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LA CROIX-AUX-BOIS

flanquait ». Mais Kalkreuth était à Briquenay, prêt à porter secours aux troupes de Glerfayt, et Dumouriez craignait d'être accablé dans son camp par le gros de Tarmée prussienne : « pendant que vous allez attaquer, disait-il à Ghazot, je me prépare à me défendre. »

Quoi qu'il en soit, les Autrichiens attaquèrent de nouveau le village de la Croix, deux heures après l'avoir perdu. Ils surprirent les avant-postes français qui croyaient Tennemi refoulé dans la forêt et la lutte terminée. Ils s'emparèrent des hauteurs qui dominent la route de la Croix et y établirent des pièces de position et des obusiers. Il fallait, assure un émigré, leur audace pour attaquer ce poste, et leur opiniâtreté pour remporter K Chazot fit une belle résistance. Ses bataillons, mis en désordre et fatigués par le combat du matin, ne se replièrent qu'en tiraillant avec vivacité*. Les chasseurs de Le Loup qui pénétraient pour la seconde fols dans le défilé, combattaient au premier rang et souffrirent le plus du feu de l'infanterie française. Le bataillon de Glerfayt perdit trois de ses officiers. Chazot se retira sur Falaise et de là sur Savigny et Vouziers, sans être poursuivi. Il coupa derrière lui les ponts de l'Aisne : je m'occupai, dit-il dans son rapport, de n'être point entamé, et j'eus du moins cette satisfaction*. Ses cinq escadrons couvraient la retraite. Il abandonnait un canon, des affûts et plusieurs fourgons de vivres. On ignore le nombre de morts qu'il laissait sur le terrain ; aux traces de sang qu'ils virent sur l'herbe, lés Impériaux jugèrent qu'il avait emporté tous ses blessés *. A onze heures, « en plaine, en deçà de la rivière d'Aisne », il écrivait précipitamment à Dumouriez cette courte dépêche : « Après avoir eu le plus grand succès, je viens d'être forcé à la retraite. J'avais cru d'abord que l'ennemi n'avait point

* Contades, Souvenirs, Collenz et Quiberon^ 59. > Gebler : < das lebhafteste Gewehrteuer >.

3 Minutoli, der Feldzug^ 203 : * in guter Ordnung ».

♦ Cp. le mémoire de Chazot et ses billets à Dumouriez (arch. guerre); Gebler, Oesterreichische milit&rische Zeitschrift^\^Z,\ll* fascicule, p. 73-75, et le lettre de Tauenzien a Brunswick, interceptée, traduite et lue par Billaud-Varennes à la Convention, Moniteur du 24 septembre et Gazette de France^ 30 septembre.

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de canons, mais une heure après Tattaque il m'a prouvé le contraire. Nous avons perdu quelques hommes des deux armes et une vingtaine de blessés. Les ennemis ont dû perdre beaucoup. Vous voyez, mon général, que ce que j'avais craint, m'est arrivé. Je vais me retirer à Vouziers. »

Les Autrichiens eurent, au combat de la Groix-aux- Bois, 32 tués et 65 blessés ; 45 d'entre eux avaient disparu. Ils combattirent seuls dans cette matinée du U septembre K Un bataillon prussien du corps de Kalkreuth, les fusiliers de Légat, était à quelque distance ; mais, raconte un lieutenant de ce bataillon, nous entendîmes les coups de feu, nous vîmes les éclairs delà fusillade, et les corps des Autrichiens morts ou mourants qu'on rapportait ; malgré notre ardent désir de prendre part à la lutte, nous ne fûmes cette fois qu'auditeurs et spectateurs '.

Le défilé de la Groix-aux-Bois était perdu sans retour, et la ligne française, percée sur un point, cédait bientôt sur un autre. Selon Dumouriez, le maréchal de camp Dubouquet qui gardait le débouché du Ghesne- Populeux, aurait été le môme jour assailli par les émigrés. Il faudrait donc placer au 44 septembre 4792 la première rencontre véritable entre républicains et royalistes, le premier combat où le drapeau tricolore et le drapeau blanc auraient fait face l'un à l'autre. Mais les émigrés n'arrivèrent au Ghesne -Populeux que le 48. Deux jours auparavant, dans la nuit du 46, Dubouquet évacua le défilé ; il se voyait coupé du gros de l'armée française ; il craignait d'être enveloppé ; il abandonna le Ghesne-Populeux et se replia parNeuvisy sur Rethel et de là par Perthes et Saint-Hilaire-le Petit sur Ghâlons. « J'ignore où vous êtes, écrivait-il à Dumouriez, et je ne reçois aucun ordre ; j'ai pourtant le désir de vous joindre le plus tôt qu'il me sera possible ^ »

^ L'affaire, commencée à six heures du matin, était terminée à dix.

* Minutoli, Érinnerungen, 116, et der Feldzug^ 202.

* Cp., contrairement aux Mémoires de Dumouriez, I, 277, la lettre de Dubouquet du 17 septembre (arch. guerre).

Les soldats supportaient tout avec gaieté ; le voisinage des ennemis, loin de les intimider, entretenait leur bonne humeur ; ils avaient tous les jours de petits combats, dit leur général, ils ne s'ennuyaient ni ne se rebutaient pas. Mais beaucoup d'officiers ne dissimulaient pas leur mécontentement. Dumouriez, qui réunissait plus de vingt personnes à sa table, n'offrait à ses convives que de la mauvaise viande de mouton, une bière acide et du vin aigre**. Il raconte qu'un matin, cinq généraux entrèrent dans sa chambre ; un d'eux, parlant au nom des autres, osa dire que Tarmée était désolée par les maladies et par la plus dangereuse des maladies, le dégoût; que les secours n'arrivaient pas; que les Prussiens pouvaient marcher sur Bar-le-Duc et de là sur Vitry-le- François et Ghàlons ; qu'on devait les prévenir et se retirer derrière la Marne, dans un bon camp où les troupes recevraient des renforts et ne manqueraient de rien. Dumouriez répondit nettement qu'il était seul responsable et savait ce qu'il fallait faire. Mais les doléances continuèrent; les critiques allèrent leur train; plus d'un officier écrivait à Paris ses réflexions, exagérait les forcés des ennemis, les souffrances du soldat, les dangers de l'armée, et rejetait sur le général en chef tout le reproche de la situation *.

