CHAPITRE IV Débuts dans la vie. — Apprentissage et maîtrise
Voyons, en effet, ce que nous raconte cette vie. Elle nous montre le grand artiste de Delft ouvrant à la lumière ses yeux si bien doués, dans les derniers jours d'octobre i632, et présenté au baptême par des gens du plus modeste état.
Son père Reynier Janszoon appartient à la toute petite bourgeoisie. Il n'ose môme pas signer de son nom de famille. Pieter Bramer (ou Brammer) est. il est vrai, plus audacieux, mais cela s'explique. Il appartient à une famille d'artistes. Il est sans doute frère du peintre Léonard Bramer, qui après avoir séjourné en France et en Italie est rentré à Delft en 1629, où il s'est fait admettre dans la gilde de Saint- Luc. Quant à Jan Hendricksz, c'est un vulgaire inconnu, à moins que ce ne soit lui qu'on trouve, en 1644, inscrit sur les registres de mariages de Delft, sous le nom de Jan Henrics et avec la qualité de faïencier (plateelbacken. Tout cela nous dénonce, pour Johannes Vermecr, une extraction assez humble.
A quinze ans, notre peintre entre dans un atelier de Delft en qualité d'apprenti. Les règlements de ces corporations, dont on dit tant de bien aujourd'hui, et qui ont atrophié tant de génies naissants, étaient alors dans toute leur vigueur. Pour pouvoir vendre sa peinture, il fallait être reçu maître, et, pour être reçu maître, il fallait avoir accompli six années d'un rigoureux apprentissage.
A quinze ans donc, voilà notre futur grand homme à la besogne, apprenant son métier à Delft, trop pauvre pour voyager, trop pressé d'arriver à l'épreuve difficile de la maîtrise pour aller dépenser une année ou deux à Amsterdam, à la recherche d'un enseignement que rien, au reste, ne pouvait lui faire ardemment souhaiter: car. aux environs de 1647. Rembrandt n'était point encore ce maître fameux dont plus tard on s'arrachera les œuvres.
Il jouissait d'une certaine notoriété, et rien de plus. L'enthousiasme qu'il excitait se limitait à un petit nombre d'intimes. Les maîtres plus
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âgés contemplaient ses ouvrages avec une défiance évidente. Ceux qui rapprochaient pouvaient se laisser charmer par ses théories, gagner par son enseignement, convaincre par ses exemples, mais sa réputation, toute locale, ne rayonnait pas encore au loin.
Du reste, Vermeer eût-il voulu entreprendre ce pèlerinage et échauffer son talent naissant à ce magique brasier, qu'il ne l'eût pu.
La pauvreté était là qui le harcelait, qui lui commandait de ne pas gaspiller le temps précieux de l'apprentissage, qui lui faisait souhaiter d'obtenir la maîtrise, c'est-à-dire l'émancipation. Et nous avons unepreuve bien flagrante de cette persistante pauvreté : le 29 décembre 1 65 3, quand notre artiste, âgé de vingt et un ans, arrive à cette inscription si souhaitée sur les registres de la corporation, à ce port béni, si ardemment désiré, il n'a point à sa disposition, quoique marié et déjà établi, la petite somme de six florins qu'il lui faut verser, comme fils de bourgeois, pour paver son droit d'entrée dans la gilde4.
Six florins, à cette époque, n'étaient point assurément une très grosse somme. Cependant notre peintre se borna à paver de suite trente sous de Hollande. Il demanda crédit pour le reste, et ce n'est que le 24 juillet 1 656, c'est-à-dire trois années plus tard, qu'il put acquitter les 4 florins 10 sols et parfaire son pavement.
Jusqu'à cette année 1 656, point de place, par conséquent, pour un voyage à Amsterdam, pour un coûteux séjour dans la capitale des Provinces-Unies, pour un nouvel apprentissage dans l'atelier de Rembrandt. Or, c'est précisément en cette année [656 que le grand maître est inscrit à la desolate boedels Kamer, à la « Chambre des insolvables ». L'apparence après cela, qu'un jeune peintre, avant conquis son diplôme de maîtrise, émancipé depuis trois ans. marié, déjà père de famille, peu fortuné, nous ne le savons que trop, aux prises par conséquent avec toutes les exigences de la vie, aille se placer sous la férule d'un maître qui donnait à ses confrères de si funestes exemples ?
Puis il faut compter les enfants qui se succèdent avec une ponctualité rigoureuse, et qui attestent, par leur venue régulière, le séjour de Johannes Vermeer à Delft. Il en laissa huit à sa mort, tous mineurs. Il est donc assez probable qu'il en perdit avec cela deux ou trois; mais
1. Les droits perçus par la gilde variaient suivant la qualité du récipiendaire les et rangers payaient 12 florins; les bourgeois ou lîls de bourgeois, 6 florins: les fils de maître. ? florins seulement.
la venue de dix enfants représente au bas mot dix années de présence effective, et, du coup, nous voilà arrivés en 1662, c'est-à-dire à la nomination de notre peintre comme Hooftmann, comme doyen de la corporation de Saint-Luc. Après la consécration de son talent par un pareil honneur, il n'y a plus à se demander si Vermeer réclama des enseignements de personne. Il était maître, et maître arrivé.
On le voit, avec la meilleure volonté du monde, il n'est pas possible de trouver, dans cette existence qui nous est aujourd'hui révélée presque année par année, la moindre place pour un apprentissage même passager dans l'atelier de Rembrandt.