REINE
LE matin même, sa tante Maria Tavait battu en lui defendant d'aller au bord du fleuve. Elle disait tout en colère :
" Vous verrez que ce mauvais garçon finira par se noyer comme son père/'
Aussitôt qu'elle n'apercevait plus l'enfant, on l'entendait crier d'une voix perçante :
"Michel! Michel T'
Toute la matinée, Michel était resté à pleurer et à bouder derrière la maison, mais, vers le soir, il s'était retrouvé sur le chemin de halage, sans savoir comment cela s'était fait.
Il ne se lassait pas de voir passer les chalands qui remontaient ou descendaient le fleuve. En les
I,E CHALAND DE LA REINE
voyant si lourds et si dos, il cherchait à deviner ce qu'ils pouvaient bien porter. Celui-ce, qui était gris, devait porter de la pierre ; cet autre, tout noir, portait sûrement du fer, et ceux qui descendaient sans bruit au fil de l'eau lui paraissaient porter des nouvelles très secrètes.
Il les suivait quelquefois très loin et les mariniers lui parlaient du milieu du fleuve. Ils voyaient bien qu'il ne ressemblait pas aux enfants du pays et lui ne manquait jamais de dhre qu'il était de Paris, et que sa maison était auprès du canal Saint-Martin.
Il pensait sans cesse à ce canal de Paris, où il avait été si heureux avec son père, qui était employé au déchargement des bateaux.
Il se souvenait des bonnes parties qu'il avait faites avec ses camarades dans les tas de sable que les chalands vidaient sur la berge.
Parfois c'était de la brique qu'un' bateau apportait : alors il s'amusait à construire des maisons, qui s'écroulaient des qu'im camion passait.
LB CHALAND DE LA KEINB
liais ce qui lui plaisait le pins, c'étaient les poteries qu'on déchargeait avec soin ; ces jours-la, il n'avait pas envie de joua, il restait à r^arder les belles cruches à deux anses, les petits pots bleus et les tasses à fleur, qui étaient si jolies, qu'on avait toujours envie d'en emporter une sous son tablier; puis, quand le père avait fini sa journée, ils rentraient tous deux dans la chambre du sixième, d'où l'on voyait encore le canal ; ils dinaient sur une petite table, près de la fenêtre ; lui racontait ce qu'il avait fait à l'école, et le père l'encourageait.
Il n'y avait pas bien longtemps qu'il ne réclamait plus d'histoire avant de se coucher. C'était toujours des histoires de marinier que son père lui contait. Il y en avait surtout une qu'il aimait beaucoup et qui commençait comme ça : ** Il y avait une fois un marinier, qui avait un chaland si joU, si joU, que toutes les dames et les demoiselles
I,E CHALAND DE LA REINE
venaient à l'écluse pour le voir passer."
Il la regrettait, cette écluse Saint- Martin. Il la revoyait avec sa passerelle où les gens passaient à la queue leu-leu ; il revoyait aussi le grand bassin ou les chalands avaient l'air de s'ennuyer comme s'ils étaient en pénitence, et les maisons qui se miraient tout entières dans le canal et qu'on voyait tout à l'envers.
Il y avait aussi la grande usine d'en face, qui déversait tant d'eau chaude dans le canal que tout le bassin fumait, conune si le feu était au fond. Il l'aimait aussi, cette usine qui avait neuf grandes cheminées ; il ne pouvait jamais passer devant sans les compter.
Il y avait des fois où les neuf cheminées fimiaient ensemble. Cela formait un gros nuage qui se rabattait et faisait conmie un pont pardessus le bassin.
Puis le grand malheur était arrivé.
Un soir, après l'école, il n'avait pas trouvé son père au bord du
I,E CHALAND DE LA REINE
canal. Le patron du chaland lui avait dit : " Va-t-en chez vous, mon petit, ton père ne reviendra plus ici." Et deux jours après, la tante Maria était venue le prendre pour l'emmener dans ce pays des Ardennes.
Il n'aimait pas sa tante Maria, qui le battait pour tout et pour rien, et qui Tempêchait d'aller voir les chalands qu'il aimait tant. Tous ces chalands ressemblaient à ceux du canal Saint-Martin; seulement, ici, ils étaient tirés par des chevaux, tandis qu'à Paris c'étaient des hommes qui les tiraient pour leur faire passer l'écluse. On les voyait toujours attelés par deux ou par quatre, l'un derrière l'autre ; leurs épaules étaient entourées d'une large sangle qui ressemblait à un licol, et ils tiraient comme des chevaux, en tendant le cou et en faisant de tout petits pas.
Ici, le fleuve coulait entre deux montagnes bien plus hautes que les maisons de Paris ; l'eau en était si claire qu'elle reflétait les montagnes
I,E CHAI^AND DE LA REINE
jusqu'au ciel. De l'autre côté du fleuve, trois grosses roches sortaient de la montagne. Les gens du pays les appelaient les *' Dames du Fleuve." Elles n'avaient pas de tête, mais on voyait bien tout de même qu'elles avaient été des dames, parce que leurs robes à gros plis s'étalaient encore jusque sur le pré.
Michel était assis en face d'elles depuis un moment, lorsqu'il entendit dans le lointain un bruit de joyeuses clochettes : cela venait vers lui comme une chanson : les clochettes étaient si claires et si gaies qu'il se mit à les imiter en chantant :
'* Tine, tigueline, cline, cline, cline, tigueline, cline. ..."
Deux hommes qui passaient sur le chemin s'arrêtèrent pour écouter, et Michel entendit l'un d'eux dire :
" C'est sûrement le chaland de la reine qui vient là." Presque aussitôt, l'enfant vit venir sur le chemin de halage deux beaux chevaux tout blancs : ils étaient complètement
US CHALAND DE LA KEINE
recouverts d'un filet dont les longues franges se balançaient jusque sous leur ventre: leurs têtes étaient chargées de pompons remplis de piécettes d'or et d'argent, et ils marchaient sans fatigue, comme si cela était un amusement de tirer rénorme chaland en faisant chanter les clochettes.
Le garçon qui les conduisait paraissait content et plein de force : il appuyait sa main sur la croupe du cheval de devant, et son fouet, qu'il tenait très droit, était tout entouré de rubans dont les bouts flottaient au vent.
Le chaland s'approcha, et Michel pensa qu'il n'en avait jamais vu de si beau. Il paraissait tout neuf, avec sa coque blanche et ses larges bandes de couleur. Son nom, " La Reine,*' était écrit en grandes lettres, qui se répétaient dans l'eau en dansant et en se tortillant. Tout à fait à l'avant, un oiseau chantait dans une petite cage, et, au milieu, tout à côté d'un carré de plantes vertes et
LE CHALAND DE LA REINE
de pots de fleurs, Michel aperçut la reine du chaland.
Elle se tenait assise sur un joli siège, sa robe blanche se relevait très haut sur ses jambes, qu'elle tenait croisées Tune sur l'autre, et le chien qui était couché à ses pieds était de la même couleur que ses bas.
Ses cheveux flottants descendaient jusqu'à sa ceinture et, de chaque côté de son front, des nœuds de rubans se mêlaient à des mèches, bouclées, qui retombaient le long des joues.
Elle ne ressemblait pas aux autres filles des mariniers, et, en la voyant, on comprenait qu'il lui fallait le plus beau bateau du monde.
Aussitôt Michel se rappela la suite de l'histoire que lui racontait son père : " Et le marinier qui avait ce bateau si joU, si joli, avait une fille si belle, si belle, que tous les rois de la terre voulaient l'épouser."
Michel se leva quand le chaland passa devant lui. Le mouvement qu'il fit réveilla le chien, qui se
LE CHALAND DE LA REINE
dressa en aboyant, mais la fille du marinier étendit seulement la main pour le calmer, et elle soiuit à Michel. Â ce moment, le soleil n'éclairait plus que le haut de la montagne : le fleuve était devenu plus transparent qu'un miroir; on ne savait plus si la montagne était en haut ou en bas ; le pré se continuait jusqu'au milieu du fleuve, et on voyait les longues herbes trembler dans Teau. Maintenant, le son des clochettes diminuait et le chaland s'éloignait lentement. Le fleuve paraissait aussi étroit que l'écluse Saint-Martin et on eût juré que le chaland touchait les deux rives.
