présenté tous ses personnages, reprend son exposition où il l'a laissée, et, sans égard pour la vraisemblance, amène dans l'avenue extérieure du château les deux filles d'Orgon, Céliante et Glarice, qu'on nous disait tout à l'heure si bien gardées. Il est vrai qu'elles sont conduites dans cette escapade par leur suivante Marthon, mauvaise tête qui souffre pour elles du joug qu'on leur impose, et les excite à la révolte.

Ouï, je suis furieuse et vous le dit tout net,

De vous voir toutes deux deppendre d'un valet ;

D'ussiez vous me chasser, je ne sçaurois me taire (1).

Les jeunes filles, soit déférence à la volonté de leur père, soit estime pour un homme qui remplit bien son devoir, se résignent plus volontiers, mais Marthon s'emporte et raconte qu'elle a eu la nuit un rêve délicieux, où elle a vu Monsieur Orgon revenant tout exprès pour chasser le valet maudit. Malheureusement ce rêve n'est qu'un rêve. Orgon est loin, absorbé par des chicanes éternelles : tout ce qu'on peut espérer c'est qu'il rapportera de son voyage quelque projet d'arrangement, la double promesse de mariage dont il parlait, qui assurerait au moins aux jeunes filles une émancipation prochaine et définitive. Mais cette perspective d'une liberté achetée au prix d'un mariage d'intérêt et de raison trouve

(1) Aot. II, se. 1.

LE VALET DE DEUX MAITRES i5

Clarice, etCéliantc surtout, assez peu enthousiaste. Alors la suivante, qui devine, en fine personne qu'elle est, la cause de ces répugnances soudaines, se met en devoir de combattre l'amour naissant des jeunes filles, et commence un sermon sur la vie pratique :

Sans amour aujourdhuy Ion se met en ménage

Il vicn sy bon luy semble après le mariage

On prend toujours l'époux et jecroy qu'on fait bien

Un mary Ici qu'il soit vaux toujours mieux que rien (1).

La conversation en est là quand le chevalier et le marquis, qui, sans doute, étaient aux aguets, entrent chacun de leur côté. Après les remerciements obligés, un échange de compliments commence, les aveux allaient venir, quand Merlin apparaît à son tour ; mais il est aperçu et signalé de loin, les amoureux s'esquivent, et il ne trouve plus à son arrivée que les trois femmes un peu décontenancées ; Céliante et Clarice rentrent au jardin continuer leur vie de recluses jusqu'au moment où l'auteur aura de nouveau besoin de les en faire sortir. Seule Marthon plus rebelle refuse de les suivre et d'obéir. Alors soupçonnant que cette résistance audacieuse et inaccoutumée n'est pas sans avoir quelque raison mystérieuse, l'intendant fait mine de se retirer, reste aux écoutes dans les environs, et ne tarde pas à constater qu'il a deviné juste, et qu'une intrigue se nouait autour de lui, sinon contre lui.

Le marquis n'a pu se résoudre à s'en aller sans retour; il est resté dans le voisinage et dès qu'il voit Marthon seule, il accourt la supplier de s'entremettre en sa faveur. A peine commence-t-il le récit de ses maux que l'intendant survient une seconde fois. Marthon qui l'a aperçu dans sa cachette, veut au moins profiter de l'occasion pour regagner sa confiance ; elle prend des airs de duègne incorruptible et lui livre avec indignation le marquis désappointé.

(1) Act. II, se. 1.

La scène qui s'ensuit devait être nécessairement fort embarrassante pour Tamoureux ainsi surpris et trahi. Il s'en tire en écoutant sans mot dire l'intendant triompher, et ne recouvre la parole que quand son .lourd vainqueur est parti. Désormais il n'a plus de confiance qu'en son fidèle Frontin, et ne veut plus s'en remettre à d'autres qu'à lui.

Ce qui est plus étonnant, c'est qu'il l'aborde sans préambule et le charge de servir ses amours sans lui apprendre au préalable qu'il est amoureux. Les demi confidences du chevalier, ont, il est vrai, appris au valet que le marquis était de l'aventure de la chaise. Mais Cléon ignore absolument que ces conversations aient eu lieu. Comment donc peut-il supposer Frontin instruit de ses sentiments ?

L'auteur ne prend pas garde à ces incohérences. Il a compris qu'il était impossible de recommencer une scène d'aveux forcément semblable à celle qui a eu lieu au premier acte entre Frontin et le chevaher, mais il ne sait par quel artifice y échapper. Alors, sans se mettre en peine, il ajoute une invraisemblance à tant d'autres et suppose connus les faits qui ne le sont pas.

Puis pour éviter les redites, il renverse les rôles, et parvient ainsi à introduire quelques différences entre cette scène et celle du premier acte : elles demeurent analogues, elles ne sont plus absolument pareilles. Frontin cette fois n'est plus le confident qui écoute, c'est le conseiller qui gourmande; tout-à-rheure on lui montrait les obstacles, c'est lui maintenant qui les énumère, et qui sur un ton moitié dramatique, moitié bouffon, nous fait un portrait burlesque d'Orgon, semé de plaisanteries aussi fades que grossières, dont son maître a la bonté de rire, on se demande pourquoi, car elles paraissent niaises et déplacées même dans la bouche d'un valet, j'entends d'un valet de comédie qui par profession est tenu d'avoir de l'esprit. Après la peinture du maître, Frontin allait entamer celle de l'intendant, quand le marquis peu ému de tout ce bavardage, l'arrête à temps et lui propose d'aller porter une lettre de sa part au château. Le valet se récrie, comme on pense, mais Cléon aussi

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bien que Clitandre a pour convaincre des arguments irrésistibles, et dès qu'il tire sa bourse de sa poche, il est assuré du succès. Frontin se rend comme la première fois, et aussi vite : primo ne médium discrepet : on sent que l'auteur a fait un effort pour atteindre à la variété et échauffer un peu sa verve, mais il n'a réussi qu'à charger les traits et à forcer le style :

Le Marquis.

Te voila... Qui t'a fait me quiter brusquement?

Frontin.

Monsieur, c'est qu'il m'a pril an étourdisement. Gomme je vous suiuois, j'en suis remis à peine Et je crain que ce mal encor ne me réprene {A part). Sy l'intendant reuien...

Le Marquis.

Ce n'est q'une vapeur Qui se dissipera...,

Frontin.

Vous me faites honneur.

Ce n'est pas dun valet, Monsieur, la maladie. Non plus que la langueur, le degout, l'insomnie, Anfans de la bondance et de l'oisiueté. Votre amour seulement peut nuire a ma santé, Il faut vous en guérir (1).

Le Marquis.

Est-il en ma puisance?

Oui, mon ardeur s'acroit en perdant l'espérance.

Frontin.

