CHAPITRE IX
I. Vulmy, l'YTron, la Lune. — II. Kellermann à Dolnmartin'•Ia-Pia^ rhflte (10 septembre). — III. Mardi»* «le l'avant-^arde de Hohenlobi. — Les premiers coups de nnnon. — Valence à la Lune. — lY. Embuni
de Kellermann. — Kncombrements. — Le tertre do Valmy. Dù^b-
sitions habiles de Dumouriez. — V. .Masscnbach et Forstenbourg t b Lune. — Attaque de Chazot. — VI. Arrivi-e do l'armée pruaûenne ht le plateau. — Sp(>ctacl<' qu'otire l'arim't* française. — Il faut usafliir le moulin. — Ilésitations do I{runs\vick et du roi. — VII. L'artilleiù placée par Tempolhof. — Déploiement de l'armée prusaieime. — Eb avant. — VIII. Vivo la nation ! — Knthousiasmn des troupes. — Lb Ça ira. — Le l'eu de l'artillorift française. — Témoignage du prtntt royal. — Les Frussifuis font halte. — IX. Canonnade de plus en plu vive. — G(etho et la fièvre du canon. — Hravouro du roi de Prasae. — Intrépidité de K'*lK^rinann et des«s lieutenants. — Dumouriez à la bolM du moulin. — X. Kxplosion de caissons. — Instant très critique.— Masscnbui'h et Brunswick. — Les Français remis de leur émoi. — Intensité do la canonnade. — Résolution de Hrunswick. — Entretltt avec MansiL'in et le roi. — Tentative d'embauchage. .— XI - Stengfll sur l'Yvron. — XII. Conversion à droite. — Fin de la canonnade. — Tardive arrivée de ('lerfayt. — ()ra«re. — Fatigue et eonsternation.-* Un mot de W'olfradt. — Paroles de (i(othe et de Massenbach. — Entretien de Brunswick et do Caraman. — XIII. Kellermann à Daapierre. — XIV. I^ journée du 20 septembre, son importance et ■«• résultats. — XV. Motifs qui détermineront Brunswick à suspendre l'attaque. —Causes du succès des Français.
Deux lignes de hauteurs, d'une glaise aride, s'élèvenl parallèlement l'une à l'autre en avant de Sainte-Mene-
1 Sur Valmy, voir le mémoire de Kelîermaun (arch. guerre), YExjkM de sa conduite^ 179.'î, sou rapport du 21 septembre publié dans le Moniteur du 2i, sa lettre contidentielle du même jour à Servan, ^JP^ qiiissc de sa carrière militaire rédigée sur ses notes par Botidoux ; les
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hould, à droite de la grande route qui mène à Ghâlons, non loin de la Bionne. La première ligne servait de camp à Tarmée de Dumouriez *. La seconde est séparée de la première par une vallée assez étroite, couverte à cette époque de profonds marécages , et comprend deux hauteurs : le mont d'Yvron et le tertre de Valmy.
Le mont d'Yvron — ou l' Yvron — s'étend entre la Bionne et la butte de Valmy. Le tertre de Valmy, séparé de l'Yvron par une prairie où coule, durant quatre mois de Tannée, le petit ruisseau de Goupré, doit son nom au village qui se cache derrière lui, dans le bas du vallon ^ Sa crête est étroite et escarpée ; elle était alors couronnée d'un moulin à vent qu'on voyait de très loin '. Durant la
mémoires du général Pully et de Gobert (arch. guerre), les M^m, de Belliard et de Dumouriez. Tous les historiens ont reproduit, après l'auteur du Tableau historique et Toulongeon, le mémoire souvent iuexact de Kellermann et. négligé les sources prussiennes : Massenbach, Minutoli, le prince royal, lé témoin oculaire, Strantz, Laukhard, la Grctschichte der Kriege in Europa et la Relation^ écrite à Hans le 24 septembre, au quartier général de Frédéric-Guillaume, des mouvements des armées combinées autrichienne et prussienne depuis la prise de Verdun jusqu'à la canonnade de Valmy. Cp. encore le fragment des Mémoires de Caraman [Revue contemporaine du 15 novembre 1853), le récit de Nassau-Siegen (Feuillet de Couches, VI, p. 353-355), Boguslawski, l^ehen des Gênerais Dumouriez^ II, p. 45-53 ; Laugier et Carpeutier, Vie anecdotique de Loui&'Philtppe^ 1837 (la précision des renseignements et leur concordance avec les relations allemandes me font croire qu'ils ont été fournis par Louis- Philippe lui-même.) Le dépôt de la guerre possède deux travaux sur le combat de Valmy ; le premier, intitulé Programme du combat de Valmy, est dû au colonel Miot ; il est fort consciencieux et accompagné de notes abondantes ; le colonel a la bonne foi de reconnaître qu'il a trouvé dans les pièces dont il disposait, beaucoup < d'inexactitude > et de c confusion > ; mais lui aussi n'a pas connu les documents allemands ; le second travail. Mémoire sur la campagne de y79^, comprenant la bataille de Valmy ^ a pour auteur, le «hef d'escadron d'état-major Kicffer qui s'est contenté de reproduire le rapport de Kellermann et des passages entiers de VHistoire de Sainte- Menehould do Buirctte.
* Cp. le chapitre Monicheutin, p. 149-150.
* De là le nom de Valmy (mi val). Ce village a 380 habitants ; il est à 12 kilomètres de Sainte-Meiiehould et à 4 kilomètres de la route nationale ; il est si bien caché par la hauteur qu'on voit à peine la llèche du clocher, et, le 20 septembre 1792, il ne reçut aucune atteinte de la canonnade.
' Toutefois, ce moulin, disparu depuis, s^élevait, non pas au sommet du tertre, à l'endroit où Ton érigea la pyramide, mais un Dea plus bas,
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journée du 20 septembre, rYvron devait être occupé par l'avant-garde de Dumouriez, et le tertre de Valmy, ou, comme on disait à cette époque, la buUe du moulin, par le gros de Tarmée de Kellermann.
A gauche du chemin qui conduit de Sainte-Menehould à Ghâlons et assez près de ce chemin, coule, parallèlement à la Bionne, le petite rivière d*Auve qui prend sa source près du village d'Auve et se jette dans TAisneà Sainte-Menehould. Elle traverse successivement Auve, Saint-Mard, La Chapelle, Gizaucourt, Dampierre, et reçoit, un peu au-dessous de Dampierre, un affluent, le ruisseau de TYèvre, sur lequel est situé le village de Voilemont. Gizaucourt et son château joueront un rôle dans le combat du 20 septembre ; l'extrémité de Taile gaucho de Kellermann s'étendra jusque là. -Dampierre, sur TAuve, et Voilemont, sur TYèvre, fourniront, le lendemain de Valmy et pendant les dix derniers jours de septembre, une solide position à l'armée du Centre.
La grande route de Sainte-Menehould à Ghâlons laisse donc à droite TYvron et (à une petite lieue) le village de Valmy, à gauche Dampierre-sur-Auve et Gizaucourt. Elle passe par Dommartin-la-Planchette, Orbeval et la Lune, pour descendre de là, presque en ligne droite jusqu'à Ghâlons, à travers une grande et triste plaine dont le sol crayeux commence à se couvrir de sapinières. C'est la route que Louis XVI avait suivie quinze mois auparavant, et suivie par deux fois, la première fois en plein silence, heureux et se livrant à Tespoir*, la seconde fois, abattu, désespéré, environné de gardes nationaux qui venaient en foule des villages du Glermonlois, au son du tocsin, brandissant leurs fusils et leurs faux, criant non pas « vive le roi » mais « vive la nation » et a vivent les patriotes ». Orbeval était alors la première maison de poste avant Sainte-Menehould; c'est là que l'inquiétude avait saisi les fugitifs qui ne voyaient venic aucun des détachements promis par M. de Bouille. C'est
à rentrée du chemin creux qui mène au villafçe. Michelet dit fort bien que le tertre de Valmy est « une espèce de promontoire, de mamelon avancé >.