Michel s'aperçut tout à coup que le chaland allait disparaître au tournant du fleuve. Il eut regret de ne pas l'avoir suivi, connue il l'avait souvent fait pour d'autres bateaux.
Pour le voir plus longtemps, il se rapprocha davantage du bord; il quitta le chemin de halage pour marcher sur le pré qu'on voyait sous l'eau, mais au premier pas qu'il
LE CHALAND DE LA REINE
fit, le pré disparut et ce fut le fleuve qui s'ouvrit jusqu'au fond.
Quelques minutes après, la voix criarde de la tante Maria appelait :
'* Michel ! Michel ! " Mais personne ne répondit, et comme elle prêtait l'oreille aux bruits du soir, elle entendit au loin un son de clochettes si clair qu'on eût dit qu'elles sonnaient dans l'eau et, malgré l'inquiétude qui la gagnait, elle ne put s'empêcher de dire tout bas : " Tine, tine, tigueline, tine, tine/*
AU FEU
LE premier cri partît du troisième étage. C'était un cri sourd et voilé, comme si rhomime qui le poussait eût été à moitié étranglé.
Tous les locataires de la maison devaient l'avoir entendu ; cependant, personne ne bougea : on eut dit que les gens attendaient un autre avertissement. Il vint, un peu plus clair, au bout d'xm assez long moment, et il fut suivi, presque tout de suite, d'un troisième, plein de force.
Aussitôt toute la maison fut comme secouée ; les fenêtres et les portes se mirent à battre. On entendit des cris de femmes et des jurons d'hommes, et bientôt l'escalier trembla sous une dégringolade précipitée et continué.
AU FEU
La voix qui avait poussé le premier cri était maintenant éclatante comme un instrument de cuivre; elle entrait par les portes, sortait par les fenêtres, et s'en allait dans la nuit porter, à travers les vitres des maisons voisines, son cri d'alarme : " Au feu ! Au feu ! "
Les cinq locataires de sixième étage furent les derniers à ouvrir leur porte. Ils n'eurent pas besoin de s'interroger : la fenêtre du palier leur montra tout de suite que c'était la scierie du fond de la cour qui brûlait. D'énormes piles de planches s'allumaient de tous côtés, et le vent poussait les flammes et les faisait buter contre la maison. Il fallait descendre au plus vite, car les fenêtres de l'escalier laissaient déjà entrer une grande chaleur et beaucoup de fimoiée.
L'artiste peintre n'en finissait pas de mettre la deuxième manche de sa veste; son bras gUssait sans cesse le long de la doublure sans rencontrer l'ouverture. Il se tourna vers sa
AU FEU I
voisine, remployée des postes, et il dit d'un ton de connaisseur : "ça flambe admirablement ! " L'employée des postes ne Técoutait pas ; elle rentrait et sortait, pieds nus, en chemise de nuit, et elle répétait:
" Je ne peux pourtant pas descendre sans être habillée correctement."
A l'autre bout du couloir, Francette, l'entretenue, courait après sa chatte qu'elle ne voulait pas abandonner; elle dérangeait les chaises avec bruit en appelant d'une petite voix : " Minet ! Minet ! Minet ! " Elle sortit enfin avec sa chatte dans ses bras, ses jambes nues dans des bottines jaunes, qu'elle n'avait pas pris le temps de boutonner, et sm: ses épaules une couverture blanche qui traînait derrière elle comme un manteau de reine. Elle passa devant la couturière , en train de fermer sa porte à double tour comme pour empêcher le feu d'y entrer.
Il n'y avait plus que la petite tuberculeuse qui tournait sans bruit dans sa chambre. Elle n'avait sur ^32
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elle qu'un petit jupon noir et un collet qui ne joignait pas devant.
La couturière la pressait de descendre, mais elle s'entêtait et résistait :
Je veux ma lettre ! " disait-elle.
J'ai une lettre et je ne veux pas m'en aller sans elle ! " Elle la trouva sur xme chaise, près du lit, malgré l'obscurité que la fumée commençait à faire dans la chambre, puis elle descendit aussi vite que cela lui fut possible en se cachant la bouche avec sa lettre. La couturière la suivait en retenant sa respiration et fermant à demi les yeux que la fumée piquait et brûlait.
En bas, elles retrouvèrent Francette, l'entretenue, l'artiste peintre et l'employée des postes, qui eurent la même respiration bruyante en les apercevant.
La foule s'amassait avec rapidité, on ne savait pas d'où elle pouvait venir à cette heure de nuit. Les gens avaient l'air d'avoir été simplement dérangés dans leur promenade d'après-diner, et l'on voyait, comme
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en plein jour, des couples de jeunes gens, des vieux messieurs tout seuls et des femmes avec leur enfant sur le bras, La voix qui avait tant crié au feu sortit tout à coup du couloir pour demander si on avait appelé les pompiers. Personne ne répondit.
Alors il se fit un grand mouvement dans la foule, comme si les gens s'écartaient pour laisser passer quelqu'un de très pressé et, peu de temps après, on entendit la chanson des pompes à incendie. Deux notes seulement, mais si rapprochées et répétées avec tant d'insistance, que cela faisait penser à un air très varié dont la foule connaissait les paroles.
On entendait de tous côtés :
" Les voilà déjà ! "
" Ils ont l'échelle de sauvetage ! "
" Voyez comme leurs casques sont brillants ! "
Cependant de gros tuyaux souples se déroulaient et s'allongeaient vers les prises d'eau, pendant que l'échelle glissait de son chariot pour venir s'appuyer contre le balcon du
AU FEU I
deuxième étage. Le couloir de la maison apparaissait noir comme rentrée d'une caverne. Les pompiers y pénétraient graves et attentifs, avec une torche allumée au poing, et à les voir ainsi on pensait à des hommes dévoués et résolus, s'en allant attaquer un monstre pour sauver leurs frères.
Comme si le feu les eut reconnus, il redoubla de violence à ce moment :
des morceaux de bois tout en feu sautaient en Tair et venaient retomber sur les petits balcons du sixième étage : les étincelles montaient en tourbillonnant avec insolence et s'éparpillaient sur les maisons voisines en pénétrant jusque dans les cheminées.
Pendant le silence angoissé qui suivit, on vit tout à coup apparaître les pompiers sur le toit de la maison.
Ils s'espacèrent un peu et se campèrent solidement, les jambes écartées, puis ils saisirent leur lance à pleines mains et l'abaissèrent d'un geste sûr contre le feu. Il diminua aussitôt
AU FEU
ses flammes et qudqu'mi cria : '^ Ils le tiemient ! "
Toutes les voix se rémiirent en mie seule pour porter aux pompiers Tadmiration de chacim, puis les mains se mirent à claquer avec ime si grande violence que les rugissements du feu en furent étouffés, et peu après la foule commença de circuler comme dans les entr'actes de théâtre.
Francette, l'entretenue, fut bientôt entourée, comme la plus à plaindre :
sa couverture glissait à chaque instant de ses épaules et les mouvements ntialadroits qu'elle faisait pour la retenir laissaient voir à tous qu'elle n'était vêtue que de sa chemise. Elle disparut dans un groupe du côté d'un grand café.
L'employée des postes relevait constanunent son chignon qui glissait sur son cou. L'artiste peintre lui offrait son bras pour marcher im peu ; tous deux tournèrent le coin d'une rue sombre.
Peu à peu la scierie cessa de brûler,
AU FEU I
le silence se fit sur le boulevard et les locataires rentrèrent chez eux les uns après les autres.
