SCÈNE m HARPAJESiME, AGATHE, MARINETTE
Marinette Comme il fuit !
Harpajesme Il fait bien, car cette mienne épée, Dans son infâme sang alloit être trempée ; Mais de le voir ici me voila tout outré : Comment esl-il venu, comment est-il entré?
Marinette J'étois là-bas au frais quand je l'ai vu paroître ; Je suis soudain rentrée, il m'a suivie en traître, Me disant qu'il vouloit m'enrichir pour toujours ; Que je prisse le soin de servir ses amours; Et faisant succéder les effets aux paroles. Il m'a voulu couler dans la main cent pistoles. Mais j'aurois moins souffert s'il avoit mis dedans, Ou des cailloux glacez ou des charbons ardens, Je crève quand je pense aux offres insolentes...
Harpajesme Ah ! ma mère ! voila la perle des servantes ! Embrasse-moi, ma fille...
Quelle verve dans cette perfidie, et comme Marinette joue avec entrain les traîtresses ! Marthon auprès d'elle est bien terne dans une situation à peu près semblable.
Marthon, à part Notre intendant s'auance, Ne pouvant le tromper, gagnons sa confiance.
Hant, au marquis Jo ne puis accepter votre commision, Sans auoirpris conseil de l'intendant d'Orgon, Je vais de votre amour dès cet instant l'instruire
Eh... (presanta7it le marquis a Merlin qui s'est auancéjusqu''aeux) Monsieur a, dit-il, quelques chosse a vous dire.
Le marquis apperceuant Merlin à part. La cruelle.
Marthon, à Merlin et au marquis
Le sort vous rassemble en ses lieux, An viarquis en lui faisant une profonde reuerence Souffrez que je vous fasse humblement mes adieux (1).
Et c'est tout. Point de remerciements de Merlin, point de conclusion, on ne voit pas le résultat, on le devine ; l'auteur ne sait pas pousser la situation jusqu'au bout pour en tirer les éléments comiques qu'elle peut renfermer.
Ce ne sont pas les seuls morceaux qu'on puisse rapprocher. La scène que nous avons citée entre le marquis et Frontin ressemble à celle où Marinette parle des procédés d'Harpajesme. Mais quelle différence entre les deux descriptions ! L'une est une caricature burlesque, l'autre un portrait, un peu chargé sans doute, mais un portrait, si bien que par moments la farce semble plus raisonnable que la comédie.
D'un bout à l'autre elle est fort plaisante, mais le rire en est fin ; c'est celui dont parle M. Taine, qui aiguise l'intelligence et fait découvrir des idées fines, le rire des vieux conteurs, qui remplissentleurs fabliaux de vérités sur ce qui les entoure. Dans tout La Fontaine, en grattant un peu le rieur, on trouve le moraUste bonhomme, qui tire en passant une leçon des événements. C'est Agathe, ici, qui est chargée de moraliser à la dérobée, et avec quel bon sens elle s'en acquitte ! Comme elle a vite fait justice des utopies d'Harpajesme et prédit, en des vers pittoresques, le dénouement qui ne peut tarder. Dans le (( Valet de deux maîtres )),je cherche en vain un rôle analogue. Marthon semble le prendre un moment, elle l'abandonne aussitôt. Merlin, Orgon entassent les vaines précautions, personne n'est là pour leur dire comment « ils seront trompés sûrement dans leur compte » et que
{l)Act. II, se. 4,
Bouleverser l'ordre des éléments,
Sur les flots irrités voguer contre les vents,
Fixer selon ses vœux la volage fortune,
Arrêter le soleil, aller prendre la lune,
Tout cela se feroit beaucoup plus aisément
Que soustraire une femme aux yeux de son amant,
Dussent-ils la garder avec un soin extrême,
Quand elle ne veut pas se garder elle-même (1).
Personne ici ne parle au nom de la sagesse pratique, c'est que La Fontaine n'est pas là. Il n'eût pu s'empêcher de dire, au nom de l'expérience, leur fait à ces sots.
