CHAPITRE II
La semaine finissait et Valserine attendait encore la visite du gendarme de Septmoncel. Il n'était pas venu le lundi d'avant, donner des nouvelles du prisonnier, comme il avait fait * chaque semaine, depuis deux mois. Elle savait que son père souffrait toujours de sa blessure à la tête, et une grande impatience l'empêchait d'apporter de l'attention à son travail. Elle se trompait à chaque instant, et donnait aux ouvrières des objets qu'elles ne lui avaient pas demandés. Elle laissa
tomber par terre deux tout petits diamants, qu'elle n'aurait jamais pu retrouver, sans l'aide de Mme Rémy.
Cependant, personne ne la gronda, conmie elle s'y attendait. Elle s'aperçut bientôt que les regards des diamantaires avaient quelque chose de changé, et qu'ils s'arrêtaient longuement sur elle. Il lui sembla aussi que tous avaient des choses secrètes à se dire ce jour-là. Ils se rapprochaient pour se parler, et aussitôt que leurs yeux rencontraient ceux de Valserine, ils les baissaient, comme s'ils étaient gênés d'être vus par elle,
Valserine vit Mme Rémy faire un signe à sa voisine et se pencher vers elle. Elle vit les yeux de l'ouvrière se tourner de son côté, et se détourner de suite. Elle devina que les deux fenMnes parlaient d'elle, et dans l'instant où les courroies glissaient en silence, conune cela arrive souvent dans les usines, la fiUette entendit que l'ouvrière disait :
" Maintenant U a fini sa prison.''
VÂLSERINB
Aussitôt tout devint clair pour elle. Elle comprit pourquoi le gendarme n'était pas venu. Elle comprit aussi les regards furtifs et mystérieux des diamantaires, et elle attendit, pleine de confiance, la fin de la journée, en pensant que Mme Rémy allait lui dire, comme à tout le monde, que son père était sorti de prison.
Le soir, pendant l'heure du dîner, Mme Rémy dit à Valserine :
*' Demain, nous irons chercher ton linge, et le reste de tes effets, dans la maison de ton père."
La fillette eut un mouvement si vif, que sa chaise se recula de la table. Elle la rapprocha beaucoup plus près qu'il ne fallait, et son regard chercha de nouveau celui de Mme Rémy. Mais Mme Rémy regardait à présent son verre avec attention ; elle le prit pour en frotter les bords, tout en disant :
" J'ai demandé à Grosgoigin de nous conduire."
Elle continua de frotter son verre
VALSERINB
avec sa serviette, comme si cela était la chose la plus importante du moment, et elle ajouta :
*' Sa voiture est grande, et nous pourrons rapporter ici toutes les choses qui peuvent te servir."
Elle sortit presque aussitôt de table, pendant que les enfants demandaient en criant qu'on les emmenât aussi dans la voiture.
Le lendemain, de bonne heure, Grosgoigin vint prendre Mme Rémy avec ses trois enfants et Valserine.
Le cheval avançait lentement sur la route, qui allait sans cesse en montant. Les enfants se mirent à babiller. Ils attiraient l'attention de Valserine sur tout ce qu'ils voyaient ; mais Valserine ne leur répondait pas toujours ; elle avait remarqué l'air soucieux de Mme Rémy, et cela l'empêchait de montrer toute la joie qu'elle portait en elle.
Il fallut s'arrêter à Septmoncel pour le repas de midi. Le gendarme entra dans la salle, où la petite famille déjeunait seule. Valserine
vit Mme Rémy se lever précipitamment pour aller audevant de Ixii, et tous deux sortirent de la salle, en parlant à voix basse.
La fillette fut très surprise de voir Mme Rémy revenir toute seule.
Elle aperçut peu après le gendarme par la fenêtre ouverte. Il remontait la rue, sans hâte, le buste un peu penché, et ses deux mains derrière le dos.
Le voyage reprit après le déjeuner.
Les enfants commencèrent de laisser aller leurs petites têtes, au balancement de la voiture, et ils finirent par s'endormir tout à fait. -
Mme Rémy était assise juste en face de Valserine. De temps en temps, elle respirait longuement, conMne les gens qui prennent une grande résolution, et Valserine croyait toujours qu'elle allait lui parler. Puis, la jeune iemme détournait son visage de celui de la fiUette, et elle paraissait très occupée à empêcher les enfants endormis de glisser de la banquette. Valserine
l'aidait de son mieux, en soutenant la tête de Tun d'eux, mais elle se renversait constanunent en arrière, pour apercevoir le tournant d'une montagne qui cachait sa maison.