' M™« de Tourzel, M^m., I, 313.
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et désolé, le plateau de la Lune, que Tarmée prussienne s'établit dans la journée du 20 septembre ; c'est de là que son artillerie canoona le tertre de Yalmy ; c'est là qu'elle campa durant dix jours, en proie au découragement et à la dysenterie, dans de boueux bivouacs.
II. Kellermann était arrivé le 48 septembre à Dampierre-le-Ghâteau, dans la vallée de l'Tèvre, à quatre lieues de Sainte-Menehould. Il avait avec lui dix-sept bataillons d'infanterie et trente escadrons, en tout seize mille hommes *. Il se bftta, sur le conseil de Dumouriez, d'envoyer au camp de Braux quelques détachements dont l'arrivée remplit les soldats de confiance et de joie; Tannée des Ardennes était certaine désormais que Farmée du Centre venait à son secours et combattrait avec elle ".
Le lendemain, 49 septembre, les troupes de Kellermann passèrent l'Auve en deux colonnes, l'une par Dampierresur-Auve, l'autre par Glzaucourt, et campèrent tout près de la grande route de Ghâlons, à Dommartin-la-Planchette*. Dumouriez avait indiqué cette position à son collègue ; elle était, à Tentendre, excellente et formait potence ; en roccupant, Kellermann se plaçait à sa gauche.
Les mouvements de Kellermann étaient à peine terminés qu'il reconnut le désavantage de sa position . Il avait à dos l'Auve et les marais faugeux qui couvraient alors les deux bords de la rivière ; sa droite était séparée de Dumouriez par un étang, l'étang le Roi, et sa gauche, dominée par la hauteur de Valmy. Gomment ferait-il sa retraite s'il était battu? Se replierait-il sur l'armée de
* Kellermann à Servan, 17 septembre (arch. guerre). Voir ci-dessus, p. 165, les troupes qu'il avait laissées a Sampigny, à Poigny, à Vitryle-François et à Bar-le-Duc.
* Dumouriez à Devaux, lettre citée par Ternaux, IV, 539 ; elle est aux arch. nat., W, 271, doss. 36, p. 5.
^ Ou le petit pont. Le duc de Chartres coucha dans la maison du maire. Il revint eu 1831 à Dommartin. Le maire de 1792 vivait encore et administrait toujours le village, c II était revêtu d'un habit qu'il avait prêté à son hôte trempé de pluie et n'ayant pas de quoi changer ; cet habit, soigneusement renfermé depuis cette époque, n'avait revu le jour que pour cette occasion soleonelle > [Monit, du 11 juin 1831).
Dumouriez ? Regagaerait-il la rive droite de l*Auve ? Mais en se rabattant sur Dumouriez, ses troupes n'avaient d'autre passage qu'une sorte de défilé entre l'étang le Roi et la rivière. Il fallait donc repasser TAuve au pont de Dampierre. Mais la chaussée qui menait à ce pont était défoncée par les averses et remplie d'ornières si profondes que l'artillerie et les équipages n'avanceraient qu'avec d'extrêmes difficultés. En outre, le pont était mauvais et tellement étroit, que les fantassins devraient y défiler deux de front, et les cavaliers, homme par homme. Enfin, ne pouvait-on craindre que l'ennemi, se portant à la maison de la Lune, et marchant par sa droite, ne vînt passer l'Auve à Gizaucourt, occuper le village de Voilemont, couper aux deux armées, françaises la route de Vitry en môme temps que celle de Ghâlons ?
Kellermann condamna sur-le-champ sa position *. Il se rendit à Sainte-Menehould, et déclara nettement à Dumouriez, en présence de l'état-major, qu'il se retirerait le lendemain au delà de l'Auve, et camperait sur les hauteurs de Dampierre et de Voilemont ; il voulait, disait-il, conserver à tout prix ses communications avec Ghâlons, et Ghâlons était le point essentiel que ses instructions lui commandaient de protéger. Dumouriez ne fit aucune objection à son collègue, qu'il savait très pointilleux et que Servan avait négligé de mettre sous ses ordres. Mais il l'engagea vivement, si les Prussiens l'attaquaient, contre toute prévision, à prendre son champ de bataille sur les hauteurs de Valmy et de la Lune. De retour à son quartier-général, Kellermann ordonna que les équipages repasseraient l'Auve le lendemain de grand matin, et les troupes, une heure après.
Telle était la position des Français le 49 septembre au
' C'est son expression (lettre à Servan du 21 septembre) ; elle prouve que Dumouriez accuse à tort Kellermann d'avoir « confondu son instruction et pris son champ de bataille pour son camp ». Mént.^ I, 289. D'ailleurs, le 18 septembre, Dumouriez lui écrivait : « Vous ne pouviez pas arriver plus à propos. . . Vous pouvez vous étendre sur les hauteurs de Dommartin-la*Planchette : la droite vers l'étang le Hoi et la gauche dans la direction du moulin de Valmy, laquelle position vous mettra dans le cas de prendre en flanc les colonnes attaquant du côté de l'ennemi. • (Papiers ae Dumouriez. Arch. nat. F ^ 4598).
bien que mal son ordre de bataille, désireux de gagner quelques heures, Kellermann envoyait sa réserve sur la hauteur de la Lune et la chargeait de soutenir son avantgarde et de couvrir par une vigoureuse diversion les mouvements de son armée qui occuperait, pendant ce temps, ses positions de combat.
Valence était à la tête de cette réserve composée des deux régiments de carabiniers, de quelques escadrons de dragons et de quatre bataillons de grenadiers. Il déploie ses troupes sur une seule ligne en avant de la grande route. Il place près de Tauberge de la Lune deux compagnies d'artillerie à cheval. Sans ce mouvement de Valence, la journée se terminait peut-être par la défaite des Français. Aussi Kellermann louait-il le lendemain la valeur, le sang-froid et les talents militaires de son lieutenant : « M. de Valence a contenu longtemps les ennemis sur une hauteur en avant de celle où je formai mes troupes. ))
La canonnade engagée par l'artillerie de Valence fut extrêmement violente *. Elle força Tavant- garde de Hohenlohe à suspendre sa marche et fit reculer un des meilleurs corps de la cavalerie prussienne.
Pendant que le prince de Hohenlohe postait son avant-garde près de Maigneux, la brigade que cominandail le duc Charles-Auguste de Weimar précédait le gros de l'armée et s'avançait au grand trot. Elle se composait de quinze escadrons et menait avec elle la batterie volante du capitaine Meyer. Le duc courait droit à la route de Ghalons. Emporté sans doute par son ardeur et oubliant les ordres de Brunswick, il franchit la chaussée ; c'était, dit Gœthe qui chevauchait aux premiers rangs, une allée de beaux et grands peupliers. Mais, tandis que les escadrons de Weimar, d'Eben et de Norrmann galopent ainsi dans la brume et, selon le mot du poète, dans le gris et l'inconnu, l'artillerie de Valence tire sur eux à toute volée. Surprise, déconcertée, ne voyant pas au milieu du brouillard la hauteur de la Lune d'où part cette décharge inattendue, la cavalerie prussienne prend la fuite et regagne la route en toute
> Mussenbach, Mcm., I, 83, iiusscrst heftig.
hâte; « les manteaux blancs suivaient une direction parallèle à la croupe de leurs chevaux * ».
Le commencement de la journée n'était pas de bon augure. On allait soutenir, avoue Garaman, une lutte sérieuse, et Faction militaire devenait la seule possible. Hohenlohe, alarmé par la déroute des escadrons de ^Veimar et craignant une attaque de la cavalerie française, fait avancer les hussards de "Wolfradt et les place à l'extrémité de son aile droite ; mais il importe surtout de réduire au silence le canon de Deprez-Grassier et de Valence.
