‹ Van Dyck et ses élèvesChapitre 56 sur 75 · LES DEUX TABLEAUX DE 8AVENTHEM · texte numérisé non relu

LES DEUX TABLEAUX DE 8AVENTHEM

L'autre tableau, qui orne encore la petite église où l'avait placé Antoine, courut lui-même de grands dangers. En 1739, un peintre flamand, Jacques de Roore, et un peintre hollandais, Gérard Hoel le fils, vinrent trouver le curé de Savenihem et offrirent de lui acheter le panneau. L'ecclésiastique consentit a le vendre pour la somme de mille ducatons ou 6,810 francs; mais à condition que les deux brocanteurs feraient d'abord approuver la transaction par l'archevêque de Malines et par le comte de Kœnigseg, baron de Saventhem ; il exigea en outre une copie du tableau et stipula que les fonds lui seraient remis dans la ville de Bruxelles. Les spéculateurs obtinrent les consentements voulus, payèrent la peinture et commandèrent une caisse pour l'emballer. Tout paraissait devoir réussir au gré de leurs vœux.

Mais les marguilliers, qui blâmaient la convention faite au détriment de leur église, avaient excité les habitants du village et les avaient déterminés à empêcher par la force Tenlèvement du tableau. Le pasteur, ayant eu connaissance de leur projet, arma plusieurs ouvriers charpentiers de forts bâtons, les rangea en ligne devant l'autel et fit fermer la grande porte de l'église. Ayant alors introduit les marchands par une porte de derrière, on enleva la peinture et on l'emballa dans la caisse. Mais pendant que les brocanteurs faisaient cette opération, ils entendirent des clameurs devant la porte principale, qui fut bientôt assaillie avec des pierres, auxquelles se mêlaient de temps en temps quelques balles de fusil. La peur commençait à gagner les complices; une grande décharge les fît tressaillir , et presque aussitôt un paysan, qui avait grimpé dans l'escalier des tours, se mit à sonner le tocsin. On donna en même temps un véritable assaut à la grande porte, qui finit par céder : la population furieuse, armée de fourches, de fléaux, de sabres et de fusils, se précipita dans l'église; elle injuria le pasteur, lui reprocha de s'être entendu

avec des hérétiques pour dépouiller le village et lui déclara qu'elle saurait bien l'empêcher. Vainement un autre prêtre essaya-t-il de calmer la multitude : elle poussa des cris d'indignation et menaça de rompre le cou aux spoliateurs. Gérard Hoet, qui n'aspirait pas à la gloire du martyre, s'esquiva par une porte de derrière, traversa une haie et se réfugia dans la maison du curé. Mais Jacques de Roore demeura au milieu de la bagarre.

Personne ne pouvait deviner comment finirait l'aventure, lorsqu'un énorme forgeron, s'avançant vers le groupe coupable et brandissant en l'air son marteau, s'écria d'une voix tonnante : M Misérables 1 vos vils projets ne réussiront pas. Remettez noire saint sur son autel, ou je vous écrase à tous la tête et vous expédie l'un après l'autre ! » Cette allocution guerrière frappa les opposants de terreur; ils tirèrent à la hâte le panneau de sa caisse et le remirent en place. Le Goliath villageois leur permit alors de se retirer.

Aussitôt qu'ils sont partis, les paysans treinent la caisse hors de l'église, la mettent en morceaux et, avec les débris, allument un feu de joie en l'honneur de saint Martin. Pendant ce temps, les spéculateurs désappointés remontent dans leur voiture et s'enfuient au galop, suivis parles huées, les clameurs de la foule et le bruit des coups de feu. Le beau rôle en toute cette affaire avait été pour les hommes du peuple, qui avaient montré plus de patriotisme et de goiît qu'un archevêque, un baron, deux artistes et leur propre curé (1).

Longtemps après, en 1794, lorsque les Français voulurent enlever le panneau de Van Dyck, on n'osa point commencer l'opération avant qu'un renfort de troupes fût arrivé de Bruxelles.

(1) Michel, dans son Histoire de Rubem, page 187, a défigurË cet épisode suivant son habitude. Van Gool, qui était lié avec Hoel et Jacques da Roore, en fait un fidèle récit dans son Sieuvie Schouburg, t. II, p. 94 el suir.

LES DEUX TABLEAUX DE SATENTHBM. Ml

Le 19 août, les délégués s'emparèrent du tableau. Depuis cette époque jusqu'en 1815 le Saint-Martin décora une salle du Louvre : il fut alors rendu aux Villageois, qui méritaient bien de le garder. Il y a une quarantaine d'années, un riche Américain ayant offert cent mille francs à des personnes peu scrupuleuses, pour en obtenir la possession d'une manière quelconque, elles tâchèrent de le dérober pendant la nuit. Mais des chiens donnèrent l'éveil : les fripons n'eurent que le temps de se sauver. Depuis ce temps, un gardien couche dans l'église pour déjouer tout efTort de larcin (1). La brave population tient à son chefd'œuvre.

(1^ Je tiens ce fût das rillageois eux-mêmes.

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