REPRODUCTION DE LA LITHOGRAPHIE
de rentrer dans sa boutique. Mais sa situation resta précaire et difficile ayant à supporter, comme « communard », la haine, la persécution soufflées par l’esprit de réaction, tout puissant pendant des années.
Il dut en grande partie à Pissarro de pouvoir se tirer du mauvais pas. Pissarro, sans s’occuper de politique, était ce qu’on appelait alors un homme « d’idées avancées ». Tanguy était son fournisseur et lorsqu’il le vit, pour avoir adhéré à la Commune, tombé dans une situation précaire, il voulut lui venir en aide. Il lui remit donc de ses tableaux à vendre, ce qui était un avantage, car déjà ils trouvaient des acheteurs. Il lui amena après cela Cézanne. 11 est vrai qu’à cette époque les tableaux de Cézanne étaient méprisés et ce n’est qu’à de très bas prix que Tanguy parvint jamais à en vendre. Mais Cézanne, par le caractère à part de son art, avait au moins recruté un certain nombre d’admirateurs, qui vinrent chez Tanguy lorsqu’ils purent y voir de ses œuvres.
Cézanne jouissait d’une pension de son père, qui lui permettait de vivre. Il ne pouvait prétendre, dans ces premières années, à vendre lui-
même de sa peinture dédaignée, il n’était d’ailleurs aucunement propre à s’occuper d’affaires et une fois en rapports avec Tanguy, il en fit son dépositaire et son factotum pour la vente de ses tableaux. Tanguy en avait donc toujours à montrer dans sa boutique.
Cézanne avait quitté en 1878-79 un appartement qu’il occupait près de la gare Montparnasse, enlevant les meubles et avait remis la clef à Tanguy, en lui confiant ses tableaux, qu’il laissait. Tanguy les avait rangés par piles, selon deux dimensions, avec un prix unique pour les œuvres de chaque dimension, au choix de l’acheteur, cent francs celles de la grande, quarante francs celles de la petite et il s’efforcait d’amener des visiteurs à l’appartement. S’aventurer au loin, vers la gare Montparnasse, à l’occasion de tableaux de Cézanne, ne pouvait convenir alors à beaucoup de gens, aussi les appels de Tanguy n’avaient-il guère de succès. Il vint me prendre chez moi, un jour, et nous nous rendîmes à l’appartement. Je vois encore les piles contre la muraille. Il y avait là le travail accumulé de plusieurs années, aux prix d’aujourd’hui les toiles feraient en vente
une somme allant vers le million, mais à cent francs et à quarante francs on pouvait en prendre à volonté, sans se ruiner, et je fis mon choix dans les piles.
Tanguy devenu l’homme de Pissarro et de Cézanne vit lui venir ces jeunes artistes méconnus, qui ne pouvaient trouver nulle part accueil et pour lesquels c’était en somme une chose heureuse que d’être chez lui, à côté de peintres ayant déjà recueilli une certaine faveur. Sa boutique reçut donc leurs productions. Elle fut alors visitée par ces amateurs à la recherche d’œuvres à bas prix, communément dédaignées mais auxquelles ils se plaisent à découvrir du mérite et des chances d’avenir. A ces amateurs se joignaient les artistes eux-mêmes, désireux de voir les œuvres les uns des autres et enfin arrivait aussi ce monde imprécis de jeunes-gens, d’hommes de lettres ou prétendus tels, qui gravite sûrement autour des artistes quels qu’ils soient. La boutique de Tanguy, devenu avec l’âge le père Tanguy, fréquentée par un noyau d’hommes ayant des aspirations communes, s’éleva dès lors à l’état de centre artistique.
Van Gogh à Paris, aussitôt qu’il eut évolué
vers la peinture claire et colorée, vînt à la boutique du père Tanguy, attiré par les avantages qu’elle lui offrait. C’était en effet le lieu où il pouvait le mieux voir les œuvres de certains impressionnistes, des jeunes peintres de la couleur et de la lumière, dont les hardiesses, les recherches, les innovations devaient l’aider lui-même, dans le changement qu’il entreprenait et bientôt ce lut aussi le lieu où il put déposer de ses propres œuvres, avec la chance de rencontrer des personnes qui leur prêtassent attention.
Théodore Van Gogh se trouvait bien au boulevard Montmartre, mais ses clients étaient de cette sorte de gens qui, pour rien au monde, n’eussent consenti alors, je ne dis pas à acheter, mais même à recevoir en don les “ horreurs ”, selon eux, que son frère produisait. Il lui était d’ailleurs interdit par ses patrons, les Goupil, de tenir dans un de leurs magasins, des œuvres considérées par eux comme monstrueuses et dévergondées. Et si Théodore montra jamais des tableaux de son frère au boulevard Montmartre, ce ne lut qu’à la dérobée, à des amis intimes. Autrement recevant
les œuvres de son frère, il devait les empiler dans son appartement ou, celles qu’il voulait produire avec une chance quelconque de vente, les envoyer chez Tanguy. On s’explique après cela l’intérêt que Vincent Van Gogh a pu porter au père Tanguy, qui l’a conduit à le peindre deux fois, de manières différentes.
Tanguy, tel que Van Gogh nous le montre, était un homme du peuple de caractère doux. Quoique sans culture il ne manquait pas d’aspirations. Il avait combattu pour la Commune, où il avait entrevu, comme tant d’hommes de sa condition à l’époque, le gouvernement qui allait ouvrir des voies nouvelles. Déçu en politique, il avait reporté ses vues d’avenir sur la forme d’art, dont il était devenu le dépositaire. Il désignait l’ensemble des peintres qui lui remettaient leurs œuvres par un mot pompeux, YEcole, et cette école était, à ses yeux, en peinture, ce qui seul comptait. Il ne parlait jamais de Monsieur Pissarro, de Monsieur Cézanne qu’avec un profond respect et bien, qu’ils fussent généralement méprisés, il les tenait lui pour de grands peintres, ce qui prouve que, malgré son manque de culture, il avait
plus de prescience au tond que beaucoup de critiques et de collectionneurs célèbres du temps. Il n’était d’ailleurs point inventif. La même courte louange lui servait, en toute occasion, à recommander ses peintres. Sa femme, la mère Tanguy, uniformément coiffée d’un petit bonnet blanc et vêtue d’un caraco de laine, passait son temps à coudre, dans la boutique, se bornant, le mari absent, à montrer avec componction, les tableaux. Ainsi sont longtemps demeurés le père et la mère Tanguy, rue Clausel, sans parvenir à faire fortune.
Peu de temps après la mort de Vincent Van Gogh, en juillet 1890, son frère Théodore, qui lui avait témoigné un dévouement inaltérable, frappé au cœur, pris de paralysie générale, perdit la raison. Sa femme le ramena aux Pays-Bas, où il allait mourir en janvier 1891, emportant avec elle les tableaux qu’il avait accumulés. Il ne resta plus après cela, à Paris, que le père Tanguy, ayant en mains des œuvres de Van Gogh à montrer et lorsque l’attention s’éveilla, ceux qui voulurent en voir d’abord et ensuite en acheter se rendirent forcément à sa boutique. Il n’avait pas du en vendre du vivant
même de Van Gogh, mais il en vendrait après sa mort. Le peintre Schuflnecker fut son premier acheteur. Il lui prit, avant tous autres, deux tableaux pour trois cents francs.
COLLECTION BERNHEIM-JEUNE