Quand la voiture traversa le village de Lajoux, Valserine sentit en elle conGune un bouillonnement.
Elle se mit à rire et à remuer les jambes. Elle avait envie de parler aussi. Elle voulait dire à Mme Rémy ce qu'elle avait entendu la veille dans la diamanterie. Elle voulait lui demander depuis combien de jours son père avait fini sa prison.
Il lui semblait que toutes ces choses seraient faciles à dire, si les enfants se réveillaient. Mais ils continuaient de dormir tranquillement, et la fillette sentit augmenter sa timidité devant l'air ennuyé de Mme Rémy.
Elle craignit de la fâcher et de l'entendre blâmer son père, comme cela était arrivé, chaque fois que le gendarme avait donné des nouvelles du prisonnier. Alors elle se pencha davantage, avec l'espoir de voir son
père au bas du chemin qui grimpait à leur maison.
Maintenant la voiture descendait rapidement la route très en pente qui va de Lajoux à Mijoux. Au détour d'un lacet, Valserine s'agita brusquement. Elle repoussa la tête de l'enfant qu'elle soutenait, et se mit à crier d'une voix forte :
" Arrêtez 1 On est arrivé ! "
Elle disait cela à Grosgoigin et à Mme Rémy tout à la fois. En même temps, elle regardait de tous côtés avec une vivacité extraordinaire ; puis elle se mit à secouer la poignée de la petite portière qui se trouvait près d'elle, à l'arrière de la voiture.
Elle la secouait si fortement, sans parvenir à l'ouvrir, que Mme Rémy la retint par sa robe, en lui disant :
" Attends ! attends que la voiture soit arrêtée."
La fillette se redressa pour donner un vigoureux coup de pied dans la portière, qui s'ouvrit violemment en faisant grincer ses gonds ; et pendant
que la voitiire ralentissait, Valserine en descendit, sans se servir du marchepied. Elle fit un tour sur elle même en ouvrant les bras. Elle fit trois ou quatre pas trop grands et mal assurés et, au moment où Grosgoîgin arrêtait tout à fait son cheval, la fillette sautait le fossé de la route, pour gagner en biais le chemin, qui montait très raide jusqu'à sa maison, placée à mi-côte de la montagne, au conunencement de la partie boisée.
Mme Rémy la rappela, tout en empêchant les enfants de descendre.
Elle disait, comme l'instant d'avant :
" Attends ! Attends ! "
Mais Valserine n'attendait pas. Elle courait vers le chemin et quand elle l'eût atteint, elle se mit à le gravir, à grandes enjambées, en se tenant courbée en deux.
Mme Rémy l'appela encore.
Il y eut comme une angoisse dans sa voix, qu'elle essaya de renforcer, quand elle dit :
VAI^ERINE
*' Je t'en prie, Valserine, attendsmoi, il faut que je te parle tout de suite ! . . /'
Elle eut un mouvement d'impatience, en voyant que la fillette continuait de monter avec la même rapidité, et après avoir fait descendre de voiture les trois petits, elle s'engagea avec eux sur le rude chemin.
Pendant ce temps, Valserine était déjà entrée dans sa maison, en faisant un grand geste de désappointement.
Elle en ressortit presque aussitôt, pour lancer un cri aigu et prolongé comme un signal. Son regard s'en alla au loin dans tous les sens, et quand elle le ramena plus près, elle ne vit que Grosgoigin qui faisait reculer son cheval, afin de ranger la voiture sur le côté de la route, et Mme Rémy, qui montait péniblement, en tirant un enfant de chaque main. Elle attendit encore quelques instants, et corome la réponse à son cri ne venait pas, elle se mit à courir vers la " chambre du gardien/' i8o
VAIvSERINE
Là, non plus, rien n'avait été dérangé. Les paquets de tabac étaient toujours enveloppés de gros papier gris, et les boîtes de fer-blanc, pleines de chocolat, s'alignaient avec l'ordre qu'elle y avait mis à son départ.