C'est là peut-être, de toutes les raisons que nous avons déjà données, celle qui indique le plus sûrement que La Fontaine n'a pas collaboré à la pièce que nous étudions. On peut admettre, à la rigueur, que, le sujet lui convenant peu, le cadre l'embarrassant, il a pu, dans un moment de faiblesse, perdre la richesse de son imagination; on se demande au contraire pour quelle raison il aurait un moment renoncé aux principes de conduite qui faisaient le fond de sa philosophie, ou comment, s'il n'y avait pas renoncé, il n'aurait pas consacré un seul vers à ce qui était la morale de cette fable.
Mais nous arrivons à des preuves plus décisives. La notice que nous avons citée a beau parler de l'identité des formes de style observée dans les autres comédies, et qui se retrouve ici, il nous a été impossible de découvrir rien dans l'expression de la pensée qui trahisse le génie de La Fontaine. Son style cependant est facile à reconnaître, il ne ressemble à aucun autre. Certes, il change avec les sujets et n'est pas dans les Troqueurs ce qu'il est dans les Deux Pigeons. Sublime parfois, il est souvent simple, quelquefois même vulgaire, mais il reste toujours pittoresque, imagé, original. C'est une voix qui se hausse et se baisse, mais c'est toujours la même voix.
Dans notre pièce, au contraire, le style est partout d'uuQ
(1) Flor., se. 3,
médiocrité uniforme. Il devient peut-être un peu plus trivial quand le valet a la parole, il est incapable de s'élever. Dans ces centaines de vers on relève, en cherchant bien, une vingtaine de phrases assez bien tournées, comme celle-ci :
Qui remplit ses devoirs mérite qu'on l'estime. — C'est avec volupté que mon cœur le déteste. — Je marque au chevalier de ne plus me revoir Et je sers votre amour, le mien et le devoir, — etc.
Sauf ces quelques passages, le dialogue se prolonge en phrases ternes et froides qui lassent bientôt l'attention. Parfois, quand on croirait que le ton va s'élever, c'est une chute brusque et soudaine. Ainsi nous voici parvenus au moment où Clarice et Céliante se sont lu les billets galants qui ont si malencontreusement changé d'adresse. L'échange terminé, leur chagrin va s'exhaler en plaintes lyriques, ou du moins s'exprimer en quelques vers bien tournés ; il les faut pour finir la scène et peindre la situation. Mais l'auteur ne les trouve pas :
GLAmCE
Que d'amour ! Ha ! pourquoy ? — Souffrez que je vous quitte, Je vais cacher, ma sœur, le trouble qui m'agitte.
Céliante Toutes deux dans nos cœurs cessons de pénétrer, Nos malheurs sons communs... /e vais aussy rentrer.
Il eut presque mieux valu que cette grande douleur fut muette; l'imagination du spectateur eût fait le reste.
La langue n'a ni plus de hardiesse ni plus de bonheur que le style : elle n'ose rien et ne trouve rien. Celle de La Fontaine a une saveur particuUère ; elle est facilement reconnaissable à la vivacité et à la facilité des tours, à l'originalité des images, à la présence de nombreux archaïsmes qui rappellent Marot et les vieux conteurs dont le fabuhste faisait ses déUces. Celle de notre pièce est la langue banale des écrivains médiocres delà fin du XVII' et du commencement du xviii" siècle, langue pauvre et terne que l'on a pris trop souvent pour celle des classi-
ques et qui n'est que celle de leurs imitateurs. Elle ne fournit à aucune remarque, et ne mérite aucune étude.
La versification au contraire nous donne des renseignements très-précieux pour la solution de la question qui nous occupe. Disons tout de suite que les vers de notre poète n'ont rien de commun avec ces vers de Lafontaine si libres d'allure, qui, lorsqu'ils sont obligés de marcher d'un pas uniforme, se rattrapent en allant de droite et de gauche. Ce ne sont point des libertés que ceux-ci se permettent; ce sont des infractions aux règles les plus connues de la poétique et de la prosodie.
