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CHAPITRE VIII

1. Retards de Brunswick. — Epuisement de l'armée. — > Les nudadies.— La boulangerie. — IL Conflance imperturbable. ■— Un extrait da Moniteur, •* Une éclaircie. — La fumée dans un tableau de gaexre. — Incendie et pillage. — III. Plan de Brunswick. — Mouvements de l'armée. — L'avant-garde à Servon. — IV. Le rapport du lieutenant de Loucey. — Imprudence de Frédéric-Guillaume. ^ Le doc de Weimar, Heymann, Kohler. — Ordre de marcher à droite. — Y. Massiges. — Départ précipité. — Les Maisons-de-Champagiae. — Irritation diflsimulée de Brunswick. — Pressentiments de Massenbacfa. — La Champagne pouilleuse. — Une nuit sans étoiles. — Can»pement. " Nouveaux incendies. — Coups de fusil.

I. On a va que, dans Tespace de deux jours, le 44 et le 15 septembre, par deux fois, la fortune favorisa le duc de Brunswick, et que, par deux fois, il manqua de hardiesse. Il aurait pu, lorsqu'il apprit le succès de la Groix-aux-Bois, envelopper Dumouriez en le faisant attaquer sur son front par les Prussiens et sur ses derrières par les Impériaux. Il manqua cette première chance. Mais le lendemain, une seconde se présentait qu'il laissait encore échapper. Ne pouvait-il envoyer à la poursuite des Français, non pas une partie de son avantgarde, mais son avant-garde tout entière, et dépêcher aux trousses de l'adversaire fugitif cette cavalerie prussienne qui n'eut jamais, durant la campagne, une plus belle occasion de se déployer et de faire merveille? Chaque fois, comme à plaisir, Brunswick avait lâché prise.

arrêter et de perdre du temps à Grandpré comme à Verdun* ».

IL Malgré ce retard, la confiance régnait dans le camp des alliés. L'Argonne était tournée ; Dumouriez ou k Léonidas français, comme on le nommait par ironie, avait dû quitter nuitamment ses inexpugnables Thermopyles ; les coalisés allaient regagner, presque sans coup férir, la route de Verdun à Paris. On s'entretenait du facile exploit de Montcheutin. Les hussards montraient joyeusement le butin qu'ils avaient fait. Un d'eux remit à Goethe des papiers découverts dans un fourgon. Le poète y trouva le Moniteur du 3 septembre. Il lut avec surprise cet extrait d'une lettre de La Haye : « II n'y a plus à douter ici que la Lorraine et TAlsace ne soient pintes à subir le joug ; et de là jusqu'à Paris, qui pourra empêcher la colonne brunswickoise d'y arriver ? Il est vrai qu'elle n'en sortirait paSy et que, vit-on entrer soixante mille hommes, le seul faubourg Saint-Antoine est capable de les écraser. » Goethe a, dans son récit de la campagne, résumé ces lignes du Moniteur sous une forme plus saisissante : c Les Prussiens pourront venir à Paris, mais ils n'en sortiront pas. » Il montra l'article à ses compagnons qui le commentèrent diversement et finirent par s'en moquer. Le Moniteur avouait donc que les Prussiens arriveraient sans obstacle à Paris ; c'était l'essentiel; il ne s'agissait que d'entrer; on sortirait quand et comme on voudrait*.

Eufin, le 18 septembre, lorsqu'on eut assez de pain pour la subsistance du soldat, l'armée royale s'ébranla. Elle passa l'Aire, puis l'Aisne, et vint camper à Vaux-les- Mouron *. La pluie avait cessé pour quelques heures ; le

* Cp. le chaiiilTe Montcheutin, p. 135-136, et le témoignage de Lombard ; Nassau-Sienren, 349 ; Valentini, 7, aus Brod = uod Back-

riindcn ; Manso, I, 247 ; Geschichtc der Kt'iege in Suropa^ I 66 :

* die Verpflegung reguliren ».

' Goethe, Camj). de France^ 69, et Grosthe-Jahrbuch, IV, 323-324 (conversation du poète avec BôUiger).

3 Elle laissait à Grandpré le bataillon dos fusiliers de Légat pour garder le défilé et 1 hôpital militaire, et celui do Schenk à Mouron pour garder le pont de l'Aisne. (Miuutoli, Erinnerungen, 124.)