Sur Tordre du prince, les batteries de Decker et de Berneck se portent en avant de Tinfanterie et ouvrent leur feu vers ITvron, pendant que les batteries volantes de Schônermark, de Hûsser et de Meyer dirigent tous leurs efforts contre la Lune qu'elles prennent en flanc. Mais Tartillerie française répond vigoureusement à l'artillerie prussienne. La canonnade, dit le chef d'étatmajor de Hohenlohe, dure longtemps et sans intermission avec la plus grande activité. Enfin, vers huit heures et demie, la batterie établie en avant de l'Yvron ne riposte plus et celle de la Lune, vaincue par les feux croisés de trois batteries, abandonne la hauteur.
Pendant que l'avant-garde de Deprez-Grassier se retire sur. le camp de Dommartin-la-Planchette, toute la réserve que commande Valence , grenadiers , dragons , carabiniers, canonniers, se replie sur le gros de l'armée et descend dans la plaine entre Orbeval et l'Auve. Mais la résistance de cette réserve a été, selon le mot de Massenbach, opiniâtre ; les grenadiers n'ont pas flécbi ; les carabiniers, reconnaît Nassau-Siegen, ont essuyé un feu très vif sans éprouver le moindre désordre; l'un d'eux, un officier, égaré dans le brouillard et fait prisonnier, fut amené au roi de Prusse, et l'état-major admira sa
* Goethe est assez obscur sur cette déroute de la cavalerie que commandait son protecteur et ami le duc de Saxe-Weimar ; mais on peut croire Massenbach, i/^»i., 1,83, et Minutoli, der Feldzug, 247, qui, tous deux, emploient, en parlant de la fuite de ce corps de cavalerie, le mot zurUckprallen ; cp. Laukhard, III, 156; Peltier, 54 ; cp. aussi Nassau-Siegen, 353 ; le mot sur les « manteaux blancs » est de Massenbscb.
cette arrivée subite de rennemi ; « j'étais bien loin de croire, dit-il dans son rapport, qu'une aussi grande parlie de Tarmée alliée eût passé par la trouée de Grandpré. » Il comptait réparer dans la matinée la faute de la veille et prendre une meilleure position, celle qu'il prit après la bataille, à Dampierre-sur-Auve et à Voilemont. L'apparition soudaine des ennemis rompait ses desseins. Il n*avait plus le temps de passer l'Auve; c'était exposer l'armée au plus affreux désordre, l'engager au milieu des marais, la livrer à l'adversaire qui la foudroierait sans péril du haut des monticules voisins. Il valait mieux se porter hardiment en avant de l'Auve à la rencontre des assaillants. Bientôt tout est en rumeur dans le camp de Dommartin- la-Planchette ; on prend les armes, on sonne le boute-selle, on plie les tentes, les équipages partent au grand trot par la chaussée de Sainte-Menehould et se retirent à une lieue en arrière de l'aile gauche de Dumouriez.
Mais il y eut durant plusieurs heures de grands encombrements d'infanterie, de cavalerie, d artillerie. Rien n'avait été prévu, raconte le général Pully, les ordres furent envoyés au hasard, et l'armée se rassembla sans qu'on eût examiné ni reconnu la position *. Heureusement le gros de l'armée prussienne ne se mit en marche que très tard et n'avança que fort lentement ; heureusement Deprez-Crassier avec son avant-garde et surtout Valence avec sa réserve empêchèrent Hohenlohe de gagner du terrain. Pendant ce temps, Kellermann cherchait, selon son expression, son champ de bataille.
de huit à onze heures, — et non, comme il voudrait le faire croire, dès cinq heures, — grâce au brouillard et à Timmobilité de l'ennemi. Relisons sa lettre du 21 septembre au ministre de la guerre ; après avoir raconté que Deprez-Crassier s'est replié sur lui en combattant avec valeur et que Valence a longtemps résisté, il ajoute < je me suis aloj's rangé en bataille > ; or Valence s quitté la Lune vers buit heures et demie. Kellermann avance tous ses mouvements pour rendre sa résistance plus longue et plus glorieuse. Il place, par exemple, Texplosion des caissons dans la matinée, parce que, dans l'après-midi, elle dérange, pour ainsi dire, la belle ordonnance de la journée. Il grossit le nombre de ses adversaires, prétend que Clerfayt prit part à Paction et amoindrit considérablement le rôle de Dumouriez et de ses lieutenants. * Mémoire du général Pully (arch. guerre),
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Il se souvenait de la recommandation de Dumouriez, d'occuper, en cas d'attaque, le tertre de Valmy et peuiôtre Siengel, qui se trouvait en personne sur cette hauteur, lui fit-il dire que l'armée du Centre, attaquée à l'improviste, ne pouvait occuper une meilleure position. Il ordonne donc à sa seconde ligne, commandée par Mura tel, de remonter la plaine et de s'établir à la butte du moulin, sous la protection de dix-huit pièces d'artillerie. Le duc de Chartres prend les devants et dirige le mouvement de l'infanterie. Il atteint le moulin vers huit heures. Stengel l'attendait avec impatience, c Arrivez donc, lui crie de loin l'impétueux général, je ne puis quitter ce poste sans être relevé, et pourtant, si je ne devance pas les Prussiens là-dessus — et en disant ces mots, il montrait la côte d'Yvron — nous serons écrasés ici tout à l'heure ! » et, sans perdre un instant, laissant son lufautcrie le suivre comme elle peut, il part au grand trot avec ses escadrons et les deux compagnies d'artillerie volante attachées à l'armée des Ardennes, celles des capitaines Barrois et Hanicque*; il traverse rapidement le village de Valmy et le vallon où coule le Goupré, et s'installe sur le mont d'Yvron pour y demeurer toute la journée \
La droite de Kellermann était couverte par Tavantgarde de Stengel. Mais il fallait pourvoir à la sûreté de sa gauche. Déjà, à la pointe du jour, des hussards de Kôhler, galopant avec audace au milieu du brouillard, avaient traversé la grande route et poussé jusque derrière le quartier-général de Kellermann, au village de Gizaucourt où campait en sécurité le 1®^ régiment de dragons, commandé par le colonel Tolozan. Ces dragons n'avaient eu que le temps de monter à cheval et de sortir du village en abandonnant leurs équipages aux
* La cinquième et la septième batterie à cheval.
* Ces détails, cjui paraissent vrais, sont tirés de la Vie anecdoti'jue de Lnuis-Phtlippe (p. o9-C0^ ; voir d'ailleurs plus loin le mot de Frégeville sur Slen^^el et la fière déclaration de Stengel : « La position de la côte d'Yvron que j'ai choisie. » Kellermann dit, dans son mémoire qu'il avait t trouvé Stengel au moulin de Valmy » ; de môme Botidoux, Esquisse de la carrière militaire de Kellermann^ p. 23-24.
hussards prussiens qui s'étaient retirés aussitôt*. Sur l'ordre de Kellermann, quelques escadrons de chasseurs à cheval et deux bataillons d'infanterie allèrent, au delà du grand chemin, se poster sur les bords de l'Auve et de ITèvre, soit à la ferme de Maupertuis, soit dans le village et le château de Gizaucourt *.
Sa première ligne restait en bataille au camp de Dommartin-la-Planchette. Kellermann ne connaissait pas encore le dessein et les forces de l'ennemi. Avait-il devant lui rarm'ée entière de Brunswick? Les Prussiens allaient-ils l'attaquer avec toutes leurs forces ou n'opérer contre lui qu'une simple démonstration et assaillir Dumouriez en tournant Gizaucourt ? Enfin, lorsqu'il eut la certitude que l'ennemi n'en voulait qu'à son armée, il fit avancer sa première ligne et la rangea, en arrière de la seconde, sur la crête du tertre de Valmy, en appuyant sa droite au moulin, et en plaçant au centre dixhuit pièces d'artillerie.
L'armée française, faisant face aux envahisseurs, s'étend donc en une sorte de demi-cercle, de l'Yvron à Gizaucourt. A droite, sur TYvron, est Stengel, le meilleur des lieutenants de Dumouriez. Au centre, le gros de l'armée de Kellermann se trouve ramassé en deux lignes sur le sommet et les pentes de la butte de Valmy, que défendent trente-six pièces de canon. A gauche, l'avantgarde de Deprez-Crassier et la réserve de Valence, formant Féquerre, occupent la plaine qui s'étend entre le monticule de Valmy et la maison de poste d'Orbeval, et un fort détachement garnit Maupertuis et Gizaucourt, au delà de la grande route.