Ces fautes sont très-nombreuses. Mais beaucoup ne sont qu'apparentes et sont dues aux singulières habitudes orthographiques de l'auteur, il est très-facile de les corriger. Ainsi voici des vers trop longs :
Je le sens s'augi/ementer par ce charme divin (1)
Les obslacles qu'Orgon oppose?it a notre flamme (2)
Mais ma sœur est-encore d'une indocilité (3)
On est sured'êlre aimé quand on est généreux (4)
Près de mes filles. Eh. Mais, en allant les surprendre. (5)
II suffit de lire dans le 1" s'augmenter, dans le 2° oppose, dans le 3* encor, dans le 4" sur, et dans le 5* on peut supposer qu'un des deux mots eh ou mais a é\é copié par mégarde, et le supprimer.
De même il y a des vers trop courts.
Mes maitres a la fois m'envoyent à Passy. (6) Sur la je conclus d'après l'astrologie... (7)
Dans le second vers on peut rétabUr un et, et sur là, ie conclus etc. ; le premier a été corrigé, on avait d'abord écrit :
(1) Act. I. se. 2.
(2) AcL II. se. 6.
(3) Act. IV. se. 2.
(4) Act. IV. se. 5.
(5) Aet. IV. se. 11.
(6) Act. I. se. 1.
(7) Aet. V. se. 2.
Mes deux maîtres a la fois m'envoyent a Passy.
L'auteur s'est aperçu que le vers n'avait pas de césure, il l'a changé sans recompter les syllabes ; c'est une simple inattention, il y en a beaucoup de semblables.
Mais voici des irrégularités tout autres, d'abord des hiatus : ... sors d'icy a l'instant. Celui-ci peut encore s'excuser, il y en a de pareils dans La Fontaine. En voici un plus bizarre.
Dont je suis depuis peu devenus amoureux.
Le moyen de le corriger est original. C'est celui de la chanson populaire :
11 fut porté-z-en terre Par quatre-z-officiers.
L'auteur se fait d'autant moins scrupule de l'employer qu'il ajoute une s partout où cela lui plaît. A-t-il affaire à une seconde personne de verbe, il l'écrit en général avec unes.
Uses en. Dans mon cœur le courage succède (1).
Mais si la présence de cette consonne menace d'allonger un peu trop son vers, il la supprime.
Cet homme dont tu parle est, je crois, l'intendant (2).
A la rime mêmes abus- Il supprime ou ajoute l's suivant les besoins.
De mille traits de flammes
— L'amour dès cet instant vint embrasser nos âmes (3). Vous pourriez leur causser des révolutions
— Je cours les preuenir... pour leurs instructions (4). Mon corps trop diligent a regagner la terre
Est rudement tombé sur un gros tas de pierre (5)
(1) Act. I, se. 2.
(2) Acte II, se. 7.
(i) Acte I, se. 2.
(4) Acte IV, se. 1!. Cf. la tirade citée p. 322.
(5) Acte IV, se. 3.
"il.
Tous autres à ma place en serais eflrayez Vous voyez mon sang froy.
Lépine aura jasez (1)
Ce dernier exemple est déjà curieux. Il est évidemment impossible de mettre le premier vers au singulier :
Tout autre à ma place en seroit effrayé.
Il serait trop court, il faut le laisser tel qu'il est et constater que l'auteur ajoute indistinctement un s au participe singulier ou pluriel. Ce n'est rien encore, le participe étant de sa nature un mot variable qui prend l's en certains cas. Mais pour les besoins de la versification c'est le verbe lui-même ici qui reçoit 1'^ à la 3' personne du singulier, quelquefois du pluriel. Versailles doit rimer avec vaille, on écrit vailles:
Toujours vailles que vailles Je diray mon avis.
En allant à Versailles, (2) etc..
Il n'est pas jusqu'à l'infinitif qui ne devienne variable dans le voisinage d'un mot pluriel.
