‹ Van Gogh, VincentChapitre 10 sur 17 · COLLECTION THÉODORE DURET · texte numérisé non relu

COLLECTION THÉODORE DURET

Sortant des généralités, il se contenterait personnellement de réaliser le projet d’union avec Gauguin et Émile Bernard, c’est-à-dire avec ses deux meilleurs amis. Il leur écrit donc pour leur exposer les avantages à retirer d’une vie commune. Elle pourrait être menée à Arles, pays de lumière, qui offre aux peintres des motifs superbes, variés à l’infini et il leur fait des appels réitérés, pour qu’ils viennent le rejoindre. Émile Bernard, un jeune homme soumis en ce moment au service militaire, ne peut répondre au désir de Van Gogh. Gauguin est plus libre. Cependant il vit lui aussi dans la gêne. Il est établi au loin, en Bretagne, à Pont- Aven, et en sortir lui reste longtemps interdit. Enfin, après des mois d’attente, il arrive à Arles, à l’automne de 1888.

Van Gogh le loge dans sa petite maison. Alors commence l’association rêvée comme devant être si heureuse. La désillusion est immédiate. Ils ne sont pas plutôt ensemble, que la divergeance de leurs idées, de leurs goûts, de leurs tempéraments éclate et amène des froissements. Ils ont chacun des peintres qu’ils admirent, auxquels ils se réfèrent, dont ils se

plaisent à citer les noms, mais ce ne sont pas les mêmes. Ils trouvent réciproquement à redire à ce qu’ils produisent.

Cependant l’exercice de leur art, côte à côte, leur a été certainement profitable. Il les a conduits tous les deux, par une mutuelle émulation, à faire efiort pour se surpasser. Ils se sont, au dire de Gauguin, livrés à un travail assidu, pendant qu’ils demeurent ensemble, Gauguin a pu, à ce moment, exécuter un intéressant portrait de Van Gogh, où il le représente peignant des tournesols. Mais le contact de tous les instants les amène à ressentir l’incompatibilité d’humeur qui existe entre eux. Leur compagnonnage, dans ces conditions, n’eût pu se prolonger bien longtemps, lorsqu’il est brusquement rompu par une tragédie, par un accès de folie qui vient frapper Van Gogh.

Depuis qu’il est en France, il a du faire un grand efiort pour changer complètement sa manière, passer de la peinture noire à la peinture colorée. A Arles il a joint au labeur de sa production artistique celui de sa correspondance. Les lettres nombreuses qu’il écrit, pleines de réflexions, de pensées, de vues sur son art

ont demandé une forte application. Alors qu’on pourrait les considérer comme lui offrant une récréation dans sa solitude, elles ne font en réalité qu’ajouter un travail d’un autre ordre à son travail de la peinture. Chez un homme qui a déjà souffert à Amsterdam de troubles cérébraux, causés par une tension trop grande de l’intelligence, on comprend ce que le surmenage prolongé qu’il s’inflige maintenant doit amener.

Il faut ajouter, pour bien comprendre le mal qui va le frapper, à l’excès de travail, la témérité de se tenir au soleil. Les hommes de la campagne dans le midi, aguerris par une longue habitude, bravent le soleil; les hommes des villes le craignent et l’évitent le plus possible. Or Van Gogh, qui a grandi sous les nuages et dans le brouillard des Pays-Bas, venu à Arles se met à y peindre et à y dessiner sans précautions, en plein soleil. Il nous l’apprend par ses lettres. 11 dit une fois : « Je travaille même en plein midi, en plein soleil, sans ombre aucune, dans les champs de blé et voilà ! j’en jouis comme une cigale. » Il dit une autre fois : « La matinée dans les champs

m’a fatigué, c’est que ça fatigue le soleil ici. » Il s’est en outre représenté, dans un tableau, sa toile et son chevalet sur le dos, en marche par la grande chaleur de l’après-midi. Le soleil, venant frapper une tête fatiguée par l’excès de travail, chez un homme prédisposé à des troubles cérébraux, amène une catastrophe.