II. Cependant le passage de la Croix-aux-Bois était perdu. Les alliés avaient percé l'une des trouées de l'Argonne ou mieux, selon l'expression de Dumouriez, ils avaient fait leur trouée. Glerfayt, maître du défilé, pouvait se porter rapidement sur les derrières de l'armée française, occuper Beaurepaire, Olizy, Termes, et barrer le passage de l'Aisne à Senuc. Dumouriez allait être cerné dans cette position de Grandpré dont il avait proclamé si haut la force défensive, et ce camp imposant devenait soudain détestable, « J'ai été sur le point, avouaitil à Servan quatre jours plus tard, d'être enveloppé,

* Etait-ce de ce via de Mouzon aue vantent les Mouzonnais, mais

3ui a donné lieu au dicton : c Mon Dieu, délivrez-nous de la justice 'Omont, du pain de Sapogne et da vin de Mouzon? » > Dumouriez, jl/^m., I, 270-272.

nuit avec sa division, de longer l'Ai sne jusqu'à Vauxles-Mouron et de faire sa jonction avec Tarmée dans la plaine de Montcheutin. Beurnonville, qui venait de Flandre avec dix mille hommes, arrivait alors à Rethel ; l'aide de camp que lui dépêcha Dumouriez — c'était Macdonald — lui commanda de se mettre aussitôt en marche, de côtoyer l'Aisne jusqu'à Attigny et de se diriger sur Saint-Hilaire-le-Petit et Suippes, pour se rabattre de là sur Sainte-Menehould. Un autre aide de camp se rendit à l'armée de Kellermann qu'il rencontra dans la nuit du 15 septembre à Vitry-le-François ; Dumouriez priait son collègue d'accourir à son aide et d'opérer en toute hâle une jonction décisive qui l'aurait sauvé, disait-il, si elle avait eu lieu quelques jours plus tôt. Vous avez été d'avis, écrivait- il à Luckner, que Kellermann ne vînt pas me joindre ; s'il était venu, ce petit désastre ne serait pas arrivé *.

III. L'état-major des alliés se demandait ce qu'allait faire Dumouriez. Tant que dura le jour, le général français s'abstint de tout mouvement qui trahirait son prochain départ. Le camp de l'avant-garde, que les Prussiens voyaient des hauteurs de Landres et de Sommerance, offrait le môme spectacle que les jours précédents ; le plateau de Marcq restait couvert de tentes ; dans les bas-fonds de Saint-Juvin s'agitaient, comme la veille et l'avant-veille, les chasseurs à cheval de Stengel qui tiraillaient jusqu'aux abords du village de Saint- Georges, tout près du quartier général prussien *. Brunswick résolut de demander un rendez-vous à Dumouriez. Le major Massenbach fut chargé de porter cette proposition au camp français ; si Dumouriez acceptait la conférence, on se promettait de deviner ses desseins et peut-être de le gagner à la cause des alliés, car on n'oubliait pas la modération qu'il avait montrée dans son ministère et ses avances à Schulenbourg ^ S'il refusait tout entretien,

* Dumouriez à Luckner, 14 et 16 septembre (arch.guerre), et J/^»i., I, 279.

» Minutoli, Erinnerunaen, 119 ; voir plus haut la petite affaire qui eut lieu près des forfj^es d'Alliépont.

' Cp. Invasion prussienne, p, 18.

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Massenbach fut reçu par le général Duval. et son étonnement augmenta lorsquMl rit un homme dont la prestance, les façons aimables et le langage mesuré auraient fait honneur aux officiers les plus distingués de rarmée prussienne. Il croyait trouver un général qui ne devait son grade qu*au hasard des événements ou à la faveur d*un parti. Duval ne s'était poussé dans le monde militaire qu'à force de courage et de longs services. Il avait alors cinquante-six ans, et ses beaux cheveux blancs, sa taille imposante, sa mine martiale, toute sa personne en un mol, reconnaît Massenbach, inspirait Testime et le respect. Il avait fait la campagne de Hanovre et pris part à Texpédition de Corse dans la légion de Soubise. Il était colonel du 6« régiment de dragons et servait à Maulde lorsque Dumouriez le connut et Tapprécia. Duval fut nommé maréchal de camp et reçut le commandement des troupes de Pont-sur-Sambre. C'était, rapporte Dumouriez, un excellent officier et un homme d'un très grand mérite, d*un patriotisme très pur, d'une prudence consommée, qui joignait toutes les vertus civiles à de grandes qualités militaires. On a de Duval une lettre naïve et touchante qu'il adressait le 6 octobre à Merlin de Douai, après la retraite des Prussiens : « Je ne désire, écrivait-il au conventionnel, que la liberté de ma patrie, mes vœux sont à leur comble, aucune puissance de l'univers ne pourra nous asservir et je suis certain d'avoir mon ambition satisfaite, puisque je pourrai paisiblement retourner cultiver mon champ avec mes enfants et les rendre dignes d'une grande république. Il faut que les enfants sachent le mot pairie, république^ avant celui de papa^ maman *. »

* Arch. guerre, Duval à Merlin de Douai, 6 octobre. Voir sur Duval Dumouriez, Mém,, I, 249, 259, 272, II, 117, et Correspond, avec Pache, 88. Duval, écrivait Biron à Servan (29 août), a dans toutes les occasions montré avec énergie son attachement à la Révolution. Il est, disait Darapierre à Danton ^lettre du 23 octobre, revue de la Mt^volution française, 14 juillet 1885), excellent patriote et bon citoyen. Il refusa par modestie, au mois de novembre, le commandement (les troupes du Nord que Dumouriez lui offrait, après Tavoir enlevé ù Labourdonnavç, et servit sous Miranda avec le plus grand zèle jusau'ù la fin do fa campagne de Belgique. Il devait se prononcer contre Dumouriez et faire arrêter Miaczyoski.