Par exemple d'avoir reçu ces officiers
Est de celle (3) qu'on a peine ajustifiers. (4)
Pour les mêmes raisons des mots masculins deviennent féminins et réciproquement :
A leur sort je me lie De ses petits tallens il faut tirer partie (5).
Voilà donc bien des fautes, énormes sans doute et dans lesquelles on voudrait voir des négligences. Mais il ne saurait être question ici de l'inattention d'un copiste. Le manuscrit
(1) Acte m, se. 5.
(2) Act. I. se. 2.
(3) Des imprudences.
(4) Acte IV, se. 9.
(5) Je ne sache pas qu'à aucun moment le mot parti avec son sens spécial, se soit écrit de la sorte.
qu'on transcrivait portait ou bien justifier sans s, alors le vers était faux, ou bien avec un s alors c'était une monstruosité grammaticale. De toute façon le seul coupable c'est l'auteur, et je demande à quel moment de sa vie Lafontaine a ignoré qu'un pluriel ne rimait pas avec un singulier ou que l'infinitif était un mot invariable. Cette pièce est, nous le verrons, postérieure à 1660, et à cette époque La Fontaine payait en vers sa pension à Fouquet. La payait-il en vers incorrects ?
Cette argumentation nous paraît concluante, et nous n'y insisterions point si nous ne savions que, quoique nous ayons dit tout-à-l'heure, on sera tenté d'attribuer à un scribe maladroit la responsabilité des fautes que nous venons de relever. Il paraîtra étrange que l'auteur d'une pièce en cinq actes ait eu de ces ignorances. Et puis les copistes ont mauvaise réputation, il se peut que le nôtre ait pris dans l'original des vers avec leur rédaction primitive, insuffisamment effacés, et qu'il les ait accouplés à d'autres avec lesquels ils ne rimaient pas. Cette hypothèse expliquerait tout, aussi l'avons-nous examinée longuement, mais en somme on ne peut l'appuyer d'aucune raison sérieuse.
Nous avons bien retrouvé ça-et-là quelques lapsus, métathèsesde mots, omissions, transpositions de lettres, fausseslectures, qui trahissent le copiste qui lit vite et qui transcrit d'une main distraite. Ainsi: ne V éloigne pas = ne f éloigne pas ; ectale = éclate ; location = Vocasion, etc. (i) Mais la présence de ces fautes prouve simplement qu'il y a eu transcription, elle n'indique pas que le transcripteur soit autre que l'auteur. Tous les jours en recopiant des textes soit imprimés soit de notre propre main nous en commettons de semblables.
En outre nous avions quelque peine à croire qne l'orthographe fantastique dont nos citations ont déjà donné quelques spécimens fût celle du poète lui-même. Les règles les plus élémentaires de la flexion n'y sont point observées : on trouve je conçoit^ à côté de fais^Qi à.Q je faits, tu c?oi^pourtu dois, il
(1) Un certain nombre de fautes analogues ont été corrigées lors d'une seconde leciure.
r^cow, il awrois pour il reçoit il auroit; vons troicvés, vous laissé au lieu de vous trouvez, vous laissez ; ils sons, ils vous, ils nflarmes, ils détermine au lieu de ils sont, ils vont,îils allarment, ils déterminent. Les genres, les nombres sont confondus. On rencontre chaque au singulier s'accordant avec instants 2i\i pluriel et réciproquement toutes avec espérance au singulier. L'usage de l'apostrophe est inconnu ou mal connu. Qu'à devient qua, d'eux = deux, c'est = cest, d'où == dou, s'accomplissent = sa complice, et réciproquement rappelle = rappelle, naître = n'aître, langage = Tangage. Les mots les plus simples sont défigurés : peu = peut, soupçons = soubsons, date = datte, l'abondance = la bondance, d'accord = dacorps, etc.. etc.