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ciel élait serein ; on montait et descendait des coteaux couverts de vignes, on traversait de jolies vallées, on admirait en passant le château de Grandpré. Gœlhe ne se lassait pas de suivre du regard la longue file de cavaliers qui s'étendait sur la route au milieu de ce beau paysage. Il souhaitait un Van der Meulen pour immortaliser cette marche. Tout le monde, dit-il, me semblait à ce moment gai, animé, avide d'exploits. Quelques villages brûlaient dans le lointain, mais ces incendies empourpraient l'horizon, et à la vue de la fumée qui s'élevait lentement, le poète, gagné, lui aussi, par cet endurcissement de cœur que la guerre produit à la longue, s'écriait que la fumée fait bon effet dans le tableau d'une armée en mouvement I

Cette éclaircie ne dura guère. La pluie revint bientôt, plus serrée, plus violente que jamais. L'armée pataugea de nouveau dans la fange. Le pays redevint sombre et désolé. On allait pénétrer dans la mauvaise Champagne, dans cette Champagne que Massenbach appelle la misérable et Goethe la mal famée; singulière contrée, ajoute l'écrivain allemand, a dont le sol crayeux et ingrat nourrit à peine des bourgades éparses çà et là ; on trouvait encore dans les habitations et dans les granges assez de nourriture pour les hommes et les chevaux, mais le blé n'était pas battu; les moulins, les fours manquaient; on commençait réellement à subir le supplice de Tantale* ».

Gomme sur toute la route qu'avait suivie l'invasion, les villages étaient silencieux et abandonnés. Parfois, d'une fenêtre, un paysan tirait un coup de fusil sur les premiers hussards qui paraissaient ; on le saisissait aussitôt ; on le faisait passer par les verges ; on brûlait sa maison ; on ravageait le hameau ; on tuait les vaches qu'on trouvait dans les étables, et on laissait leurs entrailles et leur peau sur le chemin. Le corps de bataille suivait ainsi Tavant-garde à la trace ; il ne voyait, en traversant les villages, que des vitres cassées et des portes arrachées de leurs gonds ; si l'on jetait un coup d'œil

* Gœlhe, Camp, de France, 71-72, il nomme le pays verrufen, et Massenbach, eîend.

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dans les maisons, on n'apercevait que des lits brisés, (les oreillers évenlrés, du linge en lambeaux, de la vaisselle mise en pièces. Les officiers demandaient du lait aux rares paysans qu'ils rencontraient ; Messieurs, leur répondait-on, nos vaches sont mangées, d'où voulez-vous que nous tirions du lait * *^

m. Brunswick avait conçu le plan de tourner encore les ennemis et de leur couper à la fois les vivres et la retraite. L*avanl-gurde de Hohenlohe devait tendre la main, à travers TArgonne, aux Austro-Hessois campés à Clermont et à Varennes, s'emparer de Vienne-le-Chàteau, s'engager sur le chemin romain', déboucher dans les bois à la Pierre Croisée, attaquer ainsi sur ses derrières et ses flancs le détachement posté à la Chalade, remonter la Biesme par Glaon et le Neufour, forcer | Dillon, attaqué de tous côtés, à quitter les Islettes. Dès lors, les communications de l'armée prussienne étaient directement établies avec Verdun ; les convois ne faisaient plus un long et périlleux détour par Grandpré; les Austro-Hessois, devenus 14bres, se portaient au sud de l'Argonne, a Futeau, à Passavant, et Interceptaient la route de Vitry-le-François à Sainte-Menehould. Pendant ce temps, l'armée royale, ce noyau des forces des alliés, demeurée entre la Tourbe et la Bionne, observait le grand chemin de Ghâlons et pouvait le barrer à tout instant. Dès que les Français quittaient leur position de Sainte- Menehould et faisaient mine de se diriger sur Ghâlons, ils rencontraient les Prussiens, les Autrichiens de Clerfayt, les émigrés; ils seraient contraints de livrer bataille en rase campagne ou de fuir en désordre. Une seule manœuvre de Brunswick obligeait Dumouriez à lâcher

1 Ea français dans l'original, Témoin oculaire, II, 75-76 • Rtmin. lo7 ; Laukhard, III, 150.

* Ce chemin romain est Taucienne route militaire que suivaient les légions lorsqu'elles se rendaient de Heims à Metz. IL a été décrit ptf Aelhicus dans son itinéraire des provinces ; il passe près de Saiut- Hilaire-le-Grand, de Wargemouiiu, de Berzieux et de Vienne-la- Ville (rancienne Auxuenna], il s'élève ensuite, au delà de l'Aisne, dans les bois communaux, à travers les Uauls-Bâtis, jusqu'à la Biesme, près de La Chalade.

