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L’ÉCRIVAIN

Nous avons vu Van Gogh faire prendre à son art deux formes différentes ayant des points de départ différents. D’abord, en Hollande, il le rattache aux maîtres hollandais ses devanciers ou ses contemporains, puis en France, il l’appuie sur un ensemble de peintres coloristes, allant de Delacroix à Monticelli et aux Impressionnistes. L’effort à la fois intellectuel et visuel exigé pour mener à bien un tel développement eut demandé à un autre homme, tout son temps et toute son attention. Mais lui, avec son exubérante activité, trouve moyen d’ajouter à sa dominante poursuite artistique, des lectures et des études littéraires. D’ailleurs s’il se produit des changements dans ses idées

et ses goûts artistiques, il s’en produit du même ordre dans ses préférences littéraires. Et ainsi sera maintenue l’unité entre les manières de voir et de sentir, et de l’artiste et de l’homme porté vers la littérature.

Pendant qu’il se montre un fervent évangéliste, pris de pitié pour les mineurs dans le Borinage et de retour en Hollande, pendant qu’il demeure plus ou moins sous l’empire des mêmes sentiments, la littérature à laquelle il s’attache est surtout de caractère religieux et de tendances humanitaires. Sa sœur, Mme du Quesne, nous apprend qu’il lit alors, d’une manière assidue, des ouvrages religieux, la Bible, Thomas A. Kempis, et des auteurs anglais, Carlyle, Dickens, Mme Beecher Stowe. Mais lorsqu’il est passé de la peinture noire en Hollande à la peinture claire et colorée en France, il a changé le genre de ses lectures. Cela se conçoit, car l’aspect de sa production artistique montre que son esprit a dû complètement se modifier. En effet sa ferveur mystique a disparu, il n’est plus religieux, il s’exprime même avec irrévérence sur la Bible. Il semble n’avoir conservé de ses anciens sentiments qu’une véritable

PHOTO BERNHEIM-JEUNE

admiration pour le Christ, mais elle est fort peu orthodoxe, au point de vue chrétien, car il se plaît surtout à voir en lui un artiste, un grand artiste.

On ne découvre plus trace dans ses œuvres de l’austérité et du caractère sombre, qui les pénétraient autrefois. Il aime la clarté, l’épanouissement de la vie. Aussi bien Zola, l’homme qui a su le mieux montrer le bouillonnement de la vie et la fécondité de la nature, est-il devenu son auteur favori. Il l’exalte, l’élève au premier rang en littérature, comme il le fait pour Delacroix en peinture. Ses œuvies, auxquelles il ajoute certains ouvrages d’Huysmans, forment maintenant le fond de ses lectures. Il se pénètre de leur substance.

C’est qu’en définitive s’il donne une part de son attention à des études littéraires, ce n’est pas seulement parce qu’il s’en promet des secours comme artiste, mais encore parce qu’il a besoin de satisfaire un appétit d’ordre littéraire, existant par et pour lui-même. Il va à la littérature parce qu’il possède, outre ses facultés de peintre, des facultés de littérateur. Il n’a pas seulement peint, il a aussi écrit. Vivant le

plus souvent solitaire, replié sur lui-même, il s’épanche dans sa correspondance. Ses lettres sont naturellement plus ou moins familières et, selon les destinataires, d’un intérêt plus ou moins général. Mais lorsqu’elles ont pour fond des idées neuves ou des vues originales sur l’art, lorsque le sujet le comporte, le style s’y élève et elles sont alors dignes d’entrer dans la littérature.

Van Gogh se donne sans réserve dans ses lettres. Ses conceptions et préférences esthétiques, les raisons qui le guident dans le choix de ses sujets ou dans ses combinaisons de coloris, viennent prendre vie, fixées sur le papier. En même temps sont exposés ses soucis pécuniaires, les besoins de sa vie matérielle, l’intimité de ses rapports avec les membres de sa famille et ses amis. Et aussi sont introduits les jugements d’ordre littéraire que lui suggèrent ses lectures, les réflexions qui naissent de son contact avec les hommes autour de lui. Sa correspondance ainsi remplie a un caractère qu’on peut dire touffu, elle est pleine de force, l’expression s'y trouve toujours juste. Personne, en écrivant, ne s’est mieux laissé voir, que ne l’a fait Van Gogh.

Les lettres de la première époque sont écrites en hollandais, mais celles qu’il adresse, pendant son séjour à Arles, non seulement à son ami Emile Bernard mais encore à son frère Théodore, sont écrites en français. Les unes et les autres ont fait l’objet de plusieurs publications. Les lettres en français ont d’abord paru partiellement dans le Mercure de France et l’éditeur Bruno Cassirer, à Berlin, en a donné aussi partiellement une traduction allemande. Puis sont venues des publications complètes. Ont ainsi paru, chez Ambroise Vollard à Paris, les lettres écrites, surtout à Arles, à son ami Emile Bernard. La veuve de Théodore, Mme Van Gogh-Bonger, a fait une publication à Amsterdam, des lettres écrites tant en hollandais qu’en français, on peut dire au cours de la vie entière, à son frère Théodore. Cette correspondance ne comprend pas moins de six cent cinquante-deux lettres. L’éditeur Paul Cassirer, à Berlin, en a donné une traduction allemande. Pour avoir la totalité des lettres écrites par Van Gogh, il faudrait ajouter aux lettres adressées à son frère et à Emile Bernard qui ont été publiées, les nombreuses

lettres restées inédites, adressées à ses père et mère et celles qu’il n’a pu manquer d’adresser à d’autres membres de sa famille et à ses divers amis.

Quand on constate qu’en dix ans de temps Van Gogh a développé en Hollande d’abord, en France ensuite, deux formes d’art complètes en elles-mêmes, mais de forme et de fond entièrement différents, qu’en outre il s’est livré, par son énorme correspondance, à un véritable travail littéraire poursuivi en deux langues, on est contraint de lui reconnaître un cerveau d’activité excessive. On s’explique alors que l’usure de l’organe se soit produite et qu’elle ait eu pour conséquence un état morbide, conduisant à des accès de folie.

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