Certes, quelque flottante qu'ait été l'orthographe auxvii" siècle, comme les manuscrits des écrivains et les querelles des spécialistes en font foi, il est étrange de rencontrer de pareilles confusions. Mais le versificateur qui faisait rimer officiers avec justifier était-il incapable de ces bévues ? S'il ne connaissait qu'imparfaitement la prosodie quelle raison a-t-on de supposer qu'il avait étudié plus à fond la grammaire ? Cette orthographe est bien la sienne, car le manuscrit est de sa main.
Ce qui le prouve d'une façon péremptoire, ce sont les nombreuses corrections dont il est plein. Il a subi une révision détaillée et il y a peu de pages où l'on ne trouve quelques vers barrés. Or si l'on examine, et cela n'est point difficile, car la première leçon peut se lire encore sous le trait qui la recouvre, si, dis-je, on examine quelques-unes de ces corrections, on s'aperçoit que le plus souvent, presque toujours même il ne s'agit ni d'une orthographe fautive, ni d'une faute de copie à rectifier, mais bien d'un mot, d'une phrase, d'une tirade même à changer Ce n'est pas la transcription, c'est le texte lui-même que l'on corrige.
Quelques exemples suffiront à le prouver : ainsi, acte 1, se. 2. Le texte portait d'abord :
Le Chevalier.
Je croy te l'auoir dit, je suis de Normandie, Ou deumeure mon père ainsy que mes parens
FaONTIN.
Bon. Clilandre et Gléon sons tous les deux normands.
Le Chevalier.
Prend pitié de mon sort. Sy ton inteligence Pouvoit... tu peut compter sur ma réconnoisance.
L'idée d'insérer une plaisanterie est venue à l'auteur et il ajoute :
Le Chevalier.
A Paris auant peu je compte voir mon père, Pour s'y rendre il n'attend que la fin d'une affaire.
Frontin.
De le voir arriver ne vous flatez jamais.
Le Chevalier.
Pourquoy ?
Frontin.
Il est normand, il plaide. Le Chevalier.
Un prompt succès...
Frontin.
Un prompt succès, Monsieur, et dans la Normandie C'est pour deshonorer plaideurs, juges et patrie.
Le Chevalier.
Cesse de plaisanter. Rempli de mon amour, Je veux m'en ocuper le reste de ce jour. Si tu peut me seruir par ton inteligence Tu dois tous espérer de ma réconnoisance.
Puis on s'est ravisé et dans la rédaction définitive écrite sur un feuillet collé à la cire, tous les vers intercalés sont omis.
A la page suivante c'est-à-dire quelques vers plus loin ; on avait d'abord :
Frontin.
Près d'elle avec plaisir j'accepte de l'employ. Une refleetion vien me glacer d'effroy.
Le Chevalier.
Quelle est-elle, dit dont.
Frontin.
Votre adjoinl de voyage.
Ces vers ne plaisant plus à l'auteur, il refait les derniers et commence :
Le sort de votre amour,
Puis il barre cet hémistiche, et écrit en place du vers: Une réflexion, etc. :
Au succès de vos vœux, oui, mon cœur s'intéresse.
Le chevalier répondait :
Je te suis obligé.
Et Frontin :
Comptez...
Mais à ce moment, un vers masculin ayant été supprimé, le dernier vers masculin qui précède n'a plus de rime, on lui en donne une en ajoutant ce vers :
En ce cas la, monsieur, je \-\ retien pour moy.
Puis nouvel embarras. Les vers reconstitués sont féminins, ceux qui suivent aussi. L'auteur s'en aperçoit et supprime ceux qu'il avait si laborieusement refaits. Dans la rédaction définitive on a :
En ce cas là, monsieur, je la retien pour moy. Près d'elle auec plaisir j'accepte de l'employ, A servir votre amour désormais je m'engage... Mais ce jeune officier vien me porter ombrage.
Le premier vers seul est changé. Nous pourrions multiplier ces citations ; ces deux là sufïisent, croyons nous, à montrer en quoi consiste le travail de correction dont nous parlions. C'est l'auteur qui tâtonne ainsi, qui retouche cà et là, et non un simple réviseur.
