II
M. de Malipoli s'inclina devant le duc en signe d'acquiescement à sa demande. Puis il fit disposer à côté l'un de l'autre deux grands fauteuils, où se placèrent l'homme à la basse, son instrument entre les jambes, et la femme au costume de revenant. Ces préparatifs achevés, il se tourna vers l'auditoire, et, d'une voix qui me rappela tous les doutes que son aspect m'avaient inspirés :
— Messieurs, dit-il, vous allez entendre un concert tel qu'aucune oreille mortelle, j'ose le dire, n'en avait encore jamais entendu jusqu'à présent. La fameuse basse de sainte Cécile, où se cachait un chérubin, n'était que la viole d'un ménétrier de village près de l'instrument que le signor Italo va faire parler, et, quant au gosier de la signora Febbricosajemetsau défi tous les rossignols cachés dans les forêts de l'Arcadie de lutter avec ses
accords. Qu'est-ce, messieurs, me demandere/.-vous peut-être, que le signor Italo? Oi Test-ce que la signora Febbricosa? Si vous le permettez, je préviendrai votre curiosité par deux récits aussi succincts que possible.
«J'habitais à Rome un galetas, où je vivais sous un nom supposé, pour éviter les persécutions du pape. In soir que je veillais sur l'œuvre d'un philosophe arabe, à la clarté d'une mauvaise lampe, j'entendis frapper à ma porte. J'ouvre, et je me heurte contre une basse qui semblait marcher toute seule ; derrière cette basse , cependant, je distinguai d*abord deux jambes, puis un homme tout entier. Cet homme était le musicien que vous avez sous les yeux, le signor Italo. Cet honnête virtuose avait sur les traits l'empreinte du plus profond désespoir. Quand il
aurait eu sur les lèvres l'impression d'un baiser donné à des lèvres de morte, il n'aurait pas été plus pâle. « Seigneur, dit-il en » tombant à mes genoux et en les embras- » sant, je sais qui vous êtes, je connais cette * puissance qui attire sur votre tête les per- » sécutions, et c'est en elle que j'ai mis ma » dernière espérance. Maudit soit, ajouta-t- » il, après une pause de quelques instants, » en frappant sur sa basse, le cardinal Ba- » rocci, qui m'enleva à la garde des trou- » peaux de mon père pour attacher ma vie » à cet exécrable instrument ! Dès mon en- » fance j'avais eu du goût pour la musique; » un jour, le cardinal Barocci, en se pronie- » nant dans la campagne où je menais paître » mes brebis, m'entendit racler un vieux » violon, héritage d'un mendiant aveugle de » mes amis, dont j'avais recule derniersoupir. » Ce violon étant beaucoup trop grand pour
» moi, je l'avais placé entre mes jambes, et » en jouais comme d'une basse. Le cardinal » fut enchanté de la façon dont je maniais » l'archet. Il obtint de mon père qu'on me » confiât à ses soins, m'emmena au palais » Barocci, et me fit apprendre l'instrument » pour lequel je semblais né. Aussitôt qu'un » homme fait pour la guerre a ceint une » épée, les idées de sang et de mort s'empa- » rent de sa cervelle : il rêve combats, villes
• incendiées, montagnes de cadavres; il sent » enfin son âme livrée tout entière à l'im- » périeuse maîtresse que chacun rencontre » ici-bas dans la passion à laquelle l'a des-
• tiné le sort. Quand on eût placé entre mes » mains ce monstre de bois à la voix de si- » rêne, qui tantôt m'obéissait et tantôt se » révoltait contre moi, mon àme fut trans- » formée. Je n'attachai plus, comme autre- » fois, mon bonheur à un habit neuf et à un
» beau temps pour les jours de fête; mes cha- » grins et mes joies, toute mon existence, » dépendirent de l'être mystérieux qui fré- » missait sous mes doigts. Un accord m'enle- » vait au ciel, et un accord me précipitait » dans des spirales plus ténébreuses que celles » de l'enfer du Dante. Je connus le martyre des » amants asservis à des beautés capricieuses. » Parfois, lugubre comme un trépassé qui » revient regarder sa maison à la clarté des «étoiles; parfois, joyeux comme un enfant » qui sort de l'école au coucher du soleil ; » sans cesse distrait, souvent emporté, je » devins un compagnon d'une humeur » inexplicable pour quiconque n'était point » initié aux secrets d'une nature d'artiste. Mon » respectable protecteur, le cardinal Ba- » rocci , avait l'oreille très juste et ne man- » quait point de goût; c'était certainement » un dos prélats les plus véritablement con-
» naisseurs de toute l'Italie; mais ce qu'il » comprenait de la musique n'allait pourtant » point jusqu'à pouvoir lui faire comprendre » un musicien. Mes bizarreries, dont il ne se » rendit point compte, lui furent intoléra- » blés. Un jour que , désespéré d'avoir vaine- » ment passé une matinée entière à poursuivre » un son qui s'obstinait à me fuir, je refusai » de jouer à un de ses repas, il me fit jeter à » la porte par ses laquais. Me voilà dans les » rues de Rome avec ma basse. Hors d'état de » pourvoir aux soins matériels de ma vie , je » restai trois jours couché en plein air et ne » songeant point à prendre de nourriture. Je » me souviens que, pendant ce temps, la pour- » suite, toujours plus passionnée, toujours » plus irritante , du son auquel je songeais » quand on m'avait chassé du palais Barocci, » fut la seule préoccupation de; mon cerveau » enliévré. Le soir du troisième jour, j'avais