Tans pis, car en ce cas vous pouvez vous flater De lavoir pour long tems encore s'auguementer. Les obstacles qu'Orgon opposent a votre flame, De votre individu ne laisseron que l'âme. Et le corps deseiché par faute d'alliment Ne fera plus de vous q'un squelette embulant. Vous avez cru d'Orgon me faire la pinture, Vous ne l'avez pas même ébauchez, je vous jure, (A pari). Exagérons un peu pour orner le portrait

(1) Manuscrit : quérir.

Et pour le détourner de suivre son projet. (Haut), Moy, j'en suis effrayé.

Le Marquis.

Sy mon sort t'intéresse..

Frontin.

Mais comment pénétrer dans cette forteresse? Pour s'ouvrir un passage il faudroit du canon, Un régiment d'Argus forment la garnison. Orgon dans ce château tient captiues ses filles, Et jusqu'à ses greniers a fait mettre des grilles, De peur que les amans, transformés en oisseaux. N'y pénètrent ; sur luy l'on tien milles propos On raconte q'unjour, dans un passage sombre, D'un coup de pistolet Orgon tua son ombre.

Le Marquis.

Je ris de ton erreur et vais des cet instant Trouver Orgon....

Frontin, arrêtant le marquis.

Monsieur, attendez un momment Vous allez donc a Gaen, ou, pour certaine affaire Orgon est a présent.... Le sort toujours contraire A fait cethomme double ; absent de sa maison, Chez luy vous retrouvez encor un autre Orgon, Un démon vigilant toujours en sentinelle, Dont le sombre regard vous suit et vous harcelle.

Le Marquis.

Cet homme dont tu parle est, je croy, l'intandant. C'est un ours en effet.

Frontin.

Oui, c'est luy justement.

Puisque vous connoisez, Monsieur, le personage, C'est perdre notre tems d'en parler dauantage.

Le Marquis.

Quel est l'état cruel ou ton discours me met. Ecoute moy, Frontin... je médite un projet. Syj'instruisois, car j'ay cette resource encore, Par un tendre billet la beauté que j'adore Des feux....

Frontin.

C'est bien penser, mais qui le remetra ? Le Marquis.

Toy....

Frontin, Moy,...

Le Marquis.

Qui veux-tu donc?,..

Frontin. "

Geluy qui vous plaira.

Le Marquis.

Cher Frontin.

Frontin.

Vains discours.

Le Marquis.

Rend toy, Frontin.

Non.

Le Marquis, luidomiant quelques louis.

Sois sensible Frontin, prenant les louis.

Oui, je sens que pour vous on feroit l'imposible, Vous jeltez dans le cœur un intérêt si vif, Votre ton maintenant est sy persuasif, Que j'ose tout tenter pour vous rendre seruice, etc.

Les deux interlocuteurs se sont à peine séparés qu'arrive le chevalier qui cherche son valet. Très-étonné de le rencontrer vêtu d'une autre livrée il demande avec colère une explication que Frontin très décontenancé ne trouve pas, quand tout d'un coup il imagine de conter qu'il a changé de costume avec La Brie, un prétendu domestique du marquis qu'il a rencontré allant porter à l'intendant une lettre qui doit lui donner entrée au château. Clitandre est ravi. D'abord il va glisser à Frontin désormais introduit dans la maison un billet qui a quelque chance d'arriver à son adresse, puis il espère bien que La Brie

bavardera. Aussi paie-t-il de bon cœur le déjeuner qui doit lui délier la langue.

C'est une première victoire. Désormais Frontin n'aura plus à changer d'habit en même temps que de maître. Mais ce succès va presque le compromettre, car Merhn qui est toujours aux aguets a vu l'audacieux coquin prendre l'argent de Clitandre, et il entre en scène :

Vous estes son valet....

Frontin.

Moy son valet, pourcoi?

Merlin.

Pourquoy, jen'en scait rien, c'est qu'il vous plait de l'estre, Par la même raison Clitandre est votre maitre.

Frontin.

Clitandre ; quel est-il, je ne le connois pas.

Merlin.

Dauoir pris son argent je vous blâme en ce cas.

Mais cette fois le valet n'est pas pris sans vert. lia son histoire toute prête. Clitandre l'ayant cru valet d'Orgon, a voulu le séduire et obtenir de lui qu'il remit à sa maîtresse un billet doux qu'il doit composer ; en récompense et comme acompte il lui a donné un louis ; Frontin l'a pris, mais pour Merlin et veut le lui remettre. Merlin refuse, très touché.

Frontin.

Prenez.... il est a vous....

Merlin.

Non.

Frontin.

Je dois vous le rendre.

C'est au valet d'Orgon que l'a donné Clitandre, Et je ne le suis pas....

Merlin.

Gardez-le, mon anfant, Vous le croyez a moy, je vous en fait présent.

L'intendant se laisse prendre à cette comédie ; quand Frontin pour clore le débat, propose une transaction, gagné par cette honnêteté scrupuleuse, Merlin accepte d'aller avec lui manger l'argent au cabaret, et rendez-vous est pris pour déjeuner.

Mais ce n'est pas sur l'intérieur d'un cabaret que se lève la toile au troisième acte. Merlin seul a quitté le château, confiant les jeunes filles à la garde de Marthon, qui fait immédiatement évader ses prisonnières dans l'espoir de leur ménager sans doute quelque rencontre imprévue et agréable. En attendant pour aider le hasard autant qu'elle le peut et rendre service à ce pauvre marquis qu'elle a été obligée de trahir un moment, elle apprend à ses maîtresses que Cléon brûle pour l'une d'entre elles,sans pouvoir préciser à laquelle s'adressaient ses déclarations. Frontin va probablement apporter le supplément d'informations nécessaire, car le voici qui arrive, profitant de l'absence de l'intendant. En deux mots il s'assure de la complaisance de Marthon, et fouille déjà ses poches pour en tirer des billets qui diront plus que toutes les paroles.

A ce moment on peut croire que la première partie de la pièce va finir. Frontin a joué Clitandre, il a trompé Merlin, il est vainqueur. Mais s'il triomphait si vite, comment rempHr le troisième acte? Aussi l'auteur ne le tient pas quitte à si peu de frais.

Voilà Merlin qui rentre, fatigué d'attendre devant une table vide un convive qui n'arrivait pas. En le trouvant là, il sent renaître ses soupçons.

Venez-vous de Clitandre apporter le poulet?

Le valet n'hésite point : S'il est dans cette avenue, c'est qu'il a cherché dans la maison d'Orgon un asile où il fût à l'abri des fureurs de Clitandre indigné de sa trahison.

Il m'attendoit chezluy pour prendre son billet, J'allois tout en reuant vous joindre au cabaret, Clitandre m'appercoit. La fureur le transporte. Il vien fondre sur moy,j'entrevoit votre porte, J'y frappe, on ouvre, il fuit, enfin, sans le secours De cette fille la, c'étoit lait de mes jours (1).