Or, toutes les corrections ainsi introduites, celles qui sont écrites sur des feuilles séparées comme celles moins impor-
tantes qui se trouvent entre les lignes sont de la même main qui a copié le texte.
Il y en a bien quelques unes qui au premier abord semblent d'une écriture étrangère, les caractères sont plus petits, plus grêles surtout, quelquefois même plus penchés. Mais leur forme est bien la même. Les différences, minimes du reste, qu'on remarque sont dues à des changements de plume et d'encre et si à certains endroits les lettres se raccourcissent un peu, c'est qu'il n'y a pas de place pour les allonger dans l'interligne. Nos lecteurs pourront du reste vérifier à l'aide du fac-similé que nous donnons l'exactitude de nos allégations et se convaincre après nous que la main qui corrige le ms. est bien celle qui l'a écrit.
Or nous venons de voir que ces corrections sont des corrections d'auteur. Faut-il donc supposer qu'il les a fait faire sous sa dictée par un secrétaire. Mais on ne fait point raturer deux et trois fois le même vers par l'intermédiaire d'un secrétaire. Beaucoup de ces changements sont presque insignifiants, ils portent sur un mot qu'on déplace ou qu'on remplace :
Auprès de ce château dont voicy l'avenue.
Au lieu de tu vois l'avenue.
Je n'ai jamais cojinus les tourmens de l'amour.
Au lieu de je n'ai jamais sentis^ etc. (1). On n'emprunte pas pour si peu une main étrangère. Ce sont là des retouches de détail que l'on fait soi-m^'me en relisant, ou même quand on transcrit.
Cela est si vrai que souvent l'auteur n'avait encore qu'à moitié copié un vers qu'il le barrait ; en transcrivant celui-ci, il s'est aperçu d'un hiatus :
(1) Cf. Act. I. se. 4. Ces murs pour les amants sous un nouvel appas, [nouvel au lieu de perfide — se. 3 ; Quoi/l servir en ces lieux sans qu'ils en scachent rien deux maitres amoureux au lieu de : servir en mêmes lieux. — se. 2. Je le sens s'auguementer par ce charme divin je vais braver l'Argus, les rivaux, le destin. L'auteur remplace je par et, puis il se ravise et rétablit je. On pourrait citer une masse de ces corrections peu importantes.
Oui j'ay déjà pourvu à notre logement,
mais comme il l'a remarqué en copiant le premier hémistiche, il a barré déjà et intercalé : Monsieur, sur la ligne même.
Oui, j'ay (déjà) pourvu, Monsieur, à notre logement.
En même temps qu'il transcrivait, il corrigeait son texte. Le manuscrit que nous possédons est un autographe.
Si on admet sur ce point nos conclusions, la question est tranchée. L'écriture large et un peu grosse que nous avons ici ne ressemble en rien à celle de Lafontaine ; la pièce n'est donc pas de lui, nous en avons la preuve matérielle.
Resterait à déterminer de qui elle peut être. Mais les données nous manquent pour une si difficile étude. Nous n'avons guère relevé dans le manuscrit ou la pièce elle-même que des indications très vagues qui, pour de plus érudits que nous, auront peut-être leur valeur.
1° Il nous semble que l'auteur n'est pas un Parisien, au moins à en juger par son orthographe, parfois toute phonétique, et qui indique une prononciation très dure, presque germanique. Il écrit chaisse =^ chaise, aisse = aise, embrasser = embraser, usser = user, heureusse = heureuse, russe = ruse, fatiquer = fatiguer, ficure = figure, equillonne = aiguillonne, font faire = vont faire; en revanche, il adoucit les fortes, éclaircissement devient éclaircisement, il viendra te le rendre = de le rendre, etc.
2* Le manuscrit a l'apparence d'un manuscrit du commencement du XVIII* siècle ; l'écriture a tous les caractères de celle de cette époque.