Elle eut encore un geste de déception, et ainsi qu'elle l'avait fait dans sa maison, elle sortit de la *' chambre du gardien " avec l'idée de lancer le même cri prolongé. Il lui sembla qu'elle n'avait pas donné toute sa voix, la première fois, et elle gonfla sa poitrine, afin de lancer, aussi loin que possible, ce nouvel appel.
Mais, au même instant, elle recula, conMne si une main mystérieuse venait de la toucher au visage. Elle se rappelait brusquement qu'elle était devant l'entrée de la " chambre du gardien," et comme si elle eût couru tout à coup un grand danger, elle se baissa vivement pour se glisser par le passage étroit de la cachette.
Elle s'assit à demi sur la pierre la plus proche, et elle écouta toute frémissante les bruits qui pouvaient
venir du dehors. Au bout d'un instant, elle s'aperçut qu'il faisait beaucoup plus clair que d'habitude dans la " chambre du gardien." Des quartiers de roche qu'elle avait toujours crus noirs lui apparaissaient maintenant de la même couleur que les autres. Elle leva les yeux avec curiosité, et elle resta toute bouleversée, en apercevant un grand morceau de ciel au-dessus de sa tête.
Elle fut tout de suite debout pour mieux voir, et elle reconnut que la fissure par laquelle le douanier avait autrefois laissé glisser sa baguette, s'était considérablement agrandie.
Les deux énormes pierres qui formaient la voûte s'écartaient largement par un bout, tandis qu'elles se rapprochaient maintenant par l'autre, au point de se toucher. Et lorsque la fillette abaissa son regard sur la longue bande de jour, qui descendait dans la cachette, comme une étoffe claire, elle vit que du sable glissait par l'ouverture, et se répandait sur le sol en un tas qui s'évasait et
VAI^ERINE
recouvrait déjà une grande surface.
Valserine ne savait que penser de tout cela, lorsqu'elle entendit la voix de Mme Rémy, l'appeler de nouveau ; elle fit un mouvement pour sortir, mais la même crainte mystérieuse que tout à l'heure la fit reculer de l'ouverture.
La voix de Mme Rémy avait d'abord marqué de la colère ; mais quand elle devint angoissée et pleine de désespoir, Valserine se boucha les oreilles pour ne pas l'entendre. Le silence revint avec la nuit.
La longue bande de jour était remontée peu à peu par l'ouverture.
Valserine attendit encore longtemps dans l'obscurité.
Des petites chutes de sable, venant d'en haut, la faisaient sursauter de temps en temps. Puis elle crut entendre les pas de son père, dans le sentier le plus proche ; elle pensa qu'il pouvait rentrer à la maison, sans se douter que sa fille l'attendait dans la " chambre du gardien," et elle sortit sans bruit.
Dehors, rien ne bougeait. Une fraîcheur montait de la terre, toute couverte de hautes herbes et de mille fleurs. Valserine glissait sur les grosses pierres, pleines de mousse, qui entouraient la cachette ; elle se retenait aux arbres, tout minces et tordus, qui sortaient du creux des pierres, et quand elle arriva devant sa maison, elle poussa la porte en appelant tout bas :
** Papa.''
Elle haussa un peu la voix, pour appeler encore :
" Papa."
Elle comprit qu'il n'y avait personne dans la maison et qu'elle se trompait en croyant voir le prisonnier étendu sur son lit ; mais elle était si sûre qu'il allait rentrer dans un instant, qu'elle repoussa simplement la porte, sans la fermer à clef. Elle se dirigea à tâtons jusqu'à son petit lit, et avant de s'étendre dessus, elle ne put s'empêcher de toucher celui de son père dans toute sa longueur.
Elle ne voulait pas s'endormir.
Elle fit de grands efforts pour ne pas laisser se fermer ses paupières.
Cependant, elle fut réveillée par des cris. Elle ne fut pas longue à comprendre que c'était elle-même qui les avait poussés. Sa gorge ne laissait plus échapper de sons, mais sa respiration était courte et rude, et elle sentait bien qu'il lui suffirait de faire un tout petit effort pour entendre de nouveau les mêmes cris cris sourds et pleins d'angoisse. Elle avança encore les mains vers le lit de son père ; mais maintenant elle savait très bien qu'il était vide ; elle le touchait seulement pour être moins seule, et parce qu'il lui semblait qu'un ami lui donnait la main.