A la Noël, un soir que Gauguin et Van Gogh se trouvaient ensemble au café, Van Gogh, pris d’une fureur subite, jette son verre et son contenu à la tête de Gauguin. C’était un premier indice de la folie qui venait. Le lendemain matin, il dit à Gauguin qu’il a un vague souvenir de l’avoir offensé et il lui fait ses excuses. Mais Gauguin, qui soupçonne la folie et craint la répétition de scènes semblables à celle de la veille, a pris immédiatement le parti d’écrire au frère, à Théodore, et de repartir pour Paris. Le soir même, comme il se promenait au dehors, il entend Van Gogh s’approcher et le voit se précipiter sur lui un rasoir à la main. La folie était venue complète. Mais devant le regard de Gauguin, qui se fixe sur lui sévère, Van Gogh s’arrête, puis reprend en courant le chemin de la maison.

Après cette seconde scène d’apparence si menaçante, Gauguin peu soucieux de se retrouver seul avec Van Gogh va passer la nuit à rhôtel. Van Gogh est à la maison. Alors la folie se manifeste dans toute son horreur. Il se coupe une oreille avec un rasoir et, après s’être épongé la blessure et s’être serré la tête d’une serviette pour arrêter l’hémorragie, il enveloppe son oreille d’un papier. Il va l’offrir à une fille, dans une maison de tolérance. La malheureuse ouvre le papier et, à la vue de son contenu sanglant, s’évanouit. Van Gogh, s’enfuit à la maison.

Le lendemain matin Gauguin, sorti de l’hôtel où il a couché, veut rentrer à la maison. Il trouve devant un rassemblement et la police prévenue qui se livre à une enquête. Il est même soupçonné, lorsqu’il paraît, d’avoir tué Van Gogh. Mais on enfonce la porte. On monte à l’étage. On trouve Van Gogh blotti dans son lit, ayant perdu connaissance par la perte du sang. On le ramène à la vie. On le porte à l’hôpital (I). Gauguin qui avait, dès le premier moment pris le parti de quitter Arles, confirmé dans sa résolution par la tragédie qui

(i) Paul Gauguin, par Jean de Ratonchamp, pages 54 et suivantes.

vient de se passer, repart pour Paris. Gauguin et Van Gogh devaient correspondre de nouveau mais, éloignés l’un de l’autre, ils ne devaient plus se rencontrer.

Il est probable que l’abondante perte de sang que Van Gogh avait subie, en même temps qu’elle lui causait une faiblesse générale, avait dégagé et calmé le cerveau et par là lui avait évité la folie persistante. La raison lui reviendra à l’hôpital, mais ce ne sera pas sans retours partiels de dérangement cérébral. Son lrère Théodore accouru de Paris, en repartant, l’a spécialement recommandé au médecin de l’hôpital, Dr Rey, qui en effet l’entourera des meilleurs soins. Il va être aussi régulièrement visité par le pasteur protestant de la ville, Salles, et le facteur Roulin(I) qui, dans cette triste circonstance, lui témoigne un vrai dévouement.

Il quitte l’hôpital en janvier, pour rentrer dans sa petite maison; un nouvel accès de dérangement cérébral l’y ramène bientôt. Cependant l’acte de violence l’ayant conduit à se couper une oreille a fait grand bruit à Arles, il est tenu pour un fou dangereux et les habi-

(i) Van Gogh-Bonger : Briefe an seintn Brudir. Einleitung, page 41.

tants de son quartier vont trouver le maire, pour le représenter comme un homme, qu’il est imprudent de laisser par la ville en liberté. Il est. alors ramené de nouveau à l’hôpital, dont il était de nouveau sorti. Il devient évident qu’encore affaibli par sa blessure, toujours soumis à des crises mentales, sous le poids de l’effroi qu’il inspire à ses voisins, il ne peut reprendre la vie à Arles, telle qu’il l’a jusqu’alors connue. Le pasteur Salles le fait aller au dehors à un établissement où, soumis à une surveillance, il pourra être ramené à la santé.

