CHAPITRE PREMIER
« Toutes les essences de l'Arabie ne purifieront pas cette petite main.»
(Macbeth, V, 1.)
La conscience n’est autre chose que l'esprit. L'acte par lequel l'esprit se dédouble et s'éloigne à la fois de lui-même et des choses est un acte si important qu'il a fini par donner son nom à la vie psychique . tout entière ; ou plutôt « la prise de conscience » ne désigne pas un acte distinct, mais une fonction où l'âme totale figure à quelque degré et qui est propre à l'attitude philosophique. Dans sa mobilité infinie la conscience peut se prendre elle-même pour objet : entre le spectateur et le spectacle un va-et-vient s'établit alors, une transfusion réciproque de substance : la conscience-de-soi, en s’aiguisant, recrée et transforme son objet puisqu'elle est elle-même quelque chose de cet objet, je veux dire un phénomène de l’esprit ; mais l’esprit à son tour déteint sur la conscience, puisqu’en somme c’est l’esprit qui prend conscience. Il y a en nous comme un principe d’agilité et d’universelle inquiétude qui permet à notre esprit de ne jamais coïncider avec soi, de se réfléchir sur lui-même indéfiniment ; de toute chose je puis faire
JANKÉLÉVITCH 1
è LA CONSCIENCE DOULOUREUSE
mon objet et il n’est pas d'objet auquel ma pensée ne puisse devenir transcendante : l'« idea ideæ » existe donc à des « puissances » variées, sous d’innombrables exposants. Cette délicatesse d’une conscience capable de se multiplier à l'infini par elle-même, ces raffinements qui permettent à notre esprit, si nous le voulons, de n’adhérer jamais à soi, cette subtilité enfin ne sont-ils pas la marque distinctive de l’intelligence humaine ? La Conscience veut n'être dupe de rien, pas même de soi. C’est une infatigable ironie. Tout de même que l'artiste possède, par nature, une certaine finesse de regard qui lui permet de percevoir dans tous les paysages possibles l’ordre du désordre, ainsi la conscience se divise extrêmement, se fait toute ténue, aiguë et abstraite, afin de n'être pas surprise par le donné. Elle est clairvoyance et liberté.
Dès le premier tressaillement de la réflexion l'esprit d'inquiétude nous tourmente ; car la réflexion n’est pas là pour confirmer les évidences, mais au contraire pour les contester. La philosophie de Descartes, par exemple, commence avec le doute radical, c'est-à-dire avec une entreprise tout à fait absurde et, en apparence, déraisonnable : mais le doute luimême est-il autre chose que la forme la plus critique de la prise de conscience ? La théorie de la connaissance, d'autre part, met le comble à l’absurdité puisqu’elle n’a pour but que d’ébranler notre confiance dans la donnée sensible, ou de retrouver laborieusement, après de multiples détours, les présuppositions du sens commun. Ainsi de toute métaphysique. La métaphysique naît, en somme, non point tant de |’ « étonnement » que d’une crise de conscience ; la métaphysique est fille du scrupule. L'existence, après tout — cette existence qui nous est donnée
comme le plus naturel, le plus évident et le plus général, de tous les faits — l'existence va-t-elle de soi? Bien entendu, rien n’est absurde et même insensé comme une pareille question, puisque notre propre pensée, qui la pose, témoigne par le fait qu’elle est résolue avant d’être posée... Mais justement, il ne sera pas dit que notre pensée reste prisonnière de quelque chose, fût-ce de sa propre existence ; et l’on sait que la dignité du « roseau pensant » consiste, non pas à surmonter la limite, mais à en prendre conscience : pour se libérer il suffit, bien souvent, de savoir qu’on n’est pas libre. Philosopher revient done, en somme, à ceci : se comporter à l’égard de l’univers et de la vie comme si rien n'allait de soi ; contingence ou nécessité — il y a dans le réel quelque chose qui demande à être justifié. Par exemple, l’homme n’a pas plus tôt commencé de philosopher qu'il se demande pourquoi il existe, et à quoi bon le monde, et pourquoi en général il y a quelque chose, plutôt . que rien. L'homme est le seul être qui « s'étonne d’exister » ; le sens et la valeur de la vie, notre destinée, notre raison d’être, rien n’échappe à sa curiosité interrogeante. Assurément ce ne sont pas là des questions qu'il soit urgent ou même utile de résoudre ; mais qu’un doute nous effleure, et voilà toute cette belle force d'âme qui s'envole : le donné commence à faire question et la vie elle-même nous semblera peut-être moins précieuse que les raisons de vivre.