Elle ne se souvenait pas d'avoir jamais vu la nuit aussi noire et, chaque fois qu'elle voulait fermer les yeux, une inquiétude les lui faisait rouvrir. Puis un bourdonnement ronfla dans ses oreilles, avec un petit sifflement. Elle se souleva pour mieux écouter, et il lui sembla que ce bruit emplissait toute la chambre.
Elle imagina qu'une araignée tissait une immense toile autour de son Ht, et elle en ressentit une oppression qui l'obligea à respirer longuement.
Et, tout à coup, eue entendit battre son cœur. Elle en écouta les coups un instant, et elle dit tout haut :
" Conune il fait du bruit ! " Aussitôt, elle trouva que sa voix avait résonné conune une voix étrangère ; tout son petit corps se resserra, et son cœur cogna plus sourdement.
Quand il se fut apaisé, elles'aperçut que le vieux coucou, pendu au mur, ne faisait plus entendre son tic-tac.
Son trouble en augmenta, et, pour se rassurer, elle chercha à distinguer sa place dans l'obscurité. Elle avait envie de lui parler, conune à une personne amie qui boude. Elle avait envie d'aller tirer ses chaînes ; mais elle n'osait faire le plus petit mouvement, de peur de heurter la chose inconnue et pleine de menace, qui bruissait toujours à ses oreilles.
Alors, elle resta sans bouger, les yeux i86
grands ouverts dans la nuit. Cependant le jour arriva. Valserine vit qu'il essayait d'entrer dans la maison, en passant sous la porte, et par les fentes des contrevents. Elle le vit se glisser, peu à peu, vers la petite glace accrochée près de la fenêtre, puis le long des poutres noires du plafond, et enfin se fixer dans tous les coins de la chambre.
Maintenant qu'il éclairait les chiffres jaunis du vieux coucou. Valserine se leva très vite, pour aller toucher du doigt le balancier, et, dès le premier tic-tac, le bruissement qui l'avait tant effrayée cessa, et il lui sembla que rien n'était changé dans la maison. Cependant, elle visita la pièce, conune si elle espérait y découvrir une bête étrange.
Elle passa soigneusement le balai sous chaque meuble, et enleva les plus petites toiles d'araignée, qui s'étaient formées pendant son absence.
Un battement d'ailes et deux petits coups frappés aux contrevents,
lui firent oublier les bruits mystérieux de la nuit. C'était la tourterelle qui venait chercher une caresse, comme autrefois. Valserine ouvrit la fenêtre toute grande, et l'oiseau se posa sur le rebord en saluant et roucoulant, comme s'il avait mille et mille choses à dire. Mais quand la fillette étendit la main pour le caresser, il battit précipitamment des ailes et s'envola au loin.
Valserine le suivit des yeux, sans oser le rappeler, et lorsqu'il eut disparu dans les hautes branches d'un arbre, elle s'éloigna de la fenêtre avec une grande envie de pleurer. Ce fut à ce moment que son regard rencontra la petite table chargée de ses Uvres de classe. Elle se souvint aussitôt du vieux cahier de devoirs qui servait au contrebandier les jours où il avait besoin d'être aidé par son enfant. Elle le prit pour en tourner très vite les pages, en lisant des mots tracés entre les lignes déjà pleines. Il y avait de longues phrases expliquant à la fillette ce i88
qu'elle devait faire en revenant de l'école ; mais c'était surtout des indications précises sur le chemin que devait suivre le contrebandier pour rentrer à la maison.
Valserine s'arrêta sur les derniers mots :
*' Par le colombier, en bas du couloir."
C'était là que le contrebandier avait été pris par les douaniers.
Elle revit son père tombant dans ï' étroit couloir, que les bûcherons avaient formé du haut en bas de la montagne pour faire glisser les arbres coupés. Elle le revit, essayant de se relever à moitié de la pente, et retombant, le front en avant, contre les troncs mal équarris. A présent, il avait fini sa prison, et il ne pouvait tarder à rentrer. Elle essuya brusquement ses larmes avec sa manche, puis elle prit sa plume, et au milieu de la hgne suivante, elle écrivit :
'' Appelle-moi."
La matinée était peu avancée.
Cependant, Valserine reconnut, à la
VAWERINE
couleur du ciel, que le soleil devait éclairer déjà les glaciers, qui se trouvaient de l'autre côté de la montagne.