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Duval se doutait que ses paroles seraient fidèlement rapportées au camp prussien. Il voyait son interlocuteur très attentif, car, dit Massenbach, je devais écouler et je n'étais pas venu pour m*engager dans une polémique et convertir mon homme. Duval parla donc des renforts considérables qu'on attendait, de Beurnonvilie qui devait arriver le jour suivant, de Kellermann qui n'était qu'à deux marches de Grandpré. La conversation se poursuivit jusqu'à dix heures du soir. Massenbach apprit alors que Dumouriez n'était pas à Grandpré et qu'il ne pourrait le voir ni ce jour-là ni le lendemain. Il prit congé de Duval. Lefort l'accompagna jusqu'au bord de l'Aire, et l'assura que Dumouriez n'imiterait pas Lafayette et qu' « il n'était pas question d'un second Coriolan ».

Le major savait désormais qu'il existait une armée française digne de ce nom. Tous les officiers qu'il avait vus dans le camp de Duval, avaient bon air et belle tournure ; j'eus dès lors, écrit-il, une favorable opinion de ces troupes qu'on nous représentait si misérables '.

Mais il avait remarqué dans le camp une grande agitation; des ordonnances entraient et sortaient à tout instant, des officiers s'approchaient de Duval qui les prenait à part et causait avec eux à voix basse. Que signifiaient ces allées et venues ? Pourquoi Dumouriez refusait-il toute entrevue? Massenbach jugea que l'armée française se préparait à décamper. Le 4 5 septembre, avant l'aube, il court au camp de Landres; il rencontre à moitié chemin le duc de Brunswick qui se rend aux avant-postes. « Damouriez, lui dit Massenbach, n'a pas voulu venir au rendez-vous ; il est vraisemblable que les Français battent en retraite. » — « Il le faut bien, répondit Brunswick ; Glerfay t est maître de la Croix-aux- Bois et tourne aujourd'hui la gauche de l'ennemi. » Le duc envoya Massenbach au roi de Prusse. Frédéric-Guil-

65 ; la lettre de Duval à Merlin de Douai (6 octobre), et les Mém, de Dumouriez, I, 281.

* Cp. Ségur arrivant au camp de l'armée de Washington [Mém.^ I, 384) : • Je m'étais attendu à voir des soldats mal tenus, des officiers sans instruction, des républicains privés d'urbanité ; je fus surpris de trouver une armée disciplinée où tout offrait l'image de l'ordre, de la raison, de l'instruction et de l'expérience. »

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ût passer Tordre de bouche en bouche, mais l'armée ne s^ébranla qu'à trois heures du malin. Ces retards pouvaient être sa perte, ils tournèrent à son avantage. Les soldats ignoraient le dessein de leur général ; ils marchèrent sans la moindre alarme avec plus de calme qu'on ne Taurait attendu, dans un pareil moment, d'une armée à qui le nom prussien imposait encore, et, quoiqu'il n'y eut pas dans les mouvements, dit Dumouriez, toute la précision désirable, cette retraite précipitée e la plus hardie et la plus dangereuse » s'opéra sans tumulte et sans confusion *.

Le 15 septembre, à huit heures du matin, les Français avaient passé l'Aisne sur les ponts de Senuc et de Grandham, et, après s'être rangés en bataille sur les hauteurs d'Autry, ils s'étendaient en colonnes de marche pour se diriger vers Cernay. Les meilleures troupes, celles que commandaient Duval et Stengel, furent les dernières qui franchirent la rivière ; après avoir formé l'avant-garde, elles formaient désormais l'arrière-garde et, selon le mot de Dumouriez, une arrière-garde très en règle. L'armée était sauvée. Elle avait couru le risque d'être enfermée sans ressource dans la presqu'île de l'Aire et de l'Aisne, ou d'être, pendant sa retraite, resserrée à Senuc entre Brunswick et Glerfayt et d'y trouver des Fourches Caudines. Une fois à Autry, sur la rive gauche de l'Aisne, elle pouvait se dire hors de danger. Dumouriez, entièrement rassuré, prit les devants avec le parc d'arlillerie, et se rendit à Dommartin-sous-Hans où les troupes devaient camper le soir.

Il comptait sans la division de Ghazot. Ce général, après avoir perdu le défilé de la Croix-aux-Bois, s'était retiré sur Vouziers. Il aurait pu marcher de là sur Rethel et, comme firent Beurnonville et Dubouquet, revenir à l'armée de Dumouriez en obliquant par Ghâlons et Auve. Luckner ou mieux Labourdonnaye et Laclos qui conseillaient le vieux maréchal, écrivaient à Dumouriez : « Beurnonville qui est à Rethel, Dubouquet qui est au Ghesne, Ghazot qui est à Vouziers, ne peuvent se réunir que derrière la Suippe, à Pont-Faverger. » Mais

* Dumouriez à Servan, 18 septembre (arch. guerre).

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Dumouriez craignait d'être attaqué à tout moment; il n'avait que fort peu de monde ; les huit bataillons et les cinq escadrons qu'il avait donnés à Ghazot, étaient pour son armée un précieux soutien ; tout ce qui me fâcherait dans ce qui peut m'arriver, disait-il, c'est la séparation de la partie de mon armée qui se serait retirée sur Retbel. Il ordonna donc à Chazot de le joindre par Bricy et Vaux-les-Mouron, en longeant la rive gauche de TAisne. Chazot devait quitter Vouziers à minuit et arriver, avant le reste de l'armée, dans la plaine de Montcheutin *.

