EN HOLLANDE
S’il les peint avec leurs réelles formes de corps, il leur donne aussi une vie interne. Il les pénètre d’une gravité, d’un sérieux qui vont jusqu’à la mélancolie. C’est bien ainsi que se montrent au fond les hommes du nord, vivant sous des cieux froids et humides, loin de la joie que connaissent les pays chauffés par le soleil. Après avoir donné à ses personnages l’aspect physique et le caractère moral qui leur conviennent réellement, il les imprègne par surcroît d’une sorte de recueillement, qu’il tire de lui-même, qui vient du mysticisme dont il est alors pénétré.
Étant entré dans l’exercice de l’art, alors qu’il est sous la domination de sentiments religieux et d’amertume sur le sort des misérables, et s’étant longtemps plus ou moins maintenu dans le même état d’esprit, toute son œuvre produite en Hollande en garde l’indice. L’expression s’en trouve intense dans le tableau le plus important qu’il ait peint à cette époque: les Mangeurs de pommes de terre, des travailleurs attablés à un pauvre repas. Il a montré là, toute sa sympathie pour les humbles. Aussi dans ces dispositions, aux peintres hollandais du passé
et de son temps qu’il admire, a-t-il ajouté un peintre français, Millet, pour lequel il professe une estime toute particulière. C’est qu’il découvre en lui une sorte d’émotion mystique, analogue à celle dont il est lui-même pénétré.
Un artiste doit trouver, pour s’exprimer, des procédés correspondant à sa vision et à ses sensations. Son dessin et son coloris devront être tels, qu’ils s’adaptent à rendre exactement les sujets et les motifs qu’il préfère. Van Gogh, se consacrant à représenter en Hollande des gens du peuple, alors qu’il était dans un état d’esprit assez sombre, adopte conséquemment une palette d’où les couleurs diaprées, les tons riants sont absents. Il se tient à une manière qu’on peut appeler noire, il ne cherche nullement à séduire par l’éclat. L’innovation qui se produit en France sous le nom d'impressionnisme, qui tend à donner de plus en plus de vivacité, de fraîcheur et de lumière au coloris, lui échappe. S’il la connaîtra plus tard, il l’ignore à cette époque complètement. Son oeuvre n’en laisse apparaître aucune trace.
Il a toujours conservé l’habitude de
s'adonner simultanément à la peinture et au dessin. Ses dessins, destinés à valoir par euxmêmes et non pas faits pour servir d’études préliminaires à des tableaux, seront en tout temps nombreux. Or, la technique qu’il leur applique aura pour résultat de donner aux êtres représentés le même caractère qu’auront les êtres reproduits par le pinceau. Il se sert de préférence, comme moyen d’exécution, du crayon noir, et les dessins achevés sont très ombrés. Ils donnent bien, mis à côté des tableaux, une même sensation de mélancolie. L’ensemble de l’œuvre, produite par Van Gogh en Hollande, offre ainsi une image à la fois très personnelle et très réelle des gens du peuple et du milieu où ils se meuvent.
Van Gogh s’est essayé à la lithographie, surtout pendant qu’il se tient à La Haye. 11 aurait même eu la velléité de tirer profit de productions de ce genre, pensant qu’il pourrait les faire éditer, particulièrement à Londres. Ce n’était là qu’un rêve. Quatre des lithographies produites ont pour sujets :
Sorrow, une femme nue repliée sur ellemême, d’après le dessin du même titre;
Les Mangeurs de pommes de terre, d’après le tableau de ce nom;
Vieux Paysan, appuyé sur un bâton (Bibliothèque Doucet);
Vieillard assis, pleurant, la tête dans ses mains (Bibliothèque Doucet).