Le versant d'en face était encore plein de brume. On distinguait seulement les places blanches où la roche à pic était à nu et les endroits encore plus clairs où, à chaque printemps, la fonte des neiges entraînait des éboulements.
Valserine s'aperçut pour la première fois, qu'elle connaissait le nom des montagnes voisines. Elle les nomma avec un geste de la main, conmie si elle les indiquait à quelqu'un : un peu à droite, le Mont- Rond ; à gauche, la Dole, et, presque en face, le col de la Faucille.
Maintenant, elle se sentait tranquille autour de sa maison. Peu à peu, le soleil se montra au-dessus du Mont-Rond, et la brume qui recouvrait la vallée, s'enleva pour .
laisser voir les maisons blanches du village de Mijoux, où se trouve la douane. Elle reconnaissait facilement, parmi les autres, la petite
maison carrée des douaniers. Elle n'était jamais passée devant sa grande porte, sans en éprouver un peu de terreur, depuis qu'elle savait que son père était contrebandier.
La fillette eut encore une fois l'idée que le prisonnier pouvait se trouver sur un sentier des environs. Elle lança de toute sa force le cri d'appel qu'il connaissait si bien, et auquel il avait toujours répondu ; mais ce cri resta sans réponse, comme celui de la veille. Elle n'en fut pas inquiète.
Elle était sûre que son père allait arriver, et qu'il lirait la dernière phrase écrite sur le cahier ; il ne refuserait pas de la garder auprès de lui, pendant quelques jours, et ensuite elle le quitterait pour retourner à la diamanterie de Saint-Claude.
La faim qui conmiençait à lui tirailler l'estomac, l'obligea d'aller chercher des provisions, à la '* chambre du gardien." Elle emplit ses poches de chocolat et de gâteaux secs, et elle s'engagea sur la pente boisée, à travers les sentiers, qui
VAI^ERINE
descendaient dans la combe de Mijoux, pour remonter ensuite au col de la Faucille. Elle rôda longtemps sous bois, en se tenant tout proche d'un chemin, qui avait été autrefois une route, et que l'herbe et les pierres encombraient maintenant ; puis elle finit par trouver une éclaircie, d'où elle pouvait voir toute la ville de Gex, où était la prison.
Jamais la plaine du pays de Gex ne lui avait paru aussi grande, et le lac de Genève, qui la terminait, la faisait penser à une étoffe déteinte par l'usure, et toute déchirée au bord.
Il lui sembla que tout ce qu'elle voyait ce jour-là, était différent des autres fois. La tête de vieillard, à longue barbe, qu'elle avait toujours vue au sommet du mont Blanc, prenait aujourd'hui la forme d'un chien, levant son museau, pour hurler tristement ; et les barques du lac, avec leurs grandes voiles pointues, comme les ailes des hirondelles, la faisaient penser à de grands oiseaux blessés, tout près de se noyer.
Elle fermait les yeux, pour essayer de revoir les choses sous leurs formes anciennes ; mais elle n'y parvenait pas. Elle n'en ressentait pas de trouble ; elle regrettait seulement que son père ne fût pas là, pour en rire avec elle, comme il avait fait la première fois qu'ils étaient venus ensemble sur ce chemin, et qu'elle avait vu les choses tout à l'envers. C'était à la place même où elle se trouvait en ce moment, que le contrebandier s'était arrêté pour lui dire :
" Tu n'as pas de chance. On ne voit pas le lac de Genève aujourd'hui."
Il avait aiouté, en abaissant son bâton vers la plaine :
" Tiens, il est sous ce monceau de nuages gris, que tu vois là tout en bas."
Mais la Valserine avait aussitôt levé la main vers le mont Blanc, pour montrer à son père le lac, qui s'étalait très large et très bleu, entre deux nuages roses, au-dessus des glaciers.
Il lui était arrivé une autre fois, de
VALSERINB
voir le mont Blanc tout en flammes, mais elle avait vite compris qu'il était seulement éclairé par le soleiL
Ce matin, la masse de nuages gris ne recouvrait plus le lac. Elle s'élevait lentement en famée blanche, vers les glaciers, et le pa}^ de Gex laissait voir toutes ses routes.
