‹ Van Dyck et ses élèvesChapitre 57 sur 75 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

ÉLÈVES ET IHIIATEURS DE VAN DTGK.

Quelle que fût la rapidité de son pinceau, Van Dyck n'aurait pu faire seul en Angleterre les nombreux travaux qu'on lui demandait. Plusieurs élèves d'un talent remarquable devinrent ses collaborateurs. Bien d'autres, sans lui prêter leur aide, s'inspirèrent de son talent et de ses œuvres. Si Rubens était un chef d'école, le fondateur d'une dynastie, en quelque sorte, Van Dyck a été le chef d'une branche cadette. Ses disciples et imitateurs forment une troupe considérable, presque aussi nombreuse que le clan de Pierre-Paul.

Le premier est ce Jean de Reyn, sur lequel j'ai déjà donné quelques renseignements (p. 358 et 446). Van Dyck l'avait formé lui-même dans son atelier d'Anvers, puis emmené à Londres. Cet élève préféré l'accompagna aussi, lorsqu'il revint habiter momentanément la Belgique en 1634-1635, comme l'atteste une image du Cardinal-Infant, gouverneur des Pays-Bas orthodoxes. Ses portraits dans le style de Van Dyck étaient très estimés en Angleterre. Les familles de Dorset, de Carlisle et de Lindsay l'employèrent à copier certains ouvrages de son maître, et l'on

faisait grand cas de ces reproductions. Le musée de Bruxelles a dernièrement acquis une image de femme peinte par lui à cette époque ; l'inscription en est bizarre et pourrait faire douter de la provenance du tableau, si on la comparait à la signature régulière que nous citerons tout à l'heure. Elle forme deux lignes que nous mettons sur une seule: Anna 1637, / ....en janRyn. Plusieurs lettres manquent et on dirait que le nom mal écrit de Jean de Reyn en suivait un autre. L'œuvre est bien peinte, dans un habile clair-obscur, mais peu avenante. On ne pourrait imaginer une créature moins sympathique, moins agréable, que cette femme vue à mi-corps. La tête est singulière, pâle, souffreteuse ; le type, mesquin et vulgaire ; les lèvres saillantes, l'œil dur et triste complètent le masque répugnant. D'où sortait cette momie coiffée à la Sévigné? Ses longs cheveux noirs tombent comme éplorés autour d'elle ; son corps maigre, étriqué, est aussi malingre que sa figure. Une robe noire, très décolletée, serre le buste sans laisser voir la poitrine, car une haute guimpe de mousseline blanche et un fichu noir de même étoffe viennent pudiquement la voiler, chaste précaution qui n'inspire pas de regrets. La couleur est plus serrée que dans les autres tableaux du peintre.

11 quitta les iles Britanniques après la mort d'Antoine, passa quelque temps à Paris, comme permettent de le supposer certains portraits, puis se fixa sur les bords de la mer, dans la ville de Dunkerque, où il était né, où il forma un disciple nommé Corbeen, qui eut pour élève à son tour Mathieu Elias. II y mourut en 1678.

Outre les tableaux de sa main que nous avons décrits, nous pouvons citer encore une toile représentant Saint Casimir et appartenant au petit musée de Bergues. La face, l'expression, l'attitude du noble personnage, auquel apparaît la Vierge, sont très originales. La léte énergique et singulière ferait. hon-

neur à un grand maître. Les étoffes du costume sont habilement peintes, la couleur est moelleuse et agréable. Une belle copie du Saint Bock d'AIosl, beaucoup plus petite que le modèle et conservée à Dunkerque dans l'église Saint-Ëloi, prouve le soin avec lequel l'habile disciple étudiait les œuvres de Rubens : les personnages du haut sont très bien rendus et, par leur couleur excellente, remettent en mémoire la palette du chef d'école.

Un tableau que renferme aussi la principale église de Dunkerque fut exécuté par Jean de Reyn peu de temps avant sa mort; on y lit en effet cette inscription en mauvais latin, disposée sur une seule ligne :

J. de Reijn inventor et pinxit 1675.

L'auteur avait donc soixante-cinq ans lorsqu'il peignit ce morceau, qui a pour sujet Hérodiade recevant la te'te de saint Jean- Baptiste. L'œuvre est tout à fait singulière. Salomé, lourde et insignifiante créature, porte une splendide robe jaune et une coiffure à la Sévigné, qui étonne dans une scène de l'histoire juive. Hérode est un gros garçon brasseur, très peu méchant, d'une beauté vulgaire et d'un maintien prosaïque. On ne peut dire ce qu'était Hérodiade; quelque mésaventure ayant dégradé son image, un barbouilleur fut chargé de la restaurer : il la dégrada encore plus. Un troisième personnage assis à table, avec le tyran et sa femme, est un admirable portrait, qui rappelle l'habileté du maître dans ce genre de travail. Derrière Saiomé, on voit aussi une autre tête parfaitement peinte. L'habile exécution du linge de table est encore une marque d'origine. L'aspect de la couleur, dans les endroits qui n'ont pas été retouchée, porte témoignage en faveur de l'artiste, comme le savant emploi du clair-obscur.

Après Jean de Reyn, l'élève que Van Dyck s'attacha le plus,

avec lequel il eut les relations les plus intimes, fui l'Anglais William Dobson, que Chartes 1" appelait le Tintorel de l'Angleterre. Il élail né à Londres en 1610, dans le quartier d'Holborn, sur la paroisse de Saint-André. Sa famille avait joui d'une belle position à Saint-Alban, mais, ayant été ruinée par l'imprévoyance ou l'incapacité de son chef, elle avait dû metire William en apprentissage chez un peintre et marchand de tableaux nommé Robert Peake. « Son père, très lié avec lord Bacon, ayant dissipé son bien, le força, dit Aubrey, à devenir le plus habile peintre de l'Angleterre. » Peake n'était pas un guide fort éclairé, mais Dobson, en copiant quelques ouvrages du Titien et de Van Dyck, s'était si bien enseigné lui-même que son mérite naissant lui valut la protection du peintre anversois. Ayant exposé un tableau dans une boutique de Snowhill, Antoine, qui passait par là, fut étonné de l'exécution, demanda des renseignements sur l'auleur et le trouva dans un pauvre grenier, d'où il le lira pour lui donner quelques leçons et perfectionner sou talent; il le présenta ensuite au roi Charles. A la mort de Van Dyck, Dobson fut nommé peintre officiel de la cour, gentilhomme de la chambre, suivit le prince à Oxford .et s'y logea dans une maison de la Grande-Rue, où l'on voyait encore des travaux de sa main au siècle dernier. Il y reproduisit sur la toile le monarque fugitif, le prince Rupert et d'autres grands personnages. D'après son portrait colorié par lui-même et gravé par Freeman pour l'ouvrage de Walpole, c'était un bel homme au teint clair, aux traits élé* gants, à l'œil expressif, dont l'abondante chevelure noire ondulait en boucles naturelles. Il était d'une taille moyenne, nous apprend un biographe ; il avait l'esprit vif et une conversation amusante qui le faisaient bien accueillir dans les meilleures sociétés; il gagna des sommes considérables qu'il ne sut point économiser.