Dumouriez ne songeait pas que les troupes de Chazot étaient extrêmement fatiguées et que, durant la journée du U, elles avaient fait le chemin de Vouziers à la Groix-aux-Bois et de la Croix- aux-Bois à Vouziers, en livrant dans Tintervalle un engagement de quatre heures. Il arriva ce qu'il était facile de prévoir. Chazot se mit en marche, non pas à minuit, mais à la pointe du jour; il déboucha dans la plaine de Montcheutin lorsque Tarmée toute entière avait déjà passé l'Aisne; sa division, lasse et découragée par l'échec de la veille, reçut le premier choc des hussards prussiens qui suivaient les Français dans leur retraite; elle se débanda. Mais si Chazot avait exécuté strictement l'ordre de Dumouriez, la panique de Montcheutin n'aurait pas eu lieu ; les hussards ennemis n'auraient rencontré que l'arrière-garde de Duval et de Stengel, qui se retirait en bon ordre et résista seule à la contagion de la déroute.

IV. Que de fois on a blâmé le duc de Brunswick de n'avoir pas poursuivi les Français avec toute son armée ! On oublie que la retraite de Dumouriez, qui restera l'un des plus beaux titres de sa gloire militaire % s'était faite avec une extrême promptitude et que son armée, rangée

* Dumouriez à Luckner, 14 et 16 septembre ; à Servan, 18 septembre, etc.

* Peltier, p. 53 : « une fort belle retraite » ; de la Barre-Duparcq, Portraits militaires 1853, p. 253-255 ; Tableau histor.^ II, 101 : « retraite infiniment délicate i ; Renouard, 192, reconnaît que Dumouriez avait déployé dans cette situation très critique présence d'esprit, habileté, promptitude de décision.

en bataille derrière TÀisne sur les hauteurs d'Autry, avait repris une très avantageuse position. On oublie la distance qui sépare Autry de Landres et de Sommerance, les mauvais chemins, la lenteur inhérente aux mouvements des alliés. On oublie enfin que les troupes de Brunswick étaient, selon le mot de Lombard, épuisées par les efforts d'une longue marche, par les affreux bivouacs du camp de la Crotte y par la dysenterie*.

Aussi le duc ne fit-il poursuivre les Français que par une partie de Tavant-garde de Hohenlohe. Après tout, il était maître de Grandpré; en trois jours de marche, sans avoir livré bataille, par une simple manœuvre que Tétatmajor qualifiait de sublime, il avait débusqué Dumouriez. La journée; disait-il à Nassau-Siegen. vaut mieux qu'une victoire en rase campagne.

Hohenlohe avait quitté Sommerance avec les hussards de Wolfradt et de Kôhler, cent dragons de Schmettau, deux bataillons de fusiliers et les chasseurs. Un détachement français occupait encore Saint-Juvin. Les hussards de Wolfradt le chassèrent du village et le rejetèrent sur Senuc. Quatre-vingts fantassins furent faits prisonniers et menés au quartier-général de Landres. Il y avait dans le nombre quelques Alsaciens ; le prince royal leur parla allemand et voulut les enrôler dans son régiment ; un seul accepta de servir contre la France V Les hussards arrivèrent à Senuc, aux bords de TAisne. Mais Tarrière-garde de Duval et de Stengel, postée sur l'autre rive, braqua sur eux son canon et leur envoya quelques boulets qui mirent le désordre dans leurs rangs '.

C'est à cet instant que Ghazot, parti de Vouziers à l'aube du jour, débouche dans la plaine de Montcheutin. Les éclaireurs prussiens l'avaient aperçu pendant qu'il suivait la rive gauche de l'Aisne et se dirigeait sur Vauxles-Mouron. A celle nouvelle, Hohenlohe, renonçant à passer la rivière en vue de l'arrière - garde française, retourne sur ses pas; il franchit l'Aire à Termes et

* Lombard, Lettres^ 306, 14 septembre. Ranke seul insiste sur ce point {Ursprung, 307),

> Bémin., 156.

* Minutoli, der Feldzug^ 234 : « . . .nicht ganz ohne Erfolg. »

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récoutait ; chasseurs, dragons, hussards, tous, dit-il dans son rapport, enfilaient le bois et disparaissaient. L'escorte même de Chazot se débanda. Le général n'eut bientôt autour de lui qu'un lieutenant de gendarmerie, un maréchal des logis du 2^ dragons et deux domestiques qui menaient des chevaux en main. Il ne dut son salut qu'à la bravoure du régiment de Ghamborant (le 2<» hussards). Ce régiment est un des plus célèbres de nos annales militaires, et sa valeur ne se démentit pas un seul instant durant la première guerre de la Révolution*. Seul, il demeura dans la plaine de Montcheutin et s'efforça d'arrêter l'ennemi ; après quelques charges vigoureuses qui coûtèrent aux Prussiens une trentaine d'hommes, il se retira sur la Malmaison dans le meilleur ordre, en couvrant quelques équipages qui se rendaient à Reims. Quarante de ces hussards rentrèrent le 48 septembre au camp de Dumouriez, amenant chacun un cheval pris sur Tennemi *.

Mais la panique avait gagné toutes les troupes. Après avoir traversé le bois d'Autry, les fuyards vinrent se jeter dans les colonnes du corps de bataille, en criant : « Nous sommes trahis, nous sommes coupés ! » Toute l'armée, à l'exception de Tarrière-garde, se dispersa. Il n'y a pas eu d'action, écrivait Dumouriez, mais une fuite de dix mille hommes devant quinze cents hussards, et si ces quinze cents avaient suivi leur pointe ou si les Prussiens en avaient envoyé six mille, l'armée eût été perdue en entier ^

\ II n'a cessé de se distinguer, écrivait Chazot, et Money (2^e campaign^ p. 77) rend hommage à sa bravoure extraordinaire (extraordinary braveryj.

* Dumouriez à Servan, 18 septembre. • Chazot arriva le 18 (à Sainte-Menehould). En passant près de Ville-sur-Tourbe, il tomba sur un escadron ennemi. Hommes, chevaux, tout fut pris avec le commandant et amené à Sainte-Menehould. Les chevaux furent vendus au profit de la troupe qui les avait capturés. Ils avaient été mis au piquet dans la promenade du Jard et y étaient restés une journée entière. Ces animaux, excédés de fatigue et mourant de faim, mangèrent récorce de plusieurs arbres dont on fut obligé de remplacer la majeure partie ; ceux qui ne Tont point été, se ressentent encore aujourd'hui de ce dommage et en portent les marques. . . » (Buirette, lîist. de Sainte-Menehould, II, 605-606).

