LA MER MEDITERRANEE
der à Auvers, il n’y trouvait pas Cézanne, parti depuis plusieurs années, pour retourner vivre à Aix, sa ville natale, mais il y trouvait celui qui avait été son ami, le Dr Cachet, et il allait l’avoir lui aussi pour ami. Il sera donc à Auvers dans de bonnes conditions. Il pourra recevoir, en cas d’accès de sa maladie, les soins d’un médecin, avec lequel il noue des rapports intimes et qui, étant un homme éclairé, saura, sur le terrain de l’art, l’apprécier et lui répondre. Enfin établi dans un lieu pittoresque, il sera à même d’y pratiquer avantageusement la peinture de paysage, qui est devenue une des parties principales, sinon la principale, de sa production. Il a pris pension et il occupe une chambre, dans un de ces modestes établissements à la fois auberge, restaurant, café, débit de vins, comme il en existe dans les villages aux environs de Paris, tenu par un nommé Ravoux, sur la Place de la Mairie.
Il se remet au travail. Plusieurs des œuvres qu’il exécute à ce moment sont devenues très connues, telles que La maison et le jardin de Daubigny , la Mairie dt Auvers, le Portrait du Dr Gachet, coiffé d’une casquette, en double exemplaires,
dont l’un se trouve maintenant au Musée Staedel à Francfort. Le Dr Gachet n’exerçait pas la médecine à Auvers. Il était exclusivement au service de la Compagnie du chemin de 1er du Nord et, en cette qualité, il se rendait régulièrement à Paris, un certain nombre de jours par semaine. Revenu chez lui à Auvers il cessait, on peut dire, d’être médecin, aussi avait-il loisir de se consacrer aux peintres ses amis et de s’adonner, à côté d’eux, aux arts de la peinture et de l’eau-lorte. Il faisait des eaux-fortes sous le pseudonyme de Van Ryssel, dont il se plaisait à donner des épreuves à ses amis. Van Gogh, pendant son séjour à Auvers, a gravé un portrait du docteur, tête nue, fumant sa pipe, sur une plaque toute préparée, qu’il en avait reçue. C’est la seule lois qu’il se soit essayé à l’eau-forte.
Van Gogh était en plein travail et depuis deux mois seulement à Auvers, lorsque soudain il se suicide.
On peut penser qu’après l’accès de folie qui l’avait conduit à porter la main sur lui, un second du même genre, alors que son état cérébral morbide n’avait pu que s’aggraver, l’ait
mené à un acte plus grave encore, à se donner la mort. Mais indépendamment d’un nouvel accès de folie, qui aurait pu être la cause immédiate de son suicide, en voyant combien pénible sa vie était devenue et combien triste l’avenir se présentait à lui, on peut croire aussi qu’une résolution réfléchie ait précédé l’acte impulsif. Cet homme depuis l’accès de folie d’Arles, a vécu dans la terreur d’en voir survenir de nouveaux. Il a été séquestré une année à St-Rémy, on lui évite maintenant la vie agitée de Paris, on le tient à la campagne. Quelle perspective lui réserve l’avenir sinon de voir, avec l’âge, son état s’aggraver jusqu’à une perte complète de la raison ?
A l’angoisse de la maladie, la charge que son entretien fait supporter à son frère Théodore, ajoute une douleur d’ordre moral. Il a vécu, depuis qu’il est en France, aux dépens de son frère. Il lui remet bien ses tableaux à vendre, mais ils sont invendables et ne lui permettent en aucune «manière de se récupérer. Ce frère lui est dévoué, il admire son art, il a foi en son avenir et va au devant des sacrifices à faire en sa faveur. Mais il a fini par se ma-
rier, il a une femme et un enfant et les frais de son ménage lui rendent maintenant bien lourd, tout secours à donner au dehors. Puisqu’il ne peut tirer aucun avantage de sa production d’artiste, Van Gogh se voit donc condamné à rester indéfiniment à la charge de son Irère, ce qui est pour lui un profond tourment.
Il ne lui faut point penser à se suffire par l’exercice d’une profession quelconque. Il n’a pu y réussir dans sa jeunesse et encore moins le pourrait-il à trente-sept ans. D’ailleurs sa maladie cérébrale lui ferme l’avenue de toutes les carrières. On comprend, dans ces conditions, que le suicide ait pu lui apparaître comme une délivrance de la vie, trop dure à supporter.
Un jour il est sorti de l’auberge où il demeure, pour aller peindre dans les champs. L’heure où l’on a l’habitude de l’attendre est passée sans qu’il soit de retour. Tout à coup on le voit revenir. Il est blessé et tout baigné de sang. « J’ai voulu me tuer, dit-il ». On court chercher le Dr Gachet. Il examine la blessure. La balle tirée dans la poitrine a glissé sur une côte et est descendue dans l’aine. Son frère Théodore prévenu arrive. La
balle ne pourra être extraite. La blessure est mortelle. Il demande sa pipe. Il fume. Il supporte stoïquement de violentes souffrances et meurt le troisième jour, le 29 juillet 1890. Quelques amis venus de Paris et les gens du voisinage le portèrent au cimetière d’Auvers.
Lorsqu’il mourait, il avait du dépendre, pour son existence, de l’aide de son père d’abord, de son frère Théodore ensuite. Il ffavait pu tirer aucune ressource de sa production artistique et la parole de l’Ecriture, « il n’est pas donné à l’homme de jouir du fruit de son travail », conviendrait, comme épitaphe, à inscrire sur sa tombe.