(1) Act. m, se. 4,

Ce mensonge fait suite au précédent, et ainsi préparé, il est trop vraisemblable pour ne pas tromper Merlin, le plus myope des Argus. Seulement il n'y a si fin trompeur qui ne finisse par être pris à son propre piège, et Frontin n'échappe à ce premier danger que pour tomber dans un autre plus redoutable auquel son ami l'intendant va l'exposer sans le savoir. En effet apercevant le chevalier qui cherche son valet, Merlin s'imagine que Clitandre continue la poursuite dont on vient de lui raconter les péripéties ; alors prenant des airs fins il lui annonce en se moquant que le serviteur infidèle est en fuite sur la route de Paris. Le chevalier croit à un quiproquo :

.... Vous pouriez vous méprendre.

Merlin.

Je ne me méprend pas.

A la fille d'Orgon vous trouvez des appas, Et de plus vous cherchez àluy faire remettre Parquelq'un que je scait, dans ce jour, une letlre(l).

Le doute n'est plus permis, « Lepine avec cet homme étoit d'inteligence » ; et, entrant en fureur, le chevaher est sur le point de faire ce ,qu on l'accusait d'avoir fait tout à l'heure. L'épée à la main, il court à la rencontre de Frontin, et ne suspend sa colère que pour obtenir l'aveu du coupable.

Le valet, troublé semble-t-il, par la peur, a perdu sa présence d'esprit ordinaire, et intimidé parles regards menaçants de son maître naguère si naïf et si doux, il s'imagine que son double jeu est découvert. Il n'a plus qu'à mériter l'indulgence en avouant tout, et, l'oreille basse, il commence sa confession :

Oui, je suis, je rauoiie, indigne de pardon, D'auoir trompé quelq'un si généreux, sy bon, L'honneur d'estre chez vous auroit du me sufîre, Mais l'intérêt, Monsieur, est venu me séduire.

(1) Act. III, se. 5.

Le Chevalier.

En me sacrifiant à les vils intérêts Groit-tii diminuer l'horreur de tes forfaits? Tout autre à cet aueu t'arracheroit la vie.

Frontin.

Mes remords vont bienlol contenter votre envie. Oui, c'est un procédé trop hardy que le mien Mais j'esperois, Monsieur, que vous n'en s'auriez j'ien.

Le Chevalier.

Que je n'en scaurois rien, par cette raison, traitre Est-tu justifier d'auoir trahis ton maitre?

FllONTIN.

Je n'ay trahis personne, et pour en seruir deux Ai-je manqué de zèle a bien seruir vos feux?

Le Chevalier.

Je crois qu'il perd l'esprit... par pure honte d'ame Vous veray que le fourbe a deseruis ma flame. A l'inlandant d'Orgon il apprend mon projet, Et le desin formé pour rendre mon billet. Il me peint un brut.il, dont la fureur extrême.... Frontin.

(A part.) Qu'elle étoit mon erreur, je me perdois moi-même (1).

Et vite il se rattrape, d'autant plus facilement que le chevalier n'a rien compris à ces aveux incohérents :

Il faut que vous scachicz que l'intendant d'Orgon Nous a surpris tantôt auprès de sa maison, Et l'acte généreux qu'alors il vous vit faire M'ayant rendu suspect, il deuint nécesaire N'en étant point connu pour un de vos valets, Qu'il me crti confident de vos desins secrets. J'ay paru vous trahir par une confidence Qui de cet homme la me vaux la confiance, Et pour mieux m'ctablir auprès de ce brutal, J'ay diis même de vous dire beaucou de mal,

(1) Act. m. se. 7.

2i LE VALET DE DEUX MAITRES

Je l'a.y gagné parla, mais a présent je tremble Que ce maudit argus ne nous relrouve ensemble, Je vous laisse, et je vole à des périls nouveaux. (1)

Toute cette explication n'est pas très claire, mais le maître aveugle n'en demande pas plus. Il compte sur Frontin, et voudrait encore avoir l'appui de Marthon.Or, au moment même ou il désire la voir, elle apparaît comme par enchantement dans cette avenue où décidément on passe beaucoup. En quelques mots il implore son concours et lui laisse un brillant qu'elle garde moins par vénalité que par coquetterie.

Cette bague a sans doute un secret talismant. Ou le charme est commun à toute son espèce. Je sens de ce pouvoir la force enchanteresse, Et ne m'étonne plus qu'un éclat séducteur Ebloiiisant nos yeux égare notre cœur (2).

Au IV° acte, Clarice et Céliante commencent à avoir un rôle véritable et à sortir de leur effacement. Tout à l'heure, c'était encore deux petites flUes résignées et sans volonté, parce qu'elles étaient sans désirs. Désormais elles commencent à estimer un peu plus haut la liberté, parce qu'elles en auraient besoin .pour suivre à leur aise une aventure qui pique leur curiosité et où leur cœur même s'intéresse. Aussi lejoug qu'elles portaient allègrement leur paraît lourd maintenant, et elles sont résolues, non point seulement à protester, mais à se défendre contre l'autorité de ce lourdaud qui n'est en somme que leur valet. Céliante paraît la plus décidée.

Pour moy, je romps mes fers et de plus je le brave (3).

Elle eût voulu tout au moins être informée du choix de Cléon et de Clitandre. Sa sœur, moins franche d'abord, finit par avouer, elle aussi, qu'elle écoutait le messager avec un intérêt extrême :

(1) Act. III. se. 7.

(2) Act. III. se. 8.

(3) Act. IV, se. 1.

le valet de deux maitres 25

Géliante Aimeriez vous?...

Glarice Dispensez-moy, ma sœur, De rougir h vos yeux du trouble de mon cœur (1).

Géliante ne saurait se contenter de cette demi-confidence. Elle a une crainte vague qu'un même amour ne fasse des deux sœurs deux rivales.

Géliante, émue Peut-on vous demander, sans indiscrétion, Quel est l'objet aimé, de Clilandre ou Gléon? à part. Je cherche à le sçauoir et je crain de l'apprendre (2).

Mais la timide Glarice s'en tire par une échappatoire :

D'un tel aueu, ma sœur, nous deuons nous deffendre, Travaillons l'une et l'autre à combatre nos goûts, Et laissons à mon père à disposser de nous (3).

Peut-être même est-elle sincère à ce moment. Elle n'a pas en effet encore renoncé à ses habitudes d'obéissance. Il faut que sa sœur l'y encourage et que Marthon l'y exhorte. Elles ont toutes deux commencé leurs remontrances quand entre un courrier. G'est Frontin, botté, un fouet à la main, la tête bandée d'un linge qui lui cache la moitié du visage, à peine reconnaissable. Ge déguisement n'était pas superflu, car Merlin arrive sur ses pas comme à l'acte précédent. Mais sa présence, pour indiscrète qu'elle est encore, n'empêche point la ruse du valet de réussir. Il tendait ses lettres à Marthon en lui disant :

De la part de Clitandre.

quand, apercevant l'intendant, il change de ton et ajoute « et d'Orgon ». Gela suffit, la suivante a compris, et après un mo-

(1) Act. IV, se. 1.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

ment d'embarras et de silence général, elle présente à Merlin le nouveau venu :

Cet homme est... un courier, Et que monsieur Orgon de Gaen vien d'envoyer.