^ Dumouriez à Luckner (16 septembre). Cp. le rapport de Chazot, Explication sur la retraite de G-randpré (arch. guerre).

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Toutefois Duval et Stengel surent par leur saug-froid et leur fermeté maintenir Tarrière-garde. Leurs bataillons marchèrent vaillamment et sans balancer au-devant de la cavalerie prussienne. Les hussards n'osèrent les charger et revinrent à Grandpré. Ils avaient pris 8 officiers et 275 soldats, trente-six voitures, les quatre canons de la division Ghazot et la caisse militaire qui ne renfermait que des assignats. Sombreuil avait eu la plus grande part à cet heureux coup de main ; il reçut sur-le-champ de Frédéric-Guillaume la croix de Tordre pour le mérite ^

Dumouriez était sur les bords de la Bionne, à Dommartin-sous-Hans et traçait remplacement de son camp, lorsqu'il vit arriver les fugitifs. Il entendit les cris ordinaires : « A la trahison ! Tout est perdu ! L'armée est en déroute ! L'ennemi est sur nos talons !» Il ne s'expliquait pas cette panique de son armée. Il change de cheval. Il court à bride abattue, avec le fidèle Thouyenot, à la rencontre des troupes. Il remarque, chemin faisant, que les fuyards appartiennent, non pas à Tarrière-garde, mais au corps de bataille. A demi rassuré, il arrive près d'Autry. Heureusement, Miranda, qui gardait sa présence d'esprit dans les instants les plus critiques, avait rallié l'infanterie*. Dumouriez lui donna l'ordre de mener l'armée, en trois colonnes, au camp de Dommartin, pendant que Duval et Stenge), couvrant la retraite avec l'arrière-garde, s'arrêteraient d'abord derrière la Dormoise, près des marais de Gernay, puis sur la rive droite de la Tourbe *.

* Minutoli, der Feldzug, 236 ; Nassau- Siegen, VI, 349 ; Caraman, 15 ; Peltier, 11, 284 ; Stengel faisait allusion Pannée suivante, dans une lettre au président du tribunal révolutionnaire, au rôle qu'il joua dans cette journée du 15 septembre : < Un jour, on criait aussi à la trabison ; les troupes fuyaient de même sans rime ni raison ; Dumouriez m'ordonna de les rallier. . . » (arcb. nat., W, 272, dossier 41, pièce 26, p. 3).

* Arcb. nat., W, 271, dossier 30, p. 97, Miranda à ses juges : € . ..Il coopère à sauver à Grandpré l'armée française par une retraite savante ; à Wargemoulin, il sait, au milieu du désordre d'une terreur panique, conserver et réunir sa division tout entière. •

3 On voit quelle est la vraie cause de la déroute de Montcbeutin qu'on imputait alors à des t malveillants > , à des c traîtres > et à des

Gependanl la panique eut des suites déplorables. Plus de deux mille soldats avaient fui dans toutes les directions, à six lieues de Montcheutin et au-delà. Quelquesuns arrivèrent à Rethel ; d'autres, à Reims, à Châlons. à Vitry-le-François. Ils donnaient Talarme sur leur passage et disaient partout que Tarmée n'existait plus et que les généraux étaient vendus aux Prussiens. Ils rencontrèrent les renforts que Luckner envoyait à Dumouriez, et qui revinrent aussitôt sur leurs pas. Ils mirent le désordre dans Tarmée que le maréchal rassemblait à Châlons, et Labourdonnaye écrivait à Servan qu't il faisait tout son possible pour chasser ces deux cents fuyards qui jetaient la terreur parmi leurs camarades ». Pendant quelques jours, raconte Money, plusieurs de nos officiers-généraux

« scélérats > : ce fut la panique de la division Chazot qui se communiqua au reste de l'armée, sauf a Tarrière-garde. Dumouriez écrit (lettre à Servan, 18 septembre) : « Je vous avoue qu^on a beaucoup trop tardé à opérer la jonction, que j^ai eu lieu de me croire sacrifié un moment et que j'attribue à cette opinion le mouvement de terreur dont l'armée a été saisie et qui a pensé tout perdre >. Mais il est, croyons-nous, une autre cause qu'on n^a pas encore développée. Buirelte dit, dans son Hùt, de Sainle-Menehould (II, 604) que c difTérents bataillons, nouvellement arrivés de la capitale, s^étaient joints à l'armée de Dumouriez et que ces troupes, sans subordination et peu faites au métier des armes, portèrent le trouble et le désordre partout où elles se trouvèrent >. Non ; Dumouriez n^avait pas reçu de volontaires de la nouvelle levée. Mais de nombreuses recrues étaient arrivées ù tous les corps de l'armée, et Ton sait ce qu^il en pensait : ce sont, disait-il, des enfants, des bommes mal tournés et trop faibles, des bouches inutiles (à Servan, 5 septembre). Aussi, le 6 septembre, diMnanduitil au ministre que t ces recrues fussent mieux choisies *. Mais elles ne cessuient d'atlluer. Fortair, envoyé le 13 septembre à Hethcl, les rencontrait en grand nombre et mandait à Dumouriez en termes expressifs et vrais : « Ces hommes arrivent en foule, éj)erdus comme des ëtourneaux en pleine chasse.. ., chaque individu cherche et demande à grands cris le corps auquel il prétend s'attacher, mais il n'obtient que difficilement Tindication certaine qu'il désire ; alors il se plaint, stationne, mange son argent et se désespère ». Ce furent évidemment ces recrues, soldats do ligne et volontaires, venus de tous les points do la France, surtout de Normandie et de Bretagne (lettre de Dumouriez à Biron, 9 septembre), pour compléter les bataillons de Tarmée des Ardennes, qui prirent peur d*abord et entraînèrent leurs compagnons, Grimoard (Tableau histor,^ I, 348) explique la déroute de Montcheutin, lorsqu'il dit dans ses considérations sur l'armée française que t la proportion des recrues était trop forte et pouvait énerver la qualité et la fermeté des troupes pendant les premières campagnes >.

