JEUNE FEMME QUI SE PARE
(Musée de Berlin.)
convaincu de l'impossibilité de rien arracher à ce précieux dépôt, ni au cerbère administratif qui en avait la garde.
« Les archives de Delft ont été dispersées, écrit-il de la meilleure foi
du monde, surtout dans la partie qui concerne le xvne siècle, et, malgré les recherches que l'archiviste a bien voulu faire, on n'a rien trouvé sur la naissance et la mort de Van der Meer. »
La vérité est que l'état civil delà ville de Delft est des plus complets et qu'aucune recherche sérieuse et intelligente n'a été faite par l'archiviste dont parle Bûrger, sans quoi cet archiviste n'eût pas manqué d'apercevoir ce que moi-même, pauvre étranger, je devais y découvrir en 1877, et ce que plus récemment y a retrouvé M. O. Obreen, c'est-à-dire la date de naissance, la date de mariage et la date de mort de notre peintre.
La vérité, c'est que la partie des archives de Delft qui regarde la Burgerlijke Stand, c'est-à-dire l'état civil, ne compte pas moins de cent soixante-quinze registres, qui vont de l'année 1575 à l'année 1808 sans presque présenter de lacune.
La vérité, c'est que, sachant la religion des individus, la confession à laquelle ils ont appartenu, il n'est nullement impossible, lorsqu'on veut s'en donner la peine et qu'on peut y consacrer le temps nécessaire, de retrouver les renseignements dont on a besoin, et je suis certain que ce n'est pas l'archiviste actuel, mon excellent ami M. J. Soutendam, qui me démentira.
Il est à supposer, toutefois, qu'on aura commencé à chercher la naissance à l'année indiquée par Bleyswijck, et que, ne trouvant pas de Vermeer à cette année-là, on ne sera pas allé plus loin. Mais le fait n'était pas pour décourager un chercheur expert.
Tous ceux qui ont pratiqué les archives hollandaises savent, en effet, que jusqu'à la seconde moitié du xvne siècle, les noms de famille figurent très rarement et à l'état absolument exceptionnel sur certains registres de l'état civil. Il fallait donc tâcher de savoir quel avait été le prénom du père de notre peintre. Eh bien, ce prénom nous devait être livré par la mention matrimoniale de Jan Vermeer. Or, cette mention, dont nous aurons occasion de reparler tout à l'heure, nous apprend que ce père, dont la découverte était si ardemment souhaitée, se nommait Reynier. — Dès lors plus d'erreur possible, et ceux que l'art hollandais intéresse se souviennent que, il y a onze ans, nous donnions dans la Chronique des Arts et de la Curiosité [année 1877, n° i3), le texte même de cet acte de naissance, si vainement cherché par le paresseux archiviste, auquel Bûrger s'était bénévolement adressé.
Cet acte est conçu comme suit :
« Dito ( 3 1 octobre 1 63 2) .
VAN DER MEER, DE DELFT i5
« I lcint Joannis, vader Rcynicr Janssoon, moeder Dingnum Balthasars, Getuygen Pieter Brammer, Jan Heyndrickz, Maertge Jans. »
Nous traduisons :
« Dito (c'est-à-dire du 3i octobre i632).
« Un enfant, Joannis; le père est Reynier, fils de Jean; la mère, Dingnum, fille de Balthazar; les témoins sont Pieter Brammer, Jan, fils d'Hcyndrick, et Marthe, fille de Jan. »
Ce Joannis ou Jan étant, dans l'année 1 632, — année indiquée par Bleyswijck, — le seul fils de Reynier mentionné par l'état civil de Delft, il en résulte par conséquent que la déclaration sus-mentionnée est bien certainement l'acte de naissance de notre peintre; toutefois, si un doute pouvait encore subsister en 1877, aujourd'hui il n'y a plus de place pour la moindre hésitation.
Une mention mortuaire produite par M. O. Obreen est venue confirmer notre découverte. Cette mention, relative à la mère de notre peintre, est conçue ainsi qu'il suit :
« Begraven in de nieuwe Kerk, i3 february 1670, Dyna Baltens, weduwe Van Reynier Vermeer in de Vlamingstraet. »
Je traduis :
« Enseveli dans la nouvelle église, le i3 février 1670, Dina Baltens, veuve de Reynier Vermeer, demeurant dans la Vlamingstraet. »
Dyna étant l'abréviation de Dingnum et Baltens celle de Balthazar, l'identité de la mère de l'enfant, déclaré à l'état civil de Delft le 3i octobre i632, se trouve par là irréfutablement établie; et son mari, le père de l'enfant, est bien ce Reynier Vermeer qui nous préoccupait.
Ainsi, sur ce premier point plus de doute.
La seconde mention par ordre de date, relative à Johannes Vermeer, qui figure sur les registres de l'état civil de Delft est celle de son mariage. — Nous disons la seconde par ordre de date, car nos lecteurs se souviennent que, dans nos recherches, elle fut la première relevée par nous, et celle, par conséquent, qui nous a permis de retrouver l'acte de baptême. — Cette seconde mention figure sur les registres de mariages de l'Eglise réformée à la date du 5 avril i653.