Kellermann aurait dû poster toute sa cavalerie dans la plaine, où elle aurait soutenu la réserve de Valence et protégé le camp de Dommartin-la-Planchette. Mais il ne semblait avoir d'autre idée que d'entasser pêle-mêle sur la hauteur de Valmy toutes les troupes qu'il avait sous
* Vie aneedotigue de Louis- Philippe, p. 57.
^ Mémoire de Kellermann. Ce détachement fut évidemment tiré de Tavanl-garde de Deprez-Ciassier et de la réserve de Valence, et composé du 1" régiment de chasseurs à cheval, du !•' bataillon d'infanterie légère et d^un bataillon de grenadiers.
la main. « Il fit placer, dit le général PuUy, la cavalerie ' sur la hauteur, en arrière du moulin, à dix pas de Tiufanterie, et ayant derrière elle une seconde ligne de dragons, de chasseurs et de hussards qui se trouvèrent là sans ordre et je ne sais comment ; et, comme hors d'œuvre, il est bon d'observer que le plateau qu'occupait Tarmée amoncelée n'avait ni largeur ni profondeur ; il était entre deux gorges, de sorte qu'il était impossible à rinfanterie et à la cavalerie de se mouvoir et de changer sa position*. »
Mais, de Sainte-Menehould où il semblait inactif, Dumouriez secourait son collègue avec autant d'habileté que de promptitude. Lui aussi avait été surpris par l'attaque de l'ennemi. Il connaissait le mouvement commencé l'avant-veille par Hohenlohe contre Vienne-le- Ghâteau et, croyant Duval en danger, il s'était empressé, dès le 18 septembre, d'envoyer à son lieutenant cinq bataillons de renfort; Duval avait sept mille hommes, « dont moitié d'excellente cavalerie, pour tomber sur les têtes de colonnes prussiennes qui s'aviseraient de vouloir passer la Biesme devant lui » ; il était soutenu par le poste de Florent que Dumouriez avait renforcé de deux bataillons et de deux pièces de position ; il devait achever les abatis qu'il avait commencés, afiu de n'être pas tourné par les bois ^ Le lendemain (19 septembre) Dumouriez, redoutant encore une attaque sur ses derrières, donnait ses instructions au lieutenant général Le Veneur qui commandait l'aile droite de l'armée. Le Veneur avait sous ses ordres le corps de Duval ainsi que i, 4 00 Belges dirigés par le maréchal-de-camp Rosières, et disposait en outre de trois régiments à cheval, le 6« de hussards, le 6^ de chasseurs, le i2^ de dragons, de dix bataillons d'infanterie, de neuf compagnies de grenadiers, des trois compagnies franches des Ransonnets, de Lorient et des Gambretots. Il était chargé « de
* C'est-à-dire la cavalerie proprement dite, celle que commandait PuUy, le 8" (le seul régiment de cuirassiers que complaît alors l'armée française) et le 10« (ci-devant Royal- Cravate) de cavalerie. Cp. Invasion prussienne ^ 209.
* Mém, du général Pully (arch. guerre).
^ Lettre de Dumouriez à Devaux^ 18 sept.
défeudre avec toute Topiniâtreté possible le passage de la Biesme en s'obstinant surtout sur le flanc droit de la Harazée » ; c'était à La Harazée et aux environs qu'il fallait disputer âprement le terrain, et Dumouriez recommandait à son lieutenant de ne négliger aucune ressource, de faire de forts abatis, et de poster partout de bons tirailleurs et du canon. « Tel est le principal objet de l'instruction de M. Le Veneur; sa droite par La Harazée est le point par lequel il ne doit jamais se laisser tourner, pour que Tennemi ne puisse pas pénétrer jusqu'au poste de La Ghalade, par lequel poste, s'il est forcé, les Autrichiens et les émigrés qui sont placés à Varennes et à Clermont, pourraient pénétrer par les bois et prendre à revers les retranchemens du poste de Florent *. »
Tout changeait dans la matinée du 20 septembre; l'armée française était attaquée sur son front, et Kellermann, désormais en première ligne, allait recevoir le choc des assaillants. Dumouriez aida généreusement son collègue. Il commanda à Stengel de se porter à l'extrémité de l'Yvron pour mieux couvrir la droite de Kellermann. Il plaça derrière Stengel seize bataillons formés en colonne, sous le commandement de Beurnonville qui devait se développer sur l'Yvron, si les ennemis tentaient d'attaquer Stengel ou de le tourner. Il envoya quelques escadrons de l'avant-garde de Dillon, sous la conduite de Frégeville, se joindre à la gauche de l'armée de Kellermann*. Lorsqu'il apprit que Yalence avait abandonné la hauteur de la Lune qui demeurait inoccupée, il donna l'ordre à Ghazot de se porter avec neuf bataillons et huit escadrons, sur la grande route, de prendre possession du point le plus élevé de la montée et d'arrêter près de la maison de la Lune l'effort des assaillants. Grâce à ces dispositions, le plateau de Valmy était flanqué de toutes parts, et Kellermann, protégé sur ses deux ailes par les lieutenants de Dumouriez, ne pouvait être débordé.
Dumouriez conçut en outre une manœuvre auda-
1 Instruction à Le Veneur du 19 septembre (Arch. nat. F 7 4598). * Dillon, Compte rendu ^ 36.
cieuse qui fait grand honneur à son génie militaire, mais que lui seul ou Stengel pouvait exécuter. Il s'agissait de tourner la gauche des Prussiens ; douze bataillons et huit escadrons, commandés par le lieutenantgénéral Le Veneur, devaient franchir l'Aisne, au-dessus de la Neuville-au-Pont, et tout en appuyant la droite de Beurnonville, se porter par Berzieux et Virginy sur les derrières des alliés.
En môme temps, il ordonnait à Duval de rassembler ses troupes à Vienùe-le-Chàteau et de traverser l'Aisne, ainsi que Le Veneur, pour tomber sur les bagages des Prussiens, et il formait en colonnes, à Textrémité de sa gauche, une réserve de douze bataillons et de six escadrons, prêts à déboucher sur le grand chemin pour soutenir Kellermann *.
C'est ainsi que Dumouriez passa la matinée du 20 septembre à son quartier général, envoyant de tous côtés des ordonnances et imprimant aux divers corps de son armée leur direction. Les habitants de Sainte-Menerhould, entendant le canon gronder depuis le matin, s'étonnaient que le général en chef ne se rendit pas de sa personne sur le champ de bataille, et Dumouriez ne sortit de la ville qu'à dix heures*. Mais les dispositions qu'il avait prises étaient sagement conçues et sauvèrent Kellermann.
V. Cependant Tavant-garde prussienne restait immobile près de la ferme de Maigneux. Le major Massenbach, suivi d'un officier russe, le comte de Forstenbourg, se dirige vers la Lune. Forstenbourg, aimable compagnon, chevaleresque, toujours le premier au feu, était le fils naturel de Brunswick, et, comme disait Massenbach, le Vendôme de cet Henri IV *. Les deux officiers arrivent à la grande route, devant l'auberge. « Que de chemin nous avons fait, s'écrie Forstenbourg en riant, nous voici dans la lunel » La maison offrait l'aspect le plus affreux.
» Dumouriez, J/V>n., I, 289-292.
* Buirette, Bist. de Saint e-Menehoutd^ II, 608.
* Forstenbourg avait snrvi en France dans les dragons de Schomberg (17* dragons) ; cp. Lettres de Grimm à Catherine II, 1886, p. 433.
Le toit était criblé de boulets, et les tuiles brisées jonchaient le sol. Des blessés français gisaient sur la route et dans les fossés. Un d'eux attira Tattention de Massenbach ; c'était un jeune officier d'artillerie, au regard intelligent et fier ; il avait les deux jambes fracassées. Le major, ému de pitié, le fit transporter dans l'auberge.
