Valpéri
A peine arrivé à Paris, je fus entouré des Navarrois. Varville, Houdéisse, ïyvarlan , tous mes hôtes de Valpéri, étaient réunis à L'endroit où je débarquai. Ce fut à qui nie serrerait dans ses bras. Puis, les compliments
et les accolades échangés, Varville me dit :
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— Pardieu , chevalier, tu ne ressembles point, j'imagine, à ces bourgeois qu'on prendrait, au sortir d'un voyage qui les a tirés de leur coquille, pour des phoques ou des marsouins sortis de l'eau, tant ils ont l'air ébaubis et mettent de temps à respirer. Ton esprit, j'en suis certain, est tout aussi bien dans son assiette que si tu ne venais pas de changer à la fois de pays et d'existence. Donc, nous espérons que dès aujourd'hui tu passeras la soirée avec nous. Tu as rencontré, nous le savons déjà, et assez maltraité, nous le savons aussi, un bizarre personnage dont on est très occupé en ce moment, le comte de Malipoli. Ce comte de Malipoli vendra peut-être bientôt des élixirs sur les places de villages ; mais, à l'heure qu'il est, on l'accueille dans les salons, et le meilleur monde se divertit de ses sortilèges. Il faut te dire que le goût du jour est au merveilleux. On ne
s'entretient plus que d'apparitions et de magnétisme. Nos roués lisent leurs billets doux pat l'estomac, et soupent avec Cléopàtre. On \<>us promettait au siècle dernier, pour rendre une invitation séduisante, de vous faire trouver avec Lambert et Molière ; voyez un peu la belle merveille! vous montrer deux de vos contemporains. Dernièrement la marquise de Bélizane annonçait, aussi pour une soirée qu'elle devait donner, un poète et un musicien ; mais le poète était Homère, et le musicien Orphée. On n'entend point parler d'une seule réunion où la sorcellerie ne joue un rôle; donclecomte de Malipoli, qui est le plus audacieux, le plus amusant, le plus inventif des sorciers, est aussi l'homme le plus répandu de tout Paris. Ce soir, il vient chez Tessan. et, par une faveur particulière que nous devons à son estime pour Ips Navarrois, il évoquera Satan on personne. C'est une con-
k MEMOIRES
juration qu'il n'a faite encore, assure-t-il, que pour des têtes couronnées. Lucifer doit se montrer à nous dans l'appareil de sa royauté. J'espère, chevalier, que tu voudras faire ta cour à Sa Majesté infernale.
— Oui certes, répondis-je, j'aurai un plaisir immense à voirie vieux roi de l'abîme, et même, s'il se peut, à l'entretenir. Je défie qui que ce soit d'attendre la soirée de M. de Tessan avec une curiosité plus impatiente que la mienne.
Le fait est que, sans avoir beaucoup de confiance dans la fantasmagorie annoncée, je bridais du désir de me rencontrer avec le comte de Malipoli. Tout ce que je reconnaissais de charlatanisme évident chez ce personnage n'empêchait point les derniers mots qu'il avait prononcés de tenir mon esprit en éveil, dans une mystérieuse attente. Il me
tardait d'apprendre de lui ce que chaque jour il répétait, disait-il, au flegmatique Murtius. C'est une vieille sottise des poètes que de représenter la vérité toute nue; elle est, au contraire, d'habitude cachée sous toute sorte d'accoutrements bizarres qui rendent ses traits confus et difficiles à démêler. Pourquoi, parmi des paroles extravagantes et vides de sens, ne se trouverait-il pas quelques paroles profondes et révélatrices sur les lèvres de ce jongleur?
Après s'être donné rendez-vous à dix heures, les Navarrois se séparèrent. 11 était huit heures à peine ; je proposai à Varville, qui seul ne m'avait pas quitté, de souper à cette heure honnête, comme de simples bourgeois, au lieu d'attendre l'heure ardente et fantasque de minuit. Excepté les entretiens avec les femmes, il n'y a pas ici-bas de causerie
confidentielle et animée sans la présence des flacons. On dressa une table dans ma chambre, et quand je fus assis en face de Varville :
— Mon cher vicomte, lui dis-je, tu sais mon goût pour les choses extraordinaires. Ce Malipoli a trouvé moyen de me causer une préoccupation réelle. Dis-moi sérieusement, je t'en prie, quel est cet homme et d'où vient-il ? A son costume et à son langage, je l'ai pris d'abord pour un marchand d'orviétan; puis il lui est échappé certaines paroles qui ont soudain bouleversé toutes mes opinions sur sa personne. A-t-il raconté la manière dont il m'a abordé ? D'où peut-il me connaître? Que suis-je pour lui? Que signifient ces marques de respect dont il m'a accablé? Crois-tu qu'il y ait en lui fourberie, démence, ou science véritable d'un mystère que je m'efforce en vain de pénétrer ?
