‹ Valserine, and other storiesChapitre 2 sur 7 · VAI^BRINE · texte numérisé non relu

VAI^BRINE

La voix s'était subitement assourdie, conune si elle s'éloignait ; il y avait eu quelques piétinements, et la même voix avait repris :

** J'ai envie de faire partir mon revolver là-dedans."

Aussitôt, la fillette sentit que son père la saisissait et l'attirait violemment à lui ; elle avait senti aussi qu'il était tout tremblant quand il lui avait dit très bas : "Ils sont audessus de nous.'*

Valserine n'éprouvait aucune peur à ce moment. Elle ne comprenait pas pourquoi son père tremblait si fort contre elle. Elle voulut lui parler, mais il l'en empêcha en lui disant : " Les douaniers sont là."

La fillette avait subitement deviné que son père cachait des marchandises de contrebande, tout comme le fils de la vieille Marienne^ qui demeurait en bas de la montagne, et que les gendarmes avaient déjà emmené plusieurs fois en prison. Et, malgré l'obscurité, elle mit ses deux mains devant son visage pour cacher à son

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père la grande honte qui la faisait rougir.

Mais son père se courba davantage sur elle, en la serrant plus fort. Elle comprit sa pensée et, pour le rassurer, elle lui passa un bras autour du cou, pendant qu'elle lui appuyait son autre main sur la joue. Ils restèrent ainsi pendant un long moment. Valserine supportant le poids de la tête de son père, qui s'abandonnait sur la sienne.

Ils se séparèrent en entendant des petits coups secs coptre les pierres de la cachette ; puis la voix du douanier arriva encore près d'eux, comme si elle sortait d'un portevoix. Elle disait :

" Ma baguette ne touche pas le fond."

Une autre voix, paraissant assez éloignée, dit :

** Reste donc tranquille, tu vas faire sortir de ce trou quelques bêtes, qui vont nous ennuyer cette nuit."

Les petits coups secs continuèrent à se faire entendre, et, tout à coup, un

glissement brusque fit comprendre à VsJserine que le douanier avait laissé tomber sa baguette dans la " chambre du gardien."

Valserine et son père s'assirent en silence sur la pierre étroite qui se trouvait près d'eux, et ils restèrent jusqu'au matin, sans oser bouger ni se parler tout bas.

Ce fut seulement lorsque le grand jour entra dans la " chambre du gardien " que le contrebandier se décida à sortir, pour s'assurer que les douaniers n'étaient plus là.

Et maintenant que VsJserine se retrouvait seule dans cette cachette, elle se souvenait des moindres détails de cette nuit d'angoisse. Il y avait un peu plus d'un an de cela, et, depuis, elle avait fait tant de questions à son père qu'elle savait à présent beaucoup de choses.

Elle savait qu'il ne fallait jamais passer par le même chemin pour aller à la " chambre du gardien," afin de ne tracer aucun sentier visible.

Elle savait qu'un homme peut être

contrebandier sans être un voleur, et elle sentait bien qu'un lien de plus rattachait à son père, depuis qu'il lui avait parlé conune à une amie.

Et voilà qu'elle éprouvait presque de la fierté en se rappelant les paroles que le gendarme venait de lui dire : ** Les douaniers afl5rment que tu aidais ton père à passer sa contrebande."

Elle s'assura que toutes les marchandises étaient à l'abri de l'humidité ; elle roula en pelotte quelques bouts de ficelle qui traînaient à terre, et elle sortit de la " chambre du gardien," avec les mêmes précautions qu'elle avait prises pour y entrer.

Elle revint à la maison pour y mettre tout en ordre, et, quand l'heure fut venue, elle ferma la porte avec soin et descendit sur la route pour prendre le courrier, au passage, ainsi qu'elle l'avait promis au gendarme.

La voiture était pleine de monde.

Le conducteur voulut faire monter Valserine près de lui, mais un homme déjà vieux céda sa place, après avoir i6o

longuement regardé la fillette, et monta lui-même sur le siège, à côté du conducteur. Valserine tourna le dos aux chevaux. Elle retenait de la main le rideau à grosse toile, à rayures rouges, qui fermait la voiture des deux côtés, et il lui semblait que c'était les montagnes qui se déplaçaient, chaque fois que la voiture tournait un lacet de la route. De temps en temps, la voix du conducteur laissait échapper une sorte de son plein et bref :

" Allonlonlon. . . /'

Ce son venait à intervalles réguliers, comme si un compteur invisible en eût réglé le bon fonctionnement, et la fillette l'attendait, comme un chose nécessaire à la solidité de la voiture, aussi bien qu'à la bonne allure des chevaux.

On atteignit presque tout de suite le village de Lajoux. C'était dans ce village que Valserine allait à l'école. Tous les enfants qui j ouaient devant les portes devaient savoir que le contrebandier était en prison, et,

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de crainte d'être aperçue par eux, la fillette se dissimula, en se faisant toute petite, derrière le rideau de toile.