La guerre civtle, qui se déchaîna sur l'Angleterre, eut pour lui des conséquences funestes. Ami du plaisir et dissipateur, il se trouva sans ressources et accablé de dettes au milieu de la tourmente; on le jeta en prison. Il fut délivré par un M. Vaughan, employé au ministère des finances, dont il exécuta le portrait, et sa reconnaissance l'ayant inspiré, celte image passe pour la meilleure de toutes ses effigies. Mais la bonne chance qui venait ■ de le tirer d'afTaîre ne devait pas durer : le malheur l'avait enrôlé parmi ses vassaux. 11 n'assista même point au dénouement de la tragédie politique, où son sort était impliqué : la mort l'ayant abattu à l'âge de trente-six ans, il fut enseveli dans le cimetière de l'église Saint-Martin, le 28 octobre 1646. « Ses tableaux, dit Walpole, sont regardés comme les meilleures imitations de Van Dyck : ils reproduisent très fidèlement la nature. Il peignait l'histoire aussi bien que le portrait ; et ses effigies mêmes, contenant d'habitude plus d'une figure, dépassent les limites du genre. »

Le même auteur donne une liste de nombreux ouvrages peints par lui que possède encore la Grande-Bretagne ; il s'y trouve des scènes d'imagination, notamment.une Femme adultère, des portraits groupés au moyen d'une action commune, le prince Rupert, le colonel John Russel et maître William Murray, par exemple, causant, buvant autour d'une table et, pour satisfaire un caprice, trempant dans le vin leurs rubans, beaucoup de tableaux où toute une famille est reproduite et des images individuelles traitées séparément, mais presque toujours animées par quelque motif ingénieux.

Rémi Leemput joua dans l'école de Van Dyck un rôle presque aussi important que Dobson. Il était né à Anvers en 1607. Après avoir étudié les éléments de son art chez un peintre dont le nom est inconnu, il entra en 1628 dans l'atelier de Van Dyck

OÙ il resta un an. Il fut reçu franc-maîlre l'année suivante et ne paya que 23 florins 4 stubers pour son admission, comme ayant fait son apprentissage dans la ville. Les registres de Saint-Luc n'indiquent pas le nom de son professeur, parce que Van Dyck, étant peintre officiel de la cour, se trouvai! affranchi des règlements de la corporation. C'est la seule fois, du reste, que les archives le mentionnent. Son goût naturel lui fit cultiver le portrait plutôt que l'histoire. Son maître étant parti pour l'Angleterre en 1632, il ne tarda pas à le rejoindre. Il l'aidait dans ses moments de presse, mais travaillait, le reste du temps, pour son propre compte, peignait des effigies, ou copiait les tableaux de son chef et de quelques autres grands coloristes. Il parvint de la sorte à imiter les originaux avec tant de perfection que Charles I" lui donna 150 livres sterling, pour avoir copié d'une manière supérieure un tableau d'Holbein, qui représentait Henri VII et sa femme Elisabeth d'York, Henri VIII et Jeanne Seymour. Une copie du Triomphe de Galathée, par Raphaël, copie admirée de tout le monde, se trouvait dans le siècle dernier au château d'Easlon, chez le comte de Pomfret, et orne peut-être encore la même résidence. Ses tableaux d'après le modèle vivant sont exécutés à la manière de Van Dyck, et l'on ne pourrait imiter plus fidèlement son style. « A Penshurst, dit Walpole, on voit un portrait en pied de Francis, comte de Bedford, un peu moins grand que nature et portant la date de 1635 {œ/. mœ 48), dont l'original avait été peint par Antoine. » Après la mort du roi Charles, Leemput avait acquis son magnifique portrait équestre, maintenant conservé au château de Windsor, pour 150 livres sterling, et l'avait emporté à Anvers; on lui offrit 400 guinécs de plus sous Charles II, et comme il ne ne voulait point le vendre, on l'en déposséda au moyen d'un procès. Stevens, historiographe de Georges H, possédait plusieurs

loiles de Leemput, où étaient peints des membres de sa famille. L'artiste avait formé une très belle collection de gravures et de dessins originaux. Son talent lui rapportait beaucoup. II mourut tu mois de novembre 1675, et fut enterré dans le cimetière de Govent-Garden, où son Gis Charles l'avait précédé en 1651. Sa vente après décès eut lieu le 14 mai 1677. Il avait une fille qui tenait comme lui le pinceau et fut épousée par Thomas Streater, frère du peintre anglais Robert Strealer.

Un des collaborateurs les plus assidus de l'artiste émigré se nommait Jacques Gandy. Sa renommée est loin d'égaler son mérite. Le duc d'Ormond l'ayant amené en Irlande, sa gloire s'est enfouie dans les châteaux de cette île peu visitée. Horace Walpole lui-même l'a passé sous silence. On aurait fini par l'oublier entièrement si ses belles toiles n'avaient plaidé sa cause. Les portraits de sa main, qui ornent les antiques manoirs de la noblesse irlandaise, égalent presque les effigies de Van Dyck par la couleur, aussi bien que par l'expression et la distinction. Plusieurs copies d'après les œuvres de son maître, conservées pendant longtemps au château de Kilkenny, appartenant à la famille d'Ormond, furent vendues comme des originaux. Ce peintre habile, né en I6I9, mourut en 1689.