» le délire. Des religieux me ramassèrent sur » une marche d'église qui me servait de >. couche; on me porta dans un hospice. » Je restai quatre mois entiers à rêver no- ) tes fausses qui m' entr' ouvraient , comme » des griffes d'acier, le tympan des oreilles, » ou célestes accents qui m'entouraient de » nuages parfumés d'ambroisie, entre des » draps où s'étaient déjà tordus vingt corps » devenus des cadavres. Enfin , un matin , il » se trouva que j'étais guéri, ou du moins » qu'un grand homme noir, qui avait l'air de » la mort ayant changé pour une canne son » antique faux, et s' étant vêtue de noir chez » un fripier, le jurait sur sa conscience. Sans » une pièce de monnaie dans ma poche, le » cerveau hébété, les jambes chancelantes, » ma basse pour unique ressource, on me » conduisit dans la rue. Je crois être encore » à cet instant, qui, du reste, n'est pas bien
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» éloigné de nous. Contrairement à son ha- » bitude, notre atmosphère était piquante ; » quelques bourgeois , lutines par des zé- » phyrs aigre-doux, passaient à de rares in- » tervalles, le nez dans leur manteau ; je » m'assis sur une des bornes, qui étaient » placées à la porte même de l'hospice, et je » me mis à jouer de la basse pour tâcher de » gagner un morceau de pain. Hélas ! j'eus » bien vite oublié le but pour lequel je jouais. > 0 surprise ! ù douleur ! sous mes doigts » alourdis, ma basse ne rendait plus un son » qui ne blessât mon oreille; aigres ou per> sants, chacun des accords que tirait mon » archet malencontreux me causait une im- » pression de colère et de douleur. Il me » semblait que j'évoquais une bande de sor- » ciers, dont les voix fêlées me répondaient » tour à tour. Pendant huit jours, seigneur, » j'ai souffert d'infernales tortures, espérant
» en vain, chaque matin, entendre sortir du » maudit coffre de bois, où mon bonheur est » enfermé, un son qui me fît renaître à l'es- » pérance. Enfin une inspiration soudaine » m'est venue : j'ai entendu parler de votre p puissance, et un de vos amis, car vous avez » des amis en grand nombre , parmi ceux » mêmes dont vous ignorez le nom, m'a in- » diqué votre retraite. Vous avez, m'a-t-on » assuré, rendu l'ouïe à des sourds et la pa- » rôle à des muets ; ne pourriez-vous point, » soit en touchant mes doigts, soit en tou- » chant ma basse, me rendre ce que mon » instrument ou moi nous avons perdu, le ■n don divin de l'harmonie? »
» J'eus pitié de l'état où je vis ce pauvre homme, et, lui parlant avec douceur :
» — «Mon cher ami, lui dis-je, votre confiance » en moi me touche, et je me sens un grand
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» désir de ne point la tromper. Malheureu- » sèment mon pouvoir, quoique bien au- » dessus de celui qui d'ordinaire est le par- » tage des hommes, a cependant aussi ses » limites. Je puis rappeler du néant où elle » semble enfouie cette harmonie que vous » pleurez; mais vous ne pourrez plus en jouir » dans les mêmes conditions qu'autrefois. » C'est seulement dans l'état du magnétisme » que vous recouvrerez votre talent ; dès que » la lumière de la vie réelle remplacera, pour » vos yeux, la lumière chaude et caressante » du rêve, la voix qui vous charmait se bri- » sera. »
» — « Un amant qui a perdu sa maîtresse, s'é- » cria ïtalo, ne bénirait-il pas encore le des ■ tin s'il lui était permis de revoir dans le » monde des songes celle qu'il ne doit plus » rencontrer ici-bas ? Je vous remercie d'à-
» vance, mon digne bienfaiteur ; de grâce, ne » retardez pas le prodige que votre art peut » accomplir. »
» J'obéis aux vœux du musicien. Je commençai par diri ger sur sa basse les flots sacrés de ce tout-puissant fluide qui sert d'atmosphère au monde représenté ici-bas par chacune des cervelles humaines. Quand l'instrument fut rempli de ces précieuses ondes , je magnétisai l'artiste à son tour; puis, sans le réveiller, je plaçai entre ses mains l'archet, je mis le violoncelle entre ses jambes, et je lui ordonnai de jouer. Alors, messieurs, j'entendis les accords que vous allez apprécier tout à l'heure. Le talent d'italo lui était rendu à une puissance centuple de celle qu'il avait jamais atteint ; mais le pauvre artiste ne pouvait plus en tirer profit sans mon secours. J'ai cru devoir compléter mon
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bienfait en rattachant à ma personne. »
M. de Malipoli s'arrêta un instant après ce récit; puis, se tournant vers la femme voilée qu'il avait appelée dona Febbricosa :
« — Messieurs , continua-t-il , vous allez entendre une histoire qui est le pendant de celle queje viens de vous raconter. La jeune fille que vous voyez n'a que dix-huit ans , quoiqu'elle compte déjà nombre d'événements dans sa vie. Sa famille est une des plus nobles de Naples. Son père la mit dans un couvent , pour assurer toute sa fortune à l'ainé de sa race , suivant le tyrannique usage qui règne encore dans presque toute l'Europe, à la honte de la civilisation. La malheureuse enfant n'avait point d'amour mi-éclos au fond du cœur; ce ne furent point tendres propos , serrements de mains et langoureuses œillades qu'elle regretta sous
les grilles ; mais elle avait une passion pour l'opéra. La musique de nos grands maîtres , les gosiers merveilleux de nos virtuoses, avaient produitsur sa jeune cervelle une ineffaçable impression. Elle-même avait voulu apprendre àchan ter, ets'était découvert, un jour, un talent presque égal à ceux qui la jetaient dans le ravissement. Ce talent faisait son désespoir dans le monastère où on l'avait confinée. L'abbesse de son couvent, qui était à moitié sourde, ne goûtait que le serpent et quelques basses-tailles de chantres. Claudia, c'était le nom de notre triste nonne , n'avait jamais une occasion d'exercer sa voix, et ne pouvait prendre qu'un médiocre plaisir aux concerts qui charmaient madame la supérieure. Chaque soir, quand arrivait l'heure où elle montait d'habitude en carrosse avec sa mère pour se rendre au théâtre Saint-Charles, elle allait se confiner dans sa cellule, et elle pas-