La voiture s'arrêta un bon moment au village de Septmoncel. Le gendarme du matin passa en tenant sa petite fille par la main, et VsJserine vit que tous deux lui souriaient d'un air d'encouragement.

Puis le voyage continua. La fillette remarqua que les montagnes devenaient plus noires et plus hautes et qu'elles semblaient tourner plus vite autour de la route ; et, au moment où la nuit tombait, elle s'aperçut que la voiture entrait dans la ville de Saint-Claude.

Quand les chevaux se furent arrêtés au coin de la place, VsJserine vit s'approcher d'elle une jeune fenune entourée de trois enfants.

Elle la reconnut pour l'avoir vue, peu de temps avant, causer avec son père, à la dernière fête du village de Lajoux.

La jeune fenune lui dit tout de suite :

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" Ton père voulait que je te prenne seulement Tannée prochaine. Eh bien ! tu commenceras une année plus tôt, voilà tout/'

Puis elle fit passer ses enfants tous du même côté, pour pouvoir marcher près de Valserine.

La fillette ne trouva rien à répondre.

Elle était un peu étourdie par le voyage. Un bruit de roues restait dans ses oreilles et elle s'inquiétait de ne plus entendre la voix monotone du conducteur, qui l'avait tranquillisée tout le long de la route.

Elle vit s'allumer tout à coup, devant elle, une lumière suspendue dans le vide, puis une autre, et ce ne fut qu'à la troisième qu'elle reconnut les becs de gaz. La rue mal pavée avait une pente très raide, que les trois enfants s'amusaient à descendre en courant, pendant que la jeune femme indiquait à Valserine les mauvais pas ou les quelques marches qui se trouvaient de loin en loin sur le trottoir. On tourna dans une rue

presque noire, et les eidants entrèrent dans une maison, en bousculant la vieille femme qui les attendait siu:

la porte.

Ce fut seulement le troisième jour de son arrivée que Valserine sut qu'elle allait entrer comme apprentie dans une diamanterie. C'était un dimanche. La jeune femme s'était levée beaucoup plus tard que d'habitude, les petits avaient leurs jolis vêtements, et la table de la salle à manger était mieux garnie que les autres jours.

Au milieu du babillage bruyant des enfants, Valserine apprit que la jeune femme était veuve, qu'elle s'appelait Mme Rémy, et qu'elle était ouvrière diamantaire. Elle apprit aussi que le métier de diamantaire était propre, qu'il donnait peu de fatigue, et que les femmes y gagnaient leur vie aussi largement que les hommes.

Mme Rémy avait ajouté, en faisant un geste en rond autour de la table :

" C'est moi qui fais vivre tout le monde ici/'

Elle retira la bague qu'elle portait au doigt, pour mieux montrer à la fillette les facettes qu'il fallait tailler, afin que la pierre pût donner tout son éclat. Puis elle lui fit comprendre combien sa chance était grande d'avoir été acceptée parmi les diamantaires, qui font peu d'apprentis, de peur qu'un trop grand nombre d'ouvriers ne fasse diminuer les ssdaires.

VsJserine avait souvent entendu parler des diamanteries du pays ; mais elle y apportait pour la première fois de l'attention. Elle avait appris à l'école que le diamant était une pierre très dure, et elle se souvenait que la maîtresse de classe avait afiirmé que la roue d'une charrette lourdement chargée pouvait passer dessus sans parvenir à l'entamer.

Tout le jour, elle pensa à la difiiculté qu'elle allait avoir à tenir un si petit objet dans ses mains. Elle imagina, pour tailler les pierres, un solide

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couteau à lame tranchante, comme le rasoir de son père. Elle se vit assise sur une chaise basse, devant une table basse aussi, sur laquelle se rangeaient des boîtes pleines de pierres brillantes et précieuses.

Une crainte lui venait de ce métier si difficile. Aussi, quand elle entra dans la diamanterie, le lendemain matin, elle regarda tout à la fois.

Elle vit les grandes baies vitrées, qui laissaient entrer des deux côtés toute la lumière du dehors ; elle vit le plafond fait de briques rouges, et le mur du fond avec son cartel rond, accroché très haut, et ne put s'empêcher de compter les barreaux d'une échelle placée juste au-dessous du cartel ; elle vit le long tuyau posé, comme une chose dangereuse, bien au miheu de la salle, et tout entouré de cercles où venaient s'enrouler les courroies ; elle vit aussi, à droite et à gauche des longues baies vitrées, des honunes et des femimes assis côte à côte, sur de hauts tabourets, et qui tenaient leur visage tourné vers i66

elle, avec curiosité. Au même instant, elle entendit Mme Rémy lui dire :

'' Prends garde aux courroies. Valserine ! "