Les cinq locataires du sixième étage se retrouvèrent ensemble sur le palier : Tartiste peintre, dont le lit était brûlé, entra chez l'employée des postes pour s'assurer que le feu n'avait rien abîmé. Francette, l'entretenue, avoua qu'elle avait trop peur pour finir la nuit chez elle, et qu'elle aimait mieux aller coucher chez une amie. Il ne resta plus sur le palier que la couturière et la petite tuberculeuse, dont les chambres n'avaient plus de fenêtres. Toutes deux s'assirent sur l'escalier ; la . petite tuberculeuse promenait sa lettre sur sa poitrine en l'appuyant du plat de sa main, comme si elle lui tenait chaud aux endroits où elle la laissait un moment, et on n'entendit plus que les pompiers qui allaient et venaient dans la maison qu'ils emplissaient de bruit et 4'eau.
CATICHE
L INTERNE de service l'accepta tout de suite parce qu'elle avait la danse de Saint-Guy.
On remmena dans une grande salle où il y avait beaucoup de petits lits blancs le long des fenêtres.
Elle avait sept ans et un joli nom, mais la surveillante l'appela Caticbe.
C'était sans y penser, simplement parce qu'elle avait l'habitude d'appeler ainsi toutes les petites filles qui avaient la danse de Saint-Guy.
Catiche se laissa baigner et mettre au lit sans rien dire, mais quand elle comprit que ce nom s'adressait à elle, elle entra dans une fureur épouvantable. Elle rejeta ses couvertures et voulut battre la surveillante.
CATICHE
Toutes les petites malades levèrent la tête pour regarder. Beaucoup se mirent à rire en voyant les gestes de Catiche. Chaque fois qu'elle lançait ses poings sur la surveillante, ils revenaient d'eux-mêmes comme tirés par une ficelle, et lui frappaient la poitrine ou le front, ou bien se retournaient en arrière en lui touchant le dos ou la nuque. Elle se tordait connue un ver, et disait de sa voix enrouée : "Tu vas voir ! '' L'infirmière accourut et lui cingla la figure avec des linges mouilles, pendant que la surveillante la maintenait sur le lit.
Elle fut longtemps à se calmer.
Peu à peu, son visage reprit sa couleur pâle, mais sa respiration restait rude.
Aussitôt que les infirmières se furent éloignées, elle se tourna sur le ventre et cacha sa tête dans l'oreiller.
Ses bras remuaient sans cesse avec des mouvements désordonnés, et ainsi on voyait qu'elle ne dormait pas.
CATICHE
Elle refusa de manger ; les infirmières voulurent lui faire prendre
du lait par force ; elles lui pincèrent
le nez pour lui faire ouvrir la bouche,
mais elle écarta .les lèvres et respira
à travers ses dents.
L'interne, à son tour, essaya de la prendre par la douceur ; il n'obtint même pas qu'elle retirât sa figure de l'oreiller. Le lendemain matin, à l'heure de la visite, l'interne expliqua la chose au chef qui s'approcha pour caresser les cheveux coupés ras de Catiche.
Il parla d'une voix douce, toucha l'un après l'autre les petits bras remuants et demanda : " Voyons, ma mignonne, dites-moi ce qu'on vous a fait ? "
Elle tourna brusquement la tête de son côté, et d'une voix exaspérée elle cria : *' zut à toi, na 1 " et elle replongea la tête dans son oreiller.
'* Il faut la laisser," dit le chef.
Elle passa encore toute la journée sans vouloir manger. Quand toutes les lumières furent éteintes, et qu'il
CATICHE
n'y eut plus que la veilleuse qui faisait comme un clair de lune dans la salle, Catiche commença de remuer dans son lit. Elle fit entendre des petits gémissements qui avaient l'air de sortir d'un sifflet bouche.
Sa voisine de droite se pencha vers elle pour lui demander ce qu'elle avait. Catiche ne répondit pas. On n'entendait que le ronflement de la gardienne qui dormait dans son fauteuil, à l'autre bout de la salle.
La petite voisine se leva sans bruit.
C'était une grande fillette de douze ans qui s'en allait d'une maladie de coeur. Elle avait de grands yeux bnms et doux et elle s'appelait Yvonne. Sans penser à mal, elle demanda, tout bas : " Voyons, Catiche, qu'est-ce que tu as ? "
Catiche la repoussa en ouvrant la bouche en carré pour hurler, mais aucun son ne sortit. Elle avait perdu la voix dans la dernière colère.
" Je parie que tu as faim/' lui dit Yvonne,
CATICHE
"Oui, na, j'ai faim," souffla Catiche.
Yvonne atteignit une boîte de gâteaux secs, puis elle prit le pot au lait qui était sur la table de nuit et en remplit sa tasse.
Le premier gâteau que Catiche voulut porter à sa bouche s'en alla se promener par-dessus sa tête ; le deuxième lui passa par-dessus l'épaule. Elle était si drôle, avec sa bouche ouverte qui essayait d'attraper les bouchées qui lui échappaient, qu'Yvonne ne put se retenir de rire.
Elle trempa elle-même les gâteaux l'un après l'autre et fit manger Catiche conmie un petit oiseau.
Toute la boîte de gâteaux y passa et plus de la moitié du pot de lait.
Les jours suivants, Yvonne continua de la faire manger à chaque repas. Catiche restait sauvage et mauvaise ; aussitôt qu'elle avait mangé, elle tournait la tête de côté, et s'enfonçait sous les draps.
Personne ne venait la voir, elle ne
CATICHE
semblait pas envier les friandises que les autres petites malades recevaient de leurs parents.
La voisine de gauche avait neuf ans. C'était une blondinette qui avait des attaques qui la jetaient brusquement par terre avec une jambe ou un bras en l'air. Ses parents la comblaient de toutes sortes de bonnes choses. Plusieurs fois ils en avaient offert à Catiche, qui avait refusé en les regardant de travers.
" Elle n'est pas commode/' avait dit le papa de la blondinette.
'* C'est dommage," avait dit la maman : '* elle est jolie avec ses cheveux coupés qui lui font comme un bonnet noir."
" Mais non, maman/' dit à haute voix la blondinette, " elle n'est pas jolie. Elle a un œil tout blanc."
C'était vrai : Catiche avait une large taie sur l'œil droit. A partir de ce jour, elle ne tourna plus son visage du côté de la blondinette.
Celle-ci en profita pour lui faire des
CATICHE
niches. Elle lui tirait son drap, lui envoyait des boulettes de pain et l'appelait tout bas : " vieille Catichon/'
Catiche ne disait rien, mais les mouvements de ses bras devenaient plus violents.
Un matin qu'elle était assise sur son lit, la blondinette s'approcha et lui dit quelque chose en faisant la grimace.
Catiche la poussa avec une telle force, qu'elle l'envoya rouler contre le pied du lit. La surveillante avait vu le geste ; elle accourut, tout en traitant Catiche de petite sournoise.
Catiche se démenait en lançant ses bras de tous côtés.
Elle essayait de crier pour se défendre, et, dans sa fureur, elle retrouva tout a coup la voix pour hurier : " Ella m'a appelée œil de bique ! "
Toutes les petites filles se mirent à rire. Seule Yvonne ne riait pas :
elle faisait tous ses efforts pour retenir les bras de Catiche qui
CATICHE
heurtaient la couchette de fer, puis elle s'assit près d'elle pour la consoler.
Elle lui mit de force un bonbon dans la bouche en disant : " Mange donc, grosse bête," puis elle tira son crochet et se mit à faire de la dentelle. Tous les jours, ensuite, elle approchait sa chaise du lit de Catiche qui faisait toujours des difficultés pour accepter les friandises qu'elle voulait partager avec elle.
" Prête-moi ton crochet," lui dit un jour Catiche.
" Non," dit Yvonne, " tu pourrais te blesser."
Catiche allongea ses bras qui ne remuaient presque plus : *' Tiens, je suis guérie maintenant, puisque je peux manger toute seule.
" Donne-le moi," reprit elle, '* je veux lui piquer l'œil pour qu'on l'appelle aussi œil de bique. Maman dit que j'ai l'œil blanc parce que je me suis piquée avec un crochet."
" Oh 1 " dit Yvonne, " comment peux-tu être aussi méchante ? "
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" C'est elle qui est méchante : je ne lui avais rien fait, moi."