DO BARON DE VALl'ÉM. .il
sail là de longs instants à pleurer, demandant au Ciel, à travers ses larmes, de lui faire entendre encore une fois, une fois seulement , la voix de lenor du signor Acazzio, qui a l'air de s'échapper des lèvres d'une ondine, et la voix de basse du signor Tonnario, qu'on jurerait sortir de la poitrine gonflée d'un triton. On sail quelle! fureur les passions prennent dans la retraite des cloîtres. Claudia voulut, sa destinée entière dût-elle être perdue par ce caprice , retrouver un soir le bonheur qu'elle goûtait à l'opéra. Si les murs des couvents sont hauts, les échelles de soie en revanche s'y balancent souvent. Le monastère où était notre recluse avait un grand jardin qui donnait sur une rue déserte. A la tombée d'un jour d'hiver, une nonnain, que ne tourmentait point l'amour delà musique, mais bien le véritable amour, l'amour par excellence, celui qui fait rougir les joues des
jeunes filles et rend tièdes les plumes d'oiseaux; unenonnainentrepritde s'enfuir avec un galant par-dessus la grise muraille de ce jardin. Un hasard conduisit Claudia dans l'allée où se passait l'enlèvement. Elle vit sa compagne de captivité gravir les premiers degrés d'une fragile échelle, qui rampait sur la surface verdie et lézardée du mur. La pauvre enfant crut qu'une bonne fée voulait accomplir son désir. Elle s'approcha de la fugitive, que son aspect avait rendue immobile et tremblante :
» — « Ma chère sœur, dit-elle en saisissant sa » robe, laissez-moi retourner dans la vie avec «vous. »
» Les amoureux sont gens pitoyables. La nonne que Claudia suppliait lui fit signe de la suivre, et le cavalier qui attendait dans la rue, l'épée à la main, le feutre sur les yeux,
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l'apparition de sa belle, vit surgir au haut de la muraille deux religieuses au lieu d'une. Ce cavalier était un fort galant homme; il se mit aux ordres de la beauté dont il avait été à son insu le libérateur. Claudia trouva dans son logis des vêtements qui lui permirent de quitter l'habit claustral. Dès qu'elle fut débarrassée des coiffes de lin, de la robe de bure, de tout l'accoutrement monastique, elle remercia le couple dont l'amour l'avait si bien secondée, et, sans vouloir accepter aucune offre nouvelle de service, ellecourut au théâtre Saint-Charles. Elle se blottit dans une loge grillée, et, pendant quatre heures tout entières, elle prit un bain d'harmonie. Quand vint le moment où les derniers accords de l'orchestre s'éteignirent, et où la toile, en tombant, lui enleva le monde enchanté qui avait suspendu toutes ses facultés excepté celle de la jouissance, Claudia ii. *
comprit dans quelle situation elle s'était jetée. Alors une idée soudaine s'empara de son esprit. Les chanteurs qu'elle avait entendus venaient d'annoncer qu'ils donnaient ce soir-là leur dernière représentation. Une querelle entre leur directeur et l'intendant des plaisirs de Sa Majesté napolitaine les obligeait à quitter le royaume, ils partaient le lendemain même pour Venise. Claudia résolut d'émigrer avec eux. Elle se fait indi quer, en proie à une exaltation qui anéantit sa terreur, la partie du théâtre qu'habite le signor Plotini, le directeur de la troupe. A travers mille corridors, où glissent des nymphes en robes courtes, des princesses en manteaux dorés et des damoiseaux en habits de soie, on la conduit à un cabinet, d'où s'échappent de joyeux éclats de rire. Elle entre et se trouve devant le signor Plotini, qui, dans ce moment, au milieu d'un groupe
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d'acteurs, plaisante la signora Fausta, la plus habile chanteuse et la plus éblouissante beauté de toute l'Italie, sur son faible pour un joueur de cymbales, à la taille voûtée cl aux genoux cagneux. Au milieu de tous ces inconnus vêtus d'étranges costumes , qui se livrent à une bruyante gaîté, la pauvre nonne reste tout interdite. Mais son courage, qui un moment s'est affaissé, se relève.' (L> nouveau. Elle va droit à Plotini, se jette à ses genoux, lui raconte tout haut son aventure, et le prie en grâce de l'engager dans sa troupe, pour qu'elle puisse voyager en sûreté. Heureusement il n'y avait que des acteurs dans la chambre où la nonnain tenait ces imprudents discours. M. le duc de Siroccio, un des amis du père de Claudia, qui disputait Fausta au cymbalier, venait de partir pour aller voir danser un menuet chez l'ambassadeur de France. Les artistes, surtout
quand ils vivent par bandes, ont une façon assez hardie dépenser et d'agir ; les lois de la société ne leur en imposent guère. L'idée de venir en aide à une religieuse exaltée n'effaroucha aucun des gens qui étaient là. Claudia n'eut point à se repentir de sa confiance. Ce fut à qui s'empresserait de la rassurer et de lui offrir son appui. On la fit chanter sur-le-champ, et on trouva sa voix ravissante. La signora Fausta, qui était une excellente créature, se vantant d'avoir et ayant en effet un cœur auquel était inconnue l'envie, l'embrassa sur les deux joues en l'appelant diva. Huit jours après cette scène, Claudia débutait sur un des théâtres de Venise.