Lors même qu'on ne connaît pas le pays, remarque l'officier prussien, il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carte pour se convaincre de l'importance de la Lune K Ce point, le plus élevé de la route, domine en eftet tout le terrain d'alentour. Une artillerie, postée à la Lune, peut à la fois balayer le grand chemin qui s'étend à ses pieds et prendre en flanc le tertre de Valmy situé sur la gauche *.
Massenbach et Forstenbourg jugèrent qu'il fallait occuper la Lune sur-le-champ avant un retour ofi'ensif des Français. Forstenbourg court demander les instructions de Hohenlohe. Massenbach se rend près du général Wolfradt et lui propose de faire avancer les bataillons de fusiliers. Bientôt Forstenbourg revient au galop et annonce à son ami que le prince de Hohenlohe est allé audevant du roi et de Brunswick pour presser la marche de l'armée. Le major, suivi de Forstenbourg, part à la recherche de Hohenlohe. Mais le brouillard ne s'est pas encore dissipé ; les deux officiers s'égarent, et lorsqu'ils rencontrent le prince, le gros des troupes prussiennes arrive sur le plateau de Maigneux et se met en bataille. Enfin Massenbach peut se faire écouter; il montre qu'il est nécessaire de se saisir de la Lune au moins avec un bataillon et une batterie. Forstenbourg appuie sa proposition avec chaleur. Brunswick se rend aux raisons du major et le charge de s'établir à la Lune avec un bataillon et deux batteries. Deux aides-de-camp courent aussitôt chercher, l'un, le bataillon des grenadiers de Kenitz, l'autre, la batterie de Menz ; Massenbach se met lui-même à la tête de la batterie de Decker.
Mais, tandis que le major prussien prenait les ordres
^ Massenbach, if /m., I, 84.
* Massenbach, id, et Stri^ntz, Zeitsehrift fÛr Kumt, Wissenschaft und Gesckichte des Krieges, 1831, V, 99,
du général en chef, Dumouriez commandait à Ghazot d'occuper la hauteur. Ghazot était parti du camp de Braux ; il suivait la grande rouie, il dépassait Orbeval et gravissait la rampe qui mène à la Lune. Mais lui aussi perdit un temps précieux ; au lieu d'exécuter sur-le-champ l'ordre de Dumouriez, il envoya demander l'avis de Kellermann. Les Prussiens eurent le temps d'arriver. Massenbach avait pris les devants. Il voit les troupes de Ghazot qui s'approchent et montent rapidement la chaussée. « Encore quelques instants, iJt-on dans ses mémoires, et non seulement nos batteries étaient perdues, mais toute l'armée prussienne était attaquée sur son flanc droit — et battue 1 G'est à un fil de soie que tient le destin des armées et des États ! » Il ordonne à la colonne de doubler le pas; Kamecke, qui commandait le bataillon des grenadiers de Kenitz, fait battre la charge; les artilleurs fouettent leurs chevaux et débouchent au galop sur la hauteur. Les batteries de Decker et de Menz auxquelles s'est jointe, de son propre mouvement, la batterie du capitaine Meyer, sont mises en position. Massenbach place sur la route les deux pièces du bataillon de Kenitz. Toute cette artillerie tire à mitraille sur l'assaillant, et les tambours de Kamecke ne cessent de mêler leur roulement au bruit du canon. En même temps, parait, à droite de la chaussée, entre la Lune^ et l'Auve, en avant de l'étang de Somme-Ru, le vieux Wolfradt avec ses dix escadrons ; c'était, dit Massenbach, le Deus ex machina, et son mouvement fut décisif. Ghazot renonce à s'emparer de la hauteur ; ses troupes, mitraillées sur leur front par trois batteries et menacées sur leur flanc gauche par les hussards de Wolfradt, se replient sur Orbeval, linfanterie en désordre, la cavalerie « lentement et avec gravité » *. Ghazot s'établit entre Dampierre et Gizaucourt, en arrière et à gauche de la réserve de Valence '.
* Langsam, gravitâtisch (expression de Massenbach).
* Massenbach, Mem.^ I, 88 ; Galerie des caractères prussiens, 176 ; Minuloli, der Feldztig^ 249 ; Témoin oculaire, II, 100. Massenbach eut en récompense l'expectative d'une riche prébende dans le canonicat de Mindea, et le capitaine dartillerie Decker, l'ordre pour le mérite.
VI. Pendant que Massenbacli prenait possession de la Lune, l'armée prussienne arrivait sur le champ de bataille en deux colonnes, Tune commandée par le duc de Brunswick et le roi, l'autre, par Kalkreuth. Elle avait quitté Somme-Tourbe et Somme-Suippes vers huit heures du matin, en laissant brûler derrière elle les grands feux qu'elle avait allumés dans la plaine. Elle marchait, comme l'avant-garde, à travers la brume et la pluie, sans rien voir autour d'elle, lentement, péniblement, arrêtée à tout instant. Mais on entendait le bruit du canon, et les soldats avaient reçu l't^rdre de préparer leurs armes et de charger leurs fusils *.
Enfin, peu à peu toutes les brigades arrivèrent sur le plateau de Maigneux. L'armée s'arrêta derrière l'avantgarde et fit face à la fois au mont d'Yvron et à la butte de Valmy. Sa droite s'appuyait à la grande route et sa gauche à la Bionne. Il était midi lorsque toutes les dispositions furent achevées. Le brouillard se déchirait peu à peu. Le roi, Brunswick, Nassau-Siegen, les officiers de rétat-major se portèrent en avant pour reconnaître la position de l'ennemi. Mais bientôt le dépit, Tétonnement, l'embarras se peignirent sur tous les visages. Voilà les troupes qu'on croyait trouver en défaut et surprendre dans la confusion d'une retraite -précipitée ! Elles acceptaient la bataille, et les unes sur les hauteurs, les autres dans la plaine, attendaient avec un courage ferme et tranquille le choc de l'adversaire! Nassau-Siegen, le prince royal, Goethe ont retracé le spectacle inattendu qui frappait leurs yeux. Les Français, dit Goethe, s'étaient postés dans une sorte d'amphithéâtre et montraient le plus grand calme et la sécurité la plus profonde V Leur armée, rapporte le prince royal, s'étendait sur les deux flancs de la hauteur de Valray qui domine tout le terrain; ses deux ailes paraissaient un peu repliées, et, en avant d'elle, une cavalerie nombreuse se tenait dans la plaine *. Nous vîmes, écrit Nassau-Siegen, l'infanterie française formée sur la hauteur du moulin
' Eémin,^ 158 ; Témoin oculaire, II, 81.
* (joethe, Camp, dt France, 90.
3 E^min., 158.
de Valmy, et es hauteurs en arrière étaient aussi couronnées de troupes ; le camp de Dumouriez, entre Moiremont et Dommartin-la-Pianchette n'était pas défendu, mais on voyait au nombre des troupes sous les armes, qu'il avait renforcé Kellermann, dont la cavalerie était dans la plaine entre le moulin de Valmy et la rivière d'Auve, et se trouvait soutenue par l'infanterie dont les villages étaient remplis K
Qu'allaient faire les Prussiens ? L'état-major était unanime : il fallait attaquer avec toutes ses forces la butte de Valmy; c'étaient là qu'on voyait le plus de monde ; c'était là qu'on devait marcher et jeter le désordre ; les Prussiens avaient pour principe d'attaquer toujours le point le plus fort de la position ennemie V Massenbach proposait d*assaillir en môme temps le mont d'Yvron, où Ton apercevait une très forte batterie qui prendrait les Prussiens en écharpe dans leur attaque sur le moulin. Mais on lui répondait qu'il suffirait de tenir en échec la batterie de l'Yvron en lui opposant une batterie d'égale puissance *.