Mais si intéressants que puissent être pour l'histoire ces acolytes du grand peintre anversois, tous pâlissent devant un homme qui était presque son égal, un artiste unique, sans devanciers et sans imitateurs, couronné comme un dieu d'une gloire incomparable. C'est l'émailleur Jean Petitol. Son grand-père, médecin bourguignon, avait quitté la France sous Charles IX, pour échapper au plomb des arquebuses et aux flammes de l'orthodoxie, car il professait les maximes calvinistes, et il avait cherché un refuge en Italie. Son père, architecte et sculpteur sur bois, avait à son tour abandonné la Péninsule pour la

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même cause et fixe son domicile à Genève. Jean Petitot y vint au monde le 12 juillet 1607. Ses goûts d'artiste et des relations personnelles le firent entrer, comme apprenti, chez un joaillier de la ville, nommé Pierre Bordier, adroit émailleur et décorateur de bijoux. Leur travail consistait uniquement à ciseler et à colorer sur le métal des rinceaux, des fleurons, toutes sortes de petits ornements. Mais les substances dont ils pouvaient faire usage étaient peu nombreuses et insuffisantes. Avec cet amour enthousiaste de leur profession, qui animait alors non seulement les artistes, mais les ouvriers pratiquant les industries supérieures, le mailre et le disciple entreprirent un voyage de découverte, pour chercher des matières et des procédés nouveaux. Ils parcoururent l'Italie, la France, puis montèrent sur un navire et débarquèrent à Londres.

Petitot s'empressa d'aller trouver l'orfèvre du Roi, pour lui offrir ses services, qui furent acceptés. Les bagues et autres bijoux qu'il lui apporta émerveillèrent l'artisan : il courut les montrer au prince. Charles en admira l'élégance, l'éclat et la finesse : ils lui inspirèrent même le désir de voir l'auteur d'un si beau travail. Il causa familièrement avec lui de son art, lui donna des conseils judicieux et lui commanda d'autres ouvrages, prit enfin à son genre de talent un si vif intérêt, qu'il chargta son premier médecin, Turquel de Mayenne, Genevois aussi, d* chercher les substances dont il avait besoin, et Van Dyck de lui donner des leçons de peinture.

La tentative réussit admirablement. Le docteur trouva de nouvelles matières colorantes, qui allaient au feu et permettaient, entre autres choses, de rendre les tons de chair, que l'on ne savait comment imiter; le maître anversois fil de Petitot un grand portraitiste, développa en lui te sentiment de la grâce et de la distinction : un poète venait de rencontrer un poète. La

première figure qu'il peignil fut un Saint-Georges sur mêlai, destiné à une plaque pour l'ordre de la Jarretière. Il exécuta ensuite, d'après les tableaux d'Antoine, les images du Roi, de la Reine, des personnages principaux de la cour; sur un champ de vingt à trente millimètres, avec des substances. inaltérables, il sut reproduire toutes les finesses, toutes les nuances, tous les détails et tout le caractère des grands portraits. Une admiration unanime salua cette dextérité prodigieuse, ce talent imprévu et inespéré.

S'il n'y avait eu qu'un habile travail de la main, l'émotion n'aurait pas été si vive ; mais dans des proportions exiguës, dans des espaces minimes, on retrouvait la force, le charme et la délicatesse des Ogures peintes dans les dimensions naturelles. En passant de la toile sur ses plaques d'or, les portraits de Van Dyck ne perdaient rien. S'il travaillait d'après un autre maître, il embellissait, il purifiait son modèle. S'il copiait directement les traits, le buste d'un personnage, il le couronnait, le pénétrait, l'enveloppait d'un prestige qui émanait de lui-même. C'était une effigie et c'était un rêve. On se dit bien que ces portraits ont dû ressembler, mais quand on voit tous les jours tant de laids échantillons de la race humaine, on se dit aussi que la nature ne crée pas des séries entières d'êtres si charmants, si nobles, si distingués. Tous les dons de Van Dyck, Pelitot les possédait. Et son propre visage, fin, élégant, aristocratique, son regard concentré, à la fois scrutateur et songeur, correspondaient au caractère de ses travaux.

Le terrible dénouement qui fit tomber sous le glaive la tête de son protecteur fut pour lui comme une sentence d'exil. L'Angleterre lui devint odieuse ; il s'établit en France, où il épousa, le 23 novembre 1651, Marguerite Cuper, dont il eut dix-sept enfants, bien qu'il eût dépassé les limites de la jeunesse : le dernier lui échut en 1674, lorsqu'il avait déjà 67 ans. Il se trouvait à

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Paris au beau moment des amours de Louis XIV, à l'époque où s'emparaient de lui tour à tour M"' de Lavallière, la Montespan, M" de Ludres, la Mainlenon et tant d'autres créatures. Il les peignit toutes dans leur éclat, dans leur fraîcheur ; Van Dyck luimême et personne n'en eût trace de plus ravissantes images. C'est là, sur ses petits chefs-d'œuvre, qu'il faut les voir, pour comprendre leur magie; c'est là notamment qu'il faul voir M"" de Mainlenon dans sa jeunesse, peut-être avant qu'elle fût tombée aux bras de Scarron. Oh ! la jolie fille ! Quel morceau friand pour ses premiers amoureux... pour les seconds aussi! Quelle délicatesse de traits, quelle (inesse de regard, quel type original I Et cette chevelure abondante et légère, qu'un souffle de Tamour devait faire ondoyer 1 Et cette guirlande de fleurs que Petitot, comme épris de son beau modèle, a suspendue autour de sa gorge I Pour compléter le charme, elle a encore la fraîcheur de la jeunesse, la grâce de l'inexpérience, celte première ingénuité par où débutent mèrae les astucieux et qui est comme la fleur morale de la nature humaine. Un second émail nous la montre délicieuse encore, mais plus fière, plus madrée, ayant perdu son attrait matinal, sa lumière d'aube et de virginité.

Avec la Mainlenon peut être comparée sans désavantage M"* de Ludres, qui disputa deux ans le roi de Versailles à la Montespan, évinça quelques mois l'impérieuse maîtresse, puis fut soudain abandonnée. Elle avait un autre type, d'autres séductions. Petilot l'a représentée nue, ce qu'il a pu faire sans inconvénient parce qu'on ne voit que son buste. Ses longs cheveux noirs tombent éplorés comme ceux d'une Madeleine, inondent ses épaules, cachent à demi sa poitrine, ondoient autour de ses jeunes seins. Elle a une régularité de traits merveilleuse, une bouche adorable, un regard profond et magnétique. Elle semble personnifier l'amour violent, indomptable, qui exige tout, qui domine tout, qui

envahit tout, la passion orageuse et tyrannique. Ah ! le roi libertin dut passer avec elle des heures exquises, dans la Fougue et la tempête des voluptés brûlantes I Elle fut vaincue pourtant, sacrifiée à sa rivale et délaissée; en échange de son amour, Louis XIV lui offrit deux cent mille livres; elle les repoussa fièrement, abandonna la cour, ensevelit dans un monastère des charmes qui méritaient mieux. Elle était encore belle à soixante-dix ans.