» Il semblait que l'ancienne nonne dût être au comble de ses vœux ; car tous les soirs elle chantait , et les derniers accords de sa voix se perdaient toujours dans des salves
d'applaudissements ; mais ceux qui sont descendus dans l'ombre des cloîtres ressemblent a ceux qui sont descendus dans l'ombre delà mort, ils ne peuvent point jouir de la lumière à laquelle ils sont rendus avec l'esprit calme des gens qui n'ont jamais été privés de la chaleur et de la clarté du jour. Ils croient continuellement sentir l'effrayante haleine des fantômes qui les ont effleurés dans les ténèbres. 11 reste à leurs pieds une poussière qu'ils ne peuvent point secouer, et sur leur front une marque ineffaçable qui les épouvante. Sous la robe pailletée de la chanteuse, Claudia était poursuivie par les pensées qui avaient soulevé son sein quand il était emprisonné dans le noir corsage de la robe monastique. Derrière la rampe du théâtre , entre les festons dorés des coulisses, elle retrouvait les spectres qui s'allongeaient sur les mure blanchie de sa cellule. Cet état habituel
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de terreur, joint aux fatigues de la vie théâtrale, eut bientôt altéré sa santé. Sa poitrine fut attaquée, et, comme elle mettait dans son jeu , qu'elle s'obstinait à ne point interrompre, une ardeur fébrile, elle reçut du public le nom de dona Febbrkosa , que je lui ai conservé. Un moment arriva cependant où il fallut qu'elle se résignât à quitter la scène. Les accords qu'elle tirait de son gosier étaient toujours' brillants et purs ; mais ils faisaient monter le sang sur sa bouche et la rougeur de la fièvre sur ses joues. Un soir, à la fin d'un de ses rôles, elle s'évanouit. Plotini exigea qu'elle s'abstînt de chanter. Cette défense, au lieu de lui être salutaire, porta surle-champ son mal aux dernières extrémités. Après les plus violentes des crises, elle revint cependant à la vie; mais elle y revint, comme ltalo , sans le compagnon divin qui est pour tout artiste ce qu'Eurydice était pour Orphée,
elle y revint privée de son talent , que la morl avait gardé en la rejetant. C'est alors qu'a son tour elle eut recours à ma science ; elle connaissait l'histoire du joueur de basse ; elle me demanda de recouvrer sa voix aux mômes conditions que lui. J'exauçai sa prière , et cette fois encore je complétai mon œuvre, en ne me séparant plus d'une créature qui ne pouvait subsister que par m<>i.
» Maintenant, messieurs, vous connaissez la vie dusignor Italo et celle de la dona Febbricosa. Dans un instant vous jugerez s'ils méritent ce que la science a fait pour eux. »
Dès qu'il eut achevé son discours, le comte de Malipoli commença ses opérations. Ce fut d'abord le musicien Italo qu'il se mit à magnétiser. Italo avait une tète carrée le long de laquelle descendait, en mèches plates, une véritable chevelure de pâtre. Son teint avait
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la couleur de la terre brûlée qu'il avait foulée dans son enfance en menant paître ses troupeaux. Dans ses yeux , trop grands pour ses paupières , on découvrait cette expression de lassitude et d'extase que donne l'usage de l'opium. Italo fut en peu de temps plongé dans l'état magnétique. Ses yeux ne se fermèrent point ; mais tout le monde crut voir s'y glisser les nuages d'une vapeur enivrante au sein de laquelle se noya son regard.