L'esprit rempli de trouble et de (1) frayeurs mortelles, Nous auons toutes trois, en voyant cet exprès, Craint que monsieur Orgon n'ut perdu son procès. Votre présence icy, dans celte conjoncture, En eu déconcerte bien d'autres, je vous jure (2).

Merlin, qui n'a plus de raisons de découvrir la fraude, puisque nous sommes au IV* acte, et qu'il faut que la pièce finisse, se paie de ces prétextes spécieux; il fait cependant le tour de Frontin et l'examine de près sans le reconnaître, grâce au bandeau qui lui couvre la tête. Le drôle, du reste, prend la précaution de parler normand, de façon à changer son accent en même temps que sa physionomie ; on ne lui découvre rien de suspect ; il peut donc remettre les lettres qu'il avait précipitamment cachées dans sa poche.

Alors commence une seconde comédie assez ingénieusement rattachée à la première. Frontin, encore troublé, malgré le succès de sa ruse, par la présence de Merlin, se fouille en toute hâte, et remet ses billets à l'aveuglette, si bien qu'il fait tenir à Clarice celui de Clitandre, à Céhante celui de Cléon. Les jeunes filles se retirent, et le messager reste seul avec la suivante et l'intendant.

Celui-ci ne veut pas laisser le courrier repartir sans lui donner quelque bonne nouvelle à porter au maître absent, qui lui prouve qu'on veille avec soin sur les siens ; il lui raconte les tentatives faites par des intrigants pour pénétrer dans sa maison, mais heureusement déjouées à force de clairvoyance et de zèle. L'entrevue pouvait être fort comique. Ces recommandations faites par Merlin au coquin qui vient de le tromper,

(1) Le ms a omis de.

(2) Act. IV, se. 3.

devant Marthon, qui l'y a aidé, et cela au moment même où les jeunes filles sont occupées à lire les billets doux qu'on voulait intercepter, ces éloges qu'un vaniteux maladroit se décerne si mal à propos, tout cela devait être fort plaisant. La situation était bien trouvée, la conversation s'engageait bien ; avec un peu d'esprit la scène était faite. L'auteur n'y a pas pris garde, à peine sur la voie il s'arrête. Merlin sort tout à coup sans qu'on sache pourquoi :

Dis bien à notre maitre, amy, qu'un zelle extrême, Me fait veiller icy comme un autre luy-même, Que j'ay seii preuenir gens qui voulois chez nous Faire secrètement tenir des billets doux, Que je continurai mes soins dans son absence, Bien fin qui pouroit mettre en deffaut ma prudence.

Celte fille est fort sage, et me seconde aussy, Adieu... Je vais rentrer, restez tous deux icy (1).

Et Frontin, resté seul avec la suivante, révèle à Marthon, qui l'envie, le secret de son double jeu, que nous connaissons depuis si longtemps.

A ce moment rentrent Glarice et Céliante rapportant la réponse aux billets reçus, non pas triomphantes et joyeuses, comme on pourrait croire, mais rêveuses et dépitées. A peine se retrouvent-elles seules, que le chagrin les rendant indiscrètes, elles s'interrogent avec franchise :

Clarige ....J'estois reseruée à l'eppreuve fatale De rencontrer en vous ma sœur et ma riuale. Gléon a scu me plaire, il vous offre son cœur, Par ce cruel aueu jugez de ma douleur.

Céliante Elle auguemente mes maux... Mais le destin vous vange, Clitandre vous adore, et je l'aime...

(i) Acte IV, scène 4.

Glarice

Qu'entens-je ?

Pourquoy quand tous s'accorde, âge, fortune, états, Le penchant de nos cœurs ne s'accorde ils pas?

Céliante Ma réponse au marquis ote toute espérance, Puisse-je vous venger de son indifférence.

Glarice Je marque au cheualier de ne me plus reuoir, Et je sert votre amour, le mien, et le deuoir (1).

Merlin, qui survient, voudrait bien savoir ce que contiennent ces lettres qui font verser des larmes furtives ; mais sa curiosité est déçue et, réduit aux conjectures, il imagine qu'Orgon aura grondé ses filles hors de propos; lorsque soudain quelqu'un paraît. C'est Orgon. Merlin est stupéfait :

Ce retour me surprend :

Nousn'auions pas compté de vous voir appresent. Est-ce bien vous, Monsieur..., je conçois le manège. Pour nous prendre en deffaut vous nous tendiez un piège (2).

C'est au tour d'Orgon de s'étonner. Il ne comprend rien, comme bien l'on pense, à l'aventure du courrier, et il faut que Marthon arrive confirmer le récit de Merlin. Non-seulement les jeunes filles ont reçu des poulets, mais « qui plus est encore, elles ont répondu ». Heureusement leur innocence était trop au-dessus de pareilles entreprises, et elles ont fait à ces ouvertures l'accueil qu'elles méritaient.

... Des qu'elles ont vu que l'une et l'autre lettre Etoient billets galands qu'on leur faisoit remettre, Reuenant sur leurs pas vers cet agent d'amour, Elles l'ont econduit sans espoir de retour. Dans cette ocation, en voyant leur sagesse, "Vous en auriez pleuré de joye et de tendresse, Ainssy que je l'ay fait moi-même en ce momment (3).

(1) Act. IV, se. 7.

(2) Act. IV, se. 10.

(3) Ib.

Il semble presque que Marthon ait dit vrai, au moins en ce qui concerne Clarice. La réponse qu'elle a fait porter par Frontin au chevalier est très sèche et contient un congé en bonne forme. Le valet ne comprend rien à ce caprice féminin, et dans son étonnement il fait sur le caractère capricieux et fantasque de l'autre sexe des réflexions désobligeantes, lorsque paraît le marquis, très étonné de voir son domestique travesti. Mais Frontin a un moyen sûr de l'apaiser : il lui tend la lettre de Céliante, qui sans doute sera moins cruelle que sa sœur. Hélas ! Cléon est éconduit comme Clitandre. Il aura l'amitié de la jeune fille, sans plus.

N'accusez que le sort de mon indifTerence,

Il reigle nos penchants.

Qaoy que mon coeur encor soit sans expérience

Sur d'autres sentiments, Je sens qu'il n'a pour vous, Monsieur, que de l'estime. Au mérite je dois ce tribut légitime, Mais ne pouvant repondre à votre pasion. N'attendez rien de plus de la fille d'Orgon (1).

Le marquis ne peut se faire illusion, « l'épître est laconique et claire ». Aussi, à la pensée que Clitandre est sans doute plus heureux, il se sent pris d'un vif dépit, et envoie Frontin aux nouvelles. En attendant, Marthon essaie de le consoler :

Le cheualier, Monsieur, dont vous estes jaloux. N'est pas dans son amour plus fortuné que vous, Vous enviez son sort, il souhaite le votre. Et l'apparence ainsy vous trompe l'un et l'autre (2).