A quelques vingt kilomètres au nord-est d’Arles se trouve la petite ville de Saint-Rémy, patrie de Nostradamus, d’antique origine, qui possède de remarquables ruines romaines. Près de la ville, au milieu des oliviers, on a transformé un ancien couvent, avec jardin et cloître intérieurs, en une maison de santé, où l’on soigne les gens atteints de maladies mentales et de folie. Des malades y sont envoyés de fort loin. Mme Lafarge y fut mise, tenue comme démente, après sa condamnation, pour avoir empoisonné son mari. L’établissement renommé existe de vieille date, sous forme d’entre-

prise privée. Mais il lui a fallu pour se fonder une autorisation spéciale et il est toujours demeuré soumis au contrôle de l’État. Avec cette garantie, les personnes qu’on y hospitalise ont pu être retenues et gardées, privées de leur liberté.

C’est là qu’au mois de mai 1889 le pasteur Salles conduisit Vincent Van Gogh, après que son frère Théodore eut pris de Paris les arrangements nécessaires à son admission. Van Gogh, dans le triste état où il se trouve, se laisse enfermer à Saint-Rémy. Il y vît dans le calme. Sa tête se remet. Le beau feu, l’enthousiasme qui le possédaient à Arles et lui avaient permis sa grande production artistique et sa nombreuse correspondance, 11’existent plus. Mai si le souvenir de l’accès de folie qui le hante, l’amène maintenant à se restreindre, les forces revenues lui permettent cependant de reprendre une correspondance intermittente avec ses amis et de se livrer de nouveau à la peinture. Il y est aidé par le directeur de l’établissement, Dr Peyron, un homme bienveillant.

11 est gardé assez longtemps à l’établissement de Saint-Rémy sous une stricte surveillance,

PHOTO BERNHEIM-JEUNE

sans qu’on le laisse sortir au dehors. Dans cette situation, il dessine et peint d’abord tout naturellement les motifs qui s’offrent à l’établissement même, le jardin et, comme personnage, un des principaux gardiens. Ces motifs, en petit nombre, ne sauraient lui suffire. Alors séquestré et privé du contact avec la nature, il se livre à un travail d’un genre particulier. Il peint des sujets empruntés aux maîtres qui ont sa préférence, mais qui ne donnent point ce qu’on pourrait appeler des copies. Il ne saurait en effet avoir les originaux des sujets à reproduire sous les yeux. Il ne dispose que de gravures, d’estampes ou même de photographies, qu’à sa demande son frère Théodore lui a envoyées. Les originaux absents ont dû être librement interprétés et les œuvres faites ainsi, peuvent compter comme créations personnelles. Ont été peints, dans ces conditions : la Charrue, le Semeur , la Veillée, les Batteurs en grange d’après Millet, le bon Samaritain d’après Delacroix, la Résurrection de Lazare d’après Rembrandt.

Cependant ses forces sont tout à fait revenues. On n’a point vu le retour d’accès de

folie semblables à celui qui Ta frappé à Arles et il inspire désormais assez de confiance pour qu’on lui accorde d’aller peindre couramment au dehors. Saint-Rémy n’est pas comme Arles complètement en plaine. Il est adossé au sud, à la chaîne des Alpines. Van Gogh va donc trouver aux alentours des sites accidentés et d’un caractère sauvage, tels qu’il n’avait pu en connaître ailleurs. Il en profitera pour exécuter de ses œuvres les plus vigoureuses. Il peint en outre, dans la campagne, une série de toiles consacrées aux oliviers, où il rend, on ne peut mieux, l’aspect combiné de la végétation et de la terre provençales.

Il demeure à Saint-Rémy une année. Pendant ce temps aucune nouvelle crise de folie n’est apparue. On peut lui permettre de partir, de reprendre la liberté et la vie normale. Il vient donc, au printemps de 1 890, retrouver à Paris, son frère Théodore.

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