Italo magnétisé , ce fut au tour de la dona Febbricosa. M. de Malipoli enleva le voile blanc dont était enveloppée la jeune fille, et l'on vit une frêle figure, éclairée par un regard extatique comme celui d'Italo, aux contours un peu longs , et au teint de cette transparence particulière que produisent les maladies de poitrine. Quand la pale créature eut reçu dans tous ses membres le fluide magné-
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tique, M. de Malipoli prit sa main droite et la plaça dans la main gauche du joueur de basse i puis il s'éloigna des deux artistes à une distance de quelques pas , attacha un instant sur eux un regard plein d'une volonté énergique, et enfin fit tout à coup de sa main jetée brusquement en avant un signe impérieux.
Alors commença un concert tel que nul certainement ne l'attendait, malgré les promesses du comte de Malipoli. Les accents de la dona Febbricosa, éclatants de pureté et de fraîcheur, rappelaient la rosée et le matin. On entendait une de ces voix qui retentissent dans le ciel quand il se colore des clartés de l'aube. Les sons qu'Italo tirait de sa basse faisaient songer aux échos harmonieux cachés dans les profondeurs des cavernes. C'était la libre et triomphante gafté des cieux ,
se mêlant aux tristesses terrestres ; le mélancolique murmure de la mer et de la forêt, répondant aux joyeux accords qui voltigent entre les parcelles lumineuses de l'air.
La musique qu'exécutaient ces deux étranges virtuoses était semblable à leur talent par sa beauté , à leur condition par sa bizarrerie. C'était , à ce que nous apprit plus tard le comte de Malipoli , le fragment d'un grand poème musical, composé par un artiste de Wittemberg sur la malédiction dont fut frappée la nature après le triomphe du serpent. Le morceau que nous faisaient connaître ltalo et Febbricosa renfermait la plainte de la Terre à l'Aurore, après la première nuit que la révolte d'Adam lil peser sur l'univers. Suivant le maestro germanique, les amours de la Terre avec le Jour étaient sans interruption avant le péché des hôtes de l'Éden.
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Ce fut quand le fruit fatal eut été arraché à l'arbre de \ Le que la nuit et ses terreurs vinrent pour la première fois troubler leurs continuelles fêtes.
J'ai trouvé quelque grandeur à cette pensée ; on ne peut nier qu'elle ait fourni au musicien de Wittemberg une scène d'un puissant effet; seulement je suis sûr, madame, que vous avez peine à comprendre comment une busse pouvait chanter un duo avec une voix de femme. Quelle langue un instrument et une créature vivante parlaientelles pour s'enlendre? Dans celte difficulté, que tout le monde trouva vaincue, se développait l'originalité du maître. L'artiste allemand avait tenté d'assimiler le gosier humain aux instruments, c'est-à-dire, de lui faire rendre des accords dégagés de toute parole. Les roulades de la cantatrice avaient le même
sens, vague et sans limites , que les accents de la basse. Aucune phrase rimée ne leur imposait son frein. Le comte de Malipoli disait, au sujet de cette innovation qu'il approuvait fort : « Les mots qui veulent chevaucher sur » les accords me font l'effet de gnomes lourds » et maladroits qui voudraient traverser l'air » sur des parfums de fleurs et des rayons de » soleil. »
Des transports d'enthousiasme éclatèrent de tous côtés quand la dona Febbricosa et le signor ltalo eurent cessé leur concert. Puis on se mit à deviser sur les singulières histoires que le comte de Malipoli avait racontées, ltalo inspirait un intérêt général ; mais Tessan, qui avait une sœur dans un couvent de carmélites , trouvait fort mauvais qu'une nonne devînt chanteuse d'opéra. En tout , nôtre hôte* qui donnait très peu, comme tous
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ses frères les Navarrois , dans les songeries philosophiques, désapprouvait le ton de Malipoli.
— Pourtant, me dit-il à l'oreille après quelques plaintes confidentielles, j'aime beaucoup mieux voir ce cher comte dans le parti des philosophes que dans le nôtre. C'est en vain qu'il étale à mes yeux d'incontestables merveilles, je crois toujours voir sortir de sa poche le bout d'un rouleau d'élixir contre les maux de dents.
Malgré la musique extraordinaire dont mes oreilles venaient d'être frappées , malgré la scène nocturne de l'hôtellerie, enfin, malgré mon désir de trouver autre chose qu'un charlatan dans le plus puissant des magnétiseurs , je ne pouvais m'empêcher de partager les idées de Tessan.
— Ma foi , répondis-je au duc, j'attends ,
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pour juger M. de Malipoli , l'issue de sa dernière opération. Il nous a promis de nous montrer le diable : si vraiment il me fait trinquer avec un être qui ne soit pas, comme le démon de Gil Blas, un archer de la Sainte- Hermandad, mais bien le véritable monarque des enfers , ayant sur ses traits le sceau de sa royauté , je deviens le plus fanatique partisan du gentilhomme romain ; sinon , partagé entre son joueur de basse et sa chanteuse qui le défendent , sa perruque et son habit pailleté qui l'accusent , je resterai sans opinion arrêtée sur lui , m'en remettant du soin de m'éclairer aux hasards de l'avenir.
Tandis que je parlais ainsi, le comte de Malipoli mettait tout sens dessus dessous dans les appartements de Tessan , pour son opération diabolique. Il écartait les meubles , et se faisait apporter un immense réchaud sur le-
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quel Murtius plaçait un vase d'argent, comme ceux d'où s'échappent d'ordinaire les llaim m s bleues du punch.