" C'est vrai," dit Yvonne ; " mais puisque tu trouves qu'elle a mal fait, pourquoi veux-tu l'imiter ? "
" Si c'était toi," dit Catiche, '* qu'est "Ce-que tu lui aurais fait ? "
"Je lui aurais donné une gifle et je n'y aurais plus pensé."
Yvonne ajouta, après un silence:
" Tu l'as jetée par terre et elle a saigné du nez : ça lui a fait plus mal qu'une gifle."
Le lendemain, Yvonne qui était trop faible pour se lever, s'adossa contre ses oreillers pour faire sa dentelle.
L'infirmière se précipita quand elle la vit s'affaisser. Elle saisit la petite boîte à ouvrage et la déposa sur le lit de Catiche, puis elle recoucha Yvonne sans dire un mot, et s'éloigna après lui avoir recouvert la figure avec la drap.
Après plusieurs allées et venues, Catiche s'aperçut qu'Yvonne n'était plus dans son Ut. Elle osa demander
CATICHE
à rinfirmière si elle allait bientôt revenir.
" Elle ne reviendra plus/' dit l'infirmière : " elle est tout à fait guérie/'
Alors Catiche rangea soigneusement sa dentelle et, après avoir regardé un moment la fine pointe du crochet, elle le mit dans Tétui et rendit le tout à la surveillante*
LA FIANCÉE
APRÈS quelques jours de vacances, il me fallait rentrer à Paris.
Quand j'arrivai à la gare, le train était bondé de voyageurs : je me penchai vers chaque compartiment dans l'espoir de trouver une place.
Il y en avait bien une là, à côté, mais elle était encombrée par deux grands paniers d'où sortaient des têtes de poules et de canards.
Après avoir hésité un bon moment, je me décidai à monter. Je m'excusai de faire déranger les paniers, mais un homme en blouse me dit :
" Attendez donc, mademoiselle, je vais les ôter de là," et, pendant que je tenais le panier de fruits qu'il avait sur les genoux, il glissa ses volailles sous la banquette.
LA FIANCÉE
Les canards n'étaient pas contents, et cela s'entendait bien ; les poules baissaient les têtes d'un air humilié, et la femme du paysan leur parlait en les appelant par leur nom.
Quand je fus assise et quand les canards se furent calmés, le voyageur qui était en face de moi demanda au paysan s'il portait ses volailles au marché.
" Non, monsieur," répondit l'honmae, ** je les porte à mon garçon qui va se marier après-demain."
Sa figure rayonnait : il regardait autour de lui, comme s'il eut voulu montrer sa joie à tout le monde.
Une veille femme qui était enfoncée dans trois oreillers, et qui tenait deux fois sa place, se mit à maugréer contre les paysans qui encombraient toujours les vagons : le jeune homme qui était à côté d'elle ne savait ou mettre ses coudes.
Le train commença à rouler et le voyageur qui avait parle allait se mettre à lire son journal, lorsque le paysan lui dit :
LA FIANCÉE
" Mon garçon est à Paris ; il est employé dans un magasin et il va se marier avec mie demoiselle qui est aussi dans un magasin/'
Le voyageur posa son journal ouvert sur ses genoux ; il le maintint d'une main, en se rapprochant au bord de la banquette, et il demanda :
Est-ce que la fiancée est jolie ? " On ne sait pas/' dit Thonmie,
on ne Ta pas encore vue/' Vraiment/' dit le voyageur, " et si elle était laide et qu'elle ne vous convienne pas ? "
'* Ça, c'est des choses qui peuvent arriver," repondit le paysan ; '* mais je crois qu'elle nous plaira, parce que notre garçon nous aime trop pour prendre une femme laide/'
" Et puis," ajouta la femme, " du moment qu'elle plaît à notre Philippe, elle nous plaira aussi/'
Elle se tourna vers moi et ses doux yeux étaient pleins de sourires.
Elle avait un tout petit visage frais et je ne pouvais croire qu'elle fut la
LA FIANCEE
mère d'un garçon qui avait l'âge de se marier.
Elle voulut savoir si j'allais aussi à Paris, et quand j'eus repondu oui, le voyageur se mit a plaisanter.
" Je parie," dit-il, " que mademoiselle est la fiancée ; elle est venue au devant de ses beaux-parents sans se faire connaître ! "
Tous les yeux se portèrent sur moi et je rougis beaucoup, pendant que l'homme et la femme disaient ensemble :
"Ah ! bien, si c'était vrai, on serait bien contents ! "
Je les détrompai, mais le voyageur leur rappelait que j'étais passée deux fois le long du train, comme si je cherchais à reconnaître quelqu'un, et combien j'avais hésité avant de monter dans le compartiment.
Tous les voyageurs riaient, et j'étais très gênée en expliquant que cette place était la seule que j'avais ^ trouvée.
Ça ne fait rien," disait la femme,
vous me plaisez bien, et je serais
LA FIANCÉE
bien aise que notre bru soit comme vous."
" Oui/' reprenait Thonmie, " il faudrait qu'eUe vous ' ressemble/ "
Le voyageur, poursuivant sa plaisanterie, leur disait, en me regardant d'un air malicieux :
" Vous verrez que je ne me trompe pas. Quand vous arriverez à Paris, votre fils vous dira : ' Voici ma fiancée ! ' ''
Peu après, la femme se tourna tout à fait vers moi ; elle fouilla au fond de son panier et elle en tira une galette qu'elle me présenta en disant qu'elle l'avait faite elle-même le matin.
Je ne savais pas refuser ; j'exagérai un rhmne en affirmant que j 'avais la fièvre, et la galette retourna au fond du panier.
Elle m'offrit ensuite une grappe de raisin, que je fus forcée d'accepter.
J'eus beaucoup de peine à empêcher l'homme d'aller me chercher une boisson chaude pendant un arrêt du train,
LA FIANCÉE
A voir ces braves gens qui ne demandaient qu'à aimer la femme choisie par leur fils, il me venait un regret de ne pas être leur bru : je sentais combien leur affection m'eut été douce. Je n'avais pas connu mes parents et j'avais toujours vécu parmi des étrangers.
A chaque instant, je surprenais leurs regards fixés sur moi.
En arrivant à Paris, je les aidai à descendre leurs paniers et je les guidai vers la sortie. Je m'éloignai un peu en voyant arriver un grand garçon qui se jeta sur eux en les entourant de ses bras. Il les embrassait l'un après l'autre sans se lasser ; eux recevait ses caresses en souriant ; ils n'entendaient pas les avertissements des employés qui les heurtaient avec leurs vagonnets.
Je les suivis quand ils s'éloignèrent.
Le fils avait passé son bras dans l'anse du panier aux canards et, de son autre bras, il entourait la taille de sa mère. Il se penchait sur elle et il riait très fort de ce qu'elle disait.
LA FIANCÉB
Il avait, comme son père, des yeux gais et mi sourire large.
Dehors, il faisait presque nuit.
Je relevai le col de mon manteau et je restai en arrière, à quelques pas d'eux, pendant que leur fils allait chercher une voiture.
L'homme se mit à caresser la tête d'une belle poule tachetée de toutes couleurs, et il dit à sa femme :
*' Si on avait su que ce n'était pas notre bru, on lui aurait bien donné la bigarrée."
La femme caressa aussi la bigarrée, en repondant :
" Oui ! si on avait su. • . /'
Elle fit un geste vers la longue file de gens qui sortaient de la gare et elle dit, en regardant au loin :
" Elle s'en va avec tout ce monde."
Mais le fils revenait avec une voiture. Il installa ses parents de son mieux et il monta lui-même près du cocher ; il se tenait assis de travers pour ne pas les perdre de vue.
Il paraissait fort et doux, et je
LA FIANCÉE
pensais que sa fiancée était bien heureuse. . . •
Quand la voiture eut disparu, je m'en allai lentement par les rues.
Je ne pouvais me décider à rentrer toute seule dans ma petite chambre.
J'avais vingt ans, et personne ne m'avait encore parlé d'amour.
FRAGMENT DE LETTRE
J'AVAIS pensé à aller te rejoindre aux Indes, mais j'ai eu peur pour mes fillettes et surtout pour mon petit garçon qui est très délicat.