Petitot ne rendait point les avantages de l'autre sexe avec moins de talent que la grâce et l'éclat des femmes. Qu'on examine au Louvre la tète héroïque baptisée si mal à propos du nom de Gaston d'Orléans. Ce n'est pas le frère de Louis XIII; c'est un personnage inconnu, d'un bien autre typeet du plus noble caractère. Avec son costume romain, ses beaux cheveux qui flottent sur ses épaules, les deux boucles errantes si adroitement disposées sur son front, son nez, sa bouche de la forme la plus pure et ses yeux magnifiques, on le prendrait pour un Coriolan, un Scipion, un Germanicus. Il nous ofi're un modèle de beauté masculine, associant la fierté, la noblesse du caractère à l'élégance des traits, à la perfection des lignes.

Petitot vécut très vieux, puisqu'il avait près de 84 ans, lorsqu'il mourut à Vevey en 1691. Dans sa vie toujours laborieuse, il a fait un grand nombre d'émaux; mais comme ils étaient presque tous sur des plaques d'or, les orfèvres et bijoutiers, avec une barbarie stupide, les ont détruits par centaines pour enlever le métal ; le prix bien supérieur et le mérite de la peinture échappaient à leur grossièreté. Le Louvre en possède heureusement une collection importante, qui a inspiré un graveur digne de les reproduire : les planches minuscules de Ceruni sont, comme tes originaux, de petits chefs-d'œuvre (1).

(t) Un éditeur intelligent, M. Blaiaot, épris des ouvrages du grand émailleur, les a

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Un nommé David Beck, initié par Van Dyck à l'art du coloris, passe pour l'avoir aidé dans ses travaux : la nature lui avait donné un talent facile et rapide, qui se développa de bonne heure. Charles I" lui dit un jour : « Parbleu, Beck, je crois que vous pourriez peindre à cheval et en courant la poste (1) ! » Mais s'il prêta son concours au grand physionomiste, ce fut pendant 1res peu de temps, car il était né le 25 mai 1621, dans la ville de Deifl, et n'avait que vingt ans et demi, lorsque les cloches de Saint-Paul sonnèrent le glas du maître flamand. Le roi d'Angleterre le prit en affection, le chargea d'enseigner le dessin à l'héritier de la couronne, à son frère le duc d'York et au prince Rupert. Quand une mort tragique eut terminé sa vie orageuse, l'artiste passa sur le continent, travailla pour la cour de France, pour celle de Danemark, etflnit par plaire tellement à la reine Christine de Suède qu'elle le nomma son peintre officiel et son premier chambellan. Elle le fit voyager dans toute l'Europe, avec la mission de peindre les rois et les grands personnages, dont elle voulait réunir tes por^ traits. David Beck se fatigua néanmoins de son service, et comme elle se préparait à visiter la France, il lui demanda l'autorisation d'aller voir ses amis en Hollande. Son intention, que devina la Reine, était de ne plus quitter le sol libre des Provinces-Unies; Christine effectivement ne le revit jamais. On soupçonne que des jaloux l'empoisonnèrent : il mourut subitement à La Haye le 20 décembre 1656.

Les aides qui secondaient le peintre des grands seigneurs, les portraitistes des Pays-Bas qui l'avaient précédé en Angleterre ou l'y avaient suivi, les imitateurs qui copiaient ses tableaux et suivaient ses traces, formaient une pléiade nombreuse ; ils n'avaient

publiées avec un texte de 1862 & lS6t; le livre Tonne deux volumes in-S* et porte ce lilre : Les Émaux de Petitot appartenant au Louvre. (1) Campo Wejerman, 1. 11, p. ni.

pourlant aucun lieu de réunion et ne se voyaient que par hasard. Cet isolement inspira au maître affectueux le projet de fonder une société analogue aux corporations de Belgique et de Hollande. Il choisit pour local la taverne de la Rose, dans Fleetstreet, et baptisa celle libre fédération le Club de Saint-Luc. Les registres de la compagnie existent encore ; je n'ai pu les feuilleter, mais il parait que tous les peintres de talent qui habitaient alors la métropole secondèrent les intentions de Van Dyck et s'y af6lièrent. On put donc y voir réunis, outre les coloristes dont nous venons de parler, Adrien Hanneman, originaire de La Haye, qui demeura seize ans dans les Trois-Royaumes, où il faisait des pastiches d'Antoine; Jean van Belcamp, né à Anvers en 1610; Corneille de Neve, qui avait vu le jour dans la même ville deux ans plus tard ; Théodore Russel, fils d'un joaillier de Bruges établi à Londres ; Edouard Pierce, anglais de race, comme le prouve son nom, peintre de figures et de paysage, venu au monde vers 1615; Gérard Pielersz van Zyl, enfant d'Amsterdam, qui vint sur tes bords de la Tamise demander des leçons et des inspirations au grand effigiateur ; Bertrand Fouchier, issu de Berg-op- Zoom ; une jeune fille même, Anne Carlisle, née à Londres vers 1616, que l'on soupçonnait d'avoir pour l'arliste anversois de tendres faiblesses. L'inscription d'une estampe anonyme, où est gravée son image, la signale positivement comme la maîtresse de Van Dyck et déclare même qu'elle eut de lui un enfant, résultat très naturel dont je doute. Comme s'il avait voulu flatter leur mutuelle passion, Charles V" leur fît don en commun d'une provision d'outre-mer, qui représentait une assez belle somme. On voit que le peintre-poète ne travaillait pas dans la solitude et qu'il marchait à la gloire entouré d'une brillante escorte.

Un peintre anglais, Henri Stone, généralement connu sous le nom du Vieux Stone, pour le distinguer de ses deux jeunes frères,

s'était rendu célèbre par son habile manière de reproduire les tableaux de Van Dyck. On pense qu'il avait d'abord travaillé sous ses yeui : il s'achemina ensuite vers Rome et Venise, où il appliqua son talent d'imitation aux œuvres du Titien. Né dans une famille de sculpteurs, il maniait tour à tour le pinceau et l'ébauchoir. Carpenter prétend que ses copies du maître anversois passent souvent pour des originaux, et Dallaway ajoute que les reproductions de Hanneman les éclipsent encore par leur fidélité. Il mourut le 24 août 1653 et fut enseveli dans un tombeau orné d'une longue épitaphe.