— Mon ami, me répondit Varville, tu sais que je suis le doute incarné. Si je ne nie point le merveilleux, il s'en faut de beaucoup que j'y aie foi. Rien ne m'étonnerait moins que de rencontrer un soir, par un Claude lune, l'ombre de Samuel Grispaler, tu sais, ce juif don! je t'ai parlé, qui s'est pendu de désespoir parce que sa femme me rendait sons main les pistolesqu'il m'extorquait. Mais je ne trouve pas déraisonnables en aucune façon les opinions que soutenaient, il y a quelquesannées. les philosophes du café Procope sur Dieu et l'ame, ou, pour me servir de leur langage, M. Delètre et Javotle. Je ne déciderai donc point si le comte de Malipoli est un fou, un fripon, ou un sorcier; mais je te dirai simplement tout ce que je sais sur lui. Il se prétend gentilhomme des Étals Romains, et il raconte que, proscrit par le saint père pour ce qu'il y a dans son art de pro-
fane et de défendu, il a trouvé l'accueil le plus hospitalier chez les souverains du nord. Il a montré le fantôme de* Pierre-le -Grand à l'impératrice Catherine, et celui de Frédéric Barberousse à tous les petits princes d'Allemagne. Il est certain qu'à Paris on l'a fort bien reçu. Ses arcanes ou ses tours, c'est à toi de choisir entre ces deux noms, ont répandu un peu de mouvement et de variété parmi les passe-temps si monotones et si connus des réunions dites de plaisir. On ne peut point lui contester certaines qualités très précieuses; si ses discours ampoulés, remplis d'un fatras de rhétorique, sont d'un effet choquant, surtout pour des oreilles accoutumées au parler négligent des gens de cour , il a une verve d'imagination qui communique à tous les esprits une chaleur expansive. Ni les places de Naples, ni celles de Venise, n'ont jamais vu un improvisateur plus
habile à jeter autour de ses auditeurs , avec sa voix , son geste , son regard , les mirages de sa cervelle. Je ne vois pas trop ce que je pourrais ajouter sur M. de Malipoli. Tu as dû voir avec lui un grand benêt, aux cheveux roux, à la taille carrée et aux yeux de faïence; c'est une sorte de Thomas Diafoirus germanique qu'il appelle Murtius. Ce Murtius est le fils d'un astronome qui habite, je crois, Nuremberg.- 11 le traite comme son élève; mais je doute que cet apprenti sorcier atteigne jamais à la hauteur de son niaîlre. 11 est impossible devoir plus maladroit animal. 11 sent l'odeur de la pipe comme un cocher, marche sur les robes des femmes, écrase le pied des hommes, s'endort et ronfle dès qu'il est assis, enfin, a besoin de toute la faveur dont jouit le comte pour ne point se faire jeter à la porte des maisons où on l'introduit.
Ici Varville s'arrêta.
— Voilà, dis-je alors, qui satisfait ma curiosité d'une façon bien imparfaite. Tu oublies, vicomte, la plus importante de mes questions. Quels rapports existent entre moi cl M. de Malipoli ? Si tu ne veux pas prendre sur toi de m'aider à éclaircir cette matière par une opinion qui te soit personnelle, faismoi connaître au moins ce qu'il t'a appris.
— Ce sera , mon très cher, fort peu de chose. Le comte de Malipoli m'a parlé sur toi avec toutes sortes de réticences et dans le plus ténébreux des langages. Tout ce que j'ai compris, c'est qu'il avait un immense désir de te voir, et qu'il te regardait comme un être d'une nature supérieure. En cela, chevalier, tu penses qu'il ne m'a pas surpris. Ce qui m'eût fait éprouver de l'étonnement,
s'il ne m'était point presque impossible d'être étonné, c'est une certaine phrase qui lui est échappée aujourd'hui même à ton sujet : « — Dans quel pays avez-vous donc été, mon aimable sorcier? lui a dit devant moi Houdéisse , en le rencontrant au Palais- ^-^ Royal ; je vous ai aperçu aujourd'hui au ~*\ond d'une chaise de poste toute constellée >J|e taches de boue. Gomment n' avez-vous j rpf>int pour voyager un tapis merveilleux , ■^ j 5m char attelé de colibris, quelque machine >• «TVnagique fendant l'espace aussi vite que la -^S pensée? » — « Ma foi, lui a répondu Malipoli, je reviens dans un équipage trop brillant encore pour la malencontreuse expédition dont je sors. Celui que vous attendez, vous savez bien? celui que vous appelez le chevalier de Valpéri : je me suis approché de lui, je l'ai salué, et il n'a point voulu me reconnaître. » — « Parbleu , je
crois bien ! s'est écrié Houdéisse, il ne vous a, je crois, jamais vu. » — « Allons, comte, ai-je dit à mon tour, que signifient ces singulières paroles ? existe-t-il quelque lien magnétique entre vous et Valpéri ? De grâce, expliquez-nous ce mystère?» — *Ah! reprit aussi Lot Malipoli , je ne sais point quel est l'enragé follet qui sert de guide à mon esprit. Je fais tout ce que je ne devrais pas faire et dis tout ce que je ne devrais pas dire. Ces mots n'avaient point de sens ; messieurs, oubliez-les. » — Et il s'est éloigné en nous criant : — « À ce soir ! » — Dans quelques moments, chevalier, tu le verras toi-même, et tu pourras tenter de lui arracher le secret que tu es si avide de posséder.