Ces quelques mots sibyllins ne suffisent pas, on le comprend, à calmer les colères de cet amoureux, et quand les deux hommes se rencontrent, une explication assez vive aurait lieu si Marthon n'était là qui oblige ces rivaux imaginaires à se contraindre. Elle a même trouvé un moyen qu'elle leur propose

(1) Act. V, se. 2.

(2) Act. V, se. 3.

de tout arranger, et il est aussi simple qu'indélicat; il consiste à faire un échange, car il est de bon goût de renoncer à ses préférences personnelles, et d'une sage prudence de n'aimer que qui vous aime :

La beauté, croyez-moy, qui seule doit nous plaire, Est celle dont le cœur nous chérit, nous préfère ; Autrement dans l'hinaen on cours certain danger Qu'il est bon de préuoir auant de s'engager (1).

On pense si ces conseils de la raison pratique sont repoussés avec indignation. Les deux amants, à ces défaillances, préfèrent la mort. Cependant, avant d'en venir à cette extrémité, et d'abandonner à jamais toute espérance, ils voudraient voir les jeunes filles, essayer encore de plaider leur cause avec l'éloquence de la passion. Mais Orgon est de retour, une entrevue est impossible, si impossible qu'elle a lieu immédiatement.

Voici venir les deux jeunes filles; le marquis court à Clarice, le chevalier à Céhante, à cette vue Marthon se féhcite de voir ses conseils maintenant suivis à la lettre, mais Céhante et Clarice sont également scandalisées de ce changement qu'ehes prennent pour une manœuvre.

Clarice an marquis.

"Votre discours s'addresse à quelque autre sans doute, La surprise ou je suis fait que je vous écoute.

Céliante au chevalier.

L'aueu de votre ardeur a de quoy m'etonner L'erreur ou je vous crois me fait vous pardonner (2).

Marthon a beau s'entremettre lourdement :

Pourquoy tous ses propos et ses tracasseries? Il faut à ses amis passer quelques manies, Ses Messieurs à présent parlent sincèrement.

Les jeunes filles non seulement ne l'écoutent point, mais il

(1) Act. V, se. 4.

(2) Acte V, se. 5.

semble que l'indignation étouffe en elles leur amour. Ni le chevalier ni le marquis ne comprennent du reste rien à ces reproches d'inconstance, et tous deux protestent avec énergie de leur fidéhté. A ce moment Clarice vient la première au secours de sa sœur et montre la lettre que lui a fait porter le chevaHer. Céliante tire à son tour le billet du marquis.

Céliante au chevalier.

Vous n'appréendez pas que l'on ne vous démente?

Le Chevalier.

Je ne crain rien, Madame, en cet occasion.

Clarice.

Monsieur compte, je vois, sur mn, discrétion, Mais dans un pareil cas je ne puis m'en permettre. Vous voudrez bien, je pense, avouer celte lettre, Je la tien d'un valet venant de votre part.

Le Chevalier prenant la lettre.

Cette lettre est de moy... Comment? par quel hazard Madame, entre vos mains est-elle parvenue? Mon valet a commis sans doute une beviie. Elle etoit pour Madame.

Céliante au marquis en lui présetitant une lettre. Et le même valet De votre part, Monsieur, m'a remis ce billet Le reconnoissez-vous ?

Le Marquis.

Oui, je ne puis comprendre, Qu'un valet inconnu soit venu vous le rendre. J'écriuois à Madame.

Le malentendu paraît si évident que les jeunes filles consentent à se calmer et laissent même entendre aux soupirants que leurs vœux auront quelque chance d'être agréés s'ils parviennent à débrouiller le mystère. Pour cela il faut se mettre en quête des valets. Le chevalier a bientôt ramené Frontin et il commence son interrogatoire lorsque le marquis survient à son tour. Devant ces questions qui s'entrecroisent l'accusé est bien obligé d'avouer.

Le Marquis.

Sui-je ton maitre ou non?

Frontin.

Voicy l'instant critique.

Le Marquis.

Eh bien ! veux-tu parler ?

Frontin.

Oui, vous Testes.

Le Chevalier.

Et moy?

Et vous aussy, Monsieur.

Le Marquis.

Il perd l'esprit, je croi.

Frontin.

"Vous me pardonnerez.

Marthon.

C'est un point nécessaire Sy vous voulez, Messieurs, debroiiiiler ce mistere.

Frontin.

Je ne vous dirai rien icy que de certain, Oui, Monsieur le marquis a pour valet Frontin, Vous, Monsieur, il est vray que Lepine est le votre Hé bien. Messieurs, en moy vous voyez l'un et l'autre. // se met à genoux. A vos pieds je l'auotie avec confusion.

Le Chevalier.

Le respec seul m'arrette en cette occasion.

Le Marquis.

Ainsy tu nous jouois par milles et milles ruzes.

Frontin toujours à genoux.

Je vous faits a tous deux les plus humbles excuses. Je suis née, je l'auoiie, actif, industrieux. Le séjour de Paris me deuint ennuyeux.

Me trouvant sans employ... contraint a vous attendre, Monsieur pour m'ocuper à bien voulu me prendre.

Le Chevalier.

J'ignorois qu'autre part vous fussiez engagé.

FnONTlN.

Mon cœur entre vous deux se trouvant partagé Plus d'une fois, Mesieurs, j'ay mis dans la balance Et pesé qui des deux auroit la préférence. Mais de chacun de vous la générosité Tenant cette balance en même égalité, Mon esprit incertain... enchayné, quoy que libre, Atlendois en restant comme elle en équilibre Que d'une ou d'autre part entraîné par le poids. Le nombre des bienfaits détermina mon choix (1).

Marthon achève de gagner la cause plaidée avec ce cynisme spirituel, et il est convenu que Frontin restera au service du marquis. Reste à conclure. Orgon arrive pour cela à point nommé, et reçoit à brûle-pourpoint les deux demandes en mariage. Le père ainsi surpris commence par remercier, comme il le doit à l'usage, de l'honneur que lui font les prétendants, mais il refuse nettement de consentir :

Pour finir des procès qui traînait en longueurs Et dont l'événement pouvois estre fort triste Je les donne aux anfans de Damon et d'Ariste.

Clarice et sa sœur sont déjà toutes déçues quand le dieu de l'amour et du hasard arrange tout.

Le Marquis à Orgon.

Pour des raisons, Monsieur, peut-on scauoir de vous Des fils de vos amis qui doit estre l'époux (e)i montrant Clarisse) De Madame?

Orgon.

Je puis vous rendre ce seruice. C'est le fils de Damon qui s'unit à Clarice. Le Marquis avec viuacité.

Tous mes vœux sons comblés comme fils de Damon Je puis donc espérer d'eslre gendre d'Orgon.

Clarice.

Ai-je bien entendu ?

(1) Act. V, se. 7.

Le Chevalier.

{àpart) L'amour peut me séduire.

{haut) Arisie ayant deux fils, voudriez-vous me dire Qui de ses fils, Monsieur, se trouve destiné A vous appartenir — (à part) je tremble — {haut) est-ce l'ainé ?

