CHAPITRE PREMIER
Van der Meer, de Delft, et ses biographes.
Rien n'est à la fois plus instructif et plus curieux, c]ue l'histoire de ce grand peintre si longtemps méconnu.
De son vivant, il fut fort apprécié comme artiste et très honoré comme homme. De cela nous en avons des preuves irréfutables.
Dirk van Bleyswijck, secrétaire du Magistrat de la ville de Delft, personnage considérable par conséquent, voulant consacrer pour la postérité les gloires de sa ville natale, publia, en 1667, sous le nom de : Description de la ville de Delft ' , un énorme volume de près de mille pages. Dans cette description justement estimée, il esquissa, suivant l'habitude du temps, une rapide biographie des hommes illustres qui avaient vu le jour dans sa ville natale. Or, parmi les artistes qui faisaient honneur à la cité, il mentionne Johannes Vermeer, honneur d'autant plus grand, que Vermeer n'était encore en ce temps-là qu'un tout jeune homme. Ajoutons que, discret et réservé autant qu'un fonctionnaire doit l'être, Bleyswijck s'est montré assez avare de réclame et de renseignements relativement aux Delvenaars, qui vivaient au temps où il publia sa Beschrj'vinge. L'exception faite en faveur de notre peintre n'en est que plus flatteuse.
De son côté, Arnold Bon, l'éditeur de Bleyswijck, libraire bien posé et poète à ses heures, du reste très mauvais poète -, ayant estimé qu'il était de son devoir d'écrire une pièce de vers pour déplorer la mort de Carel Fabritius, crut indispensable de citer J. Vermeer comme un de ceux qui pouvaient, sinon faire oublier, du moins remplacer, dans une certaine mesure, le « phénix » (c'est le nom dont il gratifiait Fabritius) et qui, en attendant, marchaient dignement sur ses traces.
Voilà déjà qui est bien beau, semble-t-il. Ce n'est pas tout. Partageant
1. Beschrijvinge der Stadt Delft betreffende des selfs situatie oorsprong en ouderdom, etc. Delft, 1667.
2. Campo Weyermann, faisant allusion à ses vers, traite Arnold Bon de poète de deux sous : Een ^eker pooet van deux aas, et ajoute qu'il aurait dû se nommer non pas bon, mais très me'chant.
à l'égard de leur jeune confrère l'estime dont Bleyswijck et Arnold Bon donnaient ainsi des preuves publiques, les membres de la corporation des peintres de Delft — ceux qu'on appelait les Maîtres de la gilde de Saint-Luc — rirent à plusieurs reprises, à Johannes Vermeer, l'honneur de le nommer leur doyen. Enfin, quand des étrangers de marque traversaient la ville de Delft, on les conduisait voir l'atelier de notre peintre. « A Delphes (sic), écrit Balthazar de Monconys, je vis le peintre Vermer, qui n'avoit point de ses ouvrages, mais nous en vismes chez un boulanger, qu'on avoit payé six cens livres, quoiqu'il n'y eust qu'une figure 1... »
N'avoir point de tableaux dans son atelier, vendre ses œuvres un bon prix, être visité par les étrangers, honoré de la confiance des artistes ses confrères, chanté par les poètes, enregistré par les historiens, si ce n'est pas là de la notoriété, mieux que cela même, de la célébrité, je demanderai ce que cela peut bien être? Il semble (pour nous servir d'une expression courante) qu'avec de pareils atouts dans son jeu, on doit être sûr de passer à la postérité la plus reculée. Eh bien, non. — A peine Vermeer est-il mort que sa trace se perd, son nom s'oublie, son œuvre se disperse. Qu'on laisse passer vingt ans et cette renommée, en apparence si bien assise, va s'évanouir complètement, si complètement, qu'aucun des historiens appelés désormais à se succéder ne semblera avoir soupçonné l'existence de ce fameux peintre.
Houbraken -, le Vasari de l'école hollandaise, si généreux envers nombre d'artistes qui souvent ne le méritent guère, conteur prolixe d'histoires plus ou moins authentiques, biographe qui prend de toutes mains et accepte pour exacts tous les récits qu'on lui fait, Houbraken ne parle pas de Johannes Vermeer. Il ne cite même pas son nom. Chez l'abondant Campo Weyermann3, il n'en est pas plus question que s'il n'avait jamais peint, et Van Goll semble avoir toujours ignoré qu'il ait existé de ses œuvres '*.
En France, à plus forte raison, pendant tout le xvme siècle même ignorance, même oubli, même silence absolu. Ni Decamps5, ni de Piles0, qui s'occupèrent spécialement de l'école hollandaise, ni l'auteur anonyme
i. Journal des voyages de M. de Monconys. Lyon, i665-i666, p. 149.
2. De Groote Schouburgh der Nederlandsche Konstschilders. Amsterdam, 17 19.
3. De Levensbeschryvingen der Nederlandsche Kuntschilders. La Haye, 1729.
4. De Nieuwe Schouburg der Nederlandsche Kuntschilders. La Haye, 1 75 1 .