De tous ceux qui parlaient de donner bataille, Nassau- Siegen était le plus ardent. Ses discours respiraient Timpatience des émigrés, leur mépris pour les armées de la Révolution, leur hâte d'en finir avec la guerre méthodique de Brunswick et de tout décider par un coup de hardiesse. Il soutenait qu'on avait devant soi des troupes indisciplinées et qu'eu les chargeant avec vigueur, on les mettrait aisément en déroute. Il assurait que l'armée de ligne qui faisait face aux Prussiens n'était qu'un ramas de fédérés poltrons et de volontaires sans expérience. Pourquoi, disait-il, occuper la Lune ? Laissons aux rebelles une voie de retraite ; soyez sûrs que les Parisiens prendront la fuite, s'ils ont l'espoir de rejoindre Luckner par la route de Ghâlons. Il prétendait même qu'en avançant une batterie sur un point qu'il désignait, elle « prendrait en flanc toute la ligne ennemie et qu'au
* Nassau-Siegen, 353.
* Une mission en Prusse (Toulongeon), 200.
' Massenbach, Mém.^ I, 85, et II, 137 ; il assure que Grawert « vota d'abord pour l'attaque >.
bout d'une demi-heure, elle Taurait enfilée et foudroyée K y>
Mais Brunswick ne partageait pas les illusions de Nassau-Siegen. Il ne cessait d'observer, la lorgnette à la main, la position de l'adversaire. Il songeait qu'il avait fait un détour de douze lieues pour ne pas attaquer les Islettes. Irait-il attaquer Valmy, plus abordable, il est vrai, que les Islettes et plus exposé au feu de l'artillerie, mais garni d'une armée nombreuse et résolue ? Avait-il assez de monde pour vaincre ? Il ne voyait, dit Caraman, que la disproportion entre ses forces et celles qui lui étaient opposées, et toutes ses observations révélaient ses inquiétudes *. Tantôt il demandait conseil à l'un et à l'autre, à son quartier-maître général Gruber, au chef de l'état-major Grawert, môme à Nassau-Siegen. Tantôt il se portait seul ou presque seul en avant des troupes, et on le vit, accompagné de Gruber et de Nassau, s'avancer, en défendant qu'on le suivît, jusqu'à la hauteur la plus voisine du moulin, à quatre ou cinq cents toises des Français *.
Le roi de Prusse était aussi perplexe que son généralissime. Que de fois pourtant il avait craint que l'ennemi ne se dérobât 1 Que de fois il avait souhaité de toucher au terme de la lutte, de tenir ensemble Dumouriez et Kellermann, d'écraser d'un seul coup les forces de la Révolution ! Le jour qu'il attendait ardemment était venu. Mais le souverain, si impétueux, si désireux de se battre, avait perdu sa fougue coutumière. Comme Brunswick, il fixait ses regards sur la position de l'armée française ; comme lui, il paraissait inquiet et préoccupé; comme lui, il poussait des reconnaissances sur le plateau, seul, se consultant, délibérant avec lui-môme. Son fils le voit s'arrêter sur un petit tertre ; il court à lui et demande ce qu'on va faire ; mais le roi reste silencieux. Les aides-de-camp que le jeune prince interroge, répondent qu'ils ne savent rien ; les uns haussent les épaules,
* Nassau-Siegen, 354-355.
^ Caraman, 15.
^ Nassau-Siegen, 355.
â04 VALMY
les autres prennent un air grave et « font un visage allongé* ».
Enfin, vers une heure, Frédéric Guillaume s'arrache à son indécision et donne l'ordre d'attaquer ; il s*est convaincu que la butte de Valmy est le point capital où doit se porter tout TefTort, et que le succès de la bataille dépend de la prise du moulin.
VII. L'artillerie de l'armée, dirigée par Tempelhof, s'était déjà jointe à celle de l'avant-garde. Cinquantequatre bouches à feu établies sur le plateau formaient comme un arc de cercle autour des Français. Elles couvraient, de môme qu'à MoUwitz, le front de l'armée, en restant néanmoins assez près des troupes pour ne pas redouter une brusque attaque de l'ennemi.
Mais Tempelhof n'a pas su profiter des ondulations du sol ; myope, contraint de se servir sans cesse de la lorgnette, il ne peut tout voir à la fois et embrasser d'un seul coup d'œil le champ de bataille. Une des batteries est cachée dans un fond, en face d'un monticule, qui dérobe aux artilleurs la vue de l'adversaire, et les oblige de tirer par élévation*. D'ailleurs, Tempelhof, savant officier et grand théoricien, ne sait pas garder son sangfroid au milieu du danger ; enflammé et comme hors de lui dans la chaleur de l'action, il court d'une pièce à l'autre, grondant et rudoyant ses officiers. Il avait eu l'idée d'emmener les deux batteries de mortiers que commandait le capitaine Mauritius ; il apostrophe durement Mauriiius, lui reproche d'avoir mal placé ses mortiers^ et les place plus mal encore *.
Cependant l'armée prussienne se déploie en arrière et à droite de la Lune. L'avant-garde quitte la position
1 Bémin.. 158.
* Minutoli observe que le feu des Prussiens était dirigé de bas en haut. « von unten nacn oben i.
* Massenbach, Mém., I, 86. Nassau- Siegen, 354. Cp. sur le caractère violent et emporté de Tempelhof les Mémin. du prince royal, 15G et i68 ; il ne cessait de gronder et de tempêter, et à Valmy, dit Massenbach, « er war tumultuarisch, er tobte ». Scharnhorst, visitant Berlin, entendait dire aux officiers de l'artillerie que Tempelhof n'était pas maître de lui un jour de bataille. (Max Lehmanu, Scharnhorst, 1886. 1, p. 36.)
qu'elle occupait depuis le matin et se porte un peu plus à gauche, en face du moulin de Valmy. Ses chasseurs se dispersent en tirailleurs et s'abritent dans les plis du terrain, en avant de l'artillerie. Derrière les chasseurs et l'artillerie se placent les trois bataillons de fusiliers Renouard, Ernest et Mûfïling; derrière les fusiliers se développe le gros de l'avant-garde en deux colonnes d'attaque ; à la première se trouvent un bataillon de Wolframsdorf, deux bataillons de Vittinghoff et les deux régiments de Kleist et de Hohenlohe ; à la seconde sont deux bataillons de Kenitz et un bataillon de Borch.
L'armée royale se forme derrière l'avant-garde en deux lignes. La première ligne comprend les six régiments de Schônfeld, de Budberg, de Romberg, de Thadden, de Woldeck et de Brunswick ; la seconde, que commande Je prince royal, est composée des trois bataillons de Herzberg, de deux bataillons de Borch et d'un bataillon de Vittinghoff. La cavalerie se masse sur les ailes ; cinq escadrons de Wolfradt et dix escadrons de Bayreuth à la gauche, et les dragons de Schmettau à la droite de l'avantgarde ; les régiments d'Ilow et de Tschiersky à la gauche, et les régiments de Lottum, de Normann et de VVeimar à la droite du corps de bataille. Cinq escadrons de Wolfradt, soutenus par le bataillon des grenadiers de Kenitz, restent immobiles près de la Lune ; les deux régiments de hussards d'Eben et de Kôhler franchissent la route et font face à Gizaucourt '.
Les aides-de-camp du roi portent à tous les chefs de brigade l'ordre de se mettre en mouvement. Les portedrapeaux s'avancent pour marquer l'alignement des files. On n'entend sur tout le front de bataille que les mots : <'. Portez arme ! en avant marche ! » Le lieutenant-colonel Manstein accourt au galop vers le prince royal : « L'attaque est résolue, lui dit-il, tout ira bien. »
L'infanterie entière s'ébranle en bon ordre, au bruit des tambours. On n'avait jamais vu de troupes se mouvoir si facilement ni se déployer avec autant de précision sur un champ de bataille. Rien de plus beau et de plus
1 Voir la planche I du joli < Plan de la canonnade de Valmy » j exécuté par Minutoli, à la fin de l'ouvrage der FeUzug,
imposant, raconte Nassau-Siegen, on eût dit qu'on se trouvait à une manœuvre de Polsdam bien compassée; jamais je n'avais plus fermement cru à une victoire, et ce spectacle eût exalté Tâme la plus froide *. L'ardeur des officiers et des soldats s'était réveillée ; ils oubliaient les fatigues de la veille ; le prince royal, montrant aux grenadiers de Brunswick la butte de Valmy, affirmait qu'il ne s'agissait que de gravir, comme aux grandes revues de Magdebourg, le Butlerberg près de Côrbelilz, et les soldats lui répondaient par un sourire confiant*.