On trouve du reste dans la pièce une allusion, une seule, aux choses du temps, qui permettra peut-être de la dater. Le valet dit, à la 2e scène de l'acte premier :
Oui, j'ay pourvu, monsieur, a notre logement, Et de plus j'ay fait choix d'un logis agréable Près les eaux...; c'est, dil-on, un séjour adorable. Oui, c'est la q'une femme, exilant son mary, Est en quartier d'aulonnc avec son Fauory.
La fille y fait l'essai des douceurs du ménage,
Et la veuve y joiiit des plaisirs du veuvage.
La nimphe, que defîraye un épais financier,
Partage ses biens faits auec un officier.
Partout on voit reignerla joye et rabondance,
Et les eaux de Passy sont celles de jouvence. L'aventure est-elle réelle ; a-t-elle fait quelque bruit? Serait-il possible d'en connaître l'héroïne?
En tous cas, l'allusion à la vogue dont jouissent les eaux est déjà significative. Quelques recherches, très incomplètes il est vrai, que nous avons pu faire à ce sujet, recherches qui n'eussent pas abouti sans la très aimable intervention de M. Sicard, bibliothécaire de la Faculté de médecine de Lyon, nous ont appris que les sources minérales de Passy ont été découvertes successivement, les premières en 1658, les dernières en 1719. Les eaux des premières sources, analysées par Duclos et Bourdelin, ont été reconnues pour avoir peu de vertu. Les chimistes, qui ne s'étaient pas entourés sans doute de toutes les précautions nécessaires, y avaient trouvé du plâtre venu d'une carrière ou d'un chantier voisin. Leurs conclusions sont, il est vrai, combattues par Gyvri et Lemery, qui n'y trouvent aucune trace gypseuse,mais leur accordent «une vertu purgative, des qualités résolutives, désobstruantes et toniques ». En tout cas, leur efficacité fut très discutée, et des textes formels constatent quelles avaient peu de réputation. Geoffroy dit « qu'elles sont dans un état assez néghgé ». Lémery, dans un mémoire de 1701, nous apprend « qu'elles ne sont pas fort en vogue », et « qu'il serait impossible de donner une longue liste des guérisons qu'elles ont faites », et il dosire que l'extrême commodité où elles seraient à cause du voisinage de Paris « attire sur elles l'attention ».
Vingt ans plus tard les choses changent. De nouvelles eaux sont découvertes qui font beaucoup parler d'elles. Remeaume, qui les examine, les compare aux eaux de Forges et les estime « incisives, opéritives, purgatives, rafraîchissantes, astringentes ou toniques », etc., etc. La Faculté nomme des commis-
saires qui concluent dans le même sens. Une nouvelle enquête a lieu sur l'ordre du roi; bref, les eaux ont la vogue; en 1752, elles seront célèbres, suivant Trévoux. Passy devient une station à la mode, où bientôt les plus grandes dames auront leurs salons d'été. Cette fortune commence dans les vingt premières années du xviii« siècle ; l'auteur de notre pièce doit en avoir été témoin et être vraisemblablement de cette époque (1).
Mais nous n'avons rien trouvé qui pût nous indiquer son nom. Peut-être même n'y a-t-il pas grand intérêt à le chercher, une réponse toute négative suffit ici; l'important était de dégager la responsabilité de La Fontaine (2).
(1) Voir sur cette question des eaux de Passy : James, Diction, de Méd.. trad. Diderot, V. Acad. Roy. des Sciences, 1, 29, Svedenborg Ferri, p. 366. Mém. Acad. Sciences royales, IV, 86. Hist. Ac. /?. Se, 1701, 62. Journ. des Sav., 1704, p. 326. Hist. Ac. Roy. Se, 1720, p. 42. Moullin, Mém. de Tre. vaux, 1723, p. 333, année 1726, p. .306. Métn. Ac. Roy. Sciences, 1726, p. 306.
(2) D'autres pourront du reste reprendre les recherches, car la pièce paraîtra très prochainement dans l'édition du Théâtre de la Fontaine que nous don nous chez Et. Charavay et qui est sous presse depuis longtemps.
Laval. — imp. et Stér. K. JAMIN, rue de la l'aix.
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