L’ART DE VAN GOGH EN FRANCE
Lorsque Van Gogh arrivait à Arles, il avait accompli le changement entrepris pour devenir coloriste. Il était maître de sa nouvelle technique. Il n’avait plus rien d’essentiel à y ajouter.
L’exercice de son art repose maintenant sur trois pratiques fondamentales, d’où son originalité ressortira pleine et entière. D’abord le soin d’observer partout la couleur, de reconnaître dans un ensemble la variété des couleurs, qui devront être appliquées sans atténuation, demi-teintes ou clair-obscur. Puis, pour saisir et fixer avec intensité la lumière éclairant les couleurs, le recours au système adopté par les Impressionnistes, de peindre en plein air, sous
l’éclat direct du grand jour et du soleil. En troisième lieu, l’emploi de touches hardies, qui préciseront les lignes et les contours du premier coup, d’un jet, sans qu’on puisse ensuite les reprendre. Il a atteint, en ce qui concerne ce procédé particulier, suggéré par les Japonais, une complète maîtrise. Ce que l’on peut appeler la gymnastique à laquelle il s’est livré, à Paris, lorsqu’il à peint du coup, tant de tableaux aux sujets divers, lui a permis d’obtenir une grande sûreté de main. Cette technique d’une exécution de prime-saut qui, avec d’autres n’aurait sans doute donné que des manières d’esquisses, de faible texture, donne avec lui des oeuvres puissantes. La force s’unit, dans la facture, à la hardiesse et à la rapidité.
Van Gogh s’est décidé à porter à son dernier terme l’évolution vers la couleur qu’il a entreprise à Paris et il est venu en Provence, avec la pensée de trouver les moyens d’y réussir. Une fois sur le terrain choisi, il a donc procédé de la manière qui lui permettrait le mieux d’atteindre son but. Il a peint les motifs et les sites offerts par la Provence en recourant aux ressources les plus hardies de sa palette. Il n’a
voulu voir le pays qu’au soleil, sous son aspect le plus coloré et le plus éclatant.
Les méridionaux, les peintres nés dans les pays du soleil n’ont pas tous vu la nature autour d’eux, revêtue de cet éclat qu’y cherchait et qu’y découvrait Van Gogh et qu’y cherchent et y découvrent généralement, comme lui, les peintres qui, comme lui, viennent s’y implanter du nord. Il semble que la parure que la vive lumière donne aux choses leur soit, par l’habitude, devenue en quelque sorte indifférente. Ils ont bien en général enveloppé leurs œuvres de cette transparence, de cette limpidité de l’atmosphère propres au milieu, qui les ont enveloppés euxmêmes dès leur naissance et leur sont ainsi devenues organiques, mais ensuite la plupart se sont tenus à un coloris sobre et atténué.
Au contraire les peintres venus du nord, pour peindre dans les pays méridionaux, heureux d’y trouver cette lumière qui leur a manqué chez eux, pressés de s’approprier la tonalité vibrante qu’ils n’ont pas connue, revêtent presque toujours du coloris le plus éclatant les motifs et les sites qu’ils ont sous les yeux. Mais alors un écueil se dresse devant eux, que beau-
coup ne peuvent ou ne savent éviter. Cet éclat qu’ils recherchent avant tout, il leur était inconnu. Cette vive lumière qu’ils observent avec prédilection, leur œil n’y a pas été préparé. Aussi ne parviennent-ils pas à les saisir exactement, ils les faussent plus ou moins, ils restent en deçà ou vont au delà de la réalité, leur coloration se révèle artificielle. On reconnaît, à la vue de leurs œuvres, qu’hommes venus du nord, ils n’ont pu suffisamment se transformer, pour s’adapter aux conditions nouvelles, s’imposant à eux. Van Gogh lui, en Provence, tout en recherchant des effets de lumière particuliers et en usant des hardiesses de sa palette, se maintient au juste diapason. Il saisit les colorations avec une telle vérité que l’idée ne saurait se présenter qu’il n’appartienne pas au sol, qu’il soit nouveau à en voir les aspects. On ne s’imagine point qu’il ait pu venir des Pays-Bas.
En parlant de cette partie de l’œuvre de Van Gogh produite sur la terre natale, nous avons fait ressortir qu elle était essentiellement hollandaise, tout en étant très personnelle. Les hommes y apparaissent avec une physionomie austère. Les lieux représentés dégagent comme
un sentiment de mélancolie. L’ensemble est pénétré d’une sorte de mysticisme. Peintures et dessins sont exécutés dans une gamme sombre, demandée pour qu’il y ait accord entre la forme et le fond. Et voilà qu’en moins de deux ans, du commencement de 1886 à la lin de 1887, Van Gogh a fait un tel effort sur luimême qu’il a transformé absolument sa manière.
Il n’existe peut-être pas, dans l’histoire de l’art, d’exemple d’un changement aussi complet. On a vu des artistes se renouveler, modifier leur technique, adopter une esthétique qui leur était d’abord étrangère, mais sans dépasser certaines limites. Ceux qui ont voulu prendre une forme autre que celle qu’ils avaient d’abord revêtue, ne sont cependant pas complètement sortis du cadre naturel où ils se trouvaient placés, ils n’ont pas renoncé entièrement à leur caractère national, pour en adopter un autre. Van Gogh a réalisé au contraire une métamorphose totale. Il s’est, si l’on peut dire, sorti de lui-même, il s’est créé une nouvelle personnalité. Il s’est défait, en passant par Paris, de sa physionomie d’homme du nord, il ne lui en
reste rien à Arles. En Hollande son art se montrait sombre, austère, mystique, en Provence il est coloré, éclatant, épanoui.
Van Gogh s’est préparé, par le changement qu’il a réalisé, à pouvoir rendre dans son originalité la nature méridionale. Aussi va-t-il rechercher comme objet de ses préférences ces motifs et ces formes, qui donnent à la Provence ses traits particuliers. A Arles et aux environs immédiats, il peindra les sites caractéristiques, tels que l’allée des Alyscamps. Sur les bords de la Méditerranée la végétation a pris un aspect inconnu au nord. Elle frappe par certains arbres, les cyprès, les oliviers, et Van Gogh, en peignant le paysage provençal, s’arrêtera sur eux avec prédilection. Il les saisira dans la justesse de leur galbe. Il saura exprimer leur personnalité, car les arbres en ont une.
Il n’y a pas que Van Gogh qui, en Provence, ait peint la campagne avec ses arbres, avec les oliviers. Renoir est allé vivre à Cagnes, près de Nice. Il s’y est bâti une maison, dans son jardin et aux alentours se trouvaient des oliviers. Il les a rendu avec le charme qu’il met à toutes choses et en leur gardant leur physio-