Cependant je veux quitter ce pays le plus tôt possible, l'idée d'y rester m'est insupportable : ma maison même m'est devenue odieuse. . . .
Je suis décidée à retourner dans le pays où nous sommes nées, j'y retrouverai d'anciennes amies qui sont devenues des jeunes mères comme moi, et près d'elles, je me sentiiai moins seule.
Je sais bien que beaucoup de jeunes veuves préfèrent rester dans leur maison ; mais mon malheur à moi n'est pas ordinaire, et quand je
FRAGMENT DE LETTRE
t'aurai tout dit, tu penseras que j'ai raison.
Écoute : je n'ai jamais parlé de ces choses à personne. Les gens ne m'auraient pas crue et se seraient moqués de moi.
Toi, tu es ma sœur et tu m'aimes.
Je suis sûre que tu ne penseras pas que je suis folle. . . .
Quoique tu aies très peu connu mon mari, tu dois te souvenir de ses yeux qu'il avait très enfoncées et de teintes si changeantes qu'on ne pouvait jamais dire de quelle couleur ils étaient ; ainsi, plusieurs mois après mon mariage, je n'avais pu m'y habituer, et je baissais les paupières chaque fois qu'il me regardait un peu longtemps. Pourtant il était doux et affectueux, et je l'aimais.
A l'annonce de ma première grossesse, il m'entoura de soins les plus minutieux. Souvent, je surprenais un regard inquiet fixé sur moi. Je ne compris son tourment que le jour ou il me dit : *' Pourvu que ce soit un garçon ! "
FRAGMENT DE LETTRE
Ce fut ma petite lise, et rien ne pourrait rendre le regard de mépris qu'il laissa tomber sur le berceau.
La mignonne avait bien près d'un an quand j'eus ma deuxième fille Mon mari haussa les épaules ; cependant il regarda le petite et il dit d'un air désenchanté : "Il faut que j'en prenne mon parti ! Je vois bien que nous n'aurons que des filles!"
Le jour de la naissance de mon petit Raymond, tout changea.
J'étais si joyeuse que j'envoyai la bonne à la recherche de mon mari pour lui apprendre la bonne nouvelle.
Il ne voulait pas y croire ! Il disait :
" Vous devez vous tromper, je suis sûr que c'est encore une fille. ..."
Il entra dans ma chambre à pas comptés et, sans un regard pour moi, il alla droit au berceau.
Il prit le petit enfant au bout de ses doigts comme un objet précieux.
Il l'approchait et le reculait de son visage; il riait et je voyais qu'il avait envie de pleurer. Enfin il se
FRAGMENT DE LETTRE
tourna vers moi et dit : " Je suis bien heureux ! '*
Je crois qu'il aimait bien tout de même ses petites filles, mais elles ne rintéressaient pas, tandis qu'il lui semblaient que son fils était à lui tout seul. Il l'avait tant désiré !
Devant nos amis, il disait très haut :
" C'est mon fils ! " Mais quand il était tout seul près du berceau, il disait : " C'est mon petit garçon ! "
Aussitôt que l'enfant fut sevré, il s'occupa lui-même des soins à lui donner. Il le baignait et l'habillait avec adresse. Il lui préparait aussi ses légers repas. Puis ce furent des promenades sans fin. Le petit n'aimait que son père, et c'est à peine si j'osais lui donner une caresse, tant j'avais peur de contrarier mon mari. Il me disait souvent : '' Embrasse donc tes filles et laisse-moi mon fils."
Pendant la nuit il se levait pour regarder doraiir l'enfant. Un jour que j'avais appelé le docteur pour un bobo qu'avait ma petite Lise, il
FRAGMENT DE I.ETTRB
fut frappé de Textreme maigreur de mon mari : il Tobligea à se laisser ausculter. A peine avait-il appuyé son oreille, que je vis ses yeux s'agrandir avec inquiétude 1
Il écouta longtemps, et quand il eut fini, il fit une longue ordonnance.
Puis, conune je l'accompagnais à la porte, il me dit presque bas : " Les poumons sont atteints ! Surtout, veillez bien à ce qu'il prenne ses remèdes, car le mal est déjà très avancé ! "
Je ne me rendais pas bien compte de cette maladie ; ce ne fut que huit jours après que le docteur, me trouvant seule, m'en donna tous les détails.
A force d'y réfléchir, je me souvins que mon mari avait conunencé à tousser à la suite d'ime pluie d'orage qui l'avait surpris dans la campagne.
Il avait ôté son vêtement pour en couvrir l'enfant et il était resté assez longtemps dans ses effets mouillés.
Depuis, la toux avait toujours été
FRAGMENT DE LETTRE
en augmentant. En peu de temps le mal fit de grands progrès. Mon mari dut bientôt renoncer aux promenades avec son fils. Il exigeait qu'on le laissa seul âivec lui dans le jardin. Il passait ses journées assis dans un fauteuil, pendant que le petit jouait silencieusement près de lui.
Quand Thiver arriva, ce fut une vraie torture ; mon mari gardait le lit : il voulait que son fils restât tout le jour dans sa chambre, mais le docteur le défendait très sévèrement. Je passais tout mon temps à imaginer des prétextes pour éloigner Tenfant ! C'était épouvantable !
Le père menaçait et suppliait pour avoir son fils, et rien ne pouvait distraire Tenfant qui pleurait et voulait son père !
Vers le commencement de mars, le docteur m'avertit que le malade ne verrait pas Tété.
Il vécut encore deux mois avec de la fièvre et du délire. Il appelait son fils à grands cris, et quoique
FRAGMENT DE LETTRE
reniant fût souvent assez éloigné pour que les cris ne lui parvinissent pas, il semblait les entendre, il échappait à toutes les mains pour accourir vers la chambre de son père.
Un matin, mon mari me fit signe d'approcher tout près. Il regardait la porte avec inquiétude, et quand je fus penchée sur lui, il me dit dans l'oreille : " Il y a des nègres derrière la porte, ils viennent chercher mon petit garçon, donne-leur des sous pour qu'ils s'en aillent ! "
Malgré moi, je demandais : " Des nègres ?"
"Oui ! Oui ! " me dit-il, " tiens, les voilà, maintenant, qui viennent cracher sur mon lit ! "
Je haussais la voix comme pour chasser des mendiants, et jusqu'au dernier jour, il ne cessa de crier que des nègres venaient cracher sur son lit. Pour le calmer, il me fallait jeter de grosses poignées de sous vers la porte.
Une minute avant de mourir, il
FRAGMENT DE LETTRE
se dressa en criant : '^ Je veux mon fils ! " Puis il arrondit les bras comme s'il tenait Tenfant, et quand tout fut fini, son visage garda Texpression d'un sourire.
En rentrant du cimetière, il me fallut répondre à mes enfants qui demandaient où était leur père. Je tâchai de leur expliquer qu'il était parti en voyage, mais mon petit Ra5miond me répondit : " Non ! il est mourir dans l'enterrement du cimetière**' Il dit cela en levant vers moi son petit visage sérieux, puis il se mit à pleurer en appelant son père.
Je le pris sur mes genoux pour le caresser et le consoler. Il pleura longtemps, puis il finit par s'endormir. Sa petite main remuait constamment comme si elle cherchait une autre main.
Le jour finissait, j'étais très lasse, je luttais contre une sonmolence qui me gagnait, lorsqu'un léger bruit me fit regarder vers la fenêtre.
Une grande ombre se glissait sur
FRAGMENT DE I^ETTRE
le mur, et quand eÛe fut en face de moi, je reconnus mon mari, il montra de doigt Tenfant et me dit : " Embrasse-le bien, car tu ne l'auras pas longtemps. . /*
LES POULAINS
C'ETAIT la fin de Tété, et aussi le dernier jour des vacances de Raymond. Sa mère et lui devaient quitter le soir même la petite île où ils venaient de passer deux mois.
