CHAPITRE III
Rembrandt et J. Van lier Meer.
Il est clair que si Bûrger attachait une haute importance à connaître la vie de Johannes Vermeer, ce n'était pas, de sa part, pure indiscrétion; c'est qu'il croyait y découvrir le secret de son talent, et apprendre surtout comment ce talent s'était formé; c'est qu'il se berçait de cette douce espérance, que la révélation de cette existence ténébreuse viendrait confirmer la présomption, par lui si souvent émise, que notre peintre était un des nombreux élèves de Rembrandt.
A franc parler, nous n'avons jamais bien compris l'insistance de Bûrger à vouloir faire sortir Johannes Vermeer de l'atelier de Jodenbreestraat. Qu'il y ait quelques rapports éloignés entre le vieux maître d'Amsterdam et le jeune artiste de Delft, le fait n'est pas pour nous surprendre. Ils peignaient l'un et l'autre dans le même pays et dans le même temps, et l'on sait assez que tous les artistes contemporains sont soumis à des préoccupations de même ordre, qui agissent à la fois sur les tempéraments et les talents les plus divers. C'est ce qu'on a si bien dérini par ce mot : « l'influence des milieux ».
On trouverait même entre eux des affinités plus étroites, qu'il n'en faudrait pas être surpris. Mais, quant à une descendance directe, quant à une inspiration immédiate, nous sommes encore à chercher sur quelle base sérieuse, sur quelle observation approfondie on pourrait les établir. Bien mieux, nous avouerons humblement que si nous avions à trouver, au Panthéon de l'Art, une place qui convînt exactement à l'incomparable génie de l'un et au précieux talent de l'autre, nous serions presque tenté de les placer aux deux extrémités opposées de ce monument idéal : Rembrandt, au milieu des créateurs débordants; Vermeer, dans le groupe recueilli des observateurs discrets et des interprètes sincères.
Où découvre-t-on, en effet, dans le maître aimable de Delft, ce torrent de pensées qui bouillonnent, cette tempête d'idées qui se heurtent, cette immensité de conceptions, qui sont la caractéristique du génie de
Rembrandt : qualités énormes qui constituent le principal titre de gloire du vieux maître, et en font un des plus grands artistes des temps modernes ?
Où trouve-t-on. dans Vermeer. cette verve créatrice, cette puissance expansive, qui élargit tous les sujets et mêle l'infini aux moindres choses ? Car Rembrandt ne peut toucher à rien qu'il ne l'agrandisse. Aborde-t-il l'être le plus vulgaire, l'action la plus basse, l'intérieur le plus obscur, sous son pinceau tout se transforme. Même quand il prétend serrer la nature de près et s'en tenir à la réalité, son génie, d'un coup d'aile, l'emporte, presque malgré lui. dans des sphères supérieures. Les figures qu'il copie strictement perdent tout accent personnel. Ses portraits deviennent des types. Vermeer offre-t-il dans son œuvre, charmant et contenu, rien qui ressemble à cela ?
Esprit aimable, mais réservé, il ne faut ni le déluge, ni même l'océan pour étaneher sa soif. Son verre lui suffit. Petit ou grand, c'est à lui qu'il a recours et point a d'autres. Il regarde autour de lui et nous montre ce qu'il voit; seulement il voit juste et montre avec goût. Bien loin de s'envoler à tout propos et de se perdre dans 1' « au-delà », il se réduit et se concentre. Aucun de ses ouvrages ne trouble, tous au contraire produisent, chez cjui les contemple, une sorte de calme et d'apaisement. Non seulement le drame de la vie n'est pas sa préoccupation majeure, mais il est sévèrement banni de son œuvre, et ses personnages, tous paisibles et reposés, ne font guère plus de bruit que les multiples accessoires dont il les entoure. Vermeer, avant tout, est un peintre silencieux. Nous irons même plus loin; ne vous semble-t-il pas qu'il partage, avec Pieter de Hooch, son compatriote et son ami, un privilège singulier? On pourrait enlever, de certaines de ses compositions, le ou les personnages dont elles sont étoffées, sans que l'intérêt, je ne dirai pas en disparaisse complètement, mais sans même qu'il en soit amoindri.
Beaucoup d'entre ces personnages ne figurent là, en effet, que comme des taches heureuses. Ce sont des notes agréables dans un concert adorable de tonalités fines, délicates, fondues, enveloppées. Ils ne commandent pas le reste; rien ne leur est subordonné; chaque ton local, au contraire, a sa valeur propre et son accent voulu, et, s'ils jouent un rôle important dans cette mélodieuse symphonie, c'est par la tache qu'ils font. et non par l'idée qu'ils expriment.
On a dit. en parlant de Rembrandt et de Vermeer. tous deux sont des