près de Dommartin-sous-Hans. Dumouriez, qui n'avait pas quitté les arçons depuis vingt heures, était descendu de cheval et allait se mettre à table, avec son état-major. Mais il avait eu tort de laisser ses troupes en arrière de la Bionne; le soldat, encore sous Timpression de la déroute du matin, ne devait se croire en sûreté que lorsqu'il aurait mis la rivière entre l'adversaire et lui. A six heures du soir, une nouvelle panique s'empare de Tarmée. Tout le monde crie et recommence à fuir ; les artilleurs attellent leurs chevaux et veulent gagner une hauteur sur l'autre bord de la Bionne ; les troupes se mêlent et se précipitent vers la rivière ; le désordre, dit Dumouriez, était horrible. Le général remonte à cheval avec ses aides de camp et les dragons de son escorte; il se jette au milieu des fuyards, il leur crie que les Prussiens sont loin et que Tarrière-garde, postée sur la Tourbe, à une lieue de là, n'a pas bougé. Mais, comme le matin, les soldats prétendent qu'on les trahit, et quelques-uns soutiennent à Dumouriez lui-môme que Dumouriez a déserté. Le général et ses officiers dégainent et frappent à coups de sabre sur les fuyards. Enfin, Tordre se rétablit; mais tous les corps s'étaient confondus. Dumouriez fit allumer de grands feux et ordonna que l'armée passerait la nuit comme elle se trouvait ^

Le lendemain, à la pointe du jour, il fallut, avec assez de peine, débrouiller ce chaos, former les troupes en plusieurs colonnes, et les mener dans le camp qu'elles devaient garder jusqu'aux premiers jours d'octobre, à Braux-Sainte-Gohière. La marche, écrivait le général en chef, fut fort belle et se fit dans le plus grand ordre. Mais il comprit plus que jamais que son armée ne pourrait combattre en rase campagne les troupes disciplinées et manœuvrières des Prussiens. Il devait temporiser, demeurer à Tabri des positions les plus fortes qu'il pût choisir, et « ruiner l'adversaire sans se battre ». L'événement du 15 septembre, lui mandait Servan, est une leçon pour se déterminer plus que jamais à ne hasarder aucune bataille ni même aucun grand com-

^ Dumouriez, Mém,^ I, 282-284 ; lettre à Servan du 18 septembre

(arch. guerre).

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bat ; toujours des défenses de poste, des attaques d'arrière-garde, d'équipages, de convois ^, •

yi. Dès le 46 septembre, Dumouriez fit quelques exemples rigoureux. Son lieutenant Dillon avait arrêté vingt-huit fuyards ; on leur rasa les sourcils et les cheveux, on leur ôta l'uniforme qu'ils étaient indignes de porter, on les chassa publiquement comme des lâches. On fusillerait aujourd'hui ces soldats que le général se contentait d'expulser ignominieusement de son armée, et les sévérités dont il se pique, passeraient pour de l'indulgence. Mais on croyait alors qu'il valait mieux intimider que punir; on répétait que le mobile le plus puissant était celui de l'honneur; rappelons-nous, disait Servan dans son livre Le soldat-citoyeny que l'idée des autres fait sur l'esprit de notre nation la plus grande impression, et que lorsque le maréchal de Richelieu eut annoncé que tout soldat qui s'enivrerait serait privé de l'honneur de monter à la tranchée, on ne vit plus un homme ivre dans l'armée *.

Dumouriez ne fit donc fusiller personne. Il parle de punitions terribles dans ses lettres à Luckner et au ministre. En réalité il fut très débonnaire, il ne rechercha pas les auteurs de la déroute, il prit avec ses soldats le ton d'un père qui pardonne une faute, et acheva par là de gagner leur attachement *.

L'armée était d'ailleurs, selon le mot de son général, repentante et honteuse. Elle rougissait d'avoir fui devant quelques hussards. Elle assurait à Dumouriez qu'elle voulait se battre pour laver sa tache. Il sut entretenir cette ardeur. Il montrait à ses soldats les avantages de leurs positions, il leur rappelait la force de leur artillerie, il leur affirmait à tout instant qu'il suffit d'avoir

* Servan à Dumouriez, 18 septembre,

^ Servan, Le soldat-citoyen^ 419 et 438 ; Dumouriez raconte dans ses Mémoires (11, p. 12) qu'il -voulut plus tard établir la peine de mort et que son armée la demanda dans un moment d'enthousiasme, mais que les commissaires de la Convention s'opposèrent à cette mesure et qu'elle fut une des causes de l'exécution ae Custine.

3 Dumouriez, Mém.^ I, 285 ; lettre à Luckner, 16 septembre (arch. guerre).

confiance en soi-même et dans ses chefs pour vaincre rennemi! Il leur disait que les Prussiens regrettaient . de s'être enfournés^ dans le pays de France, et qu'ils seraient bientôt détruits par les maladies inévitables qu'engendraient la mauvaise saison, Tétat désastreux des chemins et le manque de vivres. Il leur faisait reloge du 43® de ligne et des volontaires de Mayenne-et-Loire qu'il avait vus, durant la panique du 45 septembre, rester fermes à leur poste, et un ordre daté de Ghaudefonfaine et signé de Miranda « témoignait publiquement la haute approbation que ces deux bataillons méritaient par leur conduite » *. Il vantait leur nouvel esprit d'obéissance et de discipline. Il opposait adroitement leur vie de dangers et de sacrifices, leur désintéressement, leur amour de la liberté, leur dévouement pour leur général, à Tindigne conduite des bandes de fédérés qui s'agitaient à Ghâlons dans Tindiscipline. A Braux- Sainte-Gohière était la véritable armée de la patrie, composée des troupes de ligne et des volontaires de 4791, formés aux vertus militaires ; à Ghâlons, était une cohue de braillards et de motionnaires qui faisaient bon accueil aux fuyards de Montcheutin et refusaient de marcher au secours de leurs frères d'armes. Le M septembre, Dumouriez publiait une proclamation que le gouvernement ordonnait d'afficher partout et à Paris et dans les départements. Elle était adressée aux gardes nationales de Ghâlons.