Pendant que sa mère terminait les paquets, Raymond s'en alla courir une dernière fois sur la lande. Depuis qu'il était dans Tîle, il avait appris à aimer les bêtes. Elles n'allaient pas par troupeaux, comme dans les autres pays. De loin en loin, on voyait une vache ou un mouton, le long des rochers. D semblait à Raymond que ces bêtes étaient là comme des naufragés attendant du secours.
Dès qu'elles entendaient des pas, elles levaient la tête et appelaient de leur voix de bêtes. Elles regardaient
LES POULAINS
les gens aussi longtemps qu'elles pouvaient les apercevoir, puis elles cessaient d'appeler, conune si elles comprenaient que le moment de la délivrance n'était pas encore venu.
Raymond s'était surtout attaché aux poulains qui gambadaient à travers l'île. Son préféré était un tout petit dont le poil avait des teintes roses. La veille encore, il s'était arrêté longtemps à le regarder. C'était à l'heure du soleil couchant. Le poulain galopait en faisant des grâces : il baissait et relevait la tête, conune s'il saluait le gros soleil rouge qui ^ couchait dans l'eau. Puis il se cabrait en essayant de se tenir debout, ou bien il lançait ses pieds de derrière dans le vide : ensuite, il reprenait son joU trot en traçant des cercles autour de sa mère.
Mais, ce matin-là, Raymond eut beau courir le long des rochers et sur la lande, il vit les mêmes vaches et les mêmes moutons, mais nulle part il ne vit de poulains. Il ne savait à
LES POULAINS
quoi attribuer cela, et il revint tout ennuyé retrouver sa mère qui l'attendait pour le départ.
En arrivant sur le port, Raymond vit tout de suite qu'il y avait autant de monde qu'un dimanche. Cependant, il remarqua que les gens ne se promenaient pas tranquillement le long des quais et sur la jetée.
Tout ce monde paraissait soucieux et affairé. Des groupes d'hommes parlaient haut et discutaient sur des sonunes d'argent.
Pendant que sa mère faisait dé^ poser ses colis tout auprès du bateau, Ra5nnond s'approcha des groupes, et à travers les appels et les discussions, il apprit que c'était le jour de la foire aux poulains. On ne voyait pas l'endroit où était la foire, on n'en entendait pas non plus le bruit, mais d'instant en instant, on voyait arriver sur le port une f enmie qui conduisait par la bride une jument et son poulain.
Parfois, plusieurs hommes suivaient derrière ; leurs vêtements étaient à
lES POULAINS
peu près semblables, mais on recon* naissait tout de suite le marchand à la iaçon dont il surveillait de Tceil Failure du poulain. La femme faisait avancer la jument tout au bord du quai devant le bateau, et pendant que le petit, tout inquiet, se rapprochait de sa mère, deux hommes adroits lui passaient une grossière sous-ventrière ou s'accrochait une barre de bois qui lui maintenaient les jarrets : puis on entendait sur le bateau le grincement d'une poulie, deux roues tournaient, et un cable muni d'im énorme crochet s'abaissait vers le poulain et le soulevait comme un colis.
Tous avaient le même mouvement de frayeur quand ils se sentaient soulevés de terre: leurs paupières battaient très vite, ils allongeaient leurs jambes de devant en repliant le pied, comme s'ils cherchaient un point d'appui, et, n'en trouvant pas, ils cessaient de se raidir, et tout leur corps pendait au bout du cable. Le minute d'après, ils disparaissaient
LES POUI^AINS
pax tin large trou au fond du bateau, d'où sortaient des hennissements et des piaffements de recul.
Après cela, la femme et la jument s'en retournaient du même pas lent, pendant que le marchand courait sur le bateau et se penchait au-dessus du trou en criant des ordres.
Raymond s'était imaginé que tous ces poulains grandiraient près de leur mère jusqu'à ce qu'ils soient assez forts pour trainer des charges à leur tour : et voilà qu'on les amenait dans ce bateau par surprise, comme les enfants que l'on mène à l'école pour la première fois.
Cela lui rappelait le jour où sa mère l'avait conduit au college.
C'était l'année d'avant, et il ressentait encore l'impression de terreur qui l'avait saisi en se trouvant en face du grand battment et de sa grande porte.
Son premier mouvement avait été de s'enfuir, et* il avait fallu que sa mère le retint de toutes ses forces par la main. Elle lui avait fait
LES POULAINS
honte tout bas en lui montrant d'autres garçons qui suivaient leur mère d'un air sage, tout comme ces grands poulains qui venaient tranquillement jusqu'à ce grand bateau.
Il n'avait pas oublié non plus ce petit garçon qui s'était couché sur le dos, devant la porte du collège, et qui se défendait des pieds et des poings contre le monsieur qui essayait de le soulever de terre. Le petit garçon criait en appelant sa mère : il avait dû tant crier que sa voix en était tout enrouée. Un rassemblement s'était formé autour d'eux et des gens disaient :
" Il faudra bien qu'il entre : il n'est pas le plus fort."
Et, le lendemain, Raymond l'avait bien reconnu dans la cour de la récréation.
Raymond pensait à toutes ces choses, et une grande pitié lui venait pour ces poulains que le bateau allait bientôt déposer dans des endroits inconnus.
LES POULAINS
Tout à coup, il vit les femmes qui encombraient le passage s'écarter pour laisser passer une grande jiunent blanche. Elle marchait lourdement et cherchait à s'arrêter à chaque instant. La f enune qui la conduisait s'arrêtait en même temps qu'elle et reprenait sa marche en disant à la bête :
" Allons, viens donc ! "
Rajonond reconnut aussitôt la mère de son poulain préféré. Le petit paraissait tout affolé : il courait autour de sa mère en poussant sans cesse un petit hennissement qui ressemblait à un cri de tout petit enfant.
Le marchand le suivait et cherchait à lui enserrer la tête dans un Ucol blanc et rose : mais le poulain l'évitait d'un léger recul ou d'un petit saut de côté. Le marchand commença de jurer : il voulut que la femme fit un effort pour l'aider, mais elle resta droite et raide à la tête de la jmnent, en répondant :
" Maintenant qu'il est à vous, prenez-le comme vous pomrez : je
LES POULAINS
ne vous ai pas caché qu'il n'a jamais été attaché."
Les femmes s'apitoyaient sur la petite bête, pendant que le marchand s'avançait sur la pointe de ses gros souUers avec le Ucol tout grand ouvert au bout de ses deux mains. Il tournait et revenait sur ses pas pour surprendre le poulain, qui lui échappait toujours. C'était un gros homme pesant et maladroit, et Raymond pensait en lui-même qu'il avait l'air d'un ours essayant d'attraper un oiseau.
Cependant, il l'approcha deux ou trois fois de si pr^ que le petit chercha du secours près de sa mère.
Il voulut d'abord se cacher sous son ventre : puis il essaya de lui monter sur le dos, et comme tout cela était impossible, il se colla contre elle et roula sa petite tête sous son cou pour y chercher une caresse.
Ce fut à ce moment que le marchand le saisit.
Quand le petit sentit la corde, il sauta des quatre pieds et se jeta de
I<ES POXJI^AINS
tous côtés, et Ra3rmond entendit encore des gens qui disaient :
" Il faudra bien qu'il y vienne :
il n'est pas le plus fort."
Le poulain avait reculé jusqu'à un amoncellement de colis, et il restait là, tout en recul, en secouant la tête de toutes ses forces pour échapper à la corde. Alors, le marchand s'avança sur lui en enroulant la corde à son bras pour en diminuer la longueur. Il tira ensuite une mince cravache de dessous sa blouse et il en frappa le poulain d'un coup sec, en disant entre ses dents serrées :
** Avance donc, enfant de chameau ! "
Conune pour les autres poulains, le fenune fit approcher la mère tout près du bateau.
Le petit tremblait de tout son corps : il essayait enore de hennir comme pour demander du secours, mais sa voix trop fragile avait dû être cassée par le coup de cravache et, malgré tous ses efforts, il ne put la faire entendre.
LES POULAINS
Sa mère tendit le cou vers lui : ses naseaux eurent un fréipissment en rencontrant les naseaux du poulain.