TArgonne et à se retirer, non sans peine, derrière la Marne *.

Déjà, dans la journée du 18 septembre, pendant que Tarmée royale se porte de Landres à Vaux-les-Mouron ; Kalkreuth, de Longwé à Liry et à Marvaux; Glerfayt, de la Groix-aux-Bois à Vouziers et à Semide ; le corps des émigrés, du Ghesne- Populeux à Sainte-Marie-à-Py et à Saint-Souplet,ravant-garde de Hohenlohe longe la rivière d'Aisne et s'établit sur ses deux bords, à la ferme de la Chapelle sur la rive gauche, au village de Servon et à la ferme La Noue de Beaumont, sur la rive droite. Au déclin du jour, Brunswick, â cheval, sans escorte, arrive à Servon. Il emmène le major Massenbach pour reconnaître avec lui le chemin romain. L'officier observe qu'il se fait tard, que le chemin est au fond de la forêt, que les Français sont dans le voisinage. Brunswick ne l'écoute pas ; il pousse son cheval vers la lisière des bois de la Gruerie ; mais il voit au loin des soldats qui sortent des buissons. Il s'arrête et dit à voix basse, en regardant autour de lui, comme s'il craignait son ombre * : « Il est trop tard aujourd'hui. J'aurais dû venir plus tôt ; mais là-bas — et il montre de la main les hauteurs de Vauxles-Mouron — on ne peut toujours briser son joug. Major, c'est ici que demain, à la pointe du jour, nous nous ferons de l'air ; notre aile gauche marchera en avant ; il faut chasser l'ennemi de l'Argonne ; nous aurons les Islettes, et sans verser beaucoup de sang. Vous savez que nous devons ménager nos soldats ; nous ne sommes pas nombreux. » Le duc rebroussa chemin et passa la nuit au camp de Tavant-garde, sur une botte de paille, comme le moindre soldat de son armée.

Le lendemain, 19 septembre, au malin, tandis que l'armée royale marche de Vaux-les-Mouron sur Massiges; tandis que Kalkreuth se porte de Marvaux à Ripont et à Tahure, aux sources de la Dormoise, et couvre à la fois l'aile droite et les derrières de l'armée ; tandis que Glerfayt se dirige de Semide sur Maure, Tavant-garde commence le mouvement que Brunswick jugeait décisif. Un

» Massenbach, I, 76 ; GeschicKte der Kriege in Europa, I, 67-68. ^ Massenbach, Mém,, I, 71.

détachement, que le prince de Hohenlohe commande a personne ', quitte le camp de Servon et marche sui Vienne-le-Chateau pour traverser la Biesmeet gagnera là, au milieu des bois, la Pierre Croisée, au-dessus de ia Chalade.

IV. Mais le roi devait, cette fois encore, par sa fougue imprudente, rompre les desseins du commandant en eM Après avoir donné ses dernières instructions à Hohenlohe, le duc de Brunswick était parti de Servon et avait rejoint à Massiges le gros des troupes *. Il était midi Frédéric-Guillaume allait se mettre à table. Soudain se présente le lieutenant de Loucey, envoyé par le génénl Kohlcr ; il annonce que Tarmée française quitte sa position de Sainte-Menehould : KÔhler, en allant reconnaître les rives de la Bionne, a cru remarquer de grands mouvements à Taile droite de Tennemi. Cette nouvelle émut vivement Frédéric-Guillaume. Il s'imagina que Dumooriez, se voyant enveloppé, tentait de s'évader encore une fois, comme à Grandpré quatre jours auparavant, c II s'échauffa, dit Massenbach, comme le lion à qui semUe échapper sa proie ; il n'avait pas encore eu roccasion de faire briller son courage personnel et de regarder Tadversaire dans le blanc des yeux. » En présence de Brunswick, sans le consulter, sans se soucier du plan du généralissime, Frédéric-Guillaume ordonne que Tannée se dirige aussitôt vers la route de Ghâlons pour barrer le passage à Dumouriez. Brunswick s'incline, comme tou-