Valserine surveillait les plus proches. Elle trouvait que les gens mettaient beaucoup plus de temps qu'il n'en fallait pour aller d'un endroit à un autre. Ils avaient Tair de sauter sur place, plutôt que de marcher, et le moindre de leurs gestes lui paraissait plein de signification.
Quand le soir revint, Valserine se décida à reprendre le chemin de la maison.
Le soleil se couchait du côté de Septmoncel, et la fillette ne put s'empêcher de frissonner en le voyant si rouge. Il passa entre des nuages longs, comme des arbres coupés, sur lesquels il laissa des taches^ et û
entra dans un gros nuage sombre, qui semblait l'attendre, Valserine crut qu'il était couché, mais presque aussitôt, il sépara le nuage en deux, comme s'il voulait encore une fois regarder la fillette, puis il se montra, arrondi seulement par le haut, comme la porte de la maison des douaniers de Mijoux, et après avoir taché de rouge tout ce qui l'entourait, il disparut de l'autre côté de la montagne.
Pendant ce temps, un oiseau voletait d'un arbre à l'autre, en faisant entendre un bruit semblable à celui que font les ciseaux qu'on ouvre et qu'on ferme, sans rien couper.
*' Tsic, tsic . . . Tsic."
La nuit tombait lentement, et Valserine, qui n'avait jamais eu peur dans le bois, se retournait souvent, pour regarder derrière elle.
De temps en temps, elle lançait son cri d'appel, qui restait toujours sans réponse.
Le chemin qu'elle suivait la fit passer près de la maison de la mère Marienne.
Valserine connaissait depuis longtemps la mère Malienne. Chaque fois que son fils était en prison, la vieille femme apportait ses œufs et ses chevrets au père de la fillette, qui se chargeait d'aller les vendre à Saint-Claude où à Septmoncel. Elle connaissait aussi sa haine pour les douaniers. Elle l'avait vue plusieurs fois leur jeter des pierres, du haut du chemin, et elle n'osait jamais s'approcher d'elle, à cause de ses yeux, qui paraissaient toujours inquiets et pleins de soupçons.
Pourtant, ce soir, elle avait une grande envie d'entrer, pour lui parler de son père. Ce matin même, elle avait reconnu le fils de la vieille femme, au moment où il traversait la route, pour se rendre à Gex ; il devait être de retour maintenant, et savait sans doute où se trouvait le prisonnier. Elle se décida à pousser la porte, après avoir fait le tour de la maison.
La mère Marienne était debout, devant une table plus longue que
large, et la lampe, qui se trouvait sur le coin du buffet, éclairait un de ses poings, qu'elle tendait devant elle, comme si die s'apprêtait à frapper quelqu'un. Elle laissa retomber son bras, en reconnaissant Valserine, et elle lui dit d'un ton plein de colère :
'* Les gendarmes sont passés par ici ; ils te cherchent."
Valserine ne sut pas démêler si c'était contre les gendarmes, ou contre elle, que la mère Marienne était fâchée.
Cependant, elle prit du courage, et répondit :
" J'attends mon père."
La mère Marienne regarda la fillette, comme si elle ne comprenait pas.
'' Oui," répondit Valserine, " il a fini sa prison, et il ne peut tarder à rentrer."
Et pendant que la vieille femme la regardait toujours d'un air étonné, la fillette s'empressa d'ajouter :
"Je venais vous demander si votre fils l'avait vu."
VAI^ERINE
Les deux poings fermés de la mère Marienne remontèrent contre sa mâchoire; ses paupières se mirent à battre, et en se reprenant plusieurs fois, conune si ses paroles lui faisaient trop mal à la gorge, elle cria, en s'avançant sur Valserine :
" Ils l'ont tué ton père ! Ils Font tué ! Ne le savais-tu pas ? "
Valserine regardait le visage tout convulsé de la mère Marienne, et la grande terreur, qu'elle en ressentait, l'empêchait de bouger.
La vieille fenune continuait, avec une voix pleine de fureur :
" Ils l'ont tué comme ils ont tué autrefois mon pauvre mari ! Et mon fils est parti ce matin à Gex, pour le voir mettre dans le cimetière."
Puis elle mit ses poings sur ses yeux, conune si elle voulait s'empêcher de regarder une chose affreuse, et Valserine s'enfuit, épouvantée.
VAI^ERINE