Ses lèvres se mirent à trembler en s'allongeant, et elle les appuya un long moment sur la bouche de son petit, et Raymond vit bien qu'elle lui donnait le dernier baiser ; puis elle releva la tête et regarda la mer par-dessus le bateau.
La fenune aussi regarda la mer pendant que la chaîne grinçait et que le poulain se balançait au bout du cable. Quand il eût disparu au fond du bateau, elle fit tourner la jmnent vers la terre, et toutes deux s'en retournèrent lentement. La fenune marchait en écartant un peu les jambes, et sa jupe, qui se gonflait aux hanches, lui faisait connue une large croupe.
Pendant ce temps, le marchand consoUdait sa haute casquette, secouait sa blouse et s'en allait rejoindre les autres marchands, qui menaient grand bruit à l'arrière du bateau.
LE FANTÔME
A PRÉSENT, tout était tranquille dans la maison et les bruits de la rue ne s'entendaient presque plus. De temps en temps, un fiacre passait encore au loin, les fers du cheval claquaient sur les pavés comme s'ils ne tenaient plus que par un fil à ses sabots, et les sons creux et gelés de sa clochette passaient dans la nuit comme un avertissement triste.
Marie avait cesse de pleurer et Angélique se tenait toute penchée sur la table, la tête presque sous l'abat- jour de la lampe.
Un craquement sec sortant d'un meuble fit relever vivement la tête à Angélique, pendant que Marie ramenait ses mains bien en vue sur la table, comme si elle craignait que
I,E FANTÔME
quelqu'un les lui touchât dans l'ombre; puis toutes deux regardèrent vers une porte vitrée qu'on voyait à l'autre bout de la pièce, et Angélique remonta un peu l'abatjour pour que la clarté de la lampe s'étendit davantage sur les murs de la chambre.
Le silence augmenta encore et tout à coup la pendule se mit à sonner.
Marie se pencha vers la cheminée pour essayer de voir la pendule et elle dit à voix basse :
*' Comme elle a sonné vite ! "
Angélique évita le regard de sa sœur en répondant :
** Tu trouves ? "
" Oui," dit Marie toujours à voix basse, ** on dirait qu'elle s'est dépêchée de dire l'heure pour se renfermer au plus vite conrnie une personne qui a peur."
Angélique sourit à sa sœur et dit d'une voix assez calme :
*' Il est minuit, il faut aller nous coucher,'
I<E FANTOME
*' Non/' dit Marie, " je ne pourrais pas dormir. Lis-moi plutôt quelque chose/' et elle atteignit un livre au hasard sur la petite étagère accrochée au mur tout près d'elle/'
" Nous le connaissons par cœur/' dit sa sœur en repoussant le Uvre.
Elle r^arda de nouveau vers la porte vitrée.
*' Maintenant que l'oncle est mort, nous pourrons prendre les Uvres qui sont dans sa chambre. Il ne nous a jamais défendu de les lire."
*' C'est vrai," dit Marie, ** mais je n'oserai pas entrer dans sa chambre maintenant."
Elle baissa la voix pour dire en se rapprochant de sa sœur :
'* Tantôt, quand nous sonmies revenues du cimetière, il m'a semblé qu'il rentrait dans la maison en même temps que nous."
Angélique remonta l'abat- jour tout en haut du verre de lampe et, dans le silence qui suivit, les deux sœurs entendirent un bruit qu'elles ne reconnurent pÊ&.
LE FANTOME
** Qu'est-ce qui a fait ça ? " demanda Angélique sans oser r^arder sa sœur.
" Je ne sais pas," dit Marie, " on dirait que quelqu'un est tombé ici sur le parquet."
" Il me semble que cela vient de ce côté/' dit Angélique en montant la fenêtre.
'' Elles écoutèrent un long moment dans le silence et Marie reprit en assurant sa voix :
'' C'est sans doute ma tapisserie qui est tombée de la corbeille à ouvrage," et comme sa sœur ne répondait pas, elle proposa :
" Si nous y allions voir ? "
Angélique prit la lampe qu'elle éleva très haut, et Marie prit sa sœur par le bras.
Le gros rouleau de tapisserie était toujours sur la corbeille à ouvrage.
Elles entrèrent dans le salon et dans leur chambre, regardèrent autour de chaque meuble, rien n'était dérangé. Elles revinrent dans la salle à manger.
LE FANTOME
'* C'est certainement ici que le bruit s'est produit/' chuchota Angélique.
** Alors c'est dans le placard," dit Marie.
" Quel placard ? " demanda sa sœur.
'* Celui de l'oncle/' répondit Marie toujours à voix basse.
Elles arrivèrent très vite au placard et Marie l'ouvrit vivement, après avoir repoussé près de la fenêtre une chaise chargée de paquets de Unge que la blanchisseuse avait apportés dans la journée.
Rien n'était dérangé dans le placard de l'oncle. Sur le devant de la planche du haut, deux chemises blanches étaient couchées l'une sur l'autre ; elles arrondissaient leurs poings empesés comme pour se faire un oreiller, et de chaque côté d'elles venaient s'appuyer les mouchoirs plies en carré et les chaussettes bien enroulées.
Les vêtements pendaient sous la planche et s'aplatissaient sur des épaules en bois.
LE FANTOME
Marie les fit glisser sur la triangle pour regarder en-dessous, mais elle ne vit que des chaussures reluisantes et bien alignées.
Elle referma le placard, et conune à ce moment la lampe éclairait vivement la porte vitrée, les deux sœurs virent en même temps l'oncle debout, le chapeau sur la tête, qui les regardait fixement de l'autre côté de la porte.
Marie lâcha le bras de sa sœur et recula d'un pas, mais AngéUque ouvrit précipitanmaent la porte vitrée et tendit brusquement la lampe vers le fantôme. Elle se rassura aussitôt, elle venait de reconnaitre que c'était simplement le mannequin qui servait à sa sœur pour faire ses robes et sur lequel on avait mis par mégarde le chapeau et le paletot de l'oncle.
Marie se rapprocha sans dire un mot, elle ôta du mannequin le chapeau et le paletot qu'elle mit sur le lit de l'oncle, dont les matelas restaient découverts, avec seulement
I,E FANTOME
les couverttires pliées au pied, et, ainsi que sa sœur, elle vit tout de suite que tout était en ordre sur les meubles et que rien ne trainait par terre. Elles remarquèrent aussi que la fenêtre restait grande ouverte devant les persiennes fermées et que l'air était froid et chargé d'une odeur de buis.
Elles sortirent de la chambre en refermant la porte, et pendant qu' Angélique posait sur la table la lampe qui vacillait dans sa main, Marie s'assit lourdement conune si ses jambes lui faisaient tout à coup défaut.
Le silence continua, puis Marie dit :
" Après tout, ce bruit venait peutêtre de chez les voisins ? ''
*' Peut-être ! " répondit Angélique :
elle ajouta en voyant sa sœur prêter l'oreille avec attention :
" C'est comme si quelqu'un était tombé sur les genoux."
Elle écouta aussi avec attention, puis elle demanda sans regarder sa sœur :
LE FANTOME
" Est-ce que tu as peur ? "
" Non/' dit Marie, " et toi ? "
" Moi non plus."
Angélique se leva la première et dit comme tout à l'heure :
" Il faut nous coucher/'
Elles se serrèrent un peu pour passer ensemble dans la ^ porte de leur chambre et Marie donna un tour de clé pendant que sa sœur poussait le verrou.
Elles furent bientôt couchées côte à côte, et quand Angéhque eut soufflé la lampe qu'elle avait mise tout près de son ht, les deux sœurs s'aperçurent que la flanune de la veilleuse n'éclairait pas conmie à l'ordinaire : elle s'allongeait parfois comme si elle voulait sortir du verre, et les ombres qu'elle renvoyait sur les murs ne ressemblaient pas aux ombres des autres soirs. Cependant Angélique s'efforçait de respirer un peu fort conune si elle dormait tranquillement, et Marie n'osait faire le plus petit mouvement de peur de réveiller sa sœur,
LE FANTOME
Mais, jusqu'au matin, les yeux des deux sœurs guettèrent le fantôme tombé dans la maison et qui pouvait apparaître d'un moment à l'autre. Quand il fit grand jour, elles se levèrent en même temps.