VIII. Il faisait un grand vent ' et la petite pluie pénétrante qui tombait depuis le matin n'avait pas cessé. Mais la canonnade, ébranlant l'atmospbère, ne tarda pas à dissiper les nuages, et le plus beau soleil, écrit Caraman, vint éclairer cette journée qui devait être trop fatalement décisive pour nous *. Les mouvements se dessinaient à tous les yeux avec netteté, et, de la butte du moulin, on découvrait parfaitement les deux armées ^. Déjà l'inquiétude avait saisi quelques-uns de nos bataillons. Les soldats se troublaient en apercevant devant eux cette infanterie prussienne si célèbre et si redoutée. Sauraient-ils résister à ces troupes depuis si longtemps
1 Nassau-Siegcn, 3o4-3oo.
^ Caraman, 11) ; Goethe, S4 ; Jîemin., liiS ; Sirantz, 97 ; Gaudy, 18; « Pendant cette canonnade, l'ennemi manœuvrait derrière ses batteries, on le voyait marchant paisiblement en colonnes et en bel ordre, et, lorsque la tête de la colonne lut à la hauteur du viUa^re de La Chapelle, il se mit en bataille, présentant un front de deux lieues d'étendue depuis la pointe d'Yvrou jusqu'au dessus de La Chapelle. • (Mémoire de Goberl.)
3 Lettre de Kellermann à Servan, du 21 septembre (arch. guerre), • un vent violent qui nous donnait au nez ».
* Caraman, jHém., 15; comp. Goethe, 89, et R(fmin,, IGO.
' Mot de Belliard, Mém., I, 76. Cp. le mémoire de Kellermann; ce dernier dit que l'inlanterie prussienne formait trois colonnes : Tune à gauche, se dirigeant sur le village ; l'autre au centre, poussant vers le moulin ; la troisième, à droite, un peu en arrière, servant de soutien aux deux autres et s'avançant vers la maison de poste d'Orbeval, sans toutefois se compromettre, et pour n'agir que selon le succès des deux autres colonnes.
victorieuses, si bien disciplinées, et animées d'un orgueil qu'excitait encore la présence de leur roi ?
Mais Kellermann, calme et imperturbable, forme, rapidement ses troupes en trois colonnes d'un bataillon de front ; il leur commande d'attendre les assaillants sans tirer un seul coup, et de les charger à la baïonnette dès qu'ils auront gravi la hauteur; il met son chapeau, surmonté du panache tricolore, au bout de son épée qu'il élève en l'air, et s'écrie : « Vive la nation ! » L'armée entière lui répond : « Vive la nation! Vive la France! Vive notre général! » Ce cri se fait entendre sur toute la ligne de bataille et se répète pendant plusieurs minutes, il se mêle au bruit du canon et aux airs entraînants de la musique qui joue le Ça ira ; il exalte les âmes. Les soldats, saisis d'enthousiasme, élèvent leurs chapeaux sur leurs baïonnettes et leurs sabres ; « qu'ils nous attaquent, se disent-ils les uns aux autres, et ce sera le plus beau moment de notre vie I * »
On lit dans les relations françaises de la bataille que les cris poussés par l'armée de Kellermann arrêtèrent les Prussiens. Ils avaient quelque chose de barbare, assure sérieusement un des meilleurs historiens delà campagne, et ne sont plus d'usage chez les peuples civilisés ; ils étonnèrent l'ennemi et ralentirent son ardeur*. Il est peu vraisemblable que les Prussiens aient été intimidés par les clameurs de l'adversaire. Mais ce qu'ils virent avec surprise, ce fut l'attitude fière et déterminée de l'armée française qui formait une masse imposante et restait inébranlable, comme certaine de sa force. Ils ne croyaient pas livrer un combat long et disputé ; ils comptaient qu'à leur approche et après quelques volées
* Arrh. guerre. Mém. de Kellermann ; lettre à Servan, du 21 sentembre ; lettre à Clavière [Gazette de France du 2 octobre) ; lettre ae Levavasseur, aide de camp de Kellermann, à Carra {Ann. patriot, du 30 septembre) , lettre d*un capitaine {Patriote français^ 3 octobre). Le colonel Miot assure que c Kellermann, par ce beau mouvement de former ses troupes en colonnes par bataillons pour se précipiter à la rencontre de Tennemi, montra une résolution ferme et brillante > .
* Tableau historique^ II, 115 ; Toulongeon dit aussi que cette saillie nationale étonna l'ennemi (II, 331). Mais pas un Prussien, témoin de la canonnade, ne parle des cris des Français.
de canon, les patriotes céderaient îe champ de bataille. Nos attaques, déclarait superbement MôUendorff, ont lieu par plusieurs décharges générales ; puis nous marchons, et notre infanterie, étant la plus maniable et la plus aguerrie, fait aisément ployer l'infanterie opposée '. Douze cents mètres séparaient encore les deux armées*. Mais c'étaient les Prussiens et non les Français qui commençaient à se déconcerter et à perdre leurs rangs. Les canonniers de l'armée du Centre ne cherchaient plus, comme auparavant, à démonter les pièces de l'ennemi. Ils essuyaient le feu de l'artillerie prussienne, sans lui répondre *, et, impassibles, ne visaient que Tinfanterie qui, jusque-là hors de portée et de prise, s'exposait de plus en plus à chaque pas qu'elle faisait en avant. Bientôt les boulets tombent au milieu des colonnes d'attaque; quelques-uns parviennent même jusqu'à la réserve; mais c'est surtout au milieu de l'avantgarde et dans le centre de la première ligne, parmi les bataillons de fusiliers et les régiments de Hohenlohe et de Kleist, que l'artillerie française exerce ses ravages. Ecoutons un des témoins de cette canonnade, un de ceux que son nom obligeait à la bravoure, le prince royal de Prusse, le même qui disait aux soldats quelques minutes auparavant qu'il ne s'agissait que d'une parade. (( Je courus au régiment de Thadden et j'échangeai quelques paroles avec les officiers, lorsque nous entendîmes sifller de très près des boulets, et l'un d'eux tomba au milieu du huitième peloton. Aussitôt on vit tomber sur le sol trois mousquetaires et un tambour de la compagnie du colouel Hundt ; ils avaient les cuisses et les jambes fracassées, et poussaient des gémissements lamentables. Je me tournais de leur côté, mais dans le même instant un autre boulet tombe tout près de l'endroit que je venais de. quitter, au milieu du quatrième
* Une mission en Prusse (anonyme), 355.
* « Deux mille à quinze cents pas » (Minuloli, der Feldzug^ 250) ; « quatre cents toises » {Exposé de la conduite de Kellermann^ 10); lavant-garde prussienne, dit Strantz, était à environ douze cents pas de l'ennemi.
' Remarque de Favé, Histoire et tactique des trois armes, p. 157 et 159.
peloton, et blesse deux hommes de la compagnie du major Massow. J*avoue que ce spectacle m'ébranla fort et que mon cœur se mit à battre étrangement. On ne pouvait voir sans une extrême tristesse les blessés qu'on menait derrière Tarmée et qui presque tous avaient été mortellement atteints. Le lieutenant Brodzynski, du bataillon des fusiliers d'Ernest, avait eu les deux cuisses traversées, et ses soldats l'avaient transporté pendant près de mille pas, non sans violentes secousses ; je le reconnus et je plaignis son sort ; il me pria instamment de lui donner une voiture parce que ses souffrances étaient insupportables, et je le fis porter dans la chaise du major Derschau *. »
Brunswick, persuadé que Tattaque serait à la fois meurtrière et inutile, arrêta la marche de ses troupes. L'infanterie avait à peine parcouru deux cents pas; elle reçut l'ordre de faire halte. Elle ne se replia pas, comme on l'a raconté ; Frédéric-Guillaume mettait son honneur à ne pas reculer devant Tarmée des rebelles. Les soldats demeurèrent où ils étaient, immobiles, les uns murmurant contre Brunswick, les autres approuvant sa résolution, tous recevant les boulets français avec un courage résigné.