Le rôle que Gandy joua en Islande fut joué en Ecosse par un peintre anglais, dont l'histoire est assez curieuse. Il s'appelait Georges Jamesone. Né en 1586, dans la ville d'Âberdeen et fils d'un architecte, il avait quitté sa patrie pour aller étudier à Anvers dans l'atelier de Bubens, où il s'était trouvé le condisciple d'Antoine. On ne sait pas combien de temps il resta en Belgique, mais il y montra un goût prononcé pour la peinture du modèle vivant, ce qui ne l'empêchait pas d'exécuter des tableaux d'histoire et des paysages ; il pratiquait aussi la miniature. Le talent supérieur de Van Dyck exerça une attraction si forte sur son esprit, que des tableaux de sa main sont attribués quelquefois au maître qui le séduisait. La séduction néanmoins dut avoir lieu assez tard, pendant le séjour en Angleterre du peintre aristocratique, ou après son retour d'Italie. Mais ayant d'abord employé la méthode du seizième siècle, Jamesone en garda toujours certaines habitudes ; il aimait à travailler sur panneau, donnait aux personnages des proportions un peu moins grandes que nature, peignait avec des couleurs fines, lustrées, émaillées, où on ne distinguepasun coup de pinceau, où les ombres demeurent transparentes. Lorsque Charles ï" visita l'Ecosse en 1633, le conseil municipal d'Edimbourg, connaissant le goût du Roi pour les

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beaux-arts, fit dessiner par Jaraesone plusieurs portraits des souverains du pays ; le noble voyageur les trouva si bien exécutés qu'il voulut servir de modèle à son tour, et quand le peintre eut fini son travail, il ôla de son doigt une bague ornée d'un diamant, pour la lui offrir. Presque toutes les grandes familles écossaises possèdent des tableaux de sa main ; le château de Taymouth, appartenant au comte de Breadalbane, en renferme un si grand nombre que celle collection sufût pour apprécier son mérite : on y voit notamment un arbre généalogique de ta famille Glenorchy, ou sont groupés les portraits en miniature de tous ses membres, et onze images de seigneurs et de grandes dames, peintes en 1636 et 1637. D'autres séries d'ouvrages dus au pinceau du même artiste ornent les deux collèges d'Aberdeen. Sa renommée partout répandue en Ecosse, et l'intérêt que la population témoigne pour ses travaux, font de lui un peintre national. 11 mourut âgé de soixante ans , à Edimbourg , pendant l'année 1646, et fut enterré au cimetière de Gray-friars^ où l'on a oublié de lui élever un tombeau.

Parmi les élèves que Van Dyck forma dans son pays et qui l'accompagnèrent seulement jusqu'au rivage, lorsqu'il partit pour l'Angleterre, le plus intéressant à étudier est Jean Bockhorsl, non seulement parce que la nature l'avait doué d'une imagination poétique, mais parce que la sottise des chroniqueurs a défiguré son histoire d'une manière prodigieuse. Il était né vers 1608 dans la ville de Harlem, où son père, qui portail le même prénom que lui, exerçait la profession de peintre sur verre : en 1631 , il fut reçu membre de la corporation de Saint-Luc et abandonna presque aussitôt la Hollande pour s'établir à Anvers. Son nom a donné lieu à une méprise si extraordinaire qu'elle est incroyable, en même temps qu'elle est positive. Le chef insensé des Anabaptistes de Munster, appelé d'habitude Jean de Leyde, parce qu'il

avait reçu le jour dans celte ville, s'appelait en réalité Jean Bockhold. De Bockhold à Bockhorst la distance n'est pas grande. Le rimeur flamand De Bie en a conclu que Jean Bockhold ayant été roué vir à Munster, Jean Bockhorst devait y être né. La déduction ne vous paraîtra sans doute pas très logique ; vous aurez peine à saisir l'enchaînement des deux faits et cette manière de raisonner vous semblera folle. Un écrivain sérieux, un notaire, l'a cependant trouvée indiscutable, et sa billevesée a obtenu un succès universel. Ouvrez toutes les histoires de la peinture, tous les dictionnaires des beaux-arts, toutes les biographies universelles, vous y lirez invariablement que Bockhorst est né à Munster, bien que sa famille pratiquât depuis plusieurs générations, dans la ville de Harlem, l'art d'historier les vitraux (1).

II était donc fort jeune, quand il vint se mettre sous la tutelle de Van Dyck. L'Anonyme dit positivement que ce fut en 1631 (2). Pour son large esprit, le métier de son père était trop borné, trop mesquin; il fallait à son imagination une carrière moins étroite que le champ d'un vitrail ; une harmonie intime de goût, de nature, devait d'ailleurs l'entraîner vers le poète grandi dans l'atelier de Rubens, mijri sous la chaude lumière du ciel italien. Lorsque le maître monta sur le vaisseau qui allait l'emporter, son disciple hollandais ne le suivit point ; il était venu chercher une nouvelle patrie à Anvers et ne désirait pas tenter une seconde aventure.

Demeuré seul, il prit pour guide le somptueux et vigoureux Jordaens. Son intention de résider en Belgique avait été si positive qu'il se fit recevoir franc-maître en 1633. Puis, à un moment

(1) Vojezclans mon Histoire de la Peinture flamande, U IX, p. 25S et ss,, les détails de celte généalogie et la manière dont je l'ai découverte.

(2) U avait sans doute trouvé des renseignements k cet égard dons les lettres recueillies par Van Ulfet ou dans d'uulres sources d'inrormation.

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donné, une raison inconnue (peut-êlre les opinions schismatiques de Jordaens) lui inspira le désir de quitter les bords de l'Escaut, de transporter son domicile à Bruxelles : il y subit une troisième influence, celle de Gaspard de Crayer, chez lequel il travailla quelque temps, qui lui apprit les secrets de sa manière. On retrouve dans ses tableaux l'action, le souvenir de ses trois apprentissages; ils rappellent tantôt l'énergie et le luxe de Jordaens, la noblesse et la délicatesse de Van Dyck, tantôt les formes, la couleur, le sentiment de Gaspard de Crayer. Souvent aussi les trois éléments composent des mélanges de proportions diverses.

Bockhorst a été surnommé Langhen-Jan, c'est-à-dire Jemi le Long. Personne n'a expliqué ce sobriquet. L'Anonyme prétend qu'il lui venait de sa baute taille ; le fait est possible, mais alors sa conformation particulière lui avait inspiré le goût des proportions colossales, car un grand nombre de ses personnages ont une stature gigantesque.

