MUSEE DE DORDRECHT
ment, alors qu’ils avaient par ailleurs à pourvoir aux besoins de leurs plus jeunes enfants. Les rapports se tendent dans ces conditions. Il doit subir des reproches sur la direction qu’il donne à sa vie(l).
Il quitte alors brusquement la maison paternelle et se rend à La Haye auprès du peintre Mauve, dont la femme se trouvait être sa cousine. Mauve le recueille et lui ouvre son atelier pour travailler. Les bonnes relations entre eux ne durèrent pas. Mauve, en sa qualité d’artiste accompli, prétendait plus ou moins prendre vis-à-vis de Van Gogh l’autorité d’un maître sur un débutant. Van Gogh, quelque admiration qu’il ait ressentie pour de nombreux maîtres de la peinture moderne, d’abord en Hollande, puis en France, avait un tel besoin de développer en art sa personnalité, que l’ascendant que Mauve voulait exercer lui devint, après un certain temps, insupportable. Si on y ajoute la propension qui le portait à se tenir dans l’isolement, replié sur lui-même, on comprend que le travail en commun, avec n’importe quel artiste, ne pouvait durer longtemps. Un
(i) Mme Van Gogh-Bonger : Briefe an seitten Bruder. Einleitung, page 15.
jour que Mauve avait disposé une figure en plâtre dans l’atelier, recommandant à Van Gogh de la dessiner correctement, celui-ci en révolte la renversa, au risque de la briser, et s’enfuit de l’atelier. Mauve était d’un caractère susceptible, cet incident mit fin à leurs rapports10.
Le père, quelle que fût l’amertume qu’il ressentît des singularités et des mésaventures de son fils, finissait toujours par l’aider. Van Gogh, sorti de chez Mauve, en reçut donc les moyens de poursuivre l’étude de son art. Une femme abandonnée, mère de cinq enfants, traînait une existence misérable, en posant pour les peintres dans les ateliers. Van Gogh l’eut comme modèle. Il a fait d’après elle un dessin, reproduit ensuite en lithographie* (2), auquel il a donné le titre anglais de Sorrow (Chagrin), complété par cette remarque de Michelet : « Comment se fait-il qu’il y ait sur la terre une femme seule, désespérée?» Il fut pris de compassion pour elle et la recueillit avec ses enfants. Le secours venu de son père, qui lui permettait tout juste de vivre et de parer aux frais
(ij E. H. du Quesne-Van Gogh. Persônliche Errinerungen, page 43.
(2) Julius Meier-Graefe : Van Gogh, page 17.
qu’exigeait la poursuite de son art, se trouva insuffisant pour l’entretien de sept personnes. Il s’endette et tombe de nouveau dans le dénuement. Son père l’apprend et, comme il l’avait déjà fait dans le Borinage, vient le chercher et le ramène encore une fois sous son toit, à Nuenen.
Van Gogh revenu dans sa famille, où il reste les deux années 1884 et 1885, s’applique au travail, d’une manière qu’on peut dire acharnée. Il dessine et peint les sites des alentours. Le lieu, peuplé en partie de tisserands, lui fournit cette sorte de modèles de caractère tranché, pris parmi les gens du peuple, qu’il affectionne. De fin novembre 1885 à fin février 1886, il suit à Anvers les cours de l’Académie des beaux-arts, qui à cette époque jouissait d’une grande réputation. Subitement son père meurt d’une maladie de cœur. La mort de son père, en le privant de l’aide qui lui avait jusqu’alors permis de se livrer à son art, devait changer le cours de sa vie. Il va quitter les Pays-Bas pour se fixer en France.
Nous sommes maintenant en 1886, Van Gogh a trente-trois ans. Le travail assidu auquel
il s’est livré replié sur lui -même, la part d’enseignement qu’il a reçue dans l’atelier de Mauve et à l’Académie d’Anvers, ont fait de lui un artiste maître de ses moyens. 11 a donc pu réaliser une oeuvre déjà importante, et il faut voir quel en est le caractère.