1 Hussards de Wolfradt, fusiliers de Gillern et de Forcade, cliasseurs à pied, batterie volante de Schônermark.

s II avait auparavant gravi, entre Virginy et Malmy, la hauteur de Montremoy, pour observer au loin le camp français. Au pied du monticule, dans la plaine qui s'étend jusqu'à Bèrzieux, les hussards de Kôhler escarmouchaient avec les hussards de Stengel. • Les Français, dit Massenbach, étaient assez opiniâtres ; il semblait qu'ils eussent envie de repousser violemment nos avant-postes et de prendre eux-mêmes possession do la colline. Mais ils se replièrent ; les gêné- 1 raux se rendirent sur l'observatoire de Montremoy et purent voir | très distinctement au delà de l'Aisne le camp ennemi ; on apercevait encore non loin de Viennu-la- Ville quelques feux de bivouac. Le Montremoy me parut être le mont Sinaï ; tout le peuple était au pied de la moutagne et attendait la loi nouvelle. » ÇMém.^ 1, 72.)

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jours, et ne fait pas une seule objection ; peut-être croitil, comme le roi, que le lieutenant de Loucey a dit vrai, que les Français, a réveillés de leur sommeil, veulent se tirer à temps du réseau qui les entoure ».

Mais au môme instant le duc de Weimar et Heymann * entrent au quartier général. Charles-Auguste, accompagné de dix hussards d'Eben, s'est porté en avant de Massiges, à une lieue et demie du camp prussien ; il a vu de loin, à Taide d'un excellent télescope anglais, la position de Dumouriez ; il déclare, ainsi que Heymann, qu'il n'a rien observé d'insolite, que l'armée française est immobile et semble rester sous ses tentes. Mais Frédéric- Guillaume s'était mis en tête que Tadversaire n'osait l'attendre et se dérobait une seconde fois. Il répondit que le rapport du général KÔhler lui paraissait exact et que les Français, comprenant l'imminence du danger, se hâtaient de décamper.

On se mit à table. Le duc de Weimar s'assit à côté de Frédéric-Guillaume. Pendant le repas, arrive le général KÔhler. Il connaît la résolution du roi. Il prend peur, il craint les conséquences de cette marche subite, il veut dégager sa responsabilité. Il aborde Brunswick. Le duc, silencieux, lui montre de la main Frédéric-Guillaume. KÔhler s'avance vers le roi ; il a vu, dit-il, quelque agitation à l'aile droite des ennemis, mais il n'ose affirmer qu'ils aient réellement l'intention de battre en retraite. Le duc de Weimar et Heymann appuient le témoignage du général Kôhler, et assurent de nouveau qu'ils ont observé le camp français sans y remarquer le moindre mouvement.

Mais Tordre était donné ; le roi ne le retira pas. Il était de ces caractères faibles qui croient être fermes lorsqu'ils ne sont qu'obstinés, et qui prennent l'entêtement pour de la force. Ses accès d'impatience et ses velléités belliqueuses lui semblaient des inspirations de génie militaire. Il persévéra dans son opinion et, en réalité , ce fut lui , et non Brunswick, qui. mena ses troupes à Valmy V

' Voir sur Heymann, Invasion prussienne, 119-120.

2 Cp. sur cet épisode les Mém, de Massenbach, I, 94 et 105, sa

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V. L'armée prussienne devait passer à Massiges k reste de la journée. Des soldats de tous les régiments s'étaient dispersés dans les villages voisins pour chercher deTeau, du bois et des vivres. On tirait des fourgons les batteries de cuisine, on mettait les chevaux au piquet Massiges et ses alentours offraient Tanimation et le tumulte d'un camp.

Tout à coup, vers trois heures, Tarmée reçoit rordn de marcher sans retard vers le sud. Hoheulohe venait d'entrer avec son détachement à Vienne-le-Ghâteau, H avait passé la Biesme et approchait du village de la Placardelle, il allait se heurter aux troupes de Duval ; od lui commande de revenir sur ses pas, de Tautre côté de l'Aisne et de se diriger par Ville-sur-Tourbe et Virginy sur Somme-Bionne, où son avant-garde passera la nuit sous les armes, pour se remettre en marche au point du jour et gagner la route de Ghâlons. Parallèlement à l'avant- garde de Hohenlohe , Tarmée royale, longeant la rive gauche de la Tourbe, se porte par Wargemoulin, Laval et Saint -Jean sur Somme- Tourbe. Plus loin, parallèlement à Tannée du roi et i Tavant-garde, le corps de Kalkreuth, auquel se joint la brigade du prince royal, s'avance par Perthes et Hurlus sur Somme-Suippes. Glerfayt doit le suivre de près. Les équipages demeurent en arrière; bagages, chariots, cent cinquante chevaux fatigués ou malades, voitures des commandants et des chefs supérieurs de Tarmée, service des ambulances, tout ce qui peut retarder la marche des Prussiens, reûue sur les Maisons-de-Ghampagne, entre Rouvroy et Massiges. Le prince royal ne garde pas un cheval de main et ne retient près de lui que son brosseur. Gœthe laisse à son fidèle domestique, Paul Gotze, sa chaise de poste et sa valise, enfourche un cheval, et se joint résolument aux officiers du premier escadron du régiment de Weimar. Les employés de la chancellerie et de Tintendance, les secrétaires