Ces dimensions hyperboliques auraient dû être signalées comme un trait distinctif de sa manière, qui équivaut à une signature. On ne les a pas même remarquées, on n'en a pas soufflé mot. Il en résulte que si une de ses toiles est peinte dans le style de Van Dyck, on l'attribue immédiatement au second chef de l'École anversoise. Le numéro 151 du musée de Lille en fournit une preuve curieuse. Le tableau, désigné comme une œuvre d'Antoine, figure le Couroniiement de la Vierge. Marie est une grande femme aux sveltes proportions, au cou énorme, aux longues mains efûlées. Le Christ aussi a une taille extraordinaire : il est assis sur les nuages, pour recevoir et couronner la fille de David ; s'il se levait, ce serait un colosse mince et difforme. II a d'ailleurs, comme tous les géants, une tcle trop petite en comparaison du volume de son corps. Dieu le père, grand vieillard maigre, d'une stature exceptionnelle, appartient à la même race,

el la Vierge triomphante, si elle se tenait debout, déploierait une taille de sept pieds. Les bustes mêmes des angelets se prolongent d'une manière insolite.

La facture, par ses nuances claires et douces, par ses ions suaves et moelleux, rappelle la couleur de Van Dyck. La sensibilité du peintre charmant se retrouve dans l'expression et l'attitude de Marie ; ses traits et son maintien respirent non seulement la piété, la gratitude, mais un enthousiasme qui arrive jusqu'à l'extase. Cette puissance de vie morale anime presque tous les tableaux de Jean Bockhorst ; elle prouve que son âme vibrait comme un luth. Ses fortes émotions donnaient un caractère énergique à ses peintures, les emportaient violemment jusqu'au drame. J'ai décrit le magniûque Repentir de David, qui se déploie dans l'église Saint-Michel, à Gand, comme une scène de Shakespeare (1). Une Sainte Madeleine en prière, agenouillée, regardant le ciel, qu'on peut voir à Paris chez M. Paul Gravier (2), captive aussi l'attention, électrise le spectateur par sa verve pathétique. Les Ions solides, profonds, la haute couleur de Jordaens s'y mêlent aux nuances délicates, aux teintes préférées de Van Uyck.

Pendant le siècle dernier, on connaissait la manière de Jean Bockhorst, et Descamps lui-même la décrit assez bien, sauf les grandes qualilé$, les traits supérieurs, qui lui échappent toujours (3). Ses ef6gies d'après nature étaient alors fameuses. « Les portraits qu'il a faits en grand, dit l'appréciateur de Dun-

(t) Hittoire <k la peinture flamande, t. IX, p. 69.

(3) Rue de Monceau, 31.

(3) <' Unghen-Jan a beaucoup peint pour les églises : il composait et dessinait bieu. Ses lËles de Temmes sont gracieuses, ses télés d'homme ont beaucoup de caractère: sa manière de colorier tient tantôt de celle de Rubans et plus souvent elle approche de celle de Van Djck ; il fondait ses couleurs comme ce dernier. Ses tableaux sont vigoureux, et dans tous ses ouvrages on trouve une belle harmonie et une belle entente du clair-obscur. ■

kerque, peuvent être comparés à ceux de Van Dyck, éloge que les artistes lui ont accordé de tout temps et qui fixe son mérite pour la postérité. » Depuis la Révolution, ces images ont été perdues de vue par les amateurs et les critiques : on les confond avec mille efûgies d'une autre provenance. Moi-même, je n'en connais pas une seule. L'auteur s'est efTacé dans une nuit où personne ne jette les yeux, et quand je prononce par hasard son nom, quand je fais son éloge, mes paroles meurent sans éveiller le moindre écho. Mariette cependant apprécie sa valeur et définit son talent avec une rare sagacité. » Cet artiste peu connu hors des Pays-Bas, dit-il, devroit occuper un rang illustre dans la peinture. C'est après Rubens et Van Dyck, un des peintres flamands qui mériteroit d'avoir la plus grande réputation. Non seulement il avoit un beau génie ; il se distinguoit encore par un pinceau facile et un coloris extrêmement brillant. Sa touche, quoique moins précieuse que celle de Van Dyck, ne lui cède point en fermeté. Il a fait dans sa vie quantité de tableaux d'autels, qui sont fort estimés et qui se voient dans les églises d'Anvers et de plusieurs autres villes des Flandres, sans parler de ses tableaux de chevalet, qui sont répandus dans les principaux cabinets. En général, son goût de dessin et sa manière tiennent plus de celle de Van Dyck que d'aucun autre peintre. Ces deux maîtres étoient contemporains, et Bockhorst étoit disciple de Jacques Jordaens. S'il réussissoit à peindre les tableaux de composition, il n'étoit pas moins propre à faire des portraits. Il s'en acquitloit d'une façon qui l'égaloit à ceux qui se sont le plus distingués dans cette partie. Je me souviens d'avoir vu, étant en Flandres, des tableaux de ce peintre qui me plurent infiniment, et je pourrois faire voir parmi mes dessins une petite esquisse de luy, peinte à l'huile, représentant une Notre-Dame du Rosaire, qui peut aller de pair avec ce que tous les plus grands coloristes ont fait de plus pi-

quant (1). Il est étonnant que ce peintre soit demeuré pour nous dans un si profond oubly. Corneille de Bïeesl le seul, que je sache, qui en ait fait mention dans son Cabinet doré des peintres, p. 278. Encore ce qu'il en dit se réduit-il presque à rien. » Pour dissiper cette ombre injuste, il faudrait grouper dans quelque musée belge une série de toiles du maître, enlevées au commerce des petits tableaux et à la folie des ventes publiques.

Un autre élève d'Antoine, Pierre Thys, n'a peut-être pas une moindre importance ; on trouve encore en Belgique, dans les églises et dans les musées, un grand nombre de tableaux peints par lui. Né à Anvers le 5 avril 1616, il entra comme élève en 1635 chez Arlus Deurwaerder. En 1639, après avoir terminé son noviciat, il prit le chemin de l'Angleterre, où il devint un des meilleurs disciples de Van Dyck pour l'histoire et pour le portrait. Quand il eut suivi le convoi de son maître, il retourna dans sa patrie. En 1643, il fut reçu membre de la corporation de Saint-Luc à Anvers. Le 19 mars 1648, il épousa Constance van der Beken, déjà grosse, avec une autorisation spéciale de l'évêque Gaspard Nemius. En 1660, il fut élu doyen de laghildeet mourut en 1680.' Le musée d'Anvers renferme quatre tableaux d'histoire et deux bons portraits qui lui sont dus, où l'imitation de Van Dyck est manifeste. « M. Bosschaerl, négociant à Anvers, dit l'Anonyme, possède une copie par Pierre Thys du fameux tableau de Van Dyck représentant Charles I", la reine de l'Angleterre, le prince de Galles et la princesse Marie ; elle prouve que personne n'a suivi de plus près Van Dyck. Sur quelques-uns de ses portraits cependant, on désirerait une touche un peu plus hardie, un peu plus d'empâtement dans les clairs, surtout dans les carnations. Ses tableaux d'histoire n'ont pas ces défauts. Mais, quoique

(i) K° 637 du catalogue après décès de Marielte, achetÉe 0 livres par M. De Tcrsan avec le numéro suivant. Neuf livres pour une esquisse admiralile et un autre tableau !