Elle se retourna aussitôt et, comme Mme Rémy la prenait à répaule, elle se laissa guider pour passer à droite, derrière la rangée des ouvriers. Elle devina que chaque visage se retournait sur elle, au passage, mais elle n'osa pas lever les yeux, et elle ne vit plus que les tabourets, qu'elle dépassait un à un. Puis une pression de la main de Mme Rémy l'obligea à s'arrêter, et elle entendit la même recommandation que tout à l'heure :

'' Prends bien garde aux courroies ! "

Elle ôta son vêtement pour mettre une grande blouse à petits carreaux bleus, que Mme Rémy lui avait achetée la veille, en lui disant qu'elle remplacerait dorénavant son tablier d'écolière. Elle vit encore Mme Rémy lui sourire, et, malgré le ronflement qui commençait à lui emplir les

oreilles, elle entendit qu'elle lui recommandait de ne pas bouger de sa place et de bien regarder ce qui se faisait autour d'elle, afin de se familiariser avec les choses.

Valserine s'assit conune les autres sur un haut tabouret. Sa nouvelle blouse, trop longue, la gênait un peu aux genoux. Elle ecroisa ses mains pour être bien sage, et ainsi qu'on le lui avait reconmiandé, elle regarda ce qui se faisait dans la diamanterie.

Elle vit tous les diamantaires se pencher de la même façon et avec les mêmes gestes recourbés, sur une plaque ronde, posée devant eux ; mais elle fut longtemps avant de distinguer que cette plaque était la meule, sur laquelle on taillait le diamant.

Dès le lendemain, elle commença à rendre quelques services autour d'elle. Des mots précis lui indiquaient ce qu'elle devait faire : *' Valserine, passe-moi ma poudre de diamant. Non, pas cette boîte-là; l'autre, celle qui est ronde/' i68

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*' Mets ce plomb dans le moule, et augmente un peu la flamme du gaz/'

Au bout d'une quinzaine de jours, Valserine connaissait par leur nom, tous les outils de la diamanterie.

Elle savait verser la quantité nécessaire de poudre de diamant sur la meule d'acier, qui tournait si vite qu'il fallait la regarder attentivement pour la voir tourner. Elle savait aussi faire fondre la petite boule de plomb dans laquelle on incruste la pierre, et qu'on maintient sur la meule à l'aide d'une pince lourde. Elle n'entendait plus la recommandation si souvent répétée des premiers jours : *' Prends garde aux courroies !"

Les hommes et les femmes la regardaient maintenant sans curiosité.

Plusieurs même lui montraient un visage affectueux, et elle sentait bien qu'elle était parmi eux comme dans une grande famille.

Cependant, quand Mme Rémy lui demandait si elle aimait son métier, elle hésitait toujours avant de

répondre : " Oui/' C'était à ce moment-là que la pensée d'un autre métier lui venait. Elle n'aurait pas su dire lequel ; elle n'en désirait aucun de ceux qu'elle connaissait.

Elle pensait seulement à un métier plus rude, et qui l'eût obligée à quitter souvent son tabouret. Elle faisait avec une grande obéissance tout ce qu'on lui commandait ; mais peu à peu une sorte de mépris se glissait en elle, pour ces pierres que l'on touchait avec tant de soin ; et un jour qu'elle en avait laissé échapper une de ses doigts, elle eut un grand étonnement en voyant avec quelle inquiétude Mme Rémy l'obligea à la retrouver de suite.

Elle voyait bien que c'était là les pierres les plus rares ; mais elle ne pouvait pas comprendre pourquoi on leur accordait une si grande importance.

Dès les premiers jours, elle avait remarqué que les diamantaires étaient mieux vêtus que les autres ouvriers de Saint-Claude ; les

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femmes portaient des robes bien ajustées, et leurs cheveux étaient toujours arrangés d'une façon jolie.

Il arriva un matin qu'une ouvrière voisine fut prise d'impatience. Elle soulevait et reposait la pince sur la meule en disant d'un air contrarié :

"Je ne peux pas trouver le sens de cette pierre, et la journée passera avant que j'aie pu lui tailler une seule facette."

Cela inquiéta beaucoup Valserine.

Elle n'osait pas faire de question, mais elle suivait des yeux tous les mouvements de l'ouvrière mécontente.

Mme Rémy s'en aperçut. Elle fit signe à la fillette de s'approcher d'elle et elle lui expliqua que le diamant avait un côté par où il était impossible de l'entamer, et qu'il fallait parfois chercher longtemps avant de trouver l'endroit où l'on pourrait faire la première facette*

Valserine comprit que ce métier, si propre et si joli, ne deiûandait qu'une

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grande patience et beaucoup d'attention. Elle se rappela que son père l'avait choisi pour elle, depuis longtemps, et elle ressentit du contentement en pensant qu'il devait être moins malheureux dans sa prison, maintenant qu'il savait sa fille dans une diamanterie.

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