conversation avec le général Kôhler. la lettre du 17 sept. 1794 que Charles-.Vuiîuste de Weimar écrivait au major, App., 329-330, et Gœlhe, Cam/t. de France, p. 74-75. L*auteur du Tableau kittoriqut lait le même ricit (II, 107).

un chemin opposé ! Ils n'avaient obéi qu'avec tristesse. Leur inquiétude s'augmenta lorsqu'ils passèrent près de Montremoy et que Brunswick, qui venait sur la hauteur pour observer les positions françaises, fit appeler Massenbach. Jamais, assure le major, le duc n'avait eu l'air plus mécontent ; ses joues étaient brûlantes et ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire. « Notre avantgarde est là », dit-il à Massenbach. — « La tête de la colonne est au pied de la montagne. » — « Avez-vous des guides? » — « Oui, Excellence, j'ai quatre hommes du pays. » — « En voici deux encore, et ne les laissez pas échapper. » — e Mais, demanda Massenbach, le plan de Votre Excellence ne sera donc pas exécuté ?» — « Non, répondit le duc avec résignation, on trouve tout cela trop lent, on croit que l'ennemi décampe , on craint qu'il ne se dérobe, et, en conséquence, nous allons à droite. »

On peut s'imaginer, ajoute le major prussien, les pensées qui m'assaillirent. Il s'entretint durant la route avec ses guides. C'étaient des paysans de Virginy et de Wargemoulin. <f. Notre bon roi est mal conseillé, disait Tun d'eux, la reine se mêle du gouvernement et ne devrait pas s'en mêler, ce n'est pas l'aflaire des femmes ; malheureusement, elle a plus d'esprit que le roi. » Un autre racontait à l'officier la fuite de Louis XVI et son arrestation à Varennes, tout près de là, de l'aulre côté de la forêt : (( il l'aurait échappé belle, si les hussards qui devaient l'escorter, n'avaient pas eu peur des canons, et les canons n'étaient pas chargés! * .)

On était arrivé dans la plaine immense et désolée de la Champagne pouilleuse. Pas un bruit ne s'élevait; tout paraissait immobile et muet. On ne voyait à Thorizon que de rares villages aux maisons blanches. Pas d'arbre, pas le moindre buisson ; le regard, écrit le prince royal, ne trouvait quelque variété que dans les faibles ondulations du terrain ; c'était « la vallée la plus triste du monde -. »

^ En français dans l'original, Massenbach, Mém.^ I, 80. ^ Mot de Goethe, C>^mp. de France^ 76 ; comp. les k^miniscences du prince royal, 157.

La nuit vint, noire, profonde, sans lune et sans étoiles ; le vent soufflait avec rage. On avait recommandé le plus grand silence, car on s'imaginait que Tadversaire ignorerait jusqu'au dernier moment l'approche de quarante mille soldats. La marche silencieuse de cette longue file d'hommes dans les ténèbres avait je ne sais quoi d'étrange et de sinistre qui faisait battre le cœur du plus brave, a Nuit inoubliable, s'écrie Massenbach, dont l'obscurité était le symbole de notre propre obscurité politique et stratégique * I »

Sur l'ordre de Frédéric-Guillaume, les troupes campèrent, en s'échelonnant à peu près sur le chemin de grande communication qui mène de Suippes à Valmy et que longe la ligne actuelle du chemin de fer : l'avantgarde à Somme-Bionne, le gros de l'armée à Somme- Tourbe, le corps de Kalkreuth et la brigade du prince royal à Somme-Suippes V

Le roi coucha dans l'unique auberge de Somme-Tourbe. Le duc de Brunswick établit son quartier général à la porte de l'hôtellerie, sous une tonnelle. Les émigrés, qui suivaient Tétat-major de Frédéric-Guillaume, s'emparèrent rapidement, en Français avisés, de tous les œufs du village. Goethe entra dans une maison et découvrit, au fond de la cave, quelques bouteilles de bon vin qu'il offrit à ses camarades'. A Somme-Suippes, Kalkreuth, le prince

* Gœthe, Campagne de France^ 76 ; Massenbach, Mém„ I, 80 ; Lankhard, III, 151.