562 VAN DTCK ET SES ÉLKVES.

très habile dessinateur, il a commis parfois des incorrections qu'il aurait pu éviler, comme le prouve son image de Sainte Émé~ renfiane, qui orne l'église des Carmes chaussés d'Anvers. Uabiluellement il évite ces erreurs, et on le considère en général comme un grand peintre. » Les portraits qui nous restent de lui prouvent qu'il fut employé par les plus hauts personnages. Il retraça l'archiduc Léopold en 1619, le comte d'Egmont en 1656, David Teniers le jeune, le chanoine Van Hamme, Diego de Weerdt un peu plus tard, vers 1660; le marquis de Casiel Rodrigo, gouverneur des Pays-Bas catholiques, en 1665, Antoine de Leyen, fameux amateur de peinture, en 1667, chilTre inscrit sur la toile ; Pierre Verbruggen, le sculpteur, en 1672, comme l'annonce l'estampe de Clouet; l'évéque d'Anvers Capello, la même année. Van der Porten, élu abbé de Saint-Michel en 1676, fui pris pour modèle entre cette date etl'époque où mourut l'artiste: son effigie a été burinée par Martin Bouche. Pierre Thys exécuta encore les images de Jean van Kessel et de sa femme. Je donne ces détails arides parce qu'ils sont demeurés jusqu'ici inconnus et peuvent être utiles à l'occasion. Tous les biographes onl même ignoré le voyage du peintre en Angleterre et l'époque où la mort paralysa sa main.

' Outre les artistes qui ont travaillé sous les yeux et sous la direction d'Antoine, d'autres ont corrigé ou perfectionné leur style d'après l'étude de ses tableaux. Gaspard de Crayer, quoique déjà célèbre avant le début de Van Dyck, modifia sa manière d'exécuter le portrait, quand il eut vu ceux de son jeune rival: il lui dut des effets, des grâces et une énergie nouvelles. C'est l'opinion de tous les connaisseurs qui ont comparé ses effigies antérieures à 1625 aux images qu'il peignit depuis cette époque. On peut la vérifier tous les jours, dit l'Anonyme, en comparant les portraits de Beyerlink, d'Hemelarius, de Spinola, du baron de Vicq

vGooQle

et d'autres encore, peints dans son premier temps, avec ceux du duc d'Arschol el du baron de Schwartzenberg, qu'il exécuta vers l'année 1630, du Cardinal-Infant et du comte de Fuentes, qui datent de 1636, avec ceux de l'évèque Triesl, de l'archiduc Léopold, de Don Juan d'Autriche et de divers personnages, dont il retraça la flgure après avoir subi l'influence de Van Dyck.

On peut appliquer la même observation à Corneille de Vos. Le chroniqueur De Bie et Houbrakea n'ont fait que le mentionner, mais c'était un homme d'un grand talent qui méritait mieux. Ses portraits sont pour lui des titres d'honneur et lui ont conquis une grande réputation. Les éloges que lui donne l'inscription placée sous son buste, gravé d'après Van Dyck, sont aussi une importante recommandation. Il avait d'abord Tait partie de la troupe des peintres stationna ire s, qui voulaient conserver l'ancienne méthode : le charme de Van Dyck fut seul assez puissant pour le détacher des vieilles formules. Né en 1585, il mourut en 1651 et fut enseveli près de la chapelle des peintres, dans la cathédrale d'Anvers.

Ce serait une longue étude que de signaler tous les grands artistes qui furent touchés par les rayons émanés du génie de Van Dyck. Son influence atteignit Corneille Poelenbourg, Diepenbeck, Juste van Egmont, Jean van Hoeck, Henri van der Borcht le jeune, Berthold van Bassen, Willeborts Bosschaert, Gonzalès Coques, Mathieu Mérian le jeune, dont Fuessly raconte l'histoire, Robert Walker, Barthélémy van der Helst, Van Wesop, Nicolas Macs, Jean Baan, Pierre Lely, Godefroy Kneller. Il faudrait un demi-volume pour passer tant de peintres en revue, pour mesurer l'action exercée par le maître flamand sur leur goùl et leur pratique. Bien des modernes aussi ont pu le consulter, lui ont dîi des enseignements utiles el d'heureuses inspirations. Que serait devenu Joshua Reynolds sans ce guide puissant el vénéré?

Ses tableaux d'histoire ont encore été une source de lumière.

Beaucoup de bons peintres les onléludîés, en ont ressenti l'action fécondante. Simon de Vos, quoique élève de Rubens, se laissa entraîner vers le grand disciple de son maître ; Théodore Boeyermans, qui ne l'a probablement Jamais connu, semble avoir longtemps travaillé sous ses yeux et s'est approprié tous les secrets de sa manière (1) ; Jacques van Oost le vieux lui demanda souvent conseil et approcha souvent de sa haute perfection ; Pierre Thys, Bosschaert l'imitaient dans le genre historique aussi bien que dans le portrait; Castellino Castelli, sur le sol italien, quoique plus âgé qu'Antoine, puisqu'il était né en 1579, fut pénétré d'une force intime pour l'avoir connu, aimé, admiré, au point qu'ils tracèrent mutuellement leur efGgie.

Les peintres en miniature même ont trouvé gloire et profit à lui rendre hommage comme à un suzerain. Sans une étude réfléchie de sesouvrages, Samuel Cowper ne serait jamais parvenu à mettre dans les siens la touche moelleuse, l'harmonie, la facilité d'exécution, la vigueur que l'on y admire. Nous citerons pour preuve son magnifique portrait de Cromwell. Si on pouvait le regarder à travers une loupe qui lui donnât les proportions de la nature, on croirait qu'il a été peint de celte grandeur, et il soutiendrait la comparaison avec les portrails de Van Dyck. C'est l'opinion de tous les connaisseurs anglais et notamment de Walpole. Le maître charmant, le profond calculateur, le poète du pinceau a donc répandu autour de lui, à travers l'Europe, la grâce, la vie et la fécondité.