(f. Camarades, vous avez accueilli des lâches que vous auriez dû couvrir d'opprobre, et peut-être punir de mort. Ges lâches ne sont point une perte. Je sais qu'avant-hier on a voulu faire marcher plusieurs bataillons, parce qu'on me savait en danger ; je sais qu'ils ont retourné en arrière et qu'ils ont dit qu'ils ne marcheraient pas. vous qui voulez venir vaincre avec moi, soyez subordonnés et surtout pas de motions ; je ne les crains point, et j'enverrai les motionnaires à Paris sous bonne et sûre esjorte, pour qu'ils soient punis par les représentants

^ C'est un de ses mots favoris.

* Répome dea députés de Mayenne- et- Loire à Oalhaud^ 1792, p. 15, note, certificat de Dumouriez et ordre du jour de Miranda.

ennemis suivaient la retraite dans Tespérance de faire quelque butin. On n'avait qu'à s'applaudir de l'ordre qui régnait dans la marche, quand tout à coup les scélérats ont quitté leurs rangs en criant qu'ils étaient trahis et coupés. Le désordre s'est mis dans cette portion de l'armée, et il a fallu tous les talents du général pour éviter le sort qui pouvait résulter d'une pareille horreur. » Le généreux Chartrain n'éprouvait que mépris et aversion pour les fédérés de Châlons : « Les lâches ont refusé de marcher à notre secours ! Ils voudraient vaincre sans combattre, et faire même chère ici qu'à Paris ! Pour nous, dévoués entièrement à la chose publique, nous méprisons ceux qui ne connaissent d'autre subordination que leur volonté, et nous emploierons tous nos moyens de force pour les faire rentrer dans l'ordre. » Il exprimait les sentiments de toute l'armée*.

VL Ministres, généraux, officiers de Fétat-major, commissaires de l'Assemblée pensaient que Dumouriez se retirerait sur Châlons pour faire plus aisément sa ionction avec Kellermann. Tout porte à croire, écrivait le 16 septembre Billaud-Varennes à Labour donnaye, que les armées de MM. Dumouriez et Kellermann, une fois réunies, se replieront sur Châlons, la place n'étant pas tenable *.

Mais, dès le 14 septembre, lorsqu'il se préparait à tirer son armée du camp de Grandpré, Dumouriez avait conçu le plan de la future résistance. Notre devoir, à Kellermann et à moi, disait-il à Luckner, est de couvrir Châlons et de ne passer la Marne que lorsque nous ne pourrons plus défendre ce côté-ci de la rivière, et il ordonnait à Beurnon ville de le rejoindre « à la hauteur de Sainte-Menehould ». Luckner et Labourdonnaye l'approuvèrent ; le premier lui mandait qu'il fallait, avant tout, garder la gorge des Islettes ; le second, qu'il devait rester à Sainte-Menehould jusqu'au dernier moment'.

* Doublet, Marceau^ 145.

* Billaud-Varennes à Labourdonnaye, 16 septembre ; les commissaires à la commission de correspondance, 15 septembre (arch, guerre).

3 Dumouriez à Luckner, 14 septembre; LucKner à Dumouriez et Labourdonnaye à Servan, 15 septembre (arcb, guerre).

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Le plan de Dumouriez, formé avec autant de hardiesse que de promptitude, fait le plus grand honneur à son génie, à ce génie parfois étourdi et présomptueux, mais qui se composait d'un rare mélange de constance et de témérité. Vainement on lui conseillait de prendre, avec Kellermann, la position de Suippes, en avant de Reims et au nord de Ghâlons, de reculer de rivière en rivière, de se replier successivement sur la Vesle, sur la Marne, et de là sur la Seine.

S'il renonçait à défendre la position de Sainte-Menehould, il ne pouvait laisser aux Islettes l'avant-garde de Dillon qui serait aussitôt attaquée sur ses flancs et ses derrières. Fallait-il abandonner la côte de Biesme, ouvrir les gorges du Glermontois aux Autrichiens de Hohenlohe- Kirchberg et aux Hessois qui feraient sur-le-champ leur jonction avec les Prussiens ? Je reste ici, déclarait Dumouriez, et je coupe l'armée austro-hessoise de la grande armée; si je livrais le passage des Islettes, ce serait un renfort de vingt mille hommes pour le roi de Prusse ^

Il laissait donc Tavant-garde de Dillon à la Ghalade, aux Islettes, dans le sud de l'Argonne. Lui-même, avec le gros de ses troupes, se plaçait en avant de Sainte- Menehould. Il cessait, il est vrai, de couvrir Paris, mais il s'établissait sur les derrières des alliés. En vain, la colonne bruns'wickoise, comme on nommait l'armée prussienne, débouchait de Grrandpré et occupait la route de Ghâlons. Dumouriez la forçait à suspendre sa marche sur la capitale et à se retourner contre lui. BruDSwick ne coupait pas la retraite à Dumouriez; c'était Dumouriez qui menaçait les communications de Brunswick.

Le rusé général savait depuis trois semaines que ses ennemis manquaient de vigueur dans Texécution de leurs plans et de rapidité dans leurs mouvements. Il était sûr qu'ils ne marcheraient de Grandpré à Sainte- Menehould qu'avec lenteur, comme ils avaient marché de Verdun à Grandpré. Il pensait qu'il aurait le temps de recevoir les renforts de Beurnonville et de Kellermann. En effet, le 48 septembre il n'était pas encore attaqué, et ce jour-là, Kellermann arrivait à deux lieues de lui, à

' Dumouriez à Luckner, 17 sept., et à Seirvan, 18 septembre.