Orgon.

Non. C'est le cheualier, l'autre à l'himen contraire, Ne veut point s'engager et le cède à son frère.

Le Chevalier avec transport.

D'Ai'iste vous voyez le plus jeune des fils, Mon sort deuien égal a celuy du marquis (i).

Il n'est pas jusqu'à Frontin dont la vertu ne soit récompensée. Quant il propose à Marthon d'unir leurs talents et leurs âmes, la suivante accepte et lui tend la main avec cette recommandation :

Oui. Ne t'avise pas de prendre aussy deux femmes (2).

Et le cinquième et dernier acte finit sur ce vers qui est peutêtre un des plus amusants de la pièce.

Nous voici donc enfin au terme de cette laborieuse analyse. Nous l'avons faite très longue à dessein, d'abord parce que la pièce est inédite, et qu'ensuite, pour être exacte, l'analyse devait donner quelque chose de l'impression de fatigue et d'ennui qu'on éprouve à suivre la comédie elle-même. A la représentation le spectateur s'y reconnaîtrait peut-être assez facilement. A la lecture au contraire on souffre de je ne sais quelle inquiétude à se trouver au milieu de ce dédale de situations qui se ressemblent toutes, parmi ces personnages qu'on ne distingue pas ; on relit deux fois les scènes, on répète deux fois les noms, pour ne pas perdre le fil conducteur.

(1) Act. V, SC.8.

(2) Ibii,

C'est un peu, il faut le reconnaître, la faute du sujet. La donnée comportait une double comédie, celle que Frontin joue avec ses maîtres, celle qui se joue chez Orgon, que la main habile et exercée d'un praticien pouvait seule conduire à la fois. Or notre auteur n'est pas ce praticien ; c'est peutêtre un débutant, en tout cas un téméraire. Il entreprend une pièce en cinq actes et il ignore de l'art les règles les plus essentielles comme les moyens les plus connus.

Dès la première scène, on a la mesure de son inexpérience quand on voit de quelle façon maladroite il s'y prend pour introduire son exposition. On se rappelle le monologue de Frontin :

Rappelons-nous les faits, je suis seul en ces lieux, Je veux pour m' amuser me conter mon histoire.

Encore le procédé est-il déguisé ici tant bien que mal ; le personnage chargé de nous mettre au courant donne au moins un prétexte, bon ou mauvais, à son récit ; plus loin il ne prendra même plus cette peine. Merlin se présente sans détours au public :

Orgon par un employ, dont le titre me flate,

Montre un dicernement dont la sagesse éclate ;

Dans un état obscur le mérite avili

Sans l'éclat des grandeurs resteroit dans l'oubli.

De valet parvenu jusques a l'intandance

De ma fidélité j'oblien la recompence,

Et mes soins vigilans ont mérites qu'Orgon

En partant, m'établi le chef de sa maison,

Et s'en remit a moy pour veiller sur ses fîhes... (1)

et ainsi de suite, le chevalier, Clarice, font tour à tour leur petit récit au spectateur.

Les conventions théâtrales, il est vrai, le permettent ainsi, et on n'a pas toujours la joie, comme d3Lns Tartufe, de faire

(i) Act. I, se. 4.

connaissance d'un seul coup, et sans s'en apercevoir, pour ainsi dire, avec tous les personnages qu'on va rencontrer. Bien des poëtes, et des plus grands, on usé en pareil cas des facilités que l'usage leur donnait. Nous passerions donc volontiers condamnation si l'auteur avait prouvé ailleurs, dans le reste de sa pièce, de véritables qualités dramatiques. Mais il est évident qu'il n'a aucune entente de la scène. Il ne sait comment mettre ses personnages en présence. Ils vont, viennent, entrent, sortent, sans prétexte ni raison, et ne se rencontrent que par l'efifet du hasard, cette providence des vaudevillistes dont l'imagination est à court. En réalité, c'est lui seul, ce dieu des rencontres inopinées, qui conduit toute l'action, sans plan très arrêté, bien entendu, puisqu'il est de son essence même de n'en point avoir. Grâce à ses fantaisies illogiques, les personnages qui se cherchent ont peu de chance de se retrouver ; en revanche, ceux qui se fuient sont assurés de se rencontrer. Citons-en un seul exemple. Nous avons vu que tant que Merlin est seul à veiller sur les jeunes filles il s'acquitte si bien de sa tâche qu'il les empêche d'avoir avec leurs amants une entrevue de quelque durée. Voilà Orgon revenu, au lieu d'un Argus à la maison, il y en a deux, la surveillance est plus stricte que jamais; de leur côté les jeunes filles n'ont plus aucune raison d'essayer de la tromper, elles ont congédié des soupirants qu'elles n'aiment pas ; pourquoi tenter de les revoir? Et cependant les voilà qui rouvrent la porte qu'elles avaient elles-mêmes fermée, et contre toute vraisemblance, vont au devant du chevalier et du marquis, qu'elles accusent, écoutent, pardonnent, tout à leur aise cette fois, et sans que personne les dérange. La pièce est pleine de contradictions de ce genre, on peut même dire qu'elle en est faite. On y va de surprises en surprises. Les événements ne s'y poursuivent pas logiquement, ils se succèdent ; il en résulte que les scènes se juxtaposent plus qu'elles ne s'enchaînent , aussi, quel que puisse être l'agrément de l'imprévu, on soufifre un peu du défaut de suite.

Il serait moins sensible si à certains moments on pouvait se

retrouver, et se recueillir. Les scènes principales ont précisément cet effet; elles marquent dans une action un ou plusieurs moments où la situation, préparée par des scènes antérieures et moins importantes se définit et se développe. L'attention lassée s'y arrête et s'y réveille.

Notre auteur ne sait pas, lui, ce que c'est qu'une scène principale. Sait-il même ce que c'est qu'une scène ? Il n'y voit que l'entrevue de deux ou plusieurs personnages, qui finit quand un ou plusieurs de ces personnages quitte son ou ses interla-cuteurs, à qui il n'a plus rien à dire.

Un d'eux coupe alors court à la conversation par un :

Adieu, je vais rentrer, restez tous deux ici (1).

ou l'annonce de quelqu'un qui survient et à qui il faut céder la place :

Mais Clarisse et sa sœur reviennent en ces lieux (2).

Le hasard qui amène les scènes les termine aussi. L'auteur ne se doute évidemment pas que cette division en scènes n'est pas artificielle, mais logique ; que chacune d'elles forme un ensemble qui a son commencement, son miheu et sa fin, où rien ne peut être ni supprimé, ni transposé.

D'une façon générale, il ne connaît de la composition dramatique que les règles extérieures; il sait qu'une bonne pièce a cinq actes et doit être suffisamment embrouillée, mais il n'a pas vu que cet imbroglio apparent a ses lois. En revanche, tous les petits moyens dont se sert un auteur dans l'embarras pour communiquer avec le public par exemple, lui sont familiers. L'emploi des monologues lui a paru particulièrement facile, et il en abuse sans compter ; il y rejette tout ce qu'il ne peut pas mettre ailleurs, des récits, des indications sur la marche des événements, des réflexions qui eussent été délicates à présenter au cours des scènes, et que les personnages, une fois sans témoins, expriment sans réserve, c'est-à-dire sans

{i) Act. IV, 4.