En entrant dans la salle à manger, la première chose qu'elles virent, ce fut un gros paquet de linge qui était tombé de la chaise sur le parquet et que le double rideau de la fenêtre cachait à moitié.
Alors elles se regardèrent en souriant et s'embrassèrent.
Y A DES LOUPS
LES infirmières rappelaient grand'mère et lui parlaient comme à une petite fille.
Depuis quinze jours qu'elle était dans la salle, personne n'avait pu la décider à se laissa opérer.
Chaque matin, les internes s'arrêtaient près de son lit.
Il y en avait un qui lui parlait avec beaucoup de douceur : il riait en montrant de belles dents blanches et il disait :
" Voyons, grand'mère, on ne vous fera aucun mal, et ensuite vous serez leste comme une jeune fille."
Mais elle secouait la tête en baissant le front, puis, d'une voix claire et douce, elle répondait."
" Non, je ne veux pas."
Aussitôt que les médecins avaient
Y A DES LOUPS
quitté la salle, elle se levait de son lit et s'asseyait près de la fenêtre.
Elle passait toutes ses journées à regarder les gens qui allaient et venaient dans la cour. J'étais sa voisine et j'avais souvent l'occasion de lui rendre quelque petit service.
Peu à peu, elle me parla de son mal ; elle disait :
" C'est dans le ventre que je souffre, mais il y a si longtemps que j'ai fini par m'y habituer."
Alors elle regardait vers la fenêtre en ajoutant :
" Je voudrais bien m'en aller d'ici."
Ce matin là, elle était toute joyeuse parce que l'interne lui avait dit qu'on allait la renvoyer de l'hôpital. Tout en rangeant ses petites affaires, elle me raconta qu'elle était depuis peu à Paris. Son mari était mort l'année d'avant et sa fille, qui était établie à Paris, n'avait pas voulu la laisser seule au village ; elle lui avait fait vendre tout son bien, et maintenant
Y A DES 1/OUFS
èQe vivait dans une petite boutique entre sa fille et son gendre.
Dans les premiers temps, elle était contente d'être à Paris ; puis il lui était venu un immense r^^ret de ses champs. Elle pensait sans cesse à ces gens qui habitaient maintenant sa petite maison ; ils avaient acheté aussi les deux vaches et le cheval, il n'y avait que Tâne qu'elle n'avait pas voulu vendre. Sa fille avait beau lui dire qu'à Paris il n'y avait pas d'ânes, elle n'avait pas voulu s'en séparer, et il avait bien fallu l'amener.
On l'avait mis chez un marchand de lait qui le soignait, et où elle pouvait le voir chaque jour.
A force de s'ennuyer, voilà qu'elle avait senti davantage son mal ; aussitôt sa fille l'avait amenée a l'hôpital. Le médecin avait dit qu'une opération pourrait la guérir, mais elle aimait mieux garder son mal jusqu'à la fin. de sa vie, plutôt que de se faire opérer.
Sa fille venait souvent la voir.
C'était une ^ande fenmie qui avait
Y A DES lyOUPS
le nez pointu et le regard dur. Elle souriait à toutes les malades en traversant la salle, et tout le monde pouvait entendre les paroles d'encouragement qu'elle prodiguait à sa mère.
Ce jour-là, elle s'arrêta longtemps à causer à la surveillante. Grand' mère la regardait d'un air craintif et respectueux. Elle avait perdu son air joyeux du matin, et elle avait l'air d'une petite fille qui s'attend à être grondée.
Maintenant sa fiUe s'avançait en distribuant des oranges aux malades, et quand elle fut près de sa mère, elle l'accabla de tendresses et de baisers ; elle disait à haute voix :
" Je veux que tu sois raisonnable et que tu te laisses opérer."
Grand'mère la suppliait tout bas de l'emmener, mais la fille répondait :
*' Non, non, je veux que tu guérisses.'^ Elle prenait les malades à témoin, disant que sa mère avait encore de ^longues anées à vivre et qu'elle voulait la voir bien portante.
Y A DES LOUPS
Grand'mère ne se laissait pas convaincre, elle continnait de dire tout bas : '^ £mmène*moi, ma fiUe/'
Alors la fille se mit à dire :
** Eh bien I voilà : si tu ne veux pas, je vendrai Vàne."
Et elle était partie au milieu des rires de toute la salle.
Grand'mère en était restée toute égarée, elle r^ardait ces femmes qui riaient. Enfin elle ouvrit la bouche comme si elle allait appeler au secours, et pendant que les rires redoublaient, elle cacha sa tête sous son drap.
Toute la nuit, je l'entendis remuer ; elle ne pleurait pas, mais ses soupirs étaient longs comme des plaintes.
Au matin, quand elle aperçut la surveillante, elle lui cria :
" Je veux bien. Madame ! '*
La surveillante la complimenta, puis ce fut le tour des internes, ils venaient l'un après l'autre s'assurer de son consentement : à tous elle disait avec le même mouvement du front : " Oui, je veux bien."
A l'heure où les malades ont la a88
Y A DES I<OUPS
permission de se distraire, toutes celles qui pouvaient marcher entourèrent le lit de grand'mère.
Chacune parlait de son mal. Tune montrait un pied où il manquait trois doigts ; l'autre exphquait comment on lui avait enlevé un sein ; celle-ci découvrait un ventre partagé par une longue raie rouge, et ime petite femme mince et noire raconta qu'elle s'était réveillée avant la fin, et qu'il avait fallu quatre hommes pour la tenir pendant qu'on la recousait.
Grand'mère n'avait pas l'air de les entendre : elle se tenait adossée contre ses oreillers et, de temps en temps, elle levait le main comme pour chasser une mouche. Puis la" nuit revint ; les infirmières s'en^ allèrent après avoir éteint toutes les| lumières, il ne resta plus qu'une, petite flamme qui éclairait la grande»'^ table où s'étalaient des linges et§ des instruments bizarres. |^
Vers le milieu de la nuit, la surveillante vint faire sa ronde ; elle
Y A DES LOUPS
marchait sans bruit, et la lanterne qu'elle balançait au-dessus de chaque lit avait Tair d'un gros cdl curieux.
Grand'mère se leva quand la lanterne eut disparu ; elle s'approcha de la fenêtre et cogna au carreau avec son doigt recourbé. Elle cognait tout doucement et elle faisait des signes à quelqu'un dans la cour.
Je r^ardai de ce côté, la cour était toute blanche de neige, et on ne voyait que des arbres noirs et tordus qui allongeaient leurs branches vers nous.
Maintenant grand'mère cognait plus fort : elle se serrait contre les vitres, conmie si elle espérait qu'on allait lui ouvrir du dehors. Puis sa voix claire et douce monta conmie une plainte qui traîne, EUe^ dit :
*' Y a des loups ! "
La gardienne de nuit s'approcha pour la faire taire, mais grand'mère se sauva vers une autre fenêtre.
Elle se mit à cogner de toutes ses forces, comme si elle eût demandé asile aux arbres de la cour. Elle
y A DES I<OUPS
répétait d'un ton plaintif et suppliant : " Y a des loups."
Bientôt toutes les malades furent réveillées et Tune d'elles alla chercher du secours. Deux honmies se saisirent de grand'mère et la couchèrent de force : ils mirent deux larges planches de chaque côté de son lit et la gardienne de nuit s'installa près d'elle ; grand'mère se dressait à tout instant du fond de ses planches, comme si elle essayait de sortir de son cerceuil. Pendant longtemps, elle continua de faire des signes d'appel, puis ses bras restèrent immobUes et on n'entendit plus que sa plainte lente et triste, qui disait sans relâche : " Y a des loups ! "
Cela montait comme un cri de frayeur et emplissait toute la salle.
Vers le matin, la plainte se fit plus faible, on eût dit que la petite voix claire s'était usée. Elle traina longtemps comme une plainte d'enfant, et quand le jour parut, elle se cassa en disant encore : " Y a des loups !