IX. La canonnade reprit des deux parts, plus nourrie, plus serrée encore qu'auparavant. Brunswick, n'osant enlever de vive force le moulin de Valmy, essayait au moins d'ébranler l'adversaire par le feu de son artillerie, et ce feu, dit Kellermann, était le plus soutenu qu'on pût voir. Quoique peu favorablement placées par Tempelhof, les batteries prussiennes faisaient un grand mal aux Français, parce que le moulin à vent leur servait de point de mire. Celles de l'aile droite, établies en avant du cabaret de la Lune, quoique les plus éloignées, tiraient avec le plus de succès ; elles battaient en flanc le tertre de Valmy, et leurs projectiles fichants venaient assez souvent éclater dans les rangs de l'armée de Kellermann *.
« R^min., 159.
* Nassau-Siepjen, 354 ; Stranlz, 99. La distance du moulin de Valmy à la maison de la Lune est de 2,500 mètres environ,
YALMT. 14
21Û YALIIY
Mais rarlillerie française rendait coup pour coup, et ne cessait de tirer avec une justesse, une précision, une rapidité qui surprenaient rennemi. On était déconcerté, rapporte Garaman, en voyant les Français, non seulement manœuvrer avec ensemble et prendre militairement leur position, mais répondre à notre feu par un feu non moins bien dirigé K Strautz prétend que leurs obus rataient souvent ou éclataient dans l'air; mais le prince royal n'entendit pas sans frémissement le sifflement de leurs boulets; Ils sont tous lisses et polis, dit-il, et arrivaient: sur nous avec un bruit particulier et strident que n*ont pas les nôtres '. Gœthe assistait pour la première fois à une bataille. Désireux de tout connaître, même la fièsrre du canon, 11 quitta les rangs du régiment de "Wielmar qui n'était nullement exposé, poussa jusqu'à la maison de la Lune, où des projectiles français venaient tomber parfois» sur les débris de la toiture, puis, tournant à gauche, courut témérairement sur le front de la première ligne au milieu des boulets, a Le bruit qu'ils font, rappelait-il plus tard, est bizarre ; on dirait à la fois le bourdonnement d'une toupie, le bouillonnement de l'eau et la voix flûtée d'un oiseau. Bientôt je pus remarquer qu'il se passait en moi quelque chose d'extraordinaire; mais je ne "puis exprimer que par des images la sensation que j'éprouvais. On croit être en un endroit très chaud, et il semble qu'on se sente entièrement pénétré de la même chaleur et comme en parfaite harmonie avec l'élément qui vous entoure. Le regard ne perd rien de sa force et de sa netteté , mais le monde prend, pour ainsi dire, une teinte rougeâtre et parait absorbé dans cette fournaise. Voilà dans quel sens on a pu parler de la fièvre du canon. Il est néanmoins remarquable que l'angoisse qu'on ressent se communique seulement par les oreilles ; car le tonnerre du canon, le sifflement et le fracas des projectiles à travers Tair, sont la cause véritable de. cette sensation *. »
Pendant que le poète s'engageait. audacieusement dans
* Caraman, Mém,^ 15.
2 Rémin., 159.
3 (iœlhe, Camp, de France, 91-92.
la région des boulets, les officiers prussiens allaient et venaient au milieu de leurs soldats et leur recommandaient le courage et le sang-froid. Le vieux colonel Paczynsky, qui souffrait de la goutte et se faisait traîner en voiture depuis quelques jourè, parut à cheval devant son bataillon en disant qu'en un pareil moment il ne pouvait rester en arrière. Le roi de Prusse était le plus intrépide de tous. Il se promenait au petit pas, d'un air calme et assuré, sur le front de la première ligne et au milieu de Tavant-garde. Les soldats du régiment de Kleist baissaient la tète pour laisser passer les boulets : « Vous n'avez pas honte, cria Frédéric-Guillaume, regardezmoi, qui de vous donne autant de prise aux boulets? », et il vint se placer devant le premier rang, immobile sur son cheval, offrant sans crainte sa haute stature aux projectiles. Voyez, disait un officier à ses hommes, voyez ce vieux soldat qui ne craint pas pour sa peau ; nous serions de bien mauvais Prussiens si nous avions peur * !
Mais l'intrépidité des généraux français égalait celle du roi de Prusse. Kellermann était à cheval, près du moulin, dans l'endroit le plus dangereux, en avant du régiment de cuirassiers. A ses côtés se tenaient les deux fils du duc d'Orléans, le duc de Chartres qui commandait une brigade de cavalerie composée du 14» et du n® régiment de dragons, et sou jeune frère, le duc de Montpensier, qui servait d'aide-de-camp à son aîné ; « les princes français ne m'ont pas quitté, écrivait Kellermann, et se sont montrés au mieux; Chartres a déployé un grand courage, et Montpensier, un sang-froid que son extrême jeunesse rend encore plus remarquable * ». Les deux chefs de l'artillerie de l'armée du Centre, le lieutenant -général d'Aboville et le maréchal-de-camp Senarmont, dirigeaient le feu des batteries. Linch, Muratel, PuUy exhortaient l'infanterie et la cavalerie; la
1 Hémin., 160; Caraman, 15; Nassau-Siegen, 355; Lombard, Lettres, 317; Laukhard, III, 166; Témoin ocuL, II, 92: Peltier, 54 ; Dampmartin, Quelques traits^ 421, et Mém., 302 : « il longe à pas lents le front de la ligne, adresse des paroles d'encouragement, et au plus fort du feu, Ifi sourire reste sur ses lèvres ».
» Lettres du 21 septembre.
212 VALMT
contenance des nôtres, dit Pully, était superbe, et les rangs se serraient à mesure quMls étaient éclaircis par le canon. Senarmont eut son cheval tué sous lui. Le lieutenant-colonel du 5^ bataillon de grenadiers réunis, Lormier, fut mortellement blessé ; ses soldats s'empressaient autour de lui, pour le relever et lui témoigner leur douleur ; a mes amis, leur répondit-il, demeurez à votre poste, je meurs content, la cause de la liberté triomphera*. » Kellermann faillit périr; son cheval fut atteint par un boulet qui perça sa schabraque et déchira le bas de sa capote. Une députation des régiments vint le prier de ne pas s'exposer davantage ; mais il donnait l'exemple à ses troupes, et il a remarqué lui-môme que sa propre fermeté contribua plus que tout le reste à l'incroyable fermeté de son armée. Nous avons tremblé plusieurs fois pour la vie de notre général, lisons-nous dans une lettre d'un de ses soldats, il a eu son cheval tué sous lui et, pendant huit minutes qu'il est resté à pied, quinze à dix-huit boulets sont tombés à ses côtés*. Dumouriez arrivait vers cet instant à la butte du mou* lin « au fort de l'affaire et dans le feu le plus vif ». On le vit s'entretenir froidement avec son collègue, au milieu des projectiles qui pleuvaient autour de lui; vous connaissez sa valeur, mandait Kellermann à Servan, c'est tout dire. Mais Dumouriez avait autant de clairvoyance que de bravoure. Il vit aussitôt que Kellermann avait pris une position trop resserrée et commis une grande faute en négligeant de se maintenir sur la hauteur de la Lune; il jugea que Brunswick n'oserait pas attaquer et, certain du dénouement de l'affaire, il revint à son camp où il attendit le résultat de l'expédition qu'il avait confiée à Le Veneur ^.