(2) Act. IV, 5,

que Tauteur soit obligé de leur donner une forme un peu ingénieuse.

Les apartés sont également très nombreux. Une anecdote raconte que La Fontaine en désapprouvait l'usage, et que Molière et Boileau lui démontrèrent par l'exemple qu'il avait tort. Si vraiment il est l'auteur de la pièce, il faut croire que l'argumentation de ses amis l'avait pleinement convaincu, car dans cette comédie on compte au moins une .soixantaine de ces apartés, quelquefois jusqu'à six ou sept dans une même scène.

Mais La Fontaine n'a rien à voir ici, et parce qu'il n'a pas complètement réussi au théâtre, on n'est pas en droit de lui attribuer toutes les pièces mal faites qui sont anonymes. Bien d'autres que lui ont montré sur la scène de son temps leur inexpérience ; il y montrait du moins, lui, en même temps des qualités que l'auteur de notre pièce n'a jamais eues, la fécondité et la variété.

En somme il est visible que, le sujet une fois trouvé, l'auteur a été fort embarrassé de remplir ses cinq actes. Il n'avait qu'un personnage, Frontin, soit qu'il n'en ait pu imaginer qu'un, soit qu'il ait négligé les autres de parti-pris au profit de celui-là. En tous cas l'erreur était grave. On ne fait pas une pièce aussi longue avec un seul personnage, quel qu'il soit, héros ou coquin. Pas un acteur ne suffirait à remplir le rôle. Il faut qae d'autres tiennent la scène et occupent l'attention pendant qu'il souffle, et si le public s'endort dans l'intervalle, il sera fort difficile de le réveiller.

Et puis la loi des contrastes ne s'applique pas au théâtre. Un personnage ne paraît pas d'autant plus grand que ceux qui l'entourent sont plus petits. Ce voisinage, au contraire, le diminue. Il est évident en effet qu'à la scène comme dans la nature, l'homme restera au niveau de ce qui l'environne. Il ne se mettra point en frais d'esprit s'il n'a affaire qu'à des sots, ni en quête de stratagèmes extraordinaires s'il se trouve dans une situation très simple. C'est précisément pour cela qu'a été inventé le système de la crise, qui consiste à placer un per-

sonnage dans une situation difficile parce qu'alors, suivant le cas, toutes les violences de sa passion ou toutes les ressources de son esprit devront être mises en jeu.

L'auteur n'a compris ce système qu'à moitié. Il s'ingénie à composer h son valet une position presque inextricable, à lui créer des obstacles tout autour de lui, et il n'imagine pas de lui donner un adversaire de quelqu.3 valeur. Orgon n'est pas là, Clitandre et Cléon sont aveuglés par leur amour. Reste Merlin, mais quoi qu'il dise et pense de lui-même, ce n'est qu'un nigaud.

Passe encore que sa présomption Faveugle au début. Mais en se voyant entouré de pièges et d'intrigues, il devrait ouvrir les yeux, au contraire sa crédulité va croissant. Il rôde, il rôde éternellement, survient une première, une deuxième, un'e troisième, une sixième fois sans trouver d'autre moyen de surveillance que cette ronde de geôlier niais.

Aussi on ne se demande pas s'il sera trompé, on se demande pourquoi et comment il ne l'est pas plus tôt, dès le 2' acte, et si l'on a quelque inquiétude, ce n'est pas de savoir comment la pièce finira, c'est de savoir comment elle pourra continuer.

Elle dure cependant bien longtemps, grâce à Frontin qui, de son côté, ne se met pointen peine. Comme Merlin, peut-être en le voyant, il se répète, lui aussi, avec une déplorable monotonie. Il ment une première, une deuxième, une troisième, une dernière fois, sans que ce dernier mensonge soit plus ingénieux que le premier; il est comme lui facile, mais banal. Frontin n'est pas un virtuose de l'art, c'est un habile coquin qui se tire d'affaire, mais sans grâce et sans esprit. Il n'a aucun souci de s'amuser ni de nous amuser. Ce n'est pas le renard de la fable, c'en serait plutôt le chat, qui n'a qu'un seul tour dans son sac, trèssûr, il est vrai, mais, somme toute, ce n'en estqu'un et une pièce aussi longue demande un peu de variété. Ici il n'y en a aucune : les ressources même que le sujet offrait ont été négligées. "Voici par exemple deux jeunes filles : Céliante et Clarice;il fallait évidemment marquer entre elles sinon un contraste, au

moins quelque différence. Nous nous attendions à trouver l'une emportée, ardente, l'autre calme et plutôtrêveuse. En admettant qu'elles fussent toutes deux amoureuses, on peut l'être de tant de façons qu'une même passion prenait chez ces deux tempéraments opposés deux formes très-distinctes. Au contraire on nous les montre si bien pareilles que leurs amants seuls les reconnaissent, Frontin lui-même les confond.

Le chevalier et le marquis n'étant point parents, avaient, eux, moins de raisons encore de se ressembler; et cependant ils sont de même caractère, peut-être de même figure. Tous deux amoureux, tous deux discrets, tous deux jaloux, tous deux confiants, ils parlent ou se taisent, s'emportent ou se calment de la même façon et pour les mêmes causes, ce ne sont point des beaux-frères, ce sont des frères, et si l'auteur n'avait pris soin de faire Tun chevalier, l'autre marquis, de manière qu'on pût les distinguer au moins à l'habit, on se fut certainement embrouillé dans les noms.

L'auteur s'est peut-être aperçu de ces défauts, et s'il ne les a pas corrigés, ce n'est pas qu'il ne l'ait point voulu, c'est qu'il ne l'a pas pu. Nous l'avons vu essayant de mettre dans deux scènes semblables quelque variété (1). Il a fait ainsi des efforts stériles. Sa verve ne parvient à s'échauffer et son imagination trop sèche ne lui fournit pas assez.

Rien n'est plus pénible que de le voir ainsi essayant de forcer son talent, c'est alors qu'il ne fait rien avec grâce. S'il essaie de plaisanter, il devient immédiatement bouffon et grotesque, Il n'y a dans ces quatre-vingts pages ni une scène, ni un couplet, ni peut-être une phrase qui soit vraiment comique. Le valet seul se permet de temps en temps quelques saillies, elles sont généralement du plus mauvais goût. Nous avons eu l'occasion d'en citer déjà, en voici d'autres: Frontin raconte à Merlin qu'il s'est blessé en tombant de cheval :

Mon corps trop diligent a regagner la terre Est rudement tombé sur un gros tas de pierre

(1) Voyez page 296.

Qui m'a brutalement meurtris, moulu, iroissé, Ce qui fait que je suis grieuement blessé.