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Dampierre-le-Château, pendant que Beurnonville était à Tilloy. « L'armée des eunemis est formidable, écrivait Dumouriez à Servan, mais je n'avais jusqu'à présent qu'une poignée de monde ; il n'y a plus rien à craindre; je suis égal en force » ; et lui aussi, non sans emphase, décernait à son armée, grossie des troupes de Beurnonville et de Kellermann, l'épithète de formidable, « Notre affaire est sûre », ajoutait-il, « depuis que la jonction est assurée et presque faite », et, avec une merveilleuse sagacité, avec un instinct vraiment prophétique, il affirmait que les Prussiens se retireraient dans quinze jours. (( Ils sont, disait-il encore, accablés de maladies, exténués de fatigue et mourants de faim ; leur armée achèvera de se fondre dans la Champagne pouilleuse. Elle ne peut pas marcher sur Ghâlons que je couvre. Elle n'osera pas marcher sur Reims de peur d'ôlre suivie et coupée. Elle cherchera peut-être à me donner bataille ; mais c'est à moi à éviter une affaire générale, pour les battre partiellement. (Test à présent mon tour, » Labourdonnaye recevait à cet instant le commandement supérieur des forces de la Flandre ; Dumouriez lui promit de mener, avant le 40 octobre, trente ou quarante mille hommes à son secours et de pénétrer en Brabant au cœur de rhiver ^

C'était un Gascon du nord, et la jactance de l'aventurier reparaissait quelquefois dans les discours du général. Tout fier d'avoir remis au lendemain de Montcheuiiu quelque ordre dans son armée, il mandait avec aplomb qu'il aurait battu les ennemis, s'ils s'étaient présentés *. Mais il faut reconnaître que dans ce mois de septembre 4792 qui fut la belle époque de sa vie, il eut une qualité essentielle, la plus précieuse que pût avoir en ces graves circonstances un général chargé de conduire des Français : la confiance en lui-même. Rien ne put le déconcerter ni altérer l'opiniâtre tranquillité de son âme. Un de ses biographes assure qu'il déploya toutes les ressources du génie militaire le plus étendu et que la défense de la Champagne est le chef-d'œuvre de la

* Dumouriez à Servan, 18 sept., et à Labourdonnaye, 19 sept. ^ Dumouriez à Luckner, 16 septembre.

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Stratégie*. Non, Dumouriez commit des imprudences et des maladresses ; il faillit être cerné par son adversaire et abandonné par ses propres troupes ; mais au milieu de tant de périls, et, comme s'il avait en lui-même un fonds inépuisable d*espérance, il méprisa les craintes qui troublaient tous les cœurs et à Paris, et à Ghâlons, et dans son armée même. La France ne pouvait être sauvée que par un homme de cette trempe. On lui souhaiterait plus de sérieux et de solidité. On voudrait le voir défendre l'Argonne, devenue le dernier rempart du pays, avec plus d'art et de savante habileté. On se prend à regretter qu'il n'ait pas toujours montré dans cette campagne la vigilance active et la sage prévoyance du capitaine qui tient dans ses mains les destinées de sa patrie. Il laissait trop à la fortune et menait la guerre avec l'assurance hardie d'un joueur ; il y a en lui du Villars beaucoup plus que du Turenne. Mais ce général au tenace optimisme qui répondait à tout instant du salut de la nation, était le seul qui sût exciter le zèle et animer les cœurs; il réunit, disait Danton, aux talents du capitaine l'art d'échauffer et d'encourager le soldat *.

VIII. A une lieue de Sainte-Menehould, à droite de la route de Ghâlons, s'élève un plateau peu considérable qui domine un bassin de prairies marécageuses. Il s'appuie à l'Aisne et se prolonge sur une étendue de trois kilomètres depuis le village de la Neuville-au- Pont jusqu'au grand chemin. Il a, comme dit Dumouriez, la forme d'un S, ou mieux encore d'un demi-cercle dont Maffrecourt et Braux-Sainte-Gohière seraient les extrémités, et Ghaudefontaine, le centre. Dumouriez établit son camp sur ce plateau. Il fixa son quartier-général à Sainte-Menehould, à une égale distance de ses troupes et de celles de Dillon. Il plaça la droite de son armée à Maffrecourt et son centre à Ghaudefontaine ; il adossa sa gauche à la grande route, derrière l'Etang-le- Roi ; il fit dresser sur le front du plateau des batteries

* Ledieu, Z« gén* Dumouriez et la révoL française, 342. ^ Monit, du 10 mars 1793, séance du 8.

qui pouTBient balayer la vallée en tous sens. L*avantgarde^ commandée par Stengel, occupait Braux-Sainte- Gohière et poussait jusqu'à Berzieux et Yirginy ; elle devait arrêter par de vives escarmouches la marche des Prussiens, ne céder le terrain qu*après une longue résistance, ravager la région qu'elle abandonnait aux envahisseurs, ne leur laisser qu'un pays dépourvu de fourrages et de vivres, ne se replier enfin qu'avec lenteur derrière la Bionne, après avoir détruit tous les ponts ; si l'adversaire voulait livrer bataille, elle se posterait sur le mont Yvron ^

Dumouriez ne se contentait pas de garder la rive gauche de l'Aisne. Sur l'autre bord, un bataillon de troupes de ligne était chargé de détendre le château de Saint-Thomas. Trois bataillons, parmi lesquels le U® d'infanterie légère, et de la cavalerie, sous les ordres de Duval, étalent à Vienne-le-Château, à Moiremont, à la Neuville-au-Pont ; ils reliaient l'armée de Dumouriei avec le corps de Dillon qui gardait le passage de la Chalade et le défilé des Islettes.

Dans cette situation, Dumouriez et Dillon unissaient étroitement leurs communications, l'un faisant face à Paris et l'autre à Verdun, tous deux, selon le mot de Dillon, se donnant la main et se défendant réciproquement.

^ Stengel s'acquitta de cette tâche avec talent ; c'était, dit Minutoli, un homme de tête et d'expérience • von Kopf und Ërfabruns: * (dur Feldzuff, 229).

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