(1) Voyez dans mon Histoire de la Peinture flamande, t. IX, p. 4 et suiv., la première élude consacrée k ce grand peintre méconnu.

CONCLUSION

Tous ceux qui auront lu les pages précédentes seront convaincus, j'espère, qu'il n'existait même pas sur Van Dyck une étude préparatoire. Les incidents de sa vie, la nature et les phases diverses de son talent, l'histoirede ses œuvres, étaient comme une région inexplorée. Ses eaux-fortes seules avaient donné lieu à des commentaires suffisants. Il jouissait d'une renommée vague , confuse : autour de lui flottait, pour ainsi dire, une brume illuminée par le soleil. On l'admirait sans l'analyser, sans savoir quels mérites spéciaux jusliflenl sa gloire. Plusieurs voyages, un long travail, des chances heureuses, des documents inédits m'ont été

nécessaires pour dissiper le brouillard, pour découvrir el montrer le grand artiste dans la précision de la vie el de la vérJlé.

Malgré ce labeur cependant, malgré ces secours inallendus, moi-même je ne connais pas encore tous tes aspects de son talent, toutes ses œuvres principales, tous ses litres d'honneur. Il a eu à diverses époques des fantaisies puissantes el extraordinaires, il a inventé des combinaisons prodigieuses, qui émerveillent, quand on se trouve en présence des tableaux, mais qu'on ne peut deviner, sur lesquelles on ne trouve aucun renseignement. J'ai parcouru pour les chercher la France, la Belgique, la Hollande, l'Italie, Londres et ses environs, rAllemagne proprement dite; il m'aurait fallu visiter encore les galeries d'Espagne, de Vienne, de Saint-Pétersbourg, leschàleaux de la noblesse anglaise, puis retourner à Cassel, Berlin et Munich ; les observations que j'ai faites dans les trois dernières collections, datent d'une époque où le talent de Van Dyck ne me semblait point un arcane, une énigme, un phénomène spécial, qui avait besoin d'une analyse prolongée, attentive et pénétrante. Des obstacles de toutes sortes m'ont empêché même de retourner en Angleterre, pour examiner cet album du grand peintre, qui contient ses réflexions et ses esquisses durant son voyage au delà des Alpes, pour mettre à proGt l'obligeance du colonel Stirling (1). J'avais pourtant besoin

(I) J'avais prié le colonel de vouloir bien m'enïoyer l'album de Van Dvck par l'en- Ircmise de l'Ambassade française. Le 22 avril I8!>0, il m'adressa la réponse obligcanle qu'on va lire:

« Dover-Houao, Whitehall London.

" Cher monsieur,

(I J'ai reçu votre lettre du 20 avril, me demandant de vous envoier l'album de Van Dyck, conservé dans cette maison.

[< Je crains que vous ne me trouviez peu obligeant, mais il faut que je vous explique la siluation ; ce livre ne m'appartient pas et n'appartient pas non plus h lad\ Clifden ; il apparitcnl h lord CUrdcn. qui est encore un enTanl el dont les propriétés se trouvent pour un certain laps de temps sous noire tutelle.

«Vous comprendrez donc, j'espère, l'impossibilité où nous sommes de laisser sortir de la maison un objet de valeur.

CONCLUSION. 567

de voir les collections particulières qui m'étaient restées fermées pendant mon premier séjour, parce que j'avais commis la faute de traverser le Pas-de-Calais au mois d'aoiît, lorsque les propriétaires étaient absents et leurs hôtels déserts. A mes demandes écrites, qui leur parvenaient au loin, ils ont répondu par des lettres obligeantes, où ils me disaient qu'ils seraient charmés de faciliter mes études, si je venais dans une autre saison.

Les œuvres ordinaires ne comptent pas, pour ainsi dire, dans le bagage d'un peintre. Elles sont quelquefois banales, trahissent souvent la fatigue et l'ennui. Les grandes pages, les toiles supérieures, illuminées, vivifiées dans un moment d'inspiration, donnent seules la mesure de l'artiste. Quelques-uns des meilleurs tableaux de Van Dyck, où il a montré son (aient sous un jour particulier, fait preuve d'une force exceptionnelle, réalisé des conceplions profondes et inattendues, ne m'ont pas été accessibles. Plusieurs éléments du problème à résoudre m'échappent donc. Ce grand coloriste, par exemple, a eu toute sa vie le caprice héroïque d'engager une lutte directe contre les plus fameux de ses devanciers ou de ses comtcmporains.il analysait leur manière, se rendait compte de leurs effets, de leurs procédés, de leurs habitudes, mesurait en quelque sorte leur épéc et la sienne, puis se mettait en garde et commençait le duel. Il a eu ainsi des afTaires d'honneur avec son premier maître Henri van Balen,

" SI l'Album nous appartenait, nous vous l'expédierions ; mais comme il ne nous appartient pas, je me trouve forcé, bien malgré moi, de ne point exposer un ouvrage si précieux ù fitre perdu ou endommagé.

■ En quelque moment que vous veniez ii Londres, nous mettrons l'ouvrage à votre disposition dans notre hôtel.

" Excusez, je vous prie, mon manque apparent de bonne volonté; vous comprendre! sans le moindre doute la situation délicale oii je me trouve.

" Je reste donc, cher monsieur, votre tout dévoué.

u N.-ii. Stirlixg. Il ,

avec Mich«l-Ange de Caravage,Tilien, Paul Véronèse, Antoine Mor et même avec Rembrandt. Je suis persuadé qu'il appela encore sur le terrain d'autres artistes, qu'il a dii notamment faire une passe-d'armes avec Corrège, d'autres avec Léonard de Vinci et Raphaël. Mais je n'ai point trouvé les preuves de ces combats singuliers, je n'ai pas vu les résultats qui en ont été les suites et n'ai pu en dresser le procès-verbal. Une année encore derecherches m'aurait été nécessaire. Peut-être les ferai-je plus tard, quoique mes cheveux blancs m'interdisent les longs projets. En attendant, je termine ce livre par une remarque glorieuse pour Antoine, pour son maître et pour l'école flamande : Rubens est un océan dont on ne connaît pas tous les rivages, Van Dyck est itne mer moins spacieuse, mais vaste encore, dont les flots atteignent aussi des grèves ignorées.

TABLE DES MATIÈRES

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