La voici telle que nous la copions :
« Johannes Reyniers Z. Vermeer J. M. opt Marctwel, Catharina Bolenes J. D. mede aldaer. »
ib LES ARTISTES CELEBRES
C'est-à-dire :
« Johannes, fils de Reynier Vermeer, célibataire [littéralement jeune homme . demeurant sur le marche avec Catharina Bolenes. jeune fille au même endroit. »
Et. en marge, on lit : a Attestatie g. g. op Schepl den 20 april i653 Stadthuj's ». ce qui signifie : « Attestation donnée par le corps des échevins le 20 avril i653 hôtel de ville'. »
Voilà notre Vermeer marie; il a vingt et un ans. Le premier recueil de documents, où son nom va maintenant apparaître, ne figure plus à l'état civil de Deft. C'est à la bibliothèque royale de la Hâve qu'il faut l'aller chercher. Ce recueil se nomme le Meestersbocck — ou le livre de maîtrise — de la gilde de Saint-Luc. En le feuilletant, nous apprendrons que c'est l'année même de son mariage que notre peintre se rit recevoir maître dans la corporation :
« Schilder. den 29 december i653. Johannis Vermeer heft hem doen aenteijkenen als meester schilder, sijnde burger. en heeft op sijn meester geldt betaelt 1 gui. 10 stuyv. rest 4 gui. 10 st. Den 24 July i656. in ailes, betaelt : » Traduisons : « Peintre : le 29 décembre 1 65 3 . Johannis Vermeer s'est fait inscrire comme maître peintre, étant bourgeois, et il a pour son droit de maîtrise pave 1 florin 10 sols, reste 4 florins 10 sols. — Le 24 Juillet 1 65 6 il a tout paye.
Voilà notre artiste libre d'exercer sa profession et enrégimenté dans la gilde de Saint-Luc. Pendant que nous tenons le registre de l'association vovons donc s'il n'est plus question de lui. — Si fait, ce même livre de maîtrise nous reparle de lui en 1662. Cette fois ce n'est plus comme simple maure qu'il figure sur les registres de la gilde, mais comme syndic, comme doyen, ou. pour parler, plus exactement comme Hooftmann, littéralement comme chef-homme. Il exerce pendant deux ans ces importantes fonctions (1662-1663), puis il rentre dans le rang pour en rassortir en 1670, et figurer encore, en 1671, au nombre des doyens.
Après cela, plus rien. Ce silence peut sembler extraordinaire si l'on s'en tient à la date mortuaire donnée par les auteurs de la J'adcvlandschc Schilderkunst, c'est-à-dire à 1696. Mais une vente de tableaux, quelquenombreuse et quelque fournie qu'elle puisse être en œuvres d'un artiste, n'est pas un acte de décès, et c'est ce qui nous avait fait prétendre, il y a quelques années, que Vermeer était mort aux environs de 1673 '.
1. Voir l'Histoire de la Peinture hollandaise. Paris, A. Quantin, éditeur, p. 188.
VM'D/Jl Mil
SHQùARB. Set.'
LA LAITIERE.
(Collection Six van Hillegom, à Amsterdam.
HOLLANDE. — l'EINTRES.
Nous ne nous étions pas trompé de beaucoup. Notre Johannes Vermeer passa, en effet, de vie à trépas le i3 décembre ib/5; il était, par conséquent, âgé que de quarante-deux ans. C'est bien jeune, dira-t-on, mais rien n'est brutal comme un acte de décès, et voici la copie de la mention mortuaire inscrite à cette date sur les registres mortuaires :
« Jan Vermeer Kunstschilder aen de oude Langedick in de Kerk. »
« Jan Vermeer, artiste peintre, demeurant sur la vieille digue longue, [enterré] dans l'église (la vieille église). »
Et une note marginale indique qu'il laissait huit enfants mineurs.
Ainsi se clôt cette carrière qui dut être brillante, si nous en jugeons par les rares productions du beau talent de Vermeer qui lui ont survécu, par la confiance que ses confrères lui marquaient et par l'estime de ses contemporains.
Né en 1 632, marié en avril i653, inscrit comme maître le 2? décembre de la même année, chef-homme de sa corporation en 1 662-1 663, c'està-dire à trente ans, de nouveau doyen en 1 670-1 671, mort en 1675. Voilà la restitution complète, intégrale de cette vie que Biirger déclarait si obscure. Les archives, qu'il croyait condamnées à un mutisme éternel, ont parlé. Le « sphinx », comme il aimait à appeler Vermeer, a livré son secret.
Il nous reste à voir maintenant comment ces dates, heureusement retrouvées, viennent détruire l'échafaudage de suppositions qu'on avait élevées autour de cette sympathique figure, et expliquer ses œuvres mieux que ne peuvent le faire les plus ingénieuses suppositions.