En arivant chez nous je compte a ce cheual Intenter un procès deuant le senechal.

Marthon, Bon au lieu de plaider songez à vous refaire. Vous payeriez encor les dépens de l'affaire. Le juge et le cheual, ne le scauez-vous pas, Sons sujet tous les deux à faire de faux pas. (1)

Ailleurs Frontin console le chevalier :

Vous n'estes point aimé ; mais du sexe après tout Le caprice et l'instant font varier le goût. Oui le cœur féminin est une giroiielte, Lorsque l'on le croit fixe, il fait la piroilette, Qu'il annonce l'orage il vien un coup de vens. Lestes, on le voit tourner, et voila le beau tems. Sur la je conclus d'après Tastrologie, Que le beau tems toujours revient après la pluie. (2)

Où est la bonhomie railleuse et fine de La Fontaine? ce n'est pas là son rire, c'est une grimace qui lui ressemble à peine, et dans toute cette pièce, sauf quelques vers que le grand poète avouerait, je ne retrouve pas un trait de son esprit. Il n'en serait pas ainsi si la pièce était de lui; on porte, où qu'on aille son caractère ; et quelque genre qu'il traite, un auteur un peu original y marque sa personnalité. Celle de La Fontaine est partout dans ce qu'il écrit, dans son théâtre comme dans le reste de ses oeuvres, et il suffit d'en feuilleter quelques pages pour y retrouver la trace des qualités éminentes dont il a fait preuve ailleurs.

Certes nous ne voulons point entreprendre une apologie en règle de ce théâtre ; il est décidé qu'on ne le lit plus, et la cause serait perdue d'avance. Et cependant il serait facile de prouver

(1) Act. IV. se. 4.

(2) Act. V. se. 2.

avec quelques pages de Daphné, de TAstrée même, que le grand poète lors même qu'il se sentait gêné parles exigences scéniques et contrarié par les caprices d'un collaborateur tyrannique, ne perdait rien dans ces embarras de la fraîcheur de son imagination et de la grâce inimitable de son style. En revanche on peut fouiller les pièces les plus faibles, l'Eunuque ou Ragotin, on n'y relèvera aucun des vilains défauts que nous venons de constater ici, stérilité, sécheresse, pauvreté, défauts de tempérament qui tiennent à l'homme et non au genre, et qui n'ont jamais été ceux de La Fontaine.

Il y a telle pièce de son théâtre qui n'est qu'un long tour de force, comme Glymène, qui étonne aujourd'hui encore les plus déhcats des connaisseurs, eflfrayés de l'eifort qu'elle a dû coûter. M. de Banville a écrit surcettepièceunepagelyrique;ilsedemande qui oserait après La Fontaine reprendre un même sujet jusqu'à huit fois pour le traiter chaque fois sur un ton différent. Voilà une seule et simple histoire d'amour que chaque Muse à son tour chante et arrange à sa fantaisie, sans que le poète se répète jamais. Mais Glymène, dira-t-on, n'est pas une comédie, ce n'est qu'un divertissement poétique comme l'auteur l'avoue lui-même. C'est vrai. Cherchons donc dans le théâtre proprement dit.

Nous y trouvons d'abord des opéras, l'Astrée, Galatée etc., et dans toutes ces pièces il y a des vers qui comptent parmi les plus beaux qui soient jamais sortis de la plume de La Fontaine. Ce sont des refrains comme le chœur des bergers dans Galatée, qui sont aussi vivement écrits qu'harmonieusement rhythmés.

Platon a son heure Ainsi que l'amour, Il faut que tout meure, Que tout aime un jour, L'une et l'autre cour En sujets abonde, Doux rois sont au monde Pluton et l'amour, etc.

C'est dansDaphné dont on a tant médit que se trouve la jolie chanson de Momus :

Que vous êtes reprenante,

Gouvernante, Laissez-nous causer en paix.

Laissez la jeunesse rire,

Elle inspire Toujours d'innocents secrets.

Je crois que vous êles sage,

A votre âge On le doit être ou jamais, Vingt ou trente ans de veuvage,

C'est dommage, Ont refroidi vos attraits etc.,

Ailleurs dans les comédies véritables on retrouvera les traits d'observation fine, de sagesse railleuse qui sont au fond de l'esprit du fabuliste.

Ouvrons par exemple ce petit acte charmant dont un long succès a consacré la valeur et qui s'appelle « le Florentin. » Si La Fontaine ne l'a fait seul, il en est du moins l'auteur principa^ et on sait ce qu'il a tiré de cette donnée si simple.

Le sujet, pris dans l'ensemble, n'était pas sans analogie avec celui de notre pièce. Là aussi un brutal, nommé Harpajesme> tient enfermée une jeune fille, sa pupille Hortense, quil veut, malgré les conseils de sa mère Agathe, épouser contre son gré. Pour déjouer ses plans l'amant de la jeune fille, Timante, s'est entendu avec Marinette suivante d'Hortense, et le malheureux Harpajesme va de mécompte en mécompte. Une première fois, voulant ruser pour obtenir de la jeune fille une confession plénière, il apprend d'elle qu'elle adore Timante, et quand le jaloux pense se venger en s'emparant de l'amant à Taide d'un piège qu'il place sur son chemin, c'est lui-même qui, trahi par son serrurier, est pris dans la machine comme un rat dans une trappe.

Le sujet est d'une farce, l'intrigue presque d'une comédie,

tant elle est logiquement conçue et habilement menée. Les personnages, très-vivants, sont aussi très-vrais.

Harpajesme est un bourru, mais quia ses raisons pour être défiant, puisqu'il veut épouser sa pupille, personne assez rebelle et en somme fort malicieuse, tandis qu'Orgon n'a aucun motif pour enfermer des filles aussi sages et aussi insignifiantes que les siennes. Timante est un véritable amant, rusé comme un Italien. Agathe parle comme la sagesse. Marinette est une servante endiablée. Voyez la scène où elle refuse les présents de Timante et feint le dévouement pour Harpajesme :

Marinette Allez au diable, allez !

Pour qui me prenez-vous et quelle est vôtre attente ? Mercy diantre ! Ai-je l'air d'une fille intrigante?

Harpajesme Que vois-je?

Timante Hé ! Marinette, un mot, écoute-moi !

Marinette Ne m'approchez pas !

Harpajesme Bon!

Timante

Cent loîiis sont pour toi ; Les voila.

Marinette Je n'ai point une ame intéressée.

Timante Quoi!...

Marinette Ces poings puniront vôtre infâme pensée, Si vous restez.

Timante Hortense est commise à tes soins ; Pour m'obliger, rends-lui ce billet sans témoins.

Harpajesme se jette sur la lettre Ah ! ah ! perturbateur du repos du ménage, Tu veux donc la séduire et me faire un outrage

TiMANTE, Vépce à la main Redonne-moi )a lellre, ou ce fer que tu vois...

Harpajesme Barihelemi, Chrislophlc, Ignace, Ambroise, à moi !

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