Van Gogh avait à cette époque comme ami intime un jeune peintre hollandais Van Rappart, qui devait à une certain moment venir le visiter et séjourner chez ses parents. Il lui écrit de La Haye pour lui dire qu’il s’essaye à la lithographie. Il lui lait en même temps l’envoi de trois sujets, lui demandant son opinion :
Un Homme bêchant (Bibliothèque Doucet);
Un Homme mangeant son pain, assis sur une corbeille de vannerie;
Une Paysanne en pleine campagne , sur une brouette, à côté d’un homme qui bêche.
C’est donc sept lithographies qu’il a produites, qui nous sont connues. Les exemplaires en sont extrêmement rares. Comme elles n’ont jamais été éditées, Van Gogh se sera contenté de les tirer à très petit nombre. Peut-être existe-t-il deux ou trois lithographies, qu’il aurait
pu exécuter en plus de celles dont nous faisons ici mention.
Van Gogh s’est adonné de tout temps à peindre les fleurs. Elles n’étaient pas seulement pour lui des objets diaprés, lui permettant de varier ses effets de palette : il les peignait par amour, elles lui allaient au cœur. Elles suscitaient en lui de véritables émotions. Si on pouvait ranger chronologiquement les tableaux de fleurs qu’il a peints, ils suffiraient à marquer les changements que son art à subis à travers le temps et les circonstances. De même que les fleurs, il a peint des natures mortes, et, en Hollande, de l’ordre qu’on pourrait dire le plus humble, des pommes de terre en particulier.
Nous pouvons maintenant nous représenter Van Gogh, tel qu’il s’est montré et tel qu’il restera jusqu’à la fin. C’est un homme d’une nervosité extrême, d’une imagination ardente, d’une activité intellectuelle constante. L’excès de travail, la tension trop grande de l’intelligence amènent des accès de la folie qui existe chez lui en germe, à l’état organique. On a dit que le génie était le produit d’une névrose, et lorsque la névrose se développe d’une façon
excessive, elle doit conduire à un état morbide. Tel est le cas de Van Gogh.
Au moral, c’est un homme de sentiments élevés, porté à se dévouer, de la manière la plus désintéressée, pour une cause noble ou une mission qui lui paraîtra généreuse. Mais en même temps c’est un homme incapable de s’adapter aux nécessités de la vie pratique, qui n’a pu se maintenir dans aucune des carrières où il s’est engagé. En réalité, c’est un solitaire, finissant toujours par se replier sur lui-même. Dans le domaine de l’art, où sa vocation l’a conduit et où il se concentre en dernier lieu, il se montre doué d’aptitudes exceptionnelles et, en fin de carrière, il se sera élevé, par son originalité, à la hauteur d’homme de génie.
Nous nous sommes surtout appliqués, en voulant définir cette part de l’œuvre de Van Gogh produite en Hollande, à dire qu’elle avait avant tout un caractère national, qu’elle était pénétrée de l’esprit et de la manière qui avaient constitué de tout temps le fond de l’art hollandais. Ce jugement ne saurait, il nous semble, être contesté. Mais il ne faudrait pas croire que les contemporains l’aient porté. Van Gogh,
pendant qu’il se développe, aux Pays-Bas y est resté profondément ignoré. Il est demeuré à l’état de débutant, isolé ou enseveli au sein de sa famille. Ses œuvres n’ont pas été connues. A ceux qui, dans son entourage immédiat, pouvaient les voir, elles faisaient simplement l’effet, par leur originalité, de choses grossières, venues d’un homme méprisant les règles de son art.
C’est dire que Van Gogh n’a retiré aucun profit de son œuvre aux Pays-Bas. Comme il était sans ressources, il a dû alors de pouvoir vivre aux secours obtenus de son père. On ne peut s’empêcher de donner un souvenir d’intérêt à ce père qui, malgré les nombreux mécomptes venus de ce fils à sa charge, lui est resté fidèle et a pu ainsi assurer à la seconde moitié du xixe siècle un de ses artistes les plus originaux.
PHOTO BERNHEIM-JEUNE