* Le département delà Marne et surtout l'arrondissement de Sainte- Menehould renferment un certain nombre de villages et de hameaux dont le nom commence par le mot Somme et qui sont toujours situés à la source d'une rivière. C'est près de Somme-Bionne, de Somme-Puis (ou Sompuis), de Somme-Py, de Somme-Suippes, de Somme-Tourbe, de Somme- Vesle, de Somme- Yèvre que la Bionne, le Puis, la Py, la Suippe, la Tourbe, la Vesle et l'Yèvre prennent leur source. Citons encore, dans la Meuse, Sommaisne, Sommedieue et Sommelonne aux sources de l'Aisne, de la Dieue et de la Lonne.

3 C'est un des récits les plus piquants de sa froide Campagne de France (80-81). • Tout près du feu j'aperçus une pesante et forte herse ; je m'assis dessus et glissai par dessous mon manteau mes bouteilles entre les dents de la herse. Au bout de quelque temps je sortis une bouteille, et mes voisins poussant des exclamations, je leur* offris de la partager avec eux. Ils burent à longs traits, le dernier modérément, car il voyait bien qu'il ne me laissait que peu de chose.

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royal et son frère, les officiers de Tétat-major trouvèiël de la viande froide chez un meunier et dormirent du la même chambre, près d'un bon feu de cheminée, to uns à côté des autres, sur la paille qui jonchait le pUicher. A Somme-Bionne, Ilohenlohe et ses officiers eoi- . chèrent sur la dure, près d'un petit feu, derrière k bataillon de fusiliers de Renouard. Partout, sur la long» ligne qu*occupait Tarmée prussienne, les soldats mireo: leurs fusils en faisceaux et passèrent la nuit en pleii air. Le froid était très vif; ils allumèrent d'énorme brasiers; Ils brûlèrent, pour se chaufifer, des fermes entières, en promenant des brandons de paille àm les écuries et les granges. Ils coururent de tous côtés pour ramasser des vivres et parvinrent à ramener plQî de cent cinquante botes de toute sorte. Des officiels voulurent les rappeler au sentiment de la discipline et leur défendre le pillage et Tincendie. Leurs efforts furent inutiles ; on était à la veille d*une bataille; les généraux même, assis tranquillement auprès des feux de birouac regardaient, sans dire un mot, les soldats aller et venir, plumer la volaille qu'ils avaient dérobée, livrer à la flamme tout ce qu'ils trouvaient, chaises, tables, armoires, tonneaux, jusqu'aux portes des maisons et au bois des voitures ^

C'est ainsi que dans la nuit qui précéda le combat de Valmy, les Prussiens allaient à la rencontre des Français, tout droit et tète baissée, sans faire une seule reconnaissance, sans envoyer en avant un officier d'étatmajor pour étudier le terrain, sans former un plan de bataille. Frédéric- Guillaume croyait surprendre et accabler aisément l'adversaire. Brunswick, voyant les soldats jeter les échalas à pleines poignées dans leurs feux, les blâmait de faire une flamme trop ardente qui dénonçait leur présence. Mais Talarme était déjà donnée dans le

Je cachai la bouteille à côté de moi, sortis bientôt après la secoode, et bus à la santé de mes amis qui s'en régalèrent encore une fois sans remarquer d'abord le miracle. Mais, à la troisième bouteille, ils crièrent au sorcier. . . »

•Goethe, Camp, de France^ 77-79; Rémin.^ 158; Massenbach. Mém,, I, 81 ; Témoin oculaire, II, 81-82 ; Laukhard, III, 151-152.

:îamp de Tavant-garde ennemie; à Somme-Bionne, des sentinelles du bataillon de Renouard aperçurent, à quelque distance, une vedette française et tirèrent sur elle sans l'atteindre; notre marche, dit Massenbach, était désormais connue, et Tadversaire eut le temps de se préparer pour nous faire le lendemain une digne réception *.

* Massenbach, I, 81 ; Gœthe, Camp, de France, 78.

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