J'entrais, une heure après cette conversation avec Varville, chez le duc de Tessan. La
plupart des Navarrois et quelques gentilshommes de leurs amis étaient arrivés déjà. Le duc de Tessan recevait dans les petits appartements de son hôtel; ces petits appartements se composaient d'une suite de pièces dont les murailles et le plafond étaient de laque. On eût dit l'intérieur de quelque boite enchantée, destinée à servir de prison à un génie. Je me souviens d'un vieux coffre de laque devant lequel je passais des heures tout entières quand j'étais enfant. Je ne sais rien qui provoque plus la rêverie que ces champs d'ébène, où se dessinent, en traits d'or, des monstres chimériques, des figures grotesquesde mandarins, et de folles maisons aux toits bordés de clochettes.
Le duc de Tessan était vêtu avec une suprême élégance. 11 avait réellement grand air. Le velours, la dentelle, les broderies et
l'imposante blancheur de la poudre s'accordaient à ravir avec l'éclat de son visage et la dignité de son port. Un de ses bras était en écharpe. Le matin même en sortant, par caprice, il avait fait franchir une barrière à un cheval anglais qu'il montait pour la première fois; le cheval l'avait jeté contre un arbre, et il s'était presque démis le poignet. Cet accident ne devait point l'empêcher, le jour suivant, d'aller courir le sanglier dans les bois de Versailles. M. de Boufïlers, qui a tant fait parler et parlé lui-même de seschevaux, n'eut jamais, pour la race chevaline, passion si vraie et si vive que le duc de Tessan. Ce brillant Navarrois conservait à pied la grâce hardie que donne l'habitude du contactante ces natures fantasques, frémissantes, emportées, nerveuses , qui sont communes aux jolies femmes et aux purs-sangs.
Tessan m'accueillit avec l'amitié la plus dé-
DU BARON DE VALl'KIU. 13
monstrative et me conduisit dans la pièce du fond, celle où le comte de Malipoli devait faire ses conjurations. Je m'assis sur un sopha de velours cramoisi, entre Perveines, qui se regardait mélancoliquement dans un petit miroir de Venise qu'il portait toujours sur lui, et Houdéisse, dont l'esprit était évidemment eu voyage à travers les pays de chinoiserie oilèrls à la vue de tous côtés.
Au bout de quelques instants, M. de Malipoli arriva. Son costume de voyage n'était rien près de celui dans lequel il apparut. Son habit de velours moucheté d'argent rappelait ces machines peintes en rouge et semées de pièces d'acier qu'on emploie pour éblouir les oiseaux. 11 traînait derrière lui Murtius, qui s'avançait la démarche posante et le regard étonné; puis deux personnages dont les figures m'étaient complètement inconnnes :
un petit homme aux formes ramassées , qui portait une basse dont le manche dépassait son front de deux pieds, et une grande jeune fille, qui marchait d'un pas de fantôme, enveloppée d'un long voile sous lequel étaient masqués ses traits.
Dès que le comte de Malipoli m'aperçut, il s'avança vers moi et me salua avec la plus respectueuse politesse , mais sans aucune de ces démonstrations excentriques dont il avait été si prodigue lors de notre entrevue de l'hôtellerie. Il était facile de deviner un homme qui se repentait d'une expansion intempestive, et avait résolu de se contenir. Je lui fis le sourire le plus gracieux, et, lui tendant la main :
— Je vous demande pardon, M. le comte, m'écriai-je , de l'abord loup-garou que j'ai eu pour vous hier au soir. Vous excuserez, je l'espère, un voyageur fatigué, de mauvaise
humeur et qui n'avait point l'honneur de vous connaître. Tout ce qu'on m'a ditde vous aujourd'hui me fait désirer, avec la plus vive ardeur, une amitié que vous sembliez disposé à m' offrir.
Le visage du comte, à ces avances, s'éclaira d'une joie visible, et je surpris même dans ses yeux un regard furtif de triomphe qu'il lançait à l'impassible Murtius; mais toutefois il ne me parut point disposé à sortir de la réserve où il s'était évidemment renfermé de parti pris. Après quelques paroles de compliments tout-à-fait banales, il s'éloigna de moi sur l'appel de Tessan, qui vint lui dire :
— Ah çà! cher comte, tous les élus sont réunis ; ne serait-il point temps de commencer vos opérations magiques? Ne faites point trop souffrir les curiosités qui vous entourent.