D'une longue fiole qu'il tira de sa poche , et qui me fit sur-le-champ songer au rouleau d'élixir dont venait de parler Tessan, il secoua dans ce vase quelques gouttes d'une liqueur violette, et aussitôt l'atmosphère se remplit d'une odeur étrange, d'une odeur qui n'avait rien de commun avec celle d'aucune essence ni d'aucune fleur, qui flattait les sens, mais leur causait en même temps une sorte d'irritation douloureuse ; en un mot , qui rappelait ces airs de musique dont on souffre et dont on ne peut se lasser.
Même ceux des assistants chez qui la sensibilité nerveuse était le plus émoussée éprouve rent une sorte de malaise à la fois cruel et charmant, comme celui qui précède l'at-
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tente d'une coupable volupté. Italo et Febbricosa, qui étaient sortis de leur sommeil magnétique, immobiles et silencieux derrière leur maître, promenaient autour d'eux leur regard rempli de mystérieuses ivresses. Il n'était pas un esprit qui ne se livrât aux fortes et secrètes jouissances d'une curiosité prête à fondre sur sa proie. Mais, tout à coup, le réchaud de Malipoli se renversa, et le magicien poussa un grand cri semblable à celui qu'appelle sur leslèvres une douleur soudaine.
— Je devais savoir que tu ne viendrais pas, puisqu'il est là, dit-il, avec un ton de désespoir. Puis, se tournant vers Tessan : Ah ! mon cher duc, ajouta-t-il, que de fautes j'entasse depuis vingt-quatre heures ! Il n'est rien qui indigne plus les esprits que des conjurations auxquelles ils ne peuvent pas obéir.
Et, sans vouloir entendre aucune parole de
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consolation, le comte de Malipoli, suivi de Murtius, du joueur de basse, etdedona l;ebbricosa, se précipita vers la porte. Je le suivis jusque dans la rue; et là, le saisissant par son habit :
— De grâce, m'écriai-je, M. le comte expliquez-moi ce que vos dernières paroles veulent dire. Je me suis aperçu du regard que vous avez jeté de mon côté en disant : il est là ; déjà, quelques phrases qui vous sont échappées, lors de notre rencontre sur la route, semblent m'impliquer dans je ne sais quel imbroglio magique. S'il y a entre vous et moi un mystère, je veux à toute force en être instruit. M. de Malipoli me prit les mains, et peu s'en fallut, je crois, qu'il ne les portât à ses lèvres.
— Je suis, dit-il, le plus passionné de vos serviteurs; mais, je vous en supplie, ne m' in -
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terrogez pas, car je broierais ma langue entre mes dents plutôt que de vous répondre. Ne me priez pas, vos prières me jettent dans la confusion ; ne me menacez pas, vos menaces ne feront que me plonger dans un inutile désespoir. Croyez à mon dévouement, à mon respect, et résignez-vous au mystère. Le mystère est inséparable de tout ce qui est grand, redoutable et glorieux.
Pendant près d'une année, madame, je menai, à Paris et à Versailles, la vie d'un homme qui a toutes les puissances du monde au service de ses passions. Au jeu j'avais un tel bonheur que je renonçai aux cartes et aux dés. L'ennui m'avait pris de voir les pièces d'or aller vers moi comme par une loi naturelle au-dessus de toutes les volontés. En
duel, la pointe de mon épée ou la balle de mon pistolet semblaient se placer d'elles-mêmes à l'endroit que je voulais toucher. Dans les festins , l'ivresse me respectait comme la mort m'avait respecté dans les combats. Je crois que j'aurais pu remplir d'eau-de-vie le casque d'un géant, et le vider d'un trait sans que mon regard devînt trouble, ni ma langue pesante.
Vous comprenez que je n'avais point tardé longtemps à entrer dans les rangs des Navarrois. J'ai là , sous les yeux , une lettre de Varville où je lis ces mots : ,
«Ainsi, mon cher chevalier, tu es des nôtres , c'est entendu. Comme nous sommes une société de gentilshommes, et non pas un corps de métier, on entre chez nous sans aucune formule de réception, et l'on ne contracte nul engagement compliqué. Tu trou-
ves que les épées ont bonne grâce, que le vin a quelque chose de sacré, et que, sans les femmes, ce ne serait point nous qui tuerions le temps, ce serait le temps qui nous assommerait. Des pièces d'or les plus luisantes, des gouttes du sang le plus rouge et le plus chaud, tu fais peu de cas. L'or et le sang le semblent destinés à couler. Les avalanches de grands sentiments et de grandes phrases, que les philosophes font pleuvoir sur notre siècle, ne t'inspirent ni admiration ni crainte; tu aimes mieux Charles IX que Goligny, tel que l'a dépeint M. de Voltaire. Tu es donc un vrai \a\ arrois. »
La mort de don Christophe de For montez, un des chevaliers de l'ordre de Malte , et celle de sir John Mauwray, le capitaine du Royal- Ceorges, sont les événements, qui, à cette époque, ont le plus marqué dans ma vie.
Don Christophe de Formontez était un hidalgo à la face ténébreuse , percée dans le haut de deux grands yeux noirs remplis d'éclairs; dans le bas, d'une bouche d'un rouge sombre ; et séparée par un long nez aux ailes minces, qu'encadraient les deux crocs aigus et luisants de la plus formidable des moustaches. Don Formontez, assurait-on, avait été dans sa jeunesse un des plus beaux cavaliers des Espagnes. Ses amours étaient aussi nombreuses et aussi passagères que les étincelles quijaillissaient le soir , à lapromenade, sous les pas de son cheval. Aux habitudes de la galanterie, il mêlait de singulières pratiques. Comme le baron deValpéri, il avait comparu sous une accusation de sorcellerie devant le tribunal de l'inquisition. Mais, à l'âge où viennent les rides, il avait changé d'existence ; renonçant à tuer les jaloux et à ravir les belles, il s'était rendu à
Malte, et avait pris du service sur un des vaisseaux armés par les chevaliers contre les Turcs. Depuis lors, on ne le citait plus que pour sa piété. Le grand-maître l'envoya en France, auprès du roi, pour traiter une affaire de l'ordre , et ce type d'Espagnol du temps des Maures, au milieu des types du jour, produisit un contraste dont il fut parlé beaucoup.
Un soir que je soupais chez la comtesse de
V à côté de don Formontez, je regardais
attentivement mon voisin : c'était don Juan ayant vécu vingt ans après le festin de Pierre. Ses traits s'étaient immobilisés dans une incroyable expression d'orgueil et de terreur. Probablement, quelques foudres brûlantes étaient venues fondre sur lui, et, depuis le momi'iit oii ellos l'avaient atteint, ni son visage ni son âme n'avaient secoué un instant
la douleur terrible sous laquelle ils s'étaient contractés. La piété de cet homme, pensaisje en moi-même, ne peut être qu'une superstition de maudit, c'est-à-dire un sentiment de crainte, à la fois servile et farouche, dont son orgueil s'irrite, et dont le Dieu qu'il espère fléchir ne lui tient point compte. Et don Formontez devint tout à coup pour moi un personnage comme Jacques Bilder et le baron de Valpéri, sur lequel je sentis qu'une loi de ma nature devait me donner une mystérieuse puissance.
Pressé par le désir de voir si mes instincts me trompaient, j'entrai brusquement dans un entretien qu'il venait d'engager avec Vanille.
Don Christophe avait le privilège de tenir des discours dignes d'un inquisiteur aux partisans même des encyclopédistes, sans être
jamais contredit. D'une part, on s'amusait de ces propos qui ranimaient nombre d'esprits déjà blasés sur les opinions philosophiques ; de l'autre, on redoutait une controverse avec un homme qu'on savait prêt, en vrai chevalier de Malte, à tirer l'épée quand les arguments lui manqueraient. Je lui fis je ne sais quelle plaisanterie arrogante sur une opinion de moine qu'il professait avec chaleur. Alors ce que j'avais prévu arriva ; il se retourna vers moi le regard enflammé , et, dès qu'il m'eut contemplé uninstant, balbutia et baissa la tête, comme s'il eût rencontré le signe de la domination àlaquelleil étaitforcé d'obéir. Toutefois, il essaya de lutter contre l'influence que j'exerçais sur lui ; il retrouva assez de force pour m'adresser à voix basse une provocation. Le lendemain, à ta lisière du bois Satory, j'enfonçai dans sa poitrine une épée que je retirai toute dégouttante d'un sang
noir comme la liqueur des mûres sauvages *, et Vanille , qui me servait de témoin , me dit:
— Don Formontez, avant de mourir , t'a regardé du regard que lança sur toi, il y aura tantôt quatre ans , le magicien Jacques Bilder.
Sir John Mauwray périt par ma main comme don Christophe; mais j'obéis, en le tuant, à un sentiment plus capricieusement fatal que celui qui m'arma contre Formontez. Il y aquelquesjours, j'ai rencontré un officier de la compagnie des Indes qui m'a rappelé le capitaine Mauwray. Sir John avait un de ces visages d'Anglais, à la chair colorée et ferme, où l'on sent le suc de ces viandes substantielles qu'on sert sur les tables britanniques. Son œil était d'un bleu grisâtre, mais transparent et pur, comme le ciel de son pays par un beau jour.
Il avait la réputation d'un homme honnête, à Tàme calme et philosophique. C'était le Jemy de M. de Voltaire : il attaquait également , dans des discours dignes de Gibbon et de Thomas, l'athéisme et la superstition. Il cro\ail en un seul Dieu, dont il parlait avec un attendrissement de quaker. Sir John Mauwray me devint insupportable ; sa philosophie patriarcale m'irritait plus que la fierté hautaine de Formontez. Un jour qu'il déclamait contre l'intolérance , je lui dis, en présence de Perveines et de Tessan, qu'il avait grand besoin de la tolérance, en eflet, pour faire supporter des discours aussi longs et aussi ennuyeux que les siens.
A l'endroit même où j'avais vu tomber don Christophe , je vis tomber le capitaine Mauwray. .le lui envoyai une balle dans la région du cœur. C'étaitun homme qui avait
eu ce qu'on appelle une noble existence. Il s'était dévoué un jour à une mort presque certaine, dans l'incendie d'un vaisseau, pour empêcher la soute aux poudres d'éclater. Il fut quelques minutes avant d'expirer, et nul trouble ne se peignit dans son grand œil, qui semblait seulement encore plus limpide et plus froid que d'ordinaire. Je sais à peine pourquoi j'ai tué cet homme ; mais dans sa morl, ainsi que dans celle de don Christophe, je crois voir pourtant la marque d'une destinée invincible à laquelle j'obéis.
A ces débuts de ma carrière, les amours m'occupèrent moins que les duels, les paris, les soupers et toutes les parties bruyantes qui se succédaient dans la vie des Navarrois.
A voir le sourire et le regard des femmes , il semble que chacune d'elles ait à vous révéler plus de mystères que la terre n'en cache
DU BAROS DE VALPlilU. Gl
sous sa robe verle, et le ciel sous ses voiles d'azur; mais quand elles vous ouvrent enfin ces régions où elles avaient l'air de tenir enfermés des trésors inconnus, vous n'y trouvez rien, d'habitude, dont vous ne soyez fatigué déjà. C'est la même abondance de petits artilicesde coquetterie, de petits manèges de vanité, de toutes les passions factices ; et la même absence de ce sentiment des choses, profond et vrai, la seule source ici-bas où il y ait quelque intérêt à plonger.
Une existence comme celle qu'a tracée Duclos , dans les Confessions du comte de ***, a peu d'attrait pour moi. Passer de madame
de B à madame de, C...., de madame
de G... à* madame de M... , pour n'avoir à constater que quelques différences entre des yeux tantôt bleus , tantôt noirs , et entre des nez tantôt droits , tantôt retroussés, voilà ce
G2 ftt&offiËS
dont je ne saurais jamais comprendre le charme. Peut-être , si je m'étais livré à cette existence galante , serais-je parvenu, poussé par ce caractère que je vous ai dépeint, madame, à transporter dans ces commerces monotones un peu du mouvement et de la violence qu'entraînent avec eux mes instincts de domination passionnée ; mais l'aspect seul m'en répugna.
Il n'y avait point , dans tout mon esprit , un coin qui fût réellement occupé par la pensée d'une femme , quand , un soir, Varville et Perveines me conduisirent chez la maréchale de S
Je vous ai dit , madame , que je vous parlerais avec une franchise dont il n'existait aucun exemple. Je vous le dirai donc, la maréchale de S est la seule femme dont le
regard, quand il me revient, et il. me re-
DU BARON DE VALPtflU. 6ê
vieut sans cesse , me fasse comprendre ce trouble de l'âme, mêlé de joie et de douleur, d'où naît ce qui me semble l'amour. Le souvenir de ce que j'ai senti pour elle est le seul souvenir, dans tous ceux qui se pressent sous mon front aux heures où je pense, qui combatte le fa lai entraînement d'idées auquel je me sens conduit. L'autre soir, vous le rappelez-vous , quand Spritberg s'est mis au clavecin et a joué cet air de valse hongroise , de tant de tristesse et de folie , comme vous dites si bien ; ainsi qu'une ombre au sein d'un nuage, sa pensée m'est apparue dans ces accords, et j'ai senti, des profondeurs de mon cœur tout déchiré , monter dans mes yeux deux grosses larmes. . . oui , deux grosses larmes ! et j'étais arrivé , sans croire aux larmes , a plus de vingt ans ! Si vous saviez . madame, tout ce que j'ai vu sans pleurer !
Gft MÉMOIRES
La maréchale de S.... passait pour une femme d'esprit , et prenait plaisir à recevoir chez elle des causeurs. J'ai la conversation , telle qu'on l'entend dans le monde , avec les prétentions de toute sorte qu'elle alimente , dans une effroyable haine ; et les femmes à réputation d'esprit m'ont toujours paru de la plus incurable sottise. Je me souciais donc fort peu d'aller chez la maréchale de S....; mais quelques Navarrois étaient ses amis , et l'enthousiasme qu'ils avaient pour moi lui avait donné un vif désir' de me connaître. Un soir que , les pieds sur mes chenets, j'écoutais Houdéisse se livrer à une diatribe contre les pendules , à propos d'un grand Saturne de bronze qui s'étalait sur ma cheminée , Varville et Perveines entrèrent :
— Mon cher chevalier, dirent-ils , la maréchale de S veut décidément te voir
aujourd'hui , et nous venons te chercher.
— Au diable les caprices de votre maréchale ! leur répondis-je ; si elle a envie de me voir, moi je ne me soucie guère de la connaître. Je me la représente d'ici , avec la robe puce de madame Geoflrin, au milieu d'un cercle de beaux esprits, réunis autour d'une pauvre pensée qu'ils dissèquent, comme des médecins autour d'un cadavre, dans le fond d'un amphithéâtre. Je ne conçois pas que des Navarrois aillent dans ce mauvais lieu. J'aime mieux les écuries de Tessan que les salons où se carrent M. Trissotin et fi. Lycidas.
— La maréchale de S..., repartit Vanille, n'a point, que je sache, de robe puce ; la dernière fois que je l'ai vue, elle était vêtue d'une douillette vert tendre qui lui